ARTICLE
Auteur(s) :, R Rechtman
Psychiatre, anthropologue, Cesames (Inserm, CNRS, Université
Paris 5) et Institut Marcel-Rivière, 78321 le Mesnil-Saint-Denis
Cedex
« La douleur n’est pas une fatalité,elle doit être au
centre des préoccupationsde tout professionnel de santé ».B.
Kouchner1
Dès sa prise de fonction au ministère de la Santé, Bernard Kouchner
insistait sur sa volonté de faire de la prise en charge de la
douleur une des priorités de son action. Constatant en tant que
médecin puis comme responsable politique, que la médecine française
restait bien en deçà des progrès réalisés par les autres médecines
européennes dans l’attention et les réponses apportées à la douleur
des malades, il s’était personnellement engagé pour renverser cette
tendance et contraindre, s’il le fallait, l’ensemble des
professionnels à mettre enfin en correspondance les acquis de la
science avec les attentes légitimes de la population.Ce nouvel élan
était également le produit d’une lente évolution des sensibilités
collectives acceptant de plus en plus difficilement que la médecine
française se cantonne à soigner l’organe malade au détriment
parfois de la personne humaine [1]. Or, le relatif désintérêt des
professionnels de la santé vis-à-vis de la perception subjective de
la douleur, que les malades exprimaient pourtant largement, pouvait
à la fois apparaître comme le symptôme de cette évolution
« techniciste » de la médecine et, plus encore, comme la
marque de cette déshumanisation croissante de la pratique
médicale.C’est en 1998 que le Ministre lance le premier plan
d’action de lutte contre la douleur [2]. Pour la première fois, la
puissance publique érige au rang des priorités de santé publique un
symptôme et non une maladie ou un handicap. Mais alors que la
détermination affichée pour combattre les ravages de la douleur est
à l’égale de celle développée pour lutter contre le cancer, le
suicide, le VIH, etc., il faudra attendre les résultats de
l’évaluation de ce premier plan triennal, en 2001, pour disposer
des premières données objectives permettant de dresser un état des
lieux des besoins somme toute encore très partiel [3]. Ce point est
essentiel car, à la différence des autres campagnes de santé
publique, l’État s’est engagé avant tout sur la base d’un besoin
ressenti et sous la pression émergente des associations d’usagers,
bien plus que sur des analyses scientifiques. Certes, il aurait été
probablement difficile de disposer de données objectives sur un
symptôme a priori négligé par les professionnels, qui de fait ne
donnait lieu à aucune recension particulière jusqu’à la parution de
la circulaire de 1998, mais justement l’État n’a pas attendu les
résultats de son premier plan pour mener une bataille médiatique
faisant de la lutte contre la douleur une question essentielle dont
le soubassement moral dépasse de loin la raison médicale. En effet,
entre 1998 et 2001, l’État va provoquer et accompagner un véritable
renversement des sensibilités. De la prise en charge de la douleur
à la démocratie sanitaire jusqu’à la fameuse loi du 4 mars 2002
relative aux droits des malades et à la qualité du système de
santé, c’est tout un dispositif réglementaire qui se met en place
non seulement pour garantir le droit à la santé, mais plus encore
pour asseoir une certaine idée de la dignité humaine au sein du
système de santé français. Car c’est bien au nom de cette
conception de la dignité humaine que l’État va promouvoir une série
de mesures dont un des effets attendus est manifestement une
redistribution des pouvoirs au sein des institutions de soin. La
campagne de lutte contre la douleur est à ce titre exemplaire. Elle
met en scène une opposition largement dramatisée entre les
« gardiens » d’un ordre médical, désormais jugé
rétrograde, et les aspirations collectives d’une société dont la
santé et le bien-être individuel constituent le nouveau leitmotiv
de l’action publique.
Vers une redistribution des pouvoirs
C’est le plan quadriennal de lutte contre la douleur présenté en
2002 qui marque l’entrée en force d’un nouveau cadre réglementaire.
Prolongeant les orientations de la directive de 1998, ce plan
inscrit une série de mesures, dont certaines étaient déjà présentes
dans la version précédente, mais réparties sur cinq axes à partir
d’une définition très large de la douleur : « La douleur
se définit comme ‘ une expérience sensorielle et émotionnelle
désagréable liée à une lésion tissulaire existante ou potentielle
ou décrite en terme d’une telle lésion ’. Cette définition
souligne la grande variabilité qui peut exister entre chaque
individu dans la perception et l’expression de la douleur face à
une même stimulation douloureuse. »2
Précisément parce qu’aucune imagerie médicale ou autre donnée
biologique ne permet de caractériser ce symptôme, les rédacteurs
insistent sur la plainte subjective des patients en soulignant
l’effort développé par l’État pour rendre cette plainte enfin
recevable par le corps médical : « Par sa nature
subjective, dépourvue de marqueur biologique échappant à toute
imagerie conventionnelle, la douleur aiguë ou chronique a longtemps
été sous-estimée. […] il a fallu un engagement fort des autorités
sanitaires pour qu’une prise de conscience individuelle et
collective se développe et que des avancées puissent être réalisées
dans ce domaine ».
L’absence d’arguments médicaux, à l’exception de ceux permettant
de distinguer les douleurs aiguës des douleurs chroniques, offre
l’occasion d’introduire un subtil renversement de la logique
médicale classique, voire de son corollaire médico-économique. Ce
n’est plus le repérage technique d’un symptôme qui prime, mais la
demande manifeste du malade. Or l’abandon de la logique médicale
ouvre une paradoxale opportunité à l’introduction de l’usager au
centre du dispositif de dispensation des prestations médicales – ce
sera pourtant la clé de voûte des cinq axes du plan –, c’est-à-dire
à une place qui lui est précisément refusée ailleurs par l’État au
nom des économies de santé. Même la loi du 4 mars 2002 n’ira
pas aussi loin. En plaçant l’usager au cœur du dispositif de santé
au nom de la démocratie sanitaire, l’État s’est assuré au préalable
que l’usager - consommateur de soins, c’est-à-dire celui qui est
susceptible de générer des surcoûts, voire des abus, en était
exclu. En effet, ce n’est pas le malade sur-consommateur et avide
de prestations médicales multiples et parfois inutiles qui est au
centre de la loi du 4 mars, mais bien le citoyen
potentiellement victime d’abus de pouvoir de la part du corps
médical3. En ce sens, la loi du 4
mars est finalement beaucoup moins audacieuse que le plan d’action
contre la douleur. Certes, elle accorde aux usagers un
contre-pouvoir face à un ordre médical supposé tout puissant, mais
en limitant immédiatement leurs prérogatives aux seules éventuelles
contestations des abus de pouvoirs, qu’il s’agisse d’un manque
d’information, d’un défaut de prise en compte de la volonté des
patients ou encore d’un manque de respect à la personne. Comme le
souligne Michel Duraffourg, l’origine du droit des malades se
trouve nullement dans une extension d’un droit consumériste,
justement contraire à l’esprit de la loi, mais bien dans un droit
fondamental de la personne hérité du droit des citoyens [5]. Pour
autant, cette avancée significative vers une plus juste
reconnaissance des attentes citoyennes des malades s’accompagne
nécessairement d’une conflictualisation accrue de la relation
médecin-malade avec la volonté évidente d’inverser le rapport de
pouvoir qui jusqu’alors la caractérisait. En témoigne la
réglementation sur le libre accès au dossier du patient dans
laquelle l’essentiel repose sur l’idée que rien ne doit entraver le
libre accès à l’information médicale. L’objectif d’une
redistribution des pouvoirs au sein du système de santé est ici
manifeste. En dramatisant à l’extrême la conflictualité
médecin-malade sous l’angle d’un rapport de domination s’appuyant
sur le couple classique savoir-pouvoir, l’État ne concède
finalement à l’usager qu’une part infime du pouvoir qu’il vient de
reprendre aux professionnels de la santé. Car si l’usager se voit
rehaussé au rang de partenaire actif de sa santé, à aucun moment la
loi ne l’autorise à infléchir la décision médicale vers
l’attribution de prestations supplémentaires. Le système de
dispensation des prestations médicales échappe toujours à l’usager.
Ce dispositif reste pour une part aux mains des professionnels –
les prescripteurs – bien qu’étroitement encadré par la puissance
publique. Dès son discours inaugural sur la démocratie sanitaire,
Lionel Jospin avait habilement déjoué ce piège en inscrivant le
principe d’une santé pour tous au-dessus de toute attente ou
demande individuelle [6]. La loi du 4 mars va justement résoudre la
contradiction qui risquait de naître entre, d’une part,
l’obligation de contrôler les dépenses de santé, de réduire
l’ampleur des prestations médicales ou encore le projet de
redistribuer les pouvoirs dans l’espace de la santé et, d’autre
part, la volonté politique de faire du malade le pivot du
dispositif de soin. En effet, elle établit dès les premiers alinéas
une subtile distinction entre le malade, potentiel sur-consommateur
qu’il faut discipliner, et l’usager-citoyen, que la loi doit
protéger.
C’est pourtant exactement l’inverse qui se met en place dans le
plan quadriennal de lutte contre la douleur présenté par Bernard
Kouchner. Avec ses cinq axes centrés sur le malade4, l’obligation de protocoles et le contrôle
de l’État à travers la procédure d’accréditation, la prise en
charge de la douleur non seulement se trouve strictement encadrée
par l’État, mais plus encore passe, au moins pour une part, sous le
contrôle des malades eux-mêmes. Pour la première fois, le motif de
la demande de soin exprimé par le patient devra être entendu par
les professionnels, indépendamment de la mise en œuvre d’une
procédure diagnostique, et trouver une réponse médicale
satisfaisante. Ce point est décisif, il témoigne d’un renversement
de la place de l’usager-malade dans le système de santé mais, plus
encore, il marque un tournant dans l’évolution des sensibilités
collectives vis-à-vis de la douleur, accordant à ce symptôme une
place unique dans l’échelle des valeurs de l’humain.
À première vue, on pourrait donc penser que le plan d’action
contre la douleur est en contradiction avec les principes de la
future loi sur la qualité du système de santé puisqu’il offre la
possibilité, unique en son genre, de privilégier avant toute
démarche clinique la demande de soin des usagers. D’ailleurs, la
loi du 4 mars va sérieusement infléchir la tendance
« consumériste » du plan d’action contre la douleur en
limitant très nettement les prérogatives des usagers. Néanmoins,
ces deux aspects ne semblent pas s’opposer radicalement. En fait,
ils se complètent bien plus qu’il n’y paraît et dessinent
conjointement les frontières d’une redistribution des pouvoirs au
sein des institutions de soin, étroitement dépendante d’une
nouvelle modalité politique du gouvernement des corps souffrants.
La campagne de lutte contre la douleur orchestrée par le Ministre
lui-même témoigne, tant dans sa forme que dans son fond, de cette
profonde transformation de l’action publique dans le champ de la
santé.
La rhétorique de l’action publique
Sans le moindre doute, l’inflexion politique sur la prise en charge
de la douleur marque un progrès important. Comme le notent les
rédacteurs du rapport d’évaluation du plan triennal, dès 2000 les
premiers résultats étaient déjà très encourageants [3]. En moins de
3 ans, l’offre de soins a été multipliée par trois avec une bien
meilleure répartition géographique. De même, la sensibilisation des
différents acteurs a progressivement gagné du terrain bien au-delà
des seuls centres spécialisés déjà existants. L’impulsion de l’État
a été largement saluée par la population et perçue par la plupart
des professionnels déjà impliqués dans la prise en charge
spécifique de la douleur comme un encouragement fort et une
reconnaissance de leur travail de pionniers. Par contre, pour tous
ceux qui géraient de façon quotidienne et plus anonyme la douleur
de leurs patients, la forte médiatisation qui a entouré le
lancement de la campagne de 1998 a été vécue comme une injuste mise
en accusation ignorant délibérément la réalité des pratiques de
terrain au profit d’une dénonciation caricaturale5.
C’est dire que, si les premières avancées sont incontestablement
significatives, elles marquent avant tout un rééquilibrage de
l’offre de soins sur le territoire national et une meilleure
sensibilisation de l’ensemble des acteurs, malades et
professionnels. En ce sens, elles relèvent de la mission classique
de planification sanitaire qui incombe légitimement à la puissance
publique.
Une question subsiste donc : pourquoi l’État s’est-il
engagé avec une telle détermination en s’impliquant au plus haut
niveau par la voix d’un ministre et au moyen d’une campagne
médiatique sans précédent, alors que les mêmes résultats auraient
sans doute pu être atteints par les moyens plus classiques de
l’action publique ? Même si l’on accepte volontiers que la
prise en charge de la douleur puisse représenter un enjeu important
pour les malades, même si l’on admet, tout aussi aisément, la
nécessité de lutter contre les réticences, voire les oppositions,
d’une partie du corps médical, on s’étonnera cependant que la
rhétorique mise en œuvre pour accompagner ces changements ait
emprunté la logique et la dramatisation des campagnes de lutte
contre les grands fléaux sanitaires.
Or, c’est précisément cette rhétorique du progrès qui a
rencontré l’écho le plus favorable auprès de la population. Tout à
coup, grâce à l’action de l’État, la douleur devenait un symptôme
qu’il ne fallait plus cacher, une souffrance qui méritait la plus
grande attention, de la part non seulement des professionnels, mais
aussi de l’État lui-même. Pour la première fois sans doute, le
progrès médical ne découlait pas directement d’une découverte
scientifique ouvrant un nouvel espoir thérapeutique, mais de la
reconnaissance par l’État des besoins des patients, de leurs
souffrances, de leurs plaintes et de leurs demandes manifestes. La
douleur devenait de ce fait le symbole d’une nouvelle condition de
l’humain ou du citoyen moderne dont l’apaisement devait être
garanti par l’État, bien plus que le simple symptôme d’une
quelconque maladie. Moteur de cette nouvelle mission de la
puissance publique dans la santé de chacun, et non plus seulement
de tous, l’État s’apprêtait donc à mener une bataille au nom du
progrès social, bien plus qu’au nom des avancées de la médecine,
s’articulant autour de trois grandes lignes de force :
- – valoriser, tout d’abord, la place de l’usager et des
associations représentatives en inscrivant l’équivalent d’un
nouveau droit du citoyen : celui de ne pas
souffrir ;
- – imposer une redistribution des pouvoirs au sein du
système de santé portée par une obligation touchant l’ensemble du
corps professionnel de la santé ;
- – transformer, enfin, par un déplacement radical l’objet
de la médecine en objet de la santé.
Avant d’approfondir ce troisième aspect, nous reviendrons sur
les deux premiers et plus particulièrement sur le modèle sur lequel
repose cette inflexion du politique.
À l’évidence, on se trouve en territoire connu. Le plan d’action
proposé par B. Kouchner reprend la méthode et les enjeux des
grandes campagnes de prophylaxie qui ont construit notre santé
publique contemporaine [7, 8]. En effet, il emprunte la même
phraséologie et se décline sur les quatre grands fronts qui ont
assuré le succès de la lutte contre les grandes
épidémies :
- – lutter à un niveau national contre le fléau
nouvellement repéré ;
- – inciter les usagers (autrefois désignés par le terme
de « malades ») à en faire également leur affaire.
« La santé est l’affaire de tous », est rapidement devenu
le slogan de cette rhétorique de l’action publique en remplacement
de celui qui prévalait dans les années 1920 : « la
maladie est l’affaire de tous » ;
- – contraindre par une nouvelle réglementation l’ensemble
des professionnels de la santé quel que soit leur mode
d’exercice ;
- – sensibiliser et former les différents acteurs (malades
et soignants).
On y retrouve même les anciennes conflictualités entre le corps
constitué des professionnels de la santé (de la médecine et du soin
devrions-nous dire) et les malades, l’État jouant ici son rôle de
régulateur des inégalités en poussant les professionnels (en tant
que détenteurs de privilèges) non seulement à s’impliquer, mais
surtout à abandonner une part de leur liberté décisionnelle au
profit d’une concertation avec les malades, l’État faisant office
de tiers garant à travers la procédure d’accréditation.
Mais au-delà des similitudes d’approches, d’encadrement
réglementaire et d’affirmation progressiste, qui relèvent avant
tout d’un aspect formel propre à ce genre d’initiative (que l’on
pourrait appeler une rhétorique de l’action publique), il existe
des différences fondamentales. Or, ces différences, même si elles
n’invalident pas nécessairement le cadre général de l’action,
traduisent ou révèlent un profond changement de paradigme au sein
de la médecine et même de la santé publique. C’est justement ce
qu’il nous faut interroger.
La douleur, un fléau moderne ?
En empruntant le modèle de la lutte contre les grandes épidémies,
le ministre de la Santé a implicitement associé la douleur à l’idée
d’un fléau moderne6 qu’il fallait
combattre avec la même urgence et surtout avec la même ampleur à
l’échelon national. Pour autant, s’agit-il authentiquement d’un
fléau moderne ou plutôt d’une construction sociale présentant la
douleur comme un fléau contemporain ? À l’évidence, les
conséquences sociales et sanitaires de la douleur, pour importantes
et essentielles soient-elles pour les malades, sont sans commune
mesure avec les conséquences du sida, des maladies coronariennes,
du cancer, etc. Mais ce n’est pas le seul point surprenant de cette
campagne. L’élément sans doute le plus caractéristique réside dans
l’inversion des rapports de pouvoir médecins-malades-puissance
publique qui s’y dévoile. Car, paradoxalement, le point de départ
du plan d’action est singulièrement une demande attribuée aux
malades eux-mêmes et dont l’État se fait le porte-parole. Cet
aspect est l’exacte symétrie des classiques campagnes de lutte
contre les grands fléaux, même si, et peut-être justement si, il en
emprunte la phraséologie.
Si l’on prend, par exemple, la lutte contre les grandes
épidémies de la fin du XIXe au début du XXe
siècle [9], époque qui signe la naissance de la santé publique à
travers l’hygiénisme [10], les médecins y sont encore en première
ligne : découvreurs, planificateurs, décideurs, formateurs. Ce
sont en quelque sorte les agents privilégiés de l’introduction dans
les couches populaires d’une nouvelle sensibilité à la santé,
précisément parce que cette sensibilité y est absente. Tout le
travail de prophylaxie repose sur l’éducation de l’ensemble des
couches sociales, mais en ciblant tout particulièrement les plus
démunies tant le fléau se nourrit de l’ignorance des classes
défavorisées. Rien d’étonnant, finalement, à ce que ces hygiénistes
conservent un regard condescendant à l’égard des couches populaires
qu’ils considèrent comme des enfants qu’il faut éduquer et guider
[7]. En plus de son rôle incitatif, l’État se pose avant tout comme
le garant de l’égalité d’accès aux soins indépendamment du type de
pratique médicale. On est encore dans l’opposition entre la
médecine libérale pour les riches et l’hôpital pour les seuls
pauvres, délaissant les couches moyennes trop pauvres pour se payer
les cliniques privées, trop riches pour avoir accès à l’hôpital
public. La prophylaxie doit pouvoir sortir de ce dilemme et
proposer un modèle strictement égalitaire indépendamment de la
diversité des dispositifs de soins, sans pour autant remettre en
cause l’ensemble du système de soin et l’idéologie sous-jacente. La
santé publique naissante est à ce titre une façon d’introduire une
simple dérogation dans un système de soin dont la dimension
inégalitaire n’est pas remise en cause.
Car, sur le fond, il s’agit avant tout de trouver les malades
qui s’ignorent encore. C’est le modèle le plus classique de
l’action publique de prophylaxie, et c’est en cela qu’elle repose
avant tout sur la profession médicale, le prestige de ses figures
les plus éclairées et sur la répartition nationale de ses
professionnels. Le principe de l’égalité est finalement secondaire,
exclusivement motivé par la nécessité de combattre le fléau de la
façon la plus radicale, et conjoncturel. C’est-à-dire qu’une fois
le fléau terrassé, le principe inégalitaire reprend ses droits.
Rien à voir, donc, avec la prise en charge de la douleur,
puisqu’il ne s’agit pas de dépister des malades qui s’ignorent, il
ne s’agit pas plus de les sensibiliser – ils sont justement très
sensibilisés. C’est à partir d’une plainte des malades eux-mêmes,
mal ou peu entendue par les professionnels, que la sensibilisation
va avant tout viser les professionnels. La dissémination du mal ne
se fait pas par contagion des malades entre eux, mais, pour
emprunter la logique de l’épidémie, à travers les soignants
eux-mêmes. Ce ne sont pas des malades qui s’ignorent, mais des
malades qui se savent non seulement malades, mais également
souffrants.
En reléguant au second plan la valeur sémiologique de la douleur
au profit de sa valeur subjective7 et
en insistant sur le déficit de santé bien plus que sur une maladie,
c’est précisément la référence médicale qui s’estompe au bénéfice
d’une plus-value sociale.
Ce point de départ, une plainte des malades, et les modalités
d’action qui en découlent renouvellent certes le rapport
médecin-malade en redistribuant les anciens pouvoirs, mais
s’apparentent bien peu à une démarche prophylactique classique.
On s’étonnera donc que la douleur ait donné lieu à une action
publique inspirée de la lutte contre les grands fléaux. Même s’il
apparaît évident qu’elle méritait d’être mieux prise en
considération et mieux traitée, d’autres modalités auraient pu être
envisagées8 qui ne nécessitaient pas
un tel investissement de la puissance publique et un tel contrôle
de sa part de l’action des professionnels.
Si la puissance publique s’est à ce point impliquée dans la
prise en charge de la douleur, si elle a pu l’inscrire comme un des
grands fléaux de notre époque et proposer une campagne égale à
celle entreprise à l’égard d’autres fléaux, c’est sans doute que
quelque chose d’autre l’y poussait.
Évitons d’emblée le piège de la personnalisation. La
personnalité de B. Kouchner, son charisme, son passé humanitaire,
sa naïveté parfois sur certains phénomènes de société, ont sans
doute été plus des éléments favorisant la promotion d’une telle
initiative de l’État, que les déterminants de cette nouvelle
politique. En fait quelque chose d’autre se dévoile dans cette
affaire de la douleur et de l’implication de la puissance publique.
En effet, à travers ce rapport rénové qui se met en place entre les
professionnels de la santé et les malades c’est, d’une certaine
manière, la façon contemporaine de se représenter l’individu social
qui se révèle. Prendre en considération au plus haut niveau de
l’État la douleur et la souffrance de l’homme, c’est aussi inscrire
cette sensibilité à la perception subjective dans les référentiels
de l’individualité contemporaine. Et cela, c’est un vrai
changement. Changement des sensibilités, changement des pratiques,
changement des valeurs et des conceptions qui composent ce que le
social énonce sur l’homme moderne, sur sa condition, sur son corps
et sa pensée9. En ce sens, c’est le
corps souffrant qui s’exprime aussi à travers cette nouvelle
obligation comme un des éléments essentiels de la condition humaine
contemporaine. Mais c’est aussi un profond changement du rôle et de
la place de la médecine dans notre société contemporaine.
Du corps malade au corps souffrant
Lorsque, à la fin des années 1920, l’État dénonce le défaut
d’intérêt de la part du corps médical à l’égard de la douleur,
cette accusation semble largement partagée par l’opinion publique
au point d’apparaître comme une évidence. Pourtant, cette évidence
était encore loin d’être constituée quelques années plus tôt. Plus
exactement, c’est la correspondance entre cette nouvelle
sensibilité collective à la douleur et la conception rénovée de
l’individu que l’État va promouvoir à partir de ces années, qui
n’était pas encore instituée. Le risque est toujours de faire une
lecture rétrospective trop linéaire, d’imaginer, par exemple,
« qu’autrefois » (terme honni par les historiens) on ne
prêtait pas attention à la douleur, du côté des professionnels du
soin au grand détriment des malades, et qu’aujourd’hui, enfin, ce
juste droit serait reconnu grâce à la pression d’un groupe social,
les malades, sur un corps professionnel réfractaire, les médecins.
En fait, il serait beaucoup plus juste de dire que la souffrance,
comme la douleur, ne faisait pas partie des valeurs prises en
considération par l’ensemble de la société. Ce qui ne veut pas dire
que les gens ne souffraient pas, ni même que leurs souffrances
n’étaient pas reconnues, cela veut plus précisément dire que
l’apaisement de la douleur n’avait pas de fonction politique dans
la détermination de l’individualité, de la norme sociale et par
voie de conséquence dans la délimitation du champ d’action de la
puissance publique. On pourrait même dire que la souffrance non
seulement existait mais aussi qu’elle avait une valeur essentielle
dans la construction de l’idée de l’humain au point qu’il pouvait
sembler normal et nécessaire de souffrir.
Or, si désormais on peut espérer faire l’économie de la
souffrance, si l’on peut légitimement vouloir la faire disparaître
et si, surtout, on peut être en droit d’attendre que l’État s’en
préoccupe, c’est précisément parce qu’elle occupe une tout autre
place dans notre champ de représentation. Mais un tel renversement
des sensibilités collectives ne saurait s’expliquer naïvement par
la soudaine prise de conscience d’un préjudice individuel, quand
bien même la rhétorique de l’action publique voudrait y voir
l’expression de son essence progressiste. En fait, il me semble que
la rencontre entre l’aspiration populaire à ne plus souffrir et
l’action de l’État en matière de douleur est le produit d’une de
ces singulières contingences dont l’Histoire a le secret. D’un
côté, l’État promeut une nouvelle conception du citoyen, cible
privilégiée de l’expression de son pouvoir de régulation et de
contrôle, au cœur de la politique de santé ; de l’autre, une
attente sociale en pleine expansion revendiquant à juste titre les
bénéfices directs de l’aspiration au bien-être. Or, la garantie que
l’État va soudainement apporter à cette demande va également
favoriser son emprise sur l’intime, sur la subjectivité et ses
affres au moyen d’un déplacement, cette fois radical, de l’objet de
la médecine.
La démocratie sanitaire, la loi du 4 mars 2002 et le plan
d’action contre la douleur parachèvent conjointement la
transformation du corps malade, objet et enjeu de la médecine, en
corps souffrant, objet et enjeu des politiques de la santé.
Ce glissement est significatif d’un profond changement de
paradigme. Il autorise tout d’abord l’entrée de la normalité et de
ses avatars, par opposition à la maladie, dans le champ de la
santé, c’est-à-dire qu’il permet d’inclure dans l’espace de la
santé des souffrances qui ne sont pas nécessairement le produit
d’une pathologie physique ou psychique. Alors que la médecine a
construit son savoir sur la connaissance du pathologique [13], la
santé s’étend progressivement à l’ensemble des souffrances
indépendamment des causes qui les produisent. Or, ce nouveau
registre de l’action publique en santé favorise également le
traitement sanitaire de problèmes sociaux qui jusqu’alors
s’exprimaient en dehors de toute référence à la médecine [14, 15].
C’est précisément parce que le référentiel de la santé n’est plus
exclusivement la clinique médicale, que la médecine est devenue un
des éléments, parmi bien d’autres, de l’action sociale en matière
de santé, même si les médecins et les soignants, aujourd’hui
requalifiés en professionnels de la santé, en demeurent les
principaux acteurs. Mais, l’inflexion politique sur la douleur va
encore plus loin. Elle témoigne d’une subjectivation sociale du
corps souffrant par opposition à l’objectivation médicale du corps
malade. Cet aspect me semble essentiel à la compréhension des
caractéristiques assignées à la conception politique de l’homme
contemporain, dans laquelle le corps souffrant est finalement bien
moins l’attribut d’un individu empirique, que la métaphore
agissante d’une condition collective de l’humain. Or, cela n’est
pas seulement une nouvelle sensibilité, ce n’est pas seulement une
façon de se rapprocher de l’authentique condition humaine, c’est
aussi, et peut-être avant tout, une façon de gouverner des
populations.
C’est précisément ce que révèle l’intrusion du politique dans la
gestion de la douleur. Derrière la légitime préoccupation de mieux
prendre en charge la douleur, la façon dont le politique s’est
emparé de cette question témoigne d’une tout autre réalité, celle
d’un empressement de l’État à intervenir au plus près de ce qui
concerne cette nouvelle représentation du corps social. En effet,
les dispositions réglementaires qui encadrent la prise en charge de
la douleur vont bien au-delà de la seule garantie d’une meilleure
qualité des soins, elles inscrivent dans le registre de la loi que
la préservation des corps est une mission de l’État. Mission dont
l’application technique est, certes, déléguée aux professionnels de
la santé, mais dont le référent, c’est-à-dire le pouvoir sur les
corps qui en dérive directement, est par contre revenu
intégralement dans le giron de l’État. C’est ici que se joue
l’essentiel de la redistribution des pouvoirs au sein du système de
santé. Alors que la rhétorique de l’action publique laissait
entendre que cette redistribution des pouvoirs se ferait au
bénéfice des malades, l’analyse des discours politiques et des
modalités d’inscription de cette nouvelle tendance dévoile un tout
autre phénomène. L’usager du système de santé y est avant tout le
symbole d’une nouvelle souveraineté, plus exactement il est l’alibi
et le point de convergence d’une parcelle de la souveraineté
nationale qui s’étend désormais jusqu’au corps de chacun. Mais
cette nouvelle légitimité ne s’accompagne pas d’un transfert
équivalent du pouvoir sur les corps. À l’inverse même, le pouvoir
sur les corps autrefois confié à la médecine est aujourd’hui entre
les seuls mains de l’État et non dans celles des usagers10. Pour éviter les abus, diront certains,
pour contrôler les dérives, penseront d’autres. Sans doute, mais ce
qui se dégage également de cette subtile dissolution du couple
savoir-pouvoir qui caractérisait la médecine est bien la reprise
d’un pouvoir sur le vivant portant cette fois sur le corps propre
et plus seulement sur l’échelon populationnel. Ce lent processus
n’a pu s’accomplir que par un glissement progressif des
sensibilités assimilant désormais le corps souffrant au corps
social dans un rapport métonymique. Si ce qui aujourd’hui touche le
corps souffrant est une affaire de l’État, c’est probablement parce
que cela touche le corps social par un singulier glissement de la
partie pour le tout. De même, c’est également au nom de la
souffrance des corps que la prise en charge des plus démunis
devient une priorité de santé, mais pas nécessairement au nom d’un
égalitarisme politique [15]. C’est au nom d’une même raison du
corps souffrant que l’on va tantôt médicaliser la misère, tantôt
« psychiatriser » certains conflits sociaux [17]. Comme
s’il devenait plus inacceptable à notre conscience contemporaine
que des gens souffrent de la condition dans laquelle ils se
trouvent, que d’admettre l’inégalité qui les a placés dans cette
condition.
Conclusion
L’hyper-médiatisation de la campagne de lutte contre la douleur
s’inscrit précisément dans cette nouvelle logique où la santé se
prévaut de souffrir aucune inégalité et où, insidieusement, les
anciennes inégalités sociales trouveraient dans le champ de la
santé un espace de régulation à défaut de trouver ailleurs un lieu
de règlement. Pour autant, si l’exercice du pouvoir trouve
aujourd’hui dans la santé et dans le contrôle des corps souffrants
un mode privilégié de régulation sociale, son efficacité sociale
dépend étroitement de sa reprise en main par l’État aux dépens des
cliniciens et des soignants. En effet, à mesure que le corps
souffrant devient l’objet de la santé et le lieu où s’exerce la
contrainte sociale, la médecine et les soignants se voient
dépossédés du pouvoir qu’une telle inflexion aurait pu engendrer.
Cette inflexion significative n’est pas simplement la résultante
d’une logique comptable médico-économique. En fait, on pourrait
plus volontiers penser que l’argument médico-économique, en
conflictualisant les rapports soignants-pouvoir publics, soit avant
tout le prétexte à une reprise en main d’un pouvoir sur le vivant
qui désormais fait intégralement partie de l’espace politique.
S’il s’agit ici ni de se féliciter de ces changements, ni de les
déplorer, et encore moins de plaider pour le retour d’un
hypothétique pouvoir médical, il convient sans doute d’en mesurer
les conséquences. Sans remettre en cause la juste prise en compte
de la douleur dans la pratique médicale, ni la nécessaire
reconnaissance des droits des malades, et encore moins
l’indispensable amélioration des pratiques, force est de
reconnaître que la scène de la santé est progressivement devenue le
champ privilégié d’expression de multiples conflictualités sociales
et d’affrontement de pouvoirs. Or, les deux polarité de la santé —
gouverner des populations d’une part, soigner des malades de
l’autre — désormais inscrites dans la loi apparaissent aujourd’hui
d’autant plus concurrentielles qu’elles cristallisent ces tensions
en opposant fallacieusement le pouvoir de guérir au pouvoir sur le
vivant.
Sans doute, faudrait-il dès à présent repenser les fondements
épistémologiques du pouvoir en médecine, car il ne peut
probablement pas y avoir d’exercice médical sans un certain pouvoir
sur le vivant, même dans cet espace rénovée de la santé où le
pouvoir sur le vivant relève du privilège de l’État.
Références
1 Besson JM. La douleur. Paris : Odile Jacob, 1992.
2 DGS/DH. Circulaire no 98-586, relative à la
mise en œuvre du plan d’action triennal de lutte contre la douleur
dans les établissements de santé publics et privés. Paris :
ministère de la Santé, septembre 1998.
3 Lothon-Demerliac C, Laurent-Beq A, Marec P.
Évaluation du plan triennal de lutte contre la douleur.
Paris : Société Française de santé publique, DGS, ministère
délégué à la Santé, ministère de l’Emploi et de la Solidarité,
octobre 2001.
4 Rechtman R. L’évolution contemporaine des usages sociaux
de la psychiatrie. Psychiatries. 2004 ; (à paraître).
5 Duraffourg M. Le droit des malades, un droit fondamental
de la personne. Colloque de la Fiehp, 1998.
6 Jospin L. Discours en clôture des États généraux de la
santé. 1999.
7 Faure O. Histoire sociale de la médecine
(XVIIIe–XXe siècle). Paris : Anthropos,
1994.
8 Vigarello G. Le sain et le malsain. Santé et mieux-être
depuis le moyen âge. Paris : Seuil, 1993.
9 Bourdelais P. Les épidémies terrassées. Paris :
Éditions de la Martinière, 2003.
10 Bourdelais P. Les hygiénistes enjeux, modèles et
pratiques. Paris : Belin, 2001.
11 Ehrenberg A. L’individu incertain. Paris :
Calmann-Lévy, 1995.
12 Ehrenberg A. La fatigue d’être soi. Dépression et
société. Paris : Odile Jacob, 1998.
13 Canguilhem G. Le normal et le pathologique. Paris :
PUF, 1966.
14 Dozon JP, Fassin D. Critique de la santé publique.
Une approche anthropologique. Paris : Balland, 2001.
15 Fassin D. La souffrance du monde. Considération
anthropologique sur les politiques contemporaine de la compassion.
L’Évolution Psychiatrique 2002 ; 67 : 676-89.
16 Memmi D. Faire vivre et laisser mourir : le
Gouvernement contemporain de la naissance et de la mort.
Paris : La Découverte, 2003.
17 D’Halluin E, Latté S, Fassin D,
Rechtman R. La deuxième vie du traumatisme psychique.
In : Cellules médico-psychologiques et interventions
psychiatriques humanitaires. Rev Fr Affaires Soc. 2004 :
57-75.
1 Ouverture de la 9e journée
« la douleur de l’enfant ; quelles réponses ? et
mécanismes de la chronicisation douloureuse », lundi
17 décembre 2001, Colloque de l’Unesco.2 Toutes les citations en italiques renvoient au texte
du plan quadriennal disponible sur le site internet du ministère de
la Santé :
http://www.sante.gouv.fr/htm/actu/douleur/prog.htm.3 Pour une analyse plus détaillée des enjeux
anthropologiques et politiques de la loi du 4 mars 2002, je me
permets de renvoyer à un article à paraître L’évolution
contemporaine des usages sociaux de la psychiatrie. [4].4 Les cinq axes sont les suivants : 1)
associer les usagers par une meilleure information ; 2)
améliorer l’accès de la personne souffrant de douleurs chroniques
rebelles à des structures spécialisées ; 3) améliorer
l’information et la formation de l’ensemble des professionnels de
santé ; 4) amener les établissements de santé à s’engager dans
une démarche d’amélioration de la qualité de la prise en charge de
la douleur ; 5) renforcer le rôle de l’infirmier, des
infirmières dans la prise en charge de la douleur provoquée.5 Comme le concèdent les rédacteurs du rapport
dans leur chapitre d’introduction au titre éloquent, le Souvenir
d’un plan médiatisé. Paris: Société française de santé publique.
DGS, ministère délégué à la Santé, ministère de l’Emploi et de la
Solidarité, 2001.6 Pour rendre justice au
ministre de l’époque, il convient de souligner que le terme de
fléau n’est pas explicitement employé dans la rhétorique, mais il
me semble que l’idée y est par contre omniprésente.10 Il suffit pour s’en convaincre de se reporter aux
débats récents sur l’euthanasie, l’interruption de grossesse ou
encore la procréation médicalement assistée pour mesurer à quel
point l’individu est loin d’avoir acquis une quelconque propriété
de son corps. Sur ce thème on pourra se reporter avec profit à
l’excellente étude de la sociologue Dominique Memmi [16].7 Les adeptes de la subjectivité que nous sommes
ne devraient peut-être pas trop se réjouir, en tout cas trop
rapidement, de cette soudaine prise en compte de la subjectivité,
car cet attrait de la part de l’État pour cette spécificité de
l’homme que les psychiatres et les psychanalystes revendiquent et
ont clairement essayé de faire entendre, me semble beaucoup plus
problématique. Tout au moins, cette insistance sur la subjectivité
ne relève sans doute pas de la même logique que celle qui nous fait
agir en tant que psychiatre.8 Elles furent
d’ailleurs mises en œuvre conjointement à la campagne
médiatique : renforcement de l’enseignement dans les facultés
de médecine et les IFSI, formation complémentaire, conférences de
consensus, stages pratiques, valorisation des médications
antalgiques, facilitation de la prescription, etc. Mais l’on peut
raisonnablement estimer qu’elles pouvaient suffire pour permettre
d’obtenir les résultats escomptés.9 Pour
une analyse plus détaillée des évolutions contemporaines de
l’individualité sociale, on pourra se reporter avec profit aux
travaux du sociologue Alain Ehrenberg [11, 12].
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