ARTICLE
Auteur(s) :, Augustin Jeanneau
Praticien hospitalier honoraire, membre de la Société
psychanalytique de Paris, 19, La Roseraie, 108, avenue de Paris,
78000 Versailles
Cet article vise à situer l’étude de la douleur psychique en
symétrie et dans la continuation de celui de Nicolas Dantziger qui,
dans ce même numéro, évoque « les paysages corporels de la
douleur chronique ». Il nous a semblé, en effet, important que
sa réflexion sur la douleur parte d’une position neurologique, car
ce point de vue nous a emmené bien au-delà d’une étroite
considération anatomophysiologique, tout en gardant la rigueur qui
permet de la dépasser. Cela nous intéresse, parce qu’il s’agit là
d’un trajet freudien, que nous reprenons en toute modestie. Non que
Freud, neurologue au départ et déjà réputé, ait négligé la
psychiatrie, mais disons que, davantage que de s’en servir, il n’a
cessé de l’interroger tout au long de son œuvre par des questions
qu’en fait nous n’avons pas toujours reprises.Cela dit, pour notre
sujet, il n’est pas indifférent, dans ce même sens, qu’en 1926,
toute la complexité de sa progressive construction théorique
presque parvenue à son terme, Freud ait gardé en annexe
d’Inhibition, symptôme, angoisse, parce que particulièrement
difficile, le problème de la douleur, et qu’il revienne directement
à la douleur physique, relevant que ce n’est sûrement pas sans
raison que le même mot de douleur soit employé pour la douleur
psychique.On comprendra mieux, dès lors, comment Nicolas Dantziger,
élargissant son champ visuel, dresse beaucoup mieux que le dessin
d’une cartographie et nous propose plutôt la peinture d’un paysage
de la douleur. Et ce n’est pas ici une fantaisie esthétique, mais
l’impossibilité de définir une douleur qui ne serait que physique.
Et nous verrons comment ce problème va revenir.Encore faut-il, pour
oser le dire, reconnaître d’abord, comme il le fait, que cette
douleur est pleinement physique et, obligation sacrée, prendre en
totale considération la plainte du patient. C’est à ce prix que la
voie de la douleur psychique a ainsi été ouverte par ses
observations, qui nous permettent de la pressentir, puisqu’il
s’agit, chez certains de ses patients, tantôt de rassembler son
être dans la tension douloureuse, tantôt de sauver l’objet dans
l’équivalent d’un deuil, tout ce qui demeure, au total, une quête
existentielle, mais ressentie en plein corps plutôt que pensée hors
de soi. Peut-être est-ce le sens de ce que dit Freud sur la
différence entre douleur physique et douleur psychique, laquelle ne
serait que le passage de l’investissement narcissique à
l’investissement objectal ? Ce qui nous donne un premier
repère.Côté narcissique, aspect décharge interne de la douleur
physique, aspect « sécrétion interne » de l’affect, sans
en être un néanmoins, nous verrons pourquoi ; en conséquence,
faute de mieux, tentative inhabituelle de représentation du corps,
inefficace évidemment. Côté objectal, une douleur psychique dont
nous aurons à dire comment l’investissement, tout au contraire, se
perd au dehors.Mais nous voyons déjà, pour le dire comme J.B.
Pontalis, que de l’une à l’autre douleur, « il n’y a pas ici
métaphore, à savoir création de sens, mais analogie, transfert
direct d’un registre à l’autre » [8]. Toujours est-il qu’on
peut alors se demander, dans certains cas de douleur physique, si
le patient cherche à se défaire de son mal ou, tout au contraire, à
s’y accrocher, pour la solution d’un mal-être plus profond.Nous
n’irons pourtant pas plus loin, sans nous décider maintenant à
examiner les différences entre douleur physique et douleur
psychique, et aussi bien ce qui les relie par nature.
L’impuissance des concrétudes
« La douleur, disait Jean Gillibert, est toujours
psychique » [5]. Ce qui est vrai, mais il faut l’entendre avec
toute la précision implicite concernant la douleur physique. Et pas
seulement, on l’a compris, au titre de la conscience de l’éprouvé.
C’est que la douleur nous arrive sur le versant nociceptif d’un
monde, interne ou externe, qu’on voudrait tenir à distance, en
réfléchissant au dehors ses quantités incongrues, pour mieux en
imaginer l’évitement, et qui vient, tout au contraire, se fondre
cruellement avec l’éprouvé corporel qui l’absorbe en totalité, sans
action défensive possible, nous collant ainsi au corps, sans
mouvement envisageable, ni représentation utile qu’une agitation
stérile.
Vous voyez déjà, ici, la différence entre déplaisir et douleur,
ce qui est fondamental. Nous connaissons, en effet, ce gradient
plaisir-déplaisir où la qualité de leur instable amalgame varie en
fonction de la promesse ou du danger de la représentation, de sa
distance dans tous les cas et de ce qu’elle offre d’action
virtuelle, en étant ce que Freud a toujours dénommé une
représentation-but. La douleur, à cet égard, n’est plus un affect,
parce qu’il n’y a plus de jeu pulsionnel entre cette
représentation-but et l’affect, lequel n’est par nature que
l’action suspendue, restée sur le corps comme indice de
non-décharge, dans l’attente de ce qui est réglé, en tout état de
cause, au dehors. Alors que la douleur colmate, au contraire, sans
pitié toute possibilité.
La douleur, en effet — que son origine soit externe ou que le
sujet tente d’extérioriser ce qui, informel au départ, l’assaille
du dedans — nous enferme dans une écrasante incapacité,
invagination de la représentation dans l’affect, collapsus
pulsionnel d’une spatialité sans distance, quand le corps et
l’objet coïncident, lucidité souffrante d’un faire qui ne se fait
pas. Ou pour le dire autrement, c’est le paradoxe d’une sensation
réduite à elle-même, sensation dont on sait qu’elle n’a
philosophiquement aucun sens, n’étant pour Merleau-Ponty pas
davantage que la qualité de la perception et qui se manifeste
alors, dans la douleur, par un incompréhensible et invivable
isolement.
Ne croyons pourtant pas qu’ au plus aigu de la douleur, sa
matérialisation outrancière soit pour autant moins psychique. C’est
plutôt l’indicible — « j’ai eu mal ; j’te dis pas »
— l’éprouvé d’une sensation étroite et infinie, intime et étrangère
et dont on a, par ailleurs, quelque sentiment d’irrespect, de
sacrilège ou de crainte à disserter, trop objectivement, du dehors.
Et ne pouvons-nous pas, au bout du compte, considérer que la
douleur physique — et c’est justement en ce point qu’elle serait
déjà psychique — souffre de n’être, en effet, que physique ?
C’est ici que les quantités prennent place, mais peut-être pas
en tant que telles ; plutôt dirions-nous qu’elles prennent
sens dans le non-sens. Dans ce voisinage, s’annonce le problème de
la violence. Et cette violence, nous la verrions des deux côtés,
surgie du dehors comme effraction, rupture des barrières, venue du
dedans et irreprésentable, ou alors assez semblable à l’impuissance
de la rage, en tant que celle-ci n’est que l’échec de la haine qui
reste sur soi, sans décharge extérieure possible.
Mais nous serons plus strictement au cœur de la douleur en
désignant plus précisément ce qui tient en elle à l’hétérogénéité
et en conséquence à l’impuissance.
Ce ne sont, en effet, que térébrances, images écrasantes,
morsures, poids insoulevables. Et il n’y a alors d’autre
représentation nociceptive que radicale, en un mot l’amputation. Je
ne crains pas la répétition en redisant, aujourd’hui encore, cette
formule bergsonnienne, saisie dans Matière et mémoire, qui fait de
la douleur : « une espèce de tendance motrice sur un nerf
sensible ». Tout y est, en effet : hétérogénéité,
changement d’ordre, excitation, incapacité, blessure.
Et puisque la poésie — Geneviève Welsh le redit plus loin — nous
rappelle sa puissance par delà le possible, et qu’elle se
renouvelle dans le recommencement, je propose, sans me lasser, ce
que nous dit Henri Michaux, dans Bras cassé [7], sur l’incoercible
et l’imparable :
« Feu incessamment feu. Feu pour moi, pour moi tout seul
brûlant.
« Kermesse inepte qui veut qu’on s’intéresse à elle, quand
moi je voudrais passer outre »
Et cet étrange compagnonnage, au bout de son bras absent, et qui
prend toute la place : « tantôt armoire, tantôt
bahut », ou encore : « maillon dans les cent kilos,
maillon de ces chaînes à relever les ancres de paquebot ». On
y entend que le verbe est seul capable d’animer cette atteinte
substantielle d’une douleur trop épaisse : « Où la
fourrer, s’écrie-t-il, où la parquer ? [...] Un seul os cassé a
arraisonné ma vie ».
Au total, alors que nous savons combien la mentalisation est un
mouvement naturel, et au besoin défensif, comment la plus
informulable, la plus toxique des cénesthésies peut se faire
scénario figuratif, dans le cauchemar ou l’onirisme ; ici, en
pleine lucidité, la douleur physique tire sa souffrance de ce qu’on
peut considérer comme un manque à être psychique.
Un manque à être psychique constitutif de la douleur physique,
sans en être pourtant l’origine. Et dont nous allons voir qu’elle
rejoint la douleur psychique par cette vaine tentative de trouver
un sens, ou pour le moins une direction. Un manque qui sollicite le
clinicien, quand aucune lésion physique ne parvient à rendre
totalement raison d’une incompréhensible douleur, à lui trouver une
signification cachée, mais qui lui enlèverait en proportion son
caractère de douleur. Et il faut en dire quelques mots. Et en
prononcer quelques-uns.
Le masochisme, au premier chef. Mais la douleur y fait carrière
en s’échappant à elle-même, n’étant alors que la condition du
plaisir, le fondement de la relation ou encore le salut du
réinvestissement psychique.
Le refoulement ? Mais la conversion hystérique est si
hautement chargée de sens et d’énigme inconsciente ! Et si
rarement douloureuse ; la douleur de jambe de V. Elisabeth des
Études sur l’hystérie si lourde d’histoire et toute prête au
scénario ! Sans compter que le compromis du symptôme ne manque pas
de donner sa part, on le sait, à la satisfaction pulsionnelle.
Si, par ailleurs, le mouvement psychosomatique n’est pas sans
antécédents, la faillite de la mentalisation y inscrit la douleur
dans une étroite logique du corps, qui n’est pas sans expression
archaïque relationnelle, mais qui s’est dégagée de toute symbolique
objectale.
Quant à l’hypocondrie, parce qu’elle est, au contraire, une
inadéquate mentalisation du corps, la folle curiosité de ce qui
doit tout bêtement s’éprouver ou demeurer silencieux, l’hypocondrie
n’est pas la souffrance d’une douleur, mais la torture d’une
question. Par quoi ses détours ne manquent pas, néanmoins, de nous
conduire à la douleur psychique. Cette fois, nous y voilà.
Une infinie douleur
D’abord, alors que la douleur physique souffre de n’être que
physique, peut-on dire que la douleur psychique ne serait telle
qu’à n’être que psychique ? « Un excès de tension
sexuelle psychique », Freud nous avait déjà dit cela, dans le
Manuscrit E. L’excès, en ce qui nous concerne, serait d’y voir trop
de symétrie. Mais nous avons là un rapprochement par les contraires
des deux expressions de la douleur.
Je voudrais, maintenant, me faire un peu plus clinique, et ce
sera pour montrer, ainsi que mon titre l’indiquait, que la douleur
psychique s’épuise à vouloir se placer, premier point, parce que
c’est sa nature même qui la rend insaisissable — et elle va nous
entraîner plus loin que nous, du côté de la philosophie ; mais
également que, lorsqu’elle se place enfin, elle le fait,
paradoxalement, dans un lieu qui n’est pas le sien, deuxième point,
mais qui nous resituera dans les régions plus connues de la
clinique et de la métapsychologie.
Entrons donc alors de plain-pied sur le terrain de l’observation
clinique. Imaginez, pour choisir la forme la plus expressive — il y
en a, vous le savez, de plus silencieuses — imaginez à partir de
multiples souvenirs : nous sommes à l’Eau Vive, à la
polyclinique, dans le XIIIe ou partout en France, ou
ailleurs. Voici un homme dans une incessante agitation, manifestant
son indicible souffrance par un débordement de paroles et de
gestes, une incoercible et stérile succession d’interrogations et
de sollicitations. Comme si penser, agir, échanger se manifestaient
dans la tentative inefficace d’un programme inconcevable, d’une vie
psychique impossible, qui ne parvient pas au bout d’elle-même.
Alors pourquoi vouloir dire que la douleur n’est que psychique,
trop psychique ?
Parce qu’elle est, effectivement, une fièvre psychique, une
fièvre sans véritable chaleur interne, qui s’interroge sur
elle-même. Impuissance, en effet, et non conflit. Déception
vis-à-vis de l’objet : comme un surcroît d’exigence envers des
représentations qui ne sont ni manquantes ni par elles-mêmes
menaçantes, mais tout à la fois encombrantes et
inconsistantes ; et pour l’essentielle raison qu’elles sont
sans valeur existentielle ni renvoi narcissique, et finalement
toutes aussi bien incapables de susciter l’élan qui appartient à ce
qu’il ne faut pas lâcher pour comprendre, si peu que ce soit, la
vie psychique : une représentation-but, pour le redire ici,
parce que celle-ci est d’abord faite pour agir et secondairement
pour connaître.
Perte d’objet — perte du moi. Voilà le versant essentiel. Perte
de libido, avait dit Freud, dans le Manuscrit G. Différence de soi
à soi, perte de désir. Mais comment peut-on souffrir de ne pas
désirer ? C’est justement parce que tout va de pair avec la perte
d’objet. Car la décharge des tensions, dans la physique freudienne
des premiers temps de l’Esquisse, cette décharge devra suivre les
détours de la réalité qui s’est peu à peu fait connaître comme
nécessaire, et tout court-circuit, désormais, en fera ressentir une
inéluctable déception. Cette forme imposée, c’est l’empreinte de
l’objet, qui dessinera pour l’avenir la fonction du moi,
fonction-objet qui remplit le moi de l’autre et de lui-même et dont
la déflation, qu’il nous faudra expliquer, nous montre un moi en
négatif chargé de « l’ombre de l’objet » , en effet, un
moi en creux et en forme d’objet, qu’il s’essouffle à réanimer,
dans cette incapacité avant toute incapacité qui est, au départ de
l’acte, de ne pas vouloir ce qu’on veut.
Première constatation, tirée de la clinique. C’est que cette
douleur, nous le voyons, s’est déjà placée ; car nous l’avons
extraite d’une forme anxieuse de la mélancolie, dont nous
retrouverons tout à l’heure le mouvement évolutif. Une anxiété qui
cousine plus avec la dépression, soit dit en passant, qu’avec
l’angoisse. Et sans doute sur ce point me retrouverai-je d’accord
avec les classifications DSM IV ou CIM X... Cela pour préciser que,
parfois, cet aspect insaisissable de la douleur psychique essaie de
s’accrocher à un détail concret, qui la masque au clinicien et la
limite sans rien offrir, cependant, de la valeur d’un symptôme.
Un exemple, en faisant court : je me souviens, il y a très
longtemps — eh oui ! — de ce monsieur qui avait excellemment
utilisé ses défenses obsessionnelles dans sa profession de
démineur, métier qui l’avait fait suivre les nombreux voyages du
Président de la République de l’époque, lequel se déplaçait
beaucoup — et sans qu’il en ait jamais directement parlé, j’avais
cru comprendre qu’il avait su faire preuve de courage, en des
moments difficiles. Mais voilà que depuis qu’il a basculé dans une
intolérable anxiété et comme s’il jouait tout, ce jour-là, sur
cette affaire, c’est à une course échevelée qu’il se livre pour
s’assurer que le banal certificat qu’il m’a demandé a bien été
envoyé à qui de droit. Il a multiplié les appels, est revenu
plusieurs fois à la consultation. Il m’attend de pied ferme,
quelques heures plus tard, à l’entrée de l’hôpital où il m’a
devancé, ayant eu le temps d’envahir le secrétariat de ses demandes
de précision. L’excitation maniaque n’est pas loin, mais le
renversement n’aura pas lieu, et notre sympathique mais exténuant
bonhomme se tiendra solidement dans le concret, à quelques pas en
avant de la pure anxiété douloureuse qui, elle, est une véritable
abstraction, nous y reviendrons.
C’est que, deuxième constatation, douleur physique et douleur
psychique se rapprochent, ici, à travers leurs différences, qui
confirment leur même nature : nécessité et impossibilité dont
la contradiction se ramasse dans l’hétérogénéité des termes de la
rencontre. La première s’y trouve enfermée, l’autre y devient
errante.
Quand la douleur corporelle se trouve écrasée par les réalités
bétonnées de l’objet, la douleur psychique se perd dans
l’inconsistance du vide, courant d’un objet à l’autre, qu’elle
s’obstine à solliciter comme vital et à rejeter comme détestable,
et sachant, rappelons-le, que l’être peut aussi bien se tenir, pour
les mêmes raisons, dans l’apparente sidération.
On comprendra que la douleur psychique se trouve, en effet, dans
une exténuante incapacité de trouver sa place. Ni psychique, tout
élan vers l’objet avortant sur place pour être aussitôt repris. Ni
physique, car, autre paradoxe vécu, cette impossibilité psychique
adhère constamment au corps, qui devait être son point de
départ ; un corps qui transporte alors d’un point à l’autre de
l’espace une souffrance mentale qui ne le concerne pas et n’y prend
aucun essor vers une réalité objectale dont la valeur n’est pas
reconnue. J.B. Pontalis dirait encore : « Comme si, avec
la douleur, le corps se muait en psyché et la psyché en
corps ».
Et si la douleur s’échappe alors dans un au-delà du psychique,
troisième constatation, nous dirons, et sans aucune prétention, ni
pour nous ni pour nos patients, nous soutiendrons qu’il s’agit d’un
mal-être métaphysique. Tâchons de ne pas nous égarer, en restant en
tout point clinique.
Et ce sera d’abord pour dire que la douleur psychique est une
douleur au niveau du Je. Qu’est-ce que cela veut dire ? Au niveau ?
Mais où est donc ce Je, dont on discute encore de savoir de quoi il
émerge ? Et quel est donc ce Je, qui se déduit du point virtuel et
asymptotique de notre être ? Mais on ne le déduit de rien du tout,
ni en quoi que ce soit. C’est, au-delà de l’éprouvé, une
connaissance transparente qui ne dit pas vraiment son nom et que le
moins instruit des hommes saisit au travers d’une expérience intime
qui est d’autant plus sûre de n’être pas pensée. Et précédant toute
raison, c’est bien cette subjectivité innocente qui se voit frappée
de plein fouet, dans la douleur, par quelque prématurité à accéder
à l’ordre objectal et à l’identité, dans la nudité trop brutalement
découverte de la position dépressive. Douleur de l’être et de la
subjectivité pure.
Pour vous faire une confidence, qui ne sera pas une disgression,
je vous dirai qu’avec le recul par rapport à une longue expérience,
je reste persuadé qu’au cours des jours, à longueur de
consultation, pendant tout le temps de leurs séjours
institutionnels, nos patients ne cessent de nous poser des
questions fondamentales. Notre questionnement, pour employer au
sens exact un terme dont on abuse quelquefois, se trouve placé au
cœur d’une problématique métaphysique, en effet, sur laquelle
l’enfant nous a déjà interrogés, comprenant vite qu’on n’y
entendait rien, et qui renaît chez nos patients comme une question,
qui prend, cette fois, cet autre sens qu’on attribue à la torture,
une question comme seule la maladie sait nous poser. Souvenez-vous,
Freud, dans Deuil et mélancolie : « Pourquoi faut-il
tomber malade pour parvenir à une telle vérité ? »
Et puisque nous évoquions, à l’instant, la position dépressive,
n’est-ce pas à ce moment précis, tout à la fois furtif et
permanent, historique et virtuel, que la question existentielle et
silencieuse s’inscrit comme inéluctable avec l’ouverture au monde,
donc aussi bien à l’amour, mais au risque de tout perdre ? Trois
questions durement posées au temps de cette haute époque et qui
vont nous suivre, en fait, avec plus ou moins de bonheur tout au
long de notre vie :
Question de temps sur l’actualité de l’objet face au désir, à
partir de quoi s’organise le champ de la conscience.
Question d’espace, sur les limites du dehors et du dedans, qui
sera la torture du psychotique, condamné à être un intellectuel à
chaque minute de sa vie, afin de tout examiner au critère des
catégories kantiennes de temps et d’espace, entre les mots et les
choses.
Mais la plus vivante question est une question de valeur, c’est
de savoir ce que vaut ce partage du monde entre le moi et l’objet,
ce qui s’y perd dans la détresse ou s’illumine dans l’amour.
L’infini secret de l’intimité anaclitique ne se découvre que pour y
être perdu. Sauf si l’objet, qui était toujours déjà là, ne prend
ses distances que pour renvoyer son regard, qui donne à l’être son
âme véritable, dans cette transformation de l’infini perdu en
absolu de son être. Et cela reviendra toujours, dans la simplicité
de la vie, à savoir ce qu’on vaut pour l’objet et quel plaisir on
lui donne, nous rappelant, s’il en était besoin, que tout est
toujours relation au plus creux de la solitude et que le
narcissisme tient ses origines du dehors.
Perte d’objet — perte du moi ; valeur de l’objet — valeur
du moi. On voit comment le mal-être de la dépression est une
maladie de système. Ce n’est pas de tel objet qu’il s’agit, mais de
tous les objets. Une question de thymie, d’humeur : et la
thymie, c’est la disponibilité positive, médiocre ou négative à
l’objet externe. On se réveille, chaque matin, plus ou moins
« dispos ».
Mais au plus profond des choses, c’est bien une question
philosophique qui reste posée, non pas pour en discourir, mais pour
en vivre, en toute ignorance, au tréfonds de notre être.
L’existence. La part inévitable qui nous échappe. « L’objet
perdu de la satisfaction hallucinatoire », diraient C. et S.
Botella [2], cela peut être l’aiguillon de la vie la plus heureuse.
Mais cela peut être l’inacceptable. Julia Kristeva évoquerait
« le déni de la dénégation » [6]. Mais pour reprendre la
formule avec des mots plus précis, ce serait plutôt le refus de la
négation, de ce jugement d’existence [4] où, anéanti par sa
dépendance, le sujet se refuse à penser l’absence et s’accroche à
l’objet foncièrement disqualifié de n’être que possible et en
conséquence détestable. Ce qui rejoint sans paradoxe « l’en
trop » de l’existence, « l’en soi », qui donne
« la nausée » au Roquentin de J.-P. Sartre [10].
Pense-t-on vraiment que la douleur psychique puisse, cependant,
s’inspirer de telles abstractions ? Et quand on sait que les
philosophes nous disent qu’on ne peut accéder à la connaissance de
l’être qu’à travers « l’étant », disent-ils, c’est-à-dire
muni de toutes ses qualités. Certains n’en affirment pas moins
qu’en dehors de toute connaissance, il y a une expérience de l’être
qui se vit le plus souvent dans le saisissement de l’inattendu ou
du manque. Mais n’est pas Heidegger qui veut devant l’existence des
choses. Heureusement qu’un peu de métapsychologie reprendra, pour
nous, sa part à la métaphysique.
Les ressaisies de la clinique
En redescendant dans des régions plus habituelles, nous voyons bien
que le plus vif de la douleur psychique est ce qui se déchire au
cœur même de l’être, dans l’incompatible hétérogénéité des
constituants de la pulsion, partagés entre la qualité indivisible
de l’affect et l’enfermement de la représentation dans les
catégories secondaires de l’extensif, de la distance et du délai.
Douleur qui ne saurait naître d’aucune différence abstraite si,
comme toute douleur, elle n’était sans cesse entretenue par
l’excitation. Une notion qu’il ne faut pas oublier. René
Angelergues nous a excellemment montré que la dépression n’est pas
une baisse de l’étiage ou une extinction pulsionnelle [1]. Une
excitation qui n’est pas moins intense ni permanente dans la
sidération de la plus inhibante mélancolie. Une excitation aussi
qui, loin d’être le contraire de la dépression comme dans le
langage usuel, peut entretenir la plus écrasante prostration, à la
façon de l’excitation d’un nerf sensible et sans défense, dans un
recommencement qui tient à cette même obstination envers l’objet,
dont le besoin demeure le facteur excitant et la réponse une
imparable blessure. Cet invivable et douloureux paradoxe, où le
mouvement naturel de l’être se fait contraire à soi-même, en
exigeant le non objectal d’un objet qui est pourtant devenu la
seule monnaie psychique, ce non-sens, qui n’est plus à cet endroit
question de quantité, nous allons voir, pour terminer, qu’il peut
tenter de se fixer de trois façons.
Dans la mélancolie d’abord, qui a été présente, nous l’avons vu,
à divers points de notre examen. Supporterions-nous, en ce qui nous
concerne, la terrassante et silencieuse interrogation du
mélancolique sur l’être et le néant, si nous n’avions, heureusement
pour nous, l’obligation médicale — eh oui ! — de lui sauver la
vie.
Freud, pour sa part, fait suivre les subtilités du Manuscrit G
de vingt ans de silence théorique sur la dépression. Et quand il en
reprend l’examen systématique, c’est en s’appuyant sur les rudes
réalités cliniques de la mélancolie, dont il brosse d’entrée le
tableau psychiatrique en quelques lignes qui valent toutes les
questions d’internat ou de médicat. La douleur s’est, en effet,
installée dans une maladie, qui a ses lois, ses formes, son
évolution, ses complications, son travail de guérison.
Nous y voyons comment le sujet s’en prend à l’extériorité de
l’objet, dont il n’accepte pas la dépendance et qu’il veut tout à
la fois annuler et prendre en compte en se faisant lui-même objet
de part en part, en se « précipitant » dans cet objet, au
sens quasi physique du terme, sans plus pouvoir s’en détacher
(« l’indétachabilité », disait B. Rosenberg [9]), et par
là-même prisonnier des dimensions objectales dans lesquelles il
s’est enfermé.
Dans ce collapsus du moi et de l’objet qu’est l’identification
narcissique, la représentation qu’il se fait de lui-même fait
perdre au moi toute la transparence de sa fonction-objet, qui va
engendrer pour longtemps son incapacité et son indignité. Et comme
ce collapsus est en même temps celui du moi et du surmoi, comme le
moi devient son propre censeur, sans aucune référence narcissique
hors de soi, ni « écart idéalisant », dirait J. Chazaud
[3], la moindre velléité, la moindre pensée ne sera pas fautive,
elle sera nulle, ce qui est contraire à la vie. C’est alors
« une pure culture d’instinct de mort », selon une
formule que nous déclinons de toutes sortes de façons, mais que
Freud avait écrite, dans Le Moi et le Ca, en s’interrogeant sur ce
point.
Deuxième inscription, plus efficacement préventive de la
douleur, de l’affect dépressif, dirions-nous sans trop simplifier,
et que nous connaissons bien, il s’agit de la vaste surface de
l’activité psychiatrique représentée par toute la variété des
organisations limites, où le sujet, incapable également de tenir
l’ambivalence sans effondrement dépressif, traite les choses par le
dehors, en séparant par le clivage ce qui est bon et mauvais et en
choisissant le drame plutôt que la douleur.
Mais replions-nous, troisième inscription, vers la douleur
physique, et puisque nous souhaitions maintenir l’unité de nos deux
exposés, je retrouve Nicolas Dantziger — je n’étais pas si loin —
et la boucle se referme.
Si ce n’est, en effet, ni la seule lésion organique, ni
l’hystérie, ni la psychosomatique, ni l’hypocondrie qui expliquent
la persévération de la douleur physique alléguée dans les cas
énigmatiques qu’il décrit, c’est peut-être bien la douleur
psychique qui seule pourrait donner sens à l’incompréhensible. Et
précisément par ce que l’une et l’autre partagent de non-sens.
Il aurait fallu, sans doute, parler plus précisément du deuil,
parce que l’inacceptable « verdict de la réalité » y
tient d’un arrachement physique, par la disparition d’un autre.
Mais tout désespoir plus secret peut aussi venir se ficher au point
« exquis » — par quel sadisme a-t-on fait un sort à ce
mot ambigu ? — où se tiendra la douleur.
On dirait que le désarroi de l’être en appelle aux
impossibilités bétonnées de la douleur physique, comme si la folle
et invivable incertitude existentielle prenait ainsi appui sur les
solidités consistantes du mal physique, pour... Pourquoi
donc ? Mais c’est là que la réflexion du thérapeute peut
donner du sens au non-sens, dans l’espace tiers de la
représentation et de l’échange où, avant de tout comprendre de
l’origine des choses, sera offert au sujet l’idée, seulement
l’idée, que l’existence est possible.
Références
1 Angelergues R. La dépression contre qui et face à
quoi ? Les Actes du XIIIe, ASMB. 1984.
2 Botella C, Botella S. Figurabilité et régrédience.
Rev Fr de Psychanal 2001 ; LXV : 4.
3 Chazaud J. Quelques considérations sur la métapsychologie
de la psychose maniaco-dépressive. L’Evolution psychiatrique
1977 ; XLII : 1.
4 Freud S. La négation. Résultats, idées, problèmes.
Paris : PUF, 2002.
5 Gillibert J. De l’auto-érotisme. Rev Fr Psychanal
1977 ; XLI : 5-6.
6 Kristeva J. Soleil noir, dépression et mélancolie.
Paris : Gallimard, 1987.
7 Michaux H. Bras cassé. Editions Fata Morgana, 1973.
8 Pontalis JB. Entre le rêve et la douleur. Paris :
Gallimard, 1977.
9 Rosenberg B. Masochisme mortifère et masochisme gardien
de la vie. Paris : PUF, 1991.
10 Sartre JP. La nausée. Paris : Gallimard, 1938.
|