Accueil > Revues > Médecine > l'Information Psychiatrique > Texte intégral de l'article
 
      Recherche avancée    Panier    English version 
 
Nouveautés
Catalogue/Recherche
Collections
Toutes les revues
Médecine
l'Information Psychiatrique
- Numéro en cours
- Archives
- S'abonner
- Commander un       numéro
- Plus d'infos
Biologie et recherche
Santé publique
Agronomie et Biotech.
Mon compte
Mot de passe oublié ?
Activer mon compte
S'abonner
Licences IP
- Mode d'emploi
- Demande de devis
- Contrat de licence
Commander un numéro
Articles à la carte
Newsletters
Publier chez JLE
Revues
Ouvrages
Espace annonceurs
Droits étrangers
Diffuseurs



 

Texte intégral de l'article
 
  Version imprimable

Une douleur sans lieu : la question de la douleur psychique


l'Information Psychiatrique. Volume 80, Numéro 9, 709-14, Novembre 2004, Douleurs


Résumé   Summary  

Auteur(s) : Augustin Jeanneau , Praticien hospitalier honoraire, membre de la Société psychanalytique de Paris, 19, La Roseraie, 108, avenue de Paris, 78000 Versailles.

Résumé : Douleur physique et douleur psychique partagent une même incapacité défensive, mais à des pôles opposés. Ce qui, dans un cas, écrase le corps sans aucune mentalisation utile, se perd, dans la douleur psychique, en une libre et inconsistante tentative objectale, nécessaire et impossible, qui blesse le sujet au point narcissique le plus insaisissable de son être. Cette douleur sans lieu ni raison tendra à trouver sa forme de diverses façons, dans la maladie mélancolique, la variété des états limites ou dans la douleur physique où la boucle se referme.

Mots-clés : douleur physique, douleur psychique, dépression, mélancolie

ARTICLE

Auteur(s) :, Augustin Jeanneau

Praticien hospitalier honoraire, membre de la Société psychanalytique de Paris, 19, La Roseraie, 108, avenue de Paris, 78000 Versailles

Cet article vise à situer l’étude de la douleur psychique en symétrie et dans la continuation de celui de Nicolas Dantziger qui, dans ce même numéro, évoque « les paysages corporels de la douleur chronique ». Il nous a semblé, en effet, important que sa réflexion sur la douleur parte d’une position neurologique, car ce point de vue nous a emmené bien au-delà d’une étroite considération anatomophysiologique, tout en gardant la rigueur qui permet de la dépasser. Cela nous intéresse, parce qu’il s’agit là d’un trajet freudien, que nous reprenons en toute modestie. Non que Freud, neurologue au départ et déjà réputé, ait négligé la psychiatrie, mais disons que, davantage que de s’en servir, il n’a cessé de l’interroger tout au long de son œuvre par des questions qu’en fait nous n’avons pas toujours reprises.Cela dit, pour notre sujet, il n’est pas indifférent, dans ce même sens, qu’en 1926, toute la complexité de sa progressive construction théorique presque parvenue à son terme, Freud ait gardé en annexe d’Inhibition, symptôme, angoisse, parce que particulièrement difficile, le problème de la douleur, et qu’il revienne directement à la douleur physique, relevant que ce n’est sûrement pas sans raison que le même mot de douleur soit employé pour la douleur psychique.On comprendra mieux, dès lors, comment Nicolas Dantziger, élargissant son champ visuel, dresse beaucoup mieux que le dessin d’une cartographie et nous propose plutôt la peinture d’un paysage de la douleur. Et ce n’est pas ici une fantaisie esthétique, mais l’impossibilité de définir une douleur qui ne serait que physique. Et nous verrons comment ce problème va revenir.Encore faut-il, pour oser le dire, reconnaître d’abord, comme il le fait, que cette douleur est pleinement physique et, obligation sacrée, prendre en totale considération la plainte du patient. C’est à ce prix que la voie de la douleur psychique a ainsi été ouverte par ses observations, qui nous permettent de la pressentir, puisqu’il s’agit, chez certains de ses patients, tantôt de rassembler son être dans la tension douloureuse, tantôt de sauver l’objet dans l’équivalent d’un deuil, tout ce qui demeure, au total, une quête existentielle, mais ressentie en plein corps plutôt que pensée hors de soi. Peut-être est-ce le sens de ce que dit Freud sur la différence entre douleur physique et douleur psychique, laquelle ne serait que le passage de l’investissement narcissique à l’investissement objectal ? Ce qui nous donne un premier repère.Côté narcissique, aspect décharge interne de la douleur physique, aspect « sécrétion interne » de l’affect, sans en être un néanmoins, nous verrons pourquoi ; en conséquence, faute de mieux, tentative inhabituelle de représentation du corps, inefficace évidemment. Côté objectal, une douleur psychique dont nous aurons à dire comment l’investissement, tout au contraire, se perd au dehors.Mais nous voyons déjà, pour le dire comme J.B. Pontalis, que de l’une à l’autre douleur, « il n’y a pas ici métaphore, à savoir création de sens, mais analogie, transfert direct d’un registre à l’autre » [8]. Toujours est-il qu’on peut alors se demander, dans certains cas de douleur physique, si le patient cherche à se défaire de son mal ou, tout au contraire, à s’y accrocher, pour la solution d’un mal-être plus profond.Nous n’irons pourtant pas plus loin, sans nous décider maintenant à examiner les différences entre douleur physique et douleur psychique, et aussi bien ce qui les relie par nature.

L’impuissance des concrétudes

« La douleur, disait Jean Gillibert, est toujours psychique » [5]. Ce qui est vrai, mais il faut l’entendre avec toute la précision implicite concernant la douleur physique. Et pas seulement, on l’a compris, au titre de la conscience de l’éprouvé. C’est que la douleur nous arrive sur le versant nociceptif d’un monde, interne ou externe, qu’on voudrait tenir à distance, en réfléchissant au dehors ses quantités incongrues, pour mieux en imaginer l’évitement, et qui vient, tout au contraire, se fondre cruellement avec l’éprouvé corporel qui l’absorbe en totalité, sans action défensive possible, nous collant ainsi au corps, sans mouvement envisageable, ni représentation utile qu’une agitation stérile.

Vous voyez déjà, ici, la différence entre déplaisir et douleur, ce qui est fondamental. Nous connaissons, en effet, ce gradient plaisir-déplaisir où la qualité de leur instable amalgame varie en fonction de la promesse ou du danger de la représentation, de sa distance dans tous les cas et de ce qu’elle offre d’action virtuelle, en étant ce que Freud a toujours dénommé une représentation-but. La douleur, à cet égard, n’est plus un affect, parce qu’il n’y a plus de jeu pulsionnel entre cette représentation-but et l’affect, lequel n’est par nature que l’action suspendue, restée sur le corps comme indice de non-décharge, dans l’attente de ce qui est réglé, en tout état de cause, au dehors. Alors que la douleur colmate, au contraire, sans pitié toute possibilité.

La douleur, en effet — que son origine soit externe ou que le sujet tente d’extérioriser ce qui, informel au départ, l’assaille du dedans — nous enferme dans une écrasante incapacité, invagination de la représentation dans l’affect, collapsus pulsionnel d’une spatialité sans distance, quand le corps et l’objet coïncident, lucidité souffrante d’un faire qui ne se fait pas. Ou pour le dire autrement, c’est le paradoxe d’une sensation réduite à elle-même, sensation dont on sait qu’elle n’a philosophiquement aucun sens, n’étant pour Merleau-Ponty pas davantage que la qualité de la perception et qui se manifeste alors, dans la douleur, par un incompréhensible et invivable isolement.

Ne croyons pourtant pas qu’ au plus aigu de la douleur, sa matérialisation outrancière soit pour autant moins psychique. C’est plutôt l’indicible — « j’ai eu mal ; j’te dis pas » — l’éprouvé d’une sensation étroite et infinie, intime et étrangère et dont on a, par ailleurs, quelque sentiment d’irrespect, de sacrilège ou de crainte à disserter, trop objectivement, du dehors. Et ne pouvons-nous pas, au bout du compte, considérer que la douleur physique — et c’est justement en ce point qu’elle serait déjà psychique — souffre de n’être, en effet, que physique ?

C’est ici que les quantités prennent place, mais peut-être pas en tant que telles ; plutôt dirions-nous qu’elles prennent sens dans le non-sens. Dans ce voisinage, s’annonce le problème de la violence. Et cette violence, nous la verrions des deux côtés, surgie du dehors comme effraction, rupture des barrières, venue du dedans et irreprésentable, ou alors assez semblable à l’impuissance de la rage, en tant que celle-ci n’est que l’échec de la haine qui reste sur soi, sans décharge extérieure possible.

Mais nous serons plus strictement au cœur de la douleur en désignant plus précisément ce qui tient en elle à l’hétérogénéité et en conséquence à l’impuissance.

Ce ne sont, en effet, que térébrances, images écrasantes, morsures, poids insoulevables. Et il n’y a alors d’autre représentation nociceptive que radicale, en un mot l’amputation. Je ne crains pas la répétition en redisant, aujourd’hui encore, cette formule bergsonnienne, saisie dans Matière et mémoire, qui fait de la douleur : « une espèce de tendance motrice sur un nerf sensible ». Tout y est, en effet : hétérogénéité, changement d’ordre, excitation, incapacité, blessure.

Et puisque la poésie — Geneviève Welsh le redit plus loin — nous rappelle sa puissance par delà le possible, et qu’elle se renouvelle dans le recommencement, je propose, sans me lasser, ce que nous dit Henri Michaux, dans Bras cassé [7], sur l’incoercible et l’imparable :

« Feu incessamment feu. Feu pour moi, pour moi tout seul brûlant.

« Kermesse inepte qui veut qu’on s’intéresse à elle, quand moi je voudrais passer outre »

Et cet étrange compagnonnage, au bout de son bras absent, et qui prend toute la place : « tantôt armoire, tantôt bahut », ou encore : « maillon dans les cent kilos, maillon de ces chaînes à relever les ancres de paquebot ». On y entend que le verbe est seul capable d’animer cette atteinte substantielle d’une douleur trop épaisse : « Où la fourrer, s’écrie-t-il, où la parquer ? [...] Un seul os cassé a arraisonné ma vie ».

Au total, alors que nous savons combien la mentalisation est un mouvement naturel, et au besoin défensif, comment la plus informulable, la plus toxique des cénesthésies peut se faire scénario figuratif, dans le cauchemar ou l’onirisme ; ici, en pleine lucidité, la douleur physique tire sa souffrance de ce qu’on peut considérer comme un manque à être psychique.

Un manque à être psychique constitutif de la douleur physique, sans en être pourtant l’origine. Et dont nous allons voir qu’elle rejoint la douleur psychique par cette vaine tentative de trouver un sens, ou pour le moins une direction. Un manque qui sollicite le clinicien, quand aucune lésion physique ne parvient à rendre totalement raison d’une incompréhensible douleur, à lui trouver une signification cachée, mais qui lui enlèverait en proportion son caractère de douleur. Et il faut en dire quelques mots. Et en prononcer quelques-uns.

Le masochisme, au premier chef. Mais la douleur y fait carrière en s’échappant à elle-même, n’étant alors que la condition du plaisir, le fondement de la relation ou encore le salut du réinvestissement psychique.

Le refoulement ? Mais la conversion hystérique est si hautement chargée de sens et d’énigme inconsciente ! Et si rarement douloureuse ; la douleur de jambe de V. Elisabeth des Études sur l’hystérie si lourde d’histoire et toute prête au scénario ! Sans compter que le compromis du symptôme ne manque pas de donner sa part, on le sait, à la satisfaction pulsionnelle.

Si, par ailleurs, le mouvement psychosomatique n’est pas sans antécédents, la faillite de la mentalisation y inscrit la douleur dans une étroite logique du corps, qui n’est pas sans expression archaïque relationnelle, mais qui s’est dégagée de toute symbolique objectale.

Quant à l’hypocondrie, parce qu’elle est, au contraire, une inadéquate mentalisation du corps, la folle curiosité de ce qui doit tout bêtement s’éprouver ou demeurer silencieux, l’hypocondrie n’est pas la souffrance d’une douleur, mais la torture d’une question. Par quoi ses détours ne manquent pas, néanmoins, de nous conduire à la douleur psychique. Cette fois, nous y voilà.

Une infinie douleur

D’abord, alors que la douleur physique souffre de n’être que physique, peut-on dire que la douleur psychique ne serait telle qu’à n’être que psychique ? « Un excès de tension sexuelle psychique », Freud nous avait déjà dit cela, dans le Manuscrit E. L’excès, en ce qui nous concerne, serait d’y voir trop de symétrie. Mais nous avons là un rapprochement par les contraires des deux expressions de la douleur.

Je voudrais, maintenant, me faire un peu plus clinique, et ce sera pour montrer, ainsi que mon titre l’indiquait, que la douleur psychique s’épuise à vouloir se placer, premier point, parce que c’est sa nature même qui la rend insaisissable — et elle va nous entraîner plus loin que nous, du côté de la philosophie ; mais également que, lorsqu’elle se place enfin, elle le fait, paradoxalement, dans un lieu qui n’est pas le sien, deuxième point, mais qui nous resituera dans les régions plus connues de la clinique et de la métapsychologie.

Entrons donc alors de plain-pied sur le terrain de l’observation clinique. Imaginez, pour choisir la forme la plus expressive — il y en a, vous le savez, de plus silencieuses — imaginez à partir de multiples souvenirs : nous sommes à l’Eau Vive, à la polyclinique, dans le XIIIe ou partout en France, ou ailleurs. Voici un homme dans une incessante agitation, manifestant son indicible souffrance par un débordement de paroles et de gestes, une incoercible et stérile succession d’interrogations et de sollicitations. Comme si penser, agir, échanger se manifestaient dans la tentative inefficace d’un programme inconcevable, d’une vie psychique impossible, qui ne parvient pas au bout d’elle-même.

Alors pourquoi vouloir dire que la douleur n’est que psychique, trop psychique ?

Parce qu’elle est, effectivement, une fièvre psychique, une fièvre sans véritable chaleur interne, qui s’interroge sur elle-même. Impuissance, en effet, et non conflit. Déception vis-à-vis de l’objet : comme un surcroît d’exigence envers des représentations qui ne sont ni manquantes ni par elles-mêmes menaçantes, mais tout à la fois encombrantes et inconsistantes ; et pour l’essentielle raison qu’elles sont sans valeur existentielle ni renvoi narcissique, et finalement toutes aussi bien incapables de susciter l’élan qui appartient à ce qu’il ne faut pas lâcher pour comprendre, si peu que ce soit, la vie psychique : une représentation-but, pour le redire ici, parce que celle-ci est d’abord faite pour agir et secondairement pour connaître.

Perte d’objet — perte du moi. Voilà le versant essentiel. Perte de libido, avait dit Freud, dans le Manuscrit G. Différence de soi à soi, perte de désir. Mais comment peut-on souffrir de ne pas désirer ? C’est justement parce que tout va de pair avec la perte d’objet. Car la décharge des tensions, dans la physique freudienne des premiers temps de l’Esquisse, cette décharge devra suivre les détours de la réalité qui s’est peu à peu fait connaître comme nécessaire, et tout court-circuit, désormais, en fera ressentir une inéluctable déception. Cette forme imposée, c’est l’empreinte de l’objet, qui dessinera pour l’avenir la fonction du moi, fonction-objet qui remplit le moi de l’autre et de lui-même et dont la déflation, qu’il nous faudra expliquer, nous montre un moi en négatif chargé de « l’ombre de l’objet » , en effet, un moi en creux et en forme d’objet, qu’il s’essouffle à réanimer, dans cette incapacité avant toute incapacité qui est, au départ de l’acte, de ne pas vouloir ce qu’on veut.

Première constatation, tirée de la clinique. C’est que cette douleur, nous le voyons, s’est déjà placée ; car nous l’avons extraite d’une forme anxieuse de la mélancolie, dont nous retrouverons tout à l’heure le mouvement évolutif. Une anxiété qui cousine plus avec la dépression, soit dit en passant, qu’avec l’angoisse. Et sans doute sur ce point me retrouverai-je d’accord avec les classifications DSM IV ou CIM X... Cela pour préciser que, parfois, cet aspect insaisissable de la douleur psychique essaie de s’accrocher à un détail concret, qui la masque au clinicien et la limite sans rien offrir, cependant, de la valeur d’un symptôme.

Un exemple, en faisant court : je me souviens, il y a très longtemps — eh oui ! — de ce monsieur qui avait excellemment utilisé ses défenses obsessionnelles dans sa profession de démineur, métier qui l’avait fait suivre les nombreux voyages du Président de la République de l’époque, lequel se déplaçait beaucoup — et sans qu’il en ait jamais directement parlé, j’avais cru comprendre qu’il avait su faire preuve de courage, en des moments difficiles. Mais voilà que depuis qu’il a basculé dans une intolérable anxiété et comme s’il jouait tout, ce jour-là, sur cette affaire, c’est à une course échevelée qu’il se livre pour s’assurer que le banal certificat qu’il m’a demandé a bien été envoyé à qui de droit. Il a multiplié les appels, est revenu plusieurs fois à la consultation. Il m’attend de pied ferme, quelques heures plus tard, à l’entrée de l’hôpital où il m’a devancé, ayant eu le temps d’envahir le secrétariat de ses demandes de précision. L’excitation maniaque n’est pas loin, mais le renversement n’aura pas lieu, et notre sympathique mais exténuant bonhomme se tiendra solidement dans le concret, à quelques pas en avant de la pure anxiété douloureuse qui, elle, est une véritable abstraction, nous y reviendrons.

C’est que, deuxième constatation, douleur physique et douleur psychique se rapprochent, ici, à travers leurs différences, qui confirment leur même nature : nécessité et impossibilité dont la contradiction se ramasse dans l’hétérogénéité des termes de la rencontre. La première s’y trouve enfermée, l’autre y devient errante.

Quand la douleur corporelle se trouve écrasée par les réalités bétonnées de l’objet, la douleur psychique se perd dans l’inconsistance du vide, courant d’un objet à l’autre, qu’elle s’obstine à solliciter comme vital et à rejeter comme détestable, et sachant, rappelons-le, que l’être peut aussi bien se tenir, pour les mêmes raisons, dans l’apparente sidération.

On comprendra que la douleur psychique se trouve, en effet, dans une exténuante incapacité de trouver sa place. Ni psychique, tout élan vers l’objet avortant sur place pour être aussitôt repris. Ni physique, car, autre paradoxe vécu, cette impossibilité psychique adhère constamment au corps, qui devait être son point de départ ; un corps qui transporte alors d’un point à l’autre de l’espace une souffrance mentale qui ne le concerne pas et n’y prend aucun essor vers une réalité objectale dont la valeur n’est pas reconnue. J.B. Pontalis dirait encore : « Comme si, avec la douleur, le corps se muait en psyché et la psyché en corps ».

Et si la douleur s’échappe alors dans un au-delà du psychique, troisième constatation, nous dirons, et sans aucune prétention, ni pour nous ni pour nos patients, nous soutiendrons qu’il s’agit d’un mal-être métaphysique. Tâchons de ne pas nous égarer, en restant en tout point clinique.

Et ce sera d’abord pour dire que la douleur psychique est une douleur au niveau du Je. Qu’est-ce que cela veut dire ? Au niveau ? Mais où est donc ce Je, dont on discute encore de savoir de quoi il émerge ? Et quel est donc ce Je, qui se déduit du point virtuel et asymptotique de notre être ? Mais on ne le déduit de rien du tout, ni en quoi que ce soit. C’est, au-delà de l’éprouvé, une connaissance transparente qui ne dit pas vraiment son nom et que le moins instruit des hommes saisit au travers d’une expérience intime qui est d’autant plus sûre de n’être pas pensée. Et précédant toute raison, c’est bien cette subjectivité innocente qui se voit frappée de plein fouet, dans la douleur, par quelque prématurité à accéder à l’ordre objectal et à l’identité, dans la nudité trop brutalement découverte de la position dépressive. Douleur de l’être et de la subjectivité pure.

Pour vous faire une confidence, qui ne sera pas une disgression, je vous dirai qu’avec le recul par rapport à une longue expérience, je reste persuadé qu’au cours des jours, à longueur de consultation, pendant tout le temps de leurs séjours institutionnels, nos patients ne cessent de nous poser des questions fondamentales. Notre questionnement, pour employer au sens exact un terme dont on abuse quelquefois, se trouve placé au cœur d’une problématique métaphysique, en effet, sur laquelle l’enfant nous a déjà interrogés, comprenant vite qu’on n’y entendait rien, et qui renaît chez nos patients comme une question, qui prend, cette fois, cet autre sens qu’on attribue à la torture, une question comme seule la maladie sait nous poser. Souvenez-vous, Freud, dans Deuil et mélancolie : « Pourquoi faut-il tomber malade pour parvenir à une telle vérité ? »

Et puisque nous évoquions, à l’instant, la position dépressive, n’est-ce pas à ce moment précis, tout à la fois furtif et permanent, historique et virtuel, que la question existentielle et silencieuse s’inscrit comme inéluctable avec l’ouverture au monde, donc aussi bien à l’amour, mais au risque de tout perdre ? Trois questions durement posées au temps de cette haute époque et qui vont nous suivre, en fait, avec plus ou moins de bonheur tout au long de notre vie :

Question de temps sur l’actualité de l’objet face au désir, à partir de quoi s’organise le champ de la conscience.

Question d’espace, sur les limites du dehors et du dedans, qui sera la torture du psychotique, condamné à être un intellectuel à chaque minute de sa vie, afin de tout examiner au critère des catégories kantiennes de temps et d’espace, entre les mots et les choses.

Mais la plus vivante question est une question de valeur, c’est de savoir ce que vaut ce partage du monde entre le moi et l’objet, ce qui s’y perd dans la détresse ou s’illumine dans l’amour. L’infini secret de l’intimité anaclitique ne se découvre que pour y être perdu. Sauf si l’objet, qui était toujours déjà là, ne prend ses distances que pour renvoyer son regard, qui donne à l’être son âme véritable, dans cette transformation de l’infini perdu en absolu de son être. Et cela reviendra toujours, dans la simplicité de la vie, à savoir ce qu’on vaut pour l’objet et quel plaisir on lui donne, nous rappelant, s’il en était besoin, que tout est toujours relation au plus creux de la solitude et que le narcissisme tient ses origines du dehors.

Perte d’objet — perte du moi ; valeur de l’objet — valeur du moi. On voit comment le mal-être de la dépression est une maladie de système. Ce n’est pas de tel objet qu’il s’agit, mais de tous les objets. Une question de thymie, d’humeur : et la thymie, c’est la disponibilité positive, médiocre ou négative à l’objet externe. On se réveille, chaque matin, plus ou moins « dispos ».

Mais au plus profond des choses, c’est bien une question philosophique qui reste posée, non pas pour en discourir, mais pour en vivre, en toute ignorance, au tréfonds de notre être. L’existence. La part inévitable qui nous échappe. « L’objet perdu de la satisfaction hallucinatoire », diraient C. et S. Botella [2], cela peut être l’aiguillon de la vie la plus heureuse. Mais cela peut être l’inacceptable. Julia Kristeva évoquerait « le déni de la dénégation » [6]. Mais pour reprendre la formule avec des mots plus précis, ce serait plutôt le refus de la négation, de ce jugement d’existence [4] où, anéanti par sa dépendance, le sujet se refuse à penser l’absence et s’accroche à l’objet foncièrement disqualifié de n’être que possible et en conséquence détestable. Ce qui rejoint sans paradoxe « l’en trop » de l’existence, « l’en soi », qui donne « la nausée » au Roquentin de J.-P. Sartre [10].

Pense-t-on vraiment que la douleur psychique puisse, cependant, s’inspirer de telles abstractions ? Et quand on sait que les philosophes nous disent qu’on ne peut accéder à la connaissance de l’être qu’à travers « l’étant », disent-ils, c’est-à-dire muni de toutes ses qualités. Certains n’en affirment pas moins qu’en dehors de toute connaissance, il y a une expérience de l’être qui se vit le plus souvent dans le saisissement de l’inattendu ou du manque. Mais n’est pas Heidegger qui veut devant l’existence des choses. Heureusement qu’un peu de métapsychologie reprendra, pour nous, sa part à la métaphysique.

Les ressaisies de la clinique

En redescendant dans des régions plus habituelles, nous voyons bien que le plus vif de la douleur psychique est ce qui se déchire au cœur même de l’être, dans l’incompatible hétérogénéité des constituants de la pulsion, partagés entre la qualité indivisible de l’affect et l’enfermement de la représentation dans les catégories secondaires de l’extensif, de la distance et du délai.

Douleur qui ne saurait naître d’aucune différence abstraite si, comme toute douleur, elle n’était sans cesse entretenue par l’excitation. Une notion qu’il ne faut pas oublier. René Angelergues nous a excellemment montré que la dépression n’est pas une baisse de l’étiage ou une extinction pulsionnelle [1]. Une excitation qui n’est pas moins intense ni permanente dans la sidération de la plus inhibante mélancolie. Une excitation aussi qui, loin d’être le contraire de la dépression comme dans le langage usuel, peut entretenir la plus écrasante prostration, à la façon de l’excitation d’un nerf sensible et sans défense, dans un recommencement qui tient à cette même obstination envers l’objet, dont le besoin demeure le facteur excitant et la réponse une imparable blessure. Cet invivable et douloureux paradoxe, où le mouvement naturel de l’être se fait contraire à soi-même, en exigeant le non objectal d’un objet qui est pourtant devenu la seule monnaie psychique, ce non-sens, qui n’est plus à cet endroit question de quantité, nous allons voir, pour terminer, qu’il peut tenter de se fixer de trois façons.

Dans la mélancolie d’abord, qui a été présente, nous l’avons vu, à divers points de notre examen. Supporterions-nous, en ce qui nous concerne, la terrassante et silencieuse interrogation du mélancolique sur l’être et le néant, si nous n’avions, heureusement pour nous, l’obligation médicale — eh oui ! — de lui sauver la vie.

Freud, pour sa part, fait suivre les subtilités du Manuscrit G de vingt ans de silence théorique sur la dépression. Et quand il en reprend l’examen systématique, c’est en s’appuyant sur les rudes réalités cliniques de la mélancolie, dont il brosse d’entrée le tableau psychiatrique en quelques lignes qui valent toutes les questions d’internat ou de médicat. La douleur s’est, en effet, installée dans une maladie, qui a ses lois, ses formes, son évolution, ses complications, son travail de guérison.

Nous y voyons comment le sujet s’en prend à l’extériorité de l’objet, dont il n’accepte pas la dépendance et qu’il veut tout à la fois annuler et prendre en compte en se faisant lui-même objet de part en part, en se « précipitant » dans cet objet, au sens quasi physique du terme, sans plus pouvoir s’en détacher (« l’indétachabilité », disait B. Rosenberg [9]), et par là-même prisonnier des dimensions objectales dans lesquelles il s’est enfermé.

Dans ce collapsus du moi et de l’objet qu’est l’identification narcissique, la représentation qu’il se fait de lui-même fait perdre au moi toute la transparence de sa fonction-objet, qui va engendrer pour longtemps son incapacité et son indignité. Et comme ce collapsus est en même temps celui du moi et du surmoi, comme le moi devient son propre censeur, sans aucune référence narcissique hors de soi, ni « écart idéalisant », dirait J. Chazaud [3], la moindre velléité, la moindre pensée ne sera pas fautive, elle sera nulle, ce qui est contraire à la vie. C’est alors « une pure culture d’instinct de mort », selon une formule que nous déclinons de toutes sortes de façons, mais que Freud avait écrite, dans Le Moi et le Ca, en s’interrogeant sur ce point.

Deuxième inscription, plus efficacement préventive de la douleur, de l’affect dépressif, dirions-nous sans trop simplifier, et que nous connaissons bien, il s’agit de la vaste surface de l’activité psychiatrique représentée par toute la variété des organisations limites, où le sujet, incapable également de tenir l’ambivalence sans effondrement dépressif, traite les choses par le dehors, en séparant par le clivage ce qui est bon et mauvais et en choisissant le drame plutôt que la douleur.

Mais replions-nous, troisième inscription, vers la douleur physique, et puisque nous souhaitions maintenir l’unité de nos deux exposés, je retrouve Nicolas Dantziger — je n’étais pas si loin — et la boucle se referme.

Si ce n’est, en effet, ni la seule lésion organique, ni l’hystérie, ni la psychosomatique, ni l’hypocondrie qui expliquent la persévération de la douleur physique alléguée dans les cas énigmatiques qu’il décrit, c’est peut-être bien la douleur psychique qui seule pourrait donner sens à l’incompréhensible. Et précisément par ce que l’une et l’autre partagent de non-sens.

Il aurait fallu, sans doute, parler plus précisément du deuil, parce que l’inacceptable « verdict de la réalité » y tient d’un arrachement physique, par la disparition d’un autre. Mais tout désespoir plus secret peut aussi venir se ficher au point « exquis » — par quel sadisme a-t-on fait un sort à ce mot ambigu ? — où se tiendra la douleur.

On dirait que le désarroi de l’être en appelle aux impossibilités bétonnées de la douleur physique, comme si la folle et invivable incertitude existentielle prenait ainsi appui sur les solidités consistantes du mal physique, pour... Pourquoi donc ? Mais c’est là que la réflexion du thérapeute peut donner du sens au non-sens, dans l’espace tiers de la représentation et de l’échange où, avant de tout comprendre de l’origine des choses, sera offert au sujet l’idée, seulement l’idée, que l’existence est possible.

Références

1 Angelergues R. La dépression contre qui et face à quoi ? Les Actes du XIIIe, ASMB. 1984.

2 Botella C, Botella S. Figurabilité et régrédience. Rev Fr de Psychanal 2001 ; LXV : 4.

3 Chazaud J. Quelques considérations sur la métapsychologie de la psychose maniaco-dépressive. L’Evolution psychiatrique 1977 ; XLII : 1.

4 Freud S. La négation. Résultats, idées, problèmes. Paris : PUF, 2002.

5 Gillibert J. De l’auto-érotisme. Rev Fr Psychanal 1977 ; XLI : 5-6.

6 Kristeva J. Soleil noir, dépression et mélancolie. Paris : Gallimard, 1987.

7 Michaux H. Bras cassé. Editions Fata Morgana, 1973.

8 Pontalis JB. Entre le rêve et la douleur. Paris : Gallimard, 1977.

9 Rosenberg B. Masochisme mortifère et masochisme gardien de la vie. Paris : PUF, 1991.

10 Sartre JP. La nausée. Paris : Gallimard, 1938.


 

Qui sommes-nous ? - Contactez-nous - Conditions d'utilisation - Paiement sécurisé
Actualités - Les congrès
Copyright © 2007 John Libbey Eurotext - Tous droits réservés
[ Informations légales - Powered by Dolomède ]