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Les dépressions du postpartum : un concept pertinent ?


l'Information Psychiatrique. Volume 80, Numéro 8, 635-43, Octobre 2004, PÉRINATALITÉ


Résumé   Summary  

Auteur(s) : Jacques Dayan, Service de psychiatrie de l’enfant et de l’adolescent, CHU Clémenceau, 14033 Caen Cedex. E-mail : dayan-j@chu-caen.fr ou jcdayan@hotmail.com.

Résumé : L’entité « dépression postnatale » a été isolée en 1968. Depuis, de nombreux travaux ont permis d’en affiner la sémiologie, d’en repérer les facteurs de risque et d’en préciser les indications thérapeutiques. Nous appuyant sur une revue de la littérature, nous discutons la validité nosographique et conceptuelle de la dépression du postpartum, examinons les notions de réaction et d’événement. Les indications thérapeutiques sont présentées au regard des derniers travaux sur le sujet.

Mots-clés : dépression, postpartum, psychothérapie, facteurs de risque, grossesse.

ARTICLE

Auteur(s) :, Jacques Dayan*

Service de psychiatrie de l’enfant et de l’adolescent, CHU Clémenceau, 14033 Caen Cedex. E-mail : dayan-j@chu-caen.fr ou jcdayan@hotmail.com

En 1968, le psychiatre britannique Pitt [59] démontre l’apparition, vers la sixième semaine du postpartum, de manifestations dépressives non délirantes, non mélancoliques chez plus de 10 % de femmes qui ne présentaient durant la grossesse ni trouble anxieux ni trouble dépressif. Il nomme cet état « dépression atypique du postpartum ». Le succès presque immédiat du concept outre-Manche et dans les anciens pays du Commonwealth ne s’est pas accompagné du même enthousiasme en France : il n’a commencé à être largement diffusé dans la communauté psychiatrique qu’au début des années 1990. Malgré de nombreuses études détaillant avec de plus en plus de minutie les corrélats et les conséquences de ce trouble, aujourd’hui encore de nombreuses réserves sont formulées quant à la pertinence du concept. Nous en rappellerons la définition, en relation avec les études de prévalence, et examinerons les principales relations statistiquement établies (corrélats et « facteurs de risque ») et celles encore incertaines. Nous discuterons quelques-uns des arguments ou réserves établis à son encontre. Enfin, nous exposerons les principales indications thérapeutiques et signalerons les questions non résolues à ce sujet.

Dégagement du concept de dépression postnatale

En 1968, la vulnérabilité psychique du postpartum est clairement établie mais seuls deux troubles sont clairement identifiés que tout oppose, sauf leur début classiquement précoce : l’un bénin, fréquent, fugace, le blues du postpartum [75], l’autre dramatique mais exceptionnel, la psychose puerpérale. Existe-t-il une entité de gravité et de fréquence intermédiaire? Pour répondre à cette question, Pitt établit un questionnaire spécifique (recherchant anxiété et dépression) qu’il distribue au début du troisième trimestre de grossesse puis à nouveau entre 6 et 8 semaines du postpartum : 305 femmes sur 336 répondent aux deux questionnaires. Celles dont le score augmente de plus d’une déviation standard d’une fois sur l’autre font l’objet d’un entretien d’évaluation. Elles sont comparées à un groupe témoin choisi au hasard parmi les femmes dont les scores ne s’étaient pas modifiés ou bien avaient diminué. L’intensité de la dépression était mesurée par l’échelle de Hamilton : 10,8 % des femmes qui n’étaient pas déprimés durant la grossesse le sont devenus dans les 6 à 8 semaines qui ont suivi l’accouchement ; près de 40 % des femmes déprimées ne s’étaient guère améliorées un an après l’accouchement et seuls 15 % des cas détectés avaient bénéficié d’un traitement durant le temps de l’étude. La description de la dépression du postpartum a peu évolué depuis cette date. Les symptômes « névrotiques » prédominent, telles l’anxiété, l’irritabilité ou les phobies. Les troubles sont maximaux le soir, l’endormissement est difficile. Dans cette étude, la dépression du postpartum n’était liée ni à la primiparité, ni aux complications obstétricales, ni à l’anxiété pendant la grossesse, ni aux antécédents psychiatriques, ni aux facteurs sociaux. Par contre, il existait une association entre la survenue d’une dépression du postpartum et des antécédents de dysménorrhée, un blues intense et un trouble de la personnalité (« neuroticisme élevé » avec traits anxieux et obsessionnels) mais sans pouvoir préciser si ces traits de personnalité étaient antérieurs ou résultaient de la dépression du postpartum. Pitt note que la dépression puerpérale se développe souvent graduellement dans le puerpérium précoce et peut ainsi être virtuellement confondue avec le blues. En 1973, il propose toutefois de distinguer ces deux troubles.

Définitions et prévalence

Ce n’est qu’au début des années 1980 que les troubles psychiques postnatals ont commencé à être étudiés séparément, distinguant blues, dépression et « psychose ». Ultérieurement, des remaniements nosographiques majeurs se sont dessinés. La psychose puerpérale, antérieurement classée selon les systèmes nationaux parmi les psychoses fonctionnelles, les schizophrénies aiguës ou les bouffées délirantes [24], est le plus souvent considérée aujourd’hui comme l’expression de troubles (uni ou) bipolaires. Le blues du postpartum ne figure pas parmi la nosographie. Le trouble « dépression du postpartum » prend place dans la CIM10, au sein des « troubles mentaux et troubles du comportement associés à la puerpéralité, non classés ailleurs », parmi les « troubles légers (F53.0) » si elle survient durant les six premières semaines qui suivent l’accouchement. Le DSM IV fait apparaître la mention « avec début lors du postpartum », si le début de l’épisode survient dans les quatre premières semaines. La spécification est applicable aux épisodes dépressifs majeurs isolés ou récurrents, aux troubles bipolaires I ou II et au trouble psychotique bref. Ces critères diagnostiques apparaissent trop restrictifs pour certains spécialistes de la psychiatrie périnatale. Le trouble dépressif, bien que de début fréquent durant les six premières semaines [21], semble devenir de plus en plus commun au cours de la première année. Pop et al. [60] ont trouvé un pic de prévalence 10 semaines après l’accouchement, Holt et al. à 9 mois [36]. La fréquence de la dépression s’élève en effet progressivement de 6 semaines à 1 an du postpartum [9] où elle égale celle de la population féminine générale [17, 18, 54].

L’étude de la prévalence est indissociable de l’examen de la définition. En effet, les méthodes diagnostiques diffèrent et, parallèlement, la nature et la fréquence du trouble recherché. On reconnaît généralement parmi les dépressions du postpartum les dépressions majeures et mineures, ces dernières se distinguant par un nombre d’items inférieur. Elles sont recherchées par les méthodes d’entretien structuré répondant généralement aux critères RDC ou DSM. Ceux-ci ont l’inconvénient de présenter des items aussi spécifiques des grossesses (normales ou pathologiques) que du trouble affectif. La prévalence estimée entre 6 semaines et 2 mois du postpartum s’élève entre 4 et 7 % pour les seules dépressions majeures et entre 10 et 12 % pour l’ensemble des dépressions majeures et mineures. Les auto-questionnaires sont beaucoup plus souvent utilisés, notamment l’Edinburgh Postnatal Depression Scale (EPDS) qui est devenue une référence tant son emploi est étendu à travers le monde. Elle a été conçue pour ne pas contenir d’items redondants avec les modifications physiologiques ou psychologiques du postpartum [20]. Elle a bénéficié d’études de validation vis-à-vis des critères RDC, le seuil 12+ étant généralement retenu pour diagnostiquer dépressions majeures et mineures. Toutefois, elle présente une concordance approximative avec les critères RDC ou DSM. D’autres questionnaires sont utilisés présentant l’inconvénient d’items non adéquats durant le postpartum (précoce) et, pour la majeure partie d’entre eux, d’absence d’études de validation. La prévalence estimée par ces questionnaires est très variable, généralement plus élevée que pour les entretiens structurés, soit entre 12 et 20 %. Bien que théoriquement ces instruments ne servent qu’à établir l’intensité d’un état dépressif, ils sont souvent utilisés comme instrument diagnostique. Leur hétérogénéité a été illustrée par l’étude de Condon et Corkindale [15]. Sous la dénomination de dépression du postpartum (DPP) est généralement désigné un épisode dépressif majeur ou mineur (critères RDC ou DSM) ou, à défaut, un seuil supérieur à 12 à l’EPDS (tableau I)( Tableau I. ).
Tableau I. Prévalence estimée selon la méthode d’évaluation, métaanalyse. D’après O’Hara et Swain [56]

Méthode d’évaluation

N (études)

N (sujets)

Prévalence moyenne en % (fréquences décroissantes)

Intervalle de confiance à 95 %

CES - D1

5

1 583

18,0

0,161-0,199

Critères de Goldberg

4

1 436

17,8

0,158-0,198

Estimation globale

59

12 810

12,8

0,123-0,134

EPDS1

12

3 121

12,0

0,109-0,131

BDI1,2

8

1 073

11,6

0,097-0,135

RDC

19

5 614

10,5

0,097-0,113

Zung Depression Inventory1

3

329

7,6

0,047-0,105

DSM

3

208

7,2

0,037-0,107

1Les études étaient incluses uniquement si le taux de prévalence était basé sur les valeurs seuils suivantes : BDI : 9 ; CES-D : 16 ; Zung : 48 ; EPDS : 12.

2La prévalence moyenne estimée, à partir de ces études, était de 0,20. La prévalence estimée sur le nombre de cas est bien plus faible selon Gotlib et al. (1991) qui rapportent un taux de prévalence à 0,047 (n = 655).

Aspects sémiologiques

Nombre d’auteurs ont insisté sur l’atypie de la présentation que soulignaient les premières appellations des dépressions du postpartum : « dépressions atypiques », « névrotiques », « souriantes ». Les mères déprimées nient souvent leur état, imputent leurs troubles à la fatigue, souvent extrême. L’inquiétude d’être blâmée, de ne pas trouver de joie à la naissance, d’être jugée incapable ou « mauvaise mère » est quasi constante. Portant un jugement moral sur elles-mêmes, elles tendent à dissimuler leur souffrance et ne demandent pas d’aide. La pression culturelle participe à expliquer la réticence à exprimer des affects négatifs tels la tristesse après un événement supposé « heureux » comme une naissance [67]. Le corps médical a longtemps nié l’existence de ces dépressions, minimisant les troubles et ne mettant pas en place de traitements adéquats.

Si tous les tableaux cliniques peuvent se rencontrer, de la mélancolie au trouble de l’adaptation, le plus typique est celui de la « dépression asthénique et irritable ». Le début est le plus souvent insidieux, parfois sous la forme d’un blues du postpartum qui se prolonge [44], mais le plus souvent après une latence de durée variable. Certains symptômes sont typiques des dépressions « réactionnelles » : pleurs répétés, labilité de l’humeur plus altérée le soir, diminution de la libido, insomnie d’endormissement avec cauchemars, plaintes somatiques ou craintes hypochondriaques. D’autres sont liés à la situation spécifique que représente l’engagement dans la fonction maternelle. Parmi ceux-ci, nous insisterons sur l’extrême lassitude physique et intellectuelle, qui peut être le seul symptôme mis en avant par le sujet et qui cumule l’asthénie de la dépression et l’épuisement dû aux soins. Il s’y ajoute les troubles de la concentration et de la mémoire, le sentiment d’incapacité physique à répondre aux besoins de l’enfant, le faible plaisir à s’en occuper, le sentiment d’inadaptation à ses besoins. L’irritabilité et l’agressivité sont dirigées vers l’époux, les autres enfants de la fratrie ou le nourrisson. Les phobies d’impulsion semblent assez fréquentes. Bien qu’impressionnantes (crainte, par accident ou impulsion, de noyer, brûler, égorger, faire chuter le nourrisson), elles semblent, au vu de la littérature scientifique, n’entraîner pratiquement aucun risque réel. Le ralentissement psychomoteur est inhabituel. Le sentiment d’être nécessaire au nourrisson est un facteur protecteur contre le suicide, remarquablement rare pendant la grossesse et en postpartum [2]. L’existence d’idéations suicidaires n’est souvent révélée qu’au cours des psychothérapies. La disparition du sentiment d’utilité doit alerter le professionnel [35]. Par ailleurs, les mères déprimées expriment parfois leur souffrance à travers des doléances concernant le bébé : troubles du sommeil, balancements, difficultés alimentaires, anorexie ou régurgitations, voire vomissements, prise de poids insuffisante, affection dermatologique, pleurs prolongés. Des consultations répétées pour un nourrisson sans raison apparente peuvent aussi être le stigmate d’une dépression maternelle et en marquer les éléments projectifs. L’évolution spontanée à court terme semble fonction de la sévérité de l’épisode dépressif. Un peu plus de la moitié des DPP détectées à 2 mois par l’EPDS cesseraient 1 mois plus tard [73].

Facteurs de risque

Sous ce vocable s’entendent des situations et événements associés de façon statistiquement significative à la survenue d’une dépression postnatale [62]. Il importe de rappeler que, malgré l’ambiguïté terminologique, la mise en évidence d’un facteur de risque ne permet d’inférer aucun lien de causalité, même dans une étude prospective et a fortiori dans une étude rétrospective. Par ailleurs, comme le soulignent O’Hara et Swain dans leur métaanalyse [56], chacun des facteurs mis en évidence pour la DPP, pris un à un, intervient peu dans la variance globale. Le développement et la sophistication des études statistiques peuvent laisser l’impression que les théories du fonctionnement psychique n’ont plus d’utilité : il n’en est rien car, implicites ou explicites, elles sont la base de toute interprétation. Le modèle le plus consensuel de la survenue d’un épisode dépressif dans une approche épidémiologique est représenté par la conjonction d’un état de vulnérabilité, acquis ou constitutionnel, et d’un facteur déclenchant, le plus généralement sous la forme d’un « facteur de stress ». Les facteurs communs à toute dépression sont aussi retrouvés dans le cadre des DPP. Les éléments spécifiques sont représentés par :
  • la chronologie, en ce sens que ces facteurs exercent leur effet à un moment de vulnérabilité particulière représenté par le postpartum ;
  • la nature de certains facteurs dont le rôle apparaît plus déterminant ou l’occurrence bien plus fréquente à cette période particulière de la vie. Nous citerons, pour les premiers, les conflits avec le partenaire et, pour les seconds, les menaces concernant la vie de l’enfant ou son développement.

Facteurs gynéco-obstétricaux

Malgré de très nombreuses recherches, l’impact de facteurs hormonaux n’a jamais pu être établi à l’exception de celui des hormones thyroïdiennes [32, 43]. Les modifications affectant le taux des hormones stéroïdes pourraient jouer un rôle non spécifique. Des études récentes [23, 26] semblent démontrer que l’état de l’enfant joue un rôle déterminant, notamment quand son avenir physique est menacé et/ou les relations avec la mère profondément perturbées (grande prématurité, affections sévères néonatales, retard de croissance). La nature des réactions du nourrisson, même en bonne santé, influence la nature de l’engagement de l’adulte [52]. Un comportement peu gratifiant du nourrisson serait susceptible de favoriser l’apparition d’une dépression chez des mères non dépressives durant la période néonatale [53]. Par contre, aucune complication obstétricale affectant la mère seule n’apparaît associée à l’augmentation du risque de dépression [56]. Subir une césarienne en urgence entraîne fréquemment une réaction de détresse de durée brève [68] et les hémorragies de la délivrance peuvent s’accompagner d’un état de stress aigu, voire d’un syndrome de stress post-traumatique. D’autres facteurs de risque sont cités à titre indicatif. La présence d’un support émotionnel durant le travail [74], même effectué par une personne auparavant inconnue de la parturiente, conduit à une meilleure « estime de soi », une diminution de l’anxiété et de la dépression évaluées 6 semaines après la naissance. L’absence de participation aux cours de préparation à la naissance constituerait un facteur de risque [16, 49], de même que l’absence de planification de la grossesse [70]. Le lieu de naissance, domicile ou hôpital, n’intervient pas, comme le montre une étude réalisée en Hollande [60], ni d’ailleurs la sortie précoce de l’hôpital [12]. Les primipares et les grandes multipares semblent plus à risque dans certaines études. Le refus d’allaiter ou l’absence d’allaitement sont associés à une fréquence plus élevée de DPP [31, 63].

Facteurs socio-économiques et démographiques

Le fort consensus qui existait pour admettre l’absence d’association entre la DPP et la plupart des indices socio-économiques [50, 54, 55] est aujourd’hui remis en cause [38]. Dès 1996, la métaanalyse de O’Hara et Swain [56] retrouve, faiblement mais significativement corrélé à la survenue d’une dépression du postpartum, le niveau de revenus. Hobfoll et al. [34] montrent, sur une population économiquement défavorisée, un taux de dépression durant la grossesse et le postpartum deux fois supérieur à celui retrouvé pour les classes moyennes. Les populations les moins scolarisées sont les plus à risque. La seule absence d’emploi ne serait pas un facteur de risque, à l’opposé de l’instabilité professionnelle [51] ou de l’absence de reprise d’un emploi à la suite du congé de maternité [70]. La perte d’emploi qui suit la grossesse affecterait les femmes par l’isolement social et la faible estime d’elles-mêmes qu’elle entraînerait. Le rôle de l’âge maternel est incertain [56]. La faiblesse du soutien social, l’insatisfaction ou l’instabilité conjugale, l’absence de soutien ou la moindre disponibilité du conjoint [64], la pauvreté de la communication à l’intérieur du couple, a fortiori les violences conjugales [6], l’absence d’ami(e) proche (« confident ») sont des facteurs de risque établis [49, 56, 69, 71]. Nombre d’auteurs ont évoqué le rôle joué par une relation conflictuelle ou de dépendance avec la mère [42, 49, 51]. Les auteurs français ont insisté sur les relations durant l’enfance [44]. Il faut en rapprocher les études portant sur le style d’attachement à l’âge adulte [8] ainsi que sur la mise en évidence de carences ou d’abus subis durant l’enfance.

Antécédents dépressifs

Il n’est pas retrouvé de corrélation avec les antécédents familiaux de dépression au contraire des antécédents personnels, non puerpéraux et surtout puerpéraux [56] : 30 à 50 % des DPP récidivent lors d’une naissance ultérieure [18]. Entre 20 et 50 % des dépressions anténatales se poursuivent durant le postpartum.

Discussion sur le concept de DPP

Dès les années 1960, les psychologues (et psychiatres) ont commencé au sein des services de néonatalogie et d’obstétrique à répondre à la demande des soignants faisant face à la mort fœtale et néonatale et à la souffrance que celle-ci engendrait chez les parents. La prise en charge de la DPP n’a pas bénéficié de cette présence : le trouble largement méconnu se déclare à distance de l’hospitalisation, n’est principalement déterminé ni par une détresse sociale ni par un problème médical. Depuis à peine quelques années, la prise en charge des DPP commence à être systématiquement organisée. L’étape préalable en a été la diffusion du concept par le fait, en France, de psychiatres d’adultes (surtout ceux ayant déjà porté leur intérêt sur les psychoses puerpérales) et de pédopsychiatres soucieux des conséquences sur l’enfant. Dès 1985 [24], il était montré que les troubles dépressifs maternels perturbaient la qualité des interactions entre la mère et le nourrisson. Dès 1990 [24], des études longitudinales ont établi les risques induits sur le développement de l’enfant. Toutefois, le concept de DPP reste encore contesté et le trouble négligé. Les arguments sont divers. Les principaux sont la psychiatrisation abusive d’une réaction normale et passagère et/ou le déni du rôle spécifique joué par la relation à l’enfant. La conséquence en est un frein à la mise en place de soins adéquats [72].

La dépression est une construction théorique et non seulement un fait clinique. Certains états psychiques qui présentent une constance sémiologique importante (état mélancolique) sont reconnus depuis l’Antiquité comme des entités pathologiques singulières. D’autres, aux limites moins nettes, tels les « dépressions » ou « épisodes dépressifs » (majeurs, mineurs, troubles de l’adaptation avec humeur dépressive, etc.), incluent une part d’arbitraire dans leur définition. Le contenu des définitions résulte de l’établissement de consensus entre différents représentants de la communauté psychiatrique, élaborés au sein d’instances nationales (Association américaine de psychiatrie) [1] ou internationales (Organisation mondiale de la santé) [58]. L’existence d’une nomenclature (DSM IV ou CIM10) permet une relative harmonisation du langage scientifique [45]. Chaque théorie du fonctionnement psychique reprend peu ou prou aujourd’hui le concept de dépression mais l’organise selon ses propres références. Le DSM, qui ne se reconnaît explicitement aucune référence théorique, procède à un choix empirique des critères diagnostiques qui reste toujours discutable. Par exemple, au sein du DSM IV, l’existence d’idéations suicidaires n’est pas un critère obligatoire du diagnostic de dépression majeure au contraire de l’anhédonie, deux semaines consécutives de trouble sont nécessaires et suffisantes au diagnostic, le nombre de symptômes est déterminant et non leur sévérité, les concepts de narcissisme ou de cognition ne sont pas utilisés. Dès lors que l’on admet la valeur de la classification en d’autres circonstances et devant d’autres événements, il paraît a priori illégitime de la refuser en postpartum. L’argument d’une psychiatrisation abusive concerne aussi l’idée qu’on ne peut placer dans le champ de la pathologie une réaction « normale » ou « compréhensible ». Ce débat est fort ancien. Pour Jaspers en 1913 [37], un état psychique sera dit réactionnel s’il entretient un rapport étroit et compréhensible avec l’événement qui est censé le causer. C’est à partir de ce concept que les dépressions dans lesquelles les modifications de l’environnement jouent un rôle majeur (« réactionnelles ») [40] seront opposées aux dépressions endogènes, supposées héréditaires et aux manifestations physiques marquées. Cette dichotomie s’avérera trop réductrice [10, 57]. Un modèle plus simple mais plus ouvert fait résulter la survenue d’un épisode dépressif de l’interaction d’une vulnérabilité préalable, acquise (événements de l’enfance, affection intercurrente, événements de vie antérieurs, etc.) ou constitutionnelle (héréditaire ou non) et d’un facteur environnemental [7, 29]. La notion d’intelligibilité du trouble réactionnel [37] n’exclut nullement son éventuel caractère pathologique. Kretschmer, dès 1918 [41], fait appel à la spécificité de l’organisation mentale du sujet et, ultérieurement Meyer, de son histoire individuelle pour mieux expliciter la survenue d’un trouble réactionnel. Dans le cas de la DPP, de très nombreuses hypothèses empruntant à des champs conceptuels divers ont tenté de mettre en avant des « causes » ou des « principes » expliquant la survenue de l’état dépressif. Nous citerons sans prétention d’exhaustivité les notions de perte (de la plénitude de l’état de grossesse, de l’illusion d’enfance, d’une qualité de vie et de liberté), de période stressante (tâches astreignantes et répétitives, vigilance constante, responsabilité massive, mutation sociale), de conflits réels (au sein du couple, avec les parents et beaux-parents) ou fantasmatiques (reviviscences émotionnelles ou modifications comportementales secondaires aux soins maternels). Chacune de ces notions ne prend sens qu’en rapport à une représentation du fonctionnement psychique, implicite ou référée à une théorie. L’enjeu narcissique de la naissance reste central dans l’abord psychanalytique.

La naissance (ou l’accès au statut maternel) constitue un événement qui présente la particularité de ne pas être généralement perçu comme défavorable. Le terme d’événement ne recouvre pas un concept homogène, ni philosophiquement, ni sociologiquement. Plusieurs événements défavorables ont pu débuter à des dates différentes tout en entretenant des relations significatives les uns avec les autres. Enfin, la notion d’événement en tant que circonstance ponctuelle semble trop limitée pour qualifier l’ensemble des facteurs stressants qui s’y associent [11] : le postpartum peut être une période de surmenage, de dépendance à un environnement hostile ou dévalorisant, de perte des gratifications sexuelles, professionnelles ou amicales, de difficultés financières, de modifications corporelles pénibles, etc. Des contraintes environnementales demandant des efforts soutenus à la limite des capacités du sujet (strain) sont tout à fait susceptibles d’entraîner des effets défavorables sur la santé mentale, dont un état dépressif. La notion d’impasse ou d’échec sans solution contribuerait à l’avènement d’un état dépressif. On peut rapprocher ce concept de celui de helplessness. Enfin, un certain nombre de facteurs corrélés à la vulnérabilité dépressive ne sont pas des acteurs « actuels » mais des événements de l’enfance (séparations, deuils, affections physiques) ou des circonstances globalement défavorables du développement (parents maltraitants ou négligents notamment). Ils peuvent exercer leur effet continûment au long de la vie du sujet mais leur rôle péjoratif peut ne se révéler qu’en réponse à un stimulus « adéquat » comme une grossesse ou une naissance.

Au total, les études menées sur la DPP ont permis de reconnaître l’occurrence élevée d’un trouble psychique inattendu dans une circonstance réputée favorable. Sa prise en charge contribue à réduire la souffrance dépressive et les conséquences possibles de celle-ci sur le développement de l’enfant.

Indications thérapeutiques

Certaines variables jouent un rôle essentiel pour mettre en place un traitement : le risque suicidaire, la gêne entraînée dans la sphère familiale ou professionnelle, l’intensité de la souffrance dépressive, la sévérité des manifestations fonctionnelles, la qualité des soins maternels, le retentissement sur l’enfant, la reconnaissance de la nature dépressive de la souffrance par le sujet, son entourage ou par les soignants. Les modifications biopsychosociales qui accompagnent la naissance d’un enfant imposent une conception holistique du soin qui inclut dans sa stratégie la prise en compte globale du nouveau statut de la mère.

Méthodes psychothérapiques

L’évaluation de l’efficacité des différentes prises en charge repose sur des études menées pour l’essentiel hors de France. L’efficacité de la prévention de la DPP par une prise en charge continue des femmes enceintes par les seules sages-femmes ne semble pas concluante, ni d’ailleurs l’appartenance à des groupes de parole [46]. Elles permettent toutefois d’ouvrir l’accès à des soins spécialisés et offrent un étayage complémentaire. Les programmes directement psychothérapeutiques s’adressant à des femmes présentant un trouble dépressif anténatal n’ont pas montré leur efficacité sur la prévention de la DDP, à l’exception peut-être des psychothérapies interpersonnelles [4, 5, 13, 33, 47]. Durant le postpartum, aucune prise en charge non spécialisée (programmes éducatifs, groupes de parole, soutien par les seuls travailleurs sociaux) n’a montré son efficacité devant un trouble dépressif avéré, même si elle est généralement appréciée. Concernant les psychothérapies réglées, les thérapies comportementalo-cognitives (TCC) [48] et les thérapies interpersonnelles [65] ont régulièrement démontré leur efficacité. Elles sont généralement appréciées relativement au score de dépression, ce qui reste un critère limité. Que penser des thérapies d’inspiration psychanalytique (très largement pratiquées en France) ? À notre connaissance, une seule étude [19] a cherché à déterminer leur efficacité en postpartum et montré qu’elle était comparable à celle des TCC.

La pratique et l’efficacité des TCC dépendent moins de l’expérience du thérapeute et de ses qualités empathiques que de sa connaissance et de sa fidélité au manuel de référence. Il en va différemment des psychothérapies psychanalytiques [14] dont l’effet, jugé en termes de réduction de la souffrance et de diminution ou de disparition des symptômes, semble équivalent sur bien des points à celui de la cure analytique classique. De plus, durant le postpartum, le cadre subit des accommodements notables pour le rendre proche de celui des « psychothérapies brèves psychanalytiques », voire des consultations « thérapeutiques ». Ces modalités thérapeutiques demandent une formation longue du thérapeute et leur efficacité dépendra beaucoup des qualités personnelles de celui-ci [39], ce qui rend complexe leur évaluation.

Travail auprès du nourrisson

Les indications de l’incorporation du nourrisson dans le cadre thérapeutique [22, 30, 66] demandent aussi à être clarifiées : il n’est pas déterminé si la thérapie est plus efficace en présence de l’enfant, ni d’ailleurs si « l’efficacité thérapeutique » dans le cadre d’une DPP justifie cette présence. Il importe toutefois de vérifier si la mère reçoit une aide suffisante dans sa prise en charge de l’enfant et de proposer un soutien adapté selon les difficultés constatées dans la relation. De façon très différente, le travail mené en France pour apporter aux mères un soutien psychologique dans les services de soins intensifs [28, 30] n’a guère été évalué, alors qu’il est probable qu’il contribue à réduire la fréquence et l’intensité des états dépressifs. Enfin, certains auteurs proposent la mise en place de psychothérapies mére-bébé à domicile chez les mères « inaccessibles » aux soins en institution [27, 50].

Psychotropes

L’association de la prescription d’antidépresseurs (le plus souvent des inhibiteurs de la recapture de la sérotonine) et d’une psychothérapie montre une efficacité supérieure à celle de chacun des traitements en cas de dépression. Cette association est donc le traitement de référence en cas de dépression majeure [24]. Sa prescription est limitée par la réticence de nombreuses femmes à accepter des psychotropes durant le postpartum, même lorsqu’elles n’allaitent pas. En cas de dépression mineure, un traitement psychothérapique, voire une guidance peuvent être suffisants. Les dépressions majeures sévères nécessitent souvent l’hospitalisation.

Soutien social

Dans tous les cas où le soutien social est réduit et les relations avec les proches difficiles ou absentes, il semble utile de proposer une aide à domicile dont les modalités doivent être adaptées, avec en particulier la possibilité d’une supervision par les équipes médico-psychologiques : cette aide, administrée avec soin, peut représenter une contribution non négligeable au processus thérapeutique. La qualité de l’environnement soignant, médical et non médical entourant la naissance participe au soutien social et peut tendre à valoriser le statut maternel et à réduire l’angoisse.

L’évaluation des pratiques thérapeutiques semble nécessaire afin d’apporter des éléments fiables à l’organisation d’un programme de santé publique en périnatalité, la prise en charge de la DPP en représentant un des aspects [25].

Références

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