ARTICLE
Auteur(s) : Yvan Halimi1, Elisabeth
Cantin-Peyrac1, Marie Prado1, Marion
Chirio1, Flore Guillemot1
1 Secteur Nord de psychiatrie infanto-juvénile,
Centre hospitalier Georges-Mazurelle, 85026 La Roche-sur-Yon
Cedex.
E-mail : service-nord@ch-mazurelle.fr.
Est-il encore, à notre époque, nécessaire d’hospitaliser à temps
complet des enfants dans une institution psychiatrique ? Cette
interrogation paraît encore plus vraie lorsqu’elle concerne de
jeunes enfants et qu’il ne s’agit ni d’adolescents, ni d’une
situation de crise ou d’urgence, tant sont bien connus les méfaits
des séparations du milieu familial.
Alors quels sont ces jeunes enfants (puisque leur moyenne d’âge
est de 7 ans 10 mois) que nous hospitalisons quand même à
temps complet et, surtout, comme le souligne J.-P. Thévenot dans
son très riche argumentaire introductif à ces journées :
« Comment décrire la fonction soignante spécifique de
l’hospitalisation à temps complet ? » [16].
Lorsque nous avons ouvert notre premier hôpital de jour
extra-muros, le centre Jean-Itard aux Sables-d’Olonne en
1974, nous avions comme beaucoup le souci de tout mettre en œuvre
pour maintenir nos jeunes patients dans leur milieu familial, dans
une sacralisation du lien parents-enfants : hors de la
famille, point de salut ! Un ministre de la République,
Gillibert pour ne pas le nommer, n’avait-il pas proclamé sur un
plateau de télévision qu’il est inacceptable de mettre des enfants
dans des hôpitaux psychiatriques ? Hospitaliser un enfant à
temps plein ne pouvait que l’immerger dans un espace anonyme,
marqué par l’interchangeabilité des soignants, source de confusion
des temps, des lieux et des personnes, empiétant sur son intimité
et l’exposant aux méfaits du totalitarisme institutionnel.
Dans la même dynamique, il s’agissait sans doute aussi de nous
émanciper d’une psychiatrie générale perçue comme asilaire et
aliénante, dans son rapport au temps et à la chronicité. Et tout
naturellement, professionnels de l’enfance, nous avons été séduits
par le modèle scolaire tellement plus présentable. Tant il est vrai
que les horaires et périodes de fermeture de l’hôpital de jour sont
si proches d’un externat scolaire que les parents parviennent sans
difficulté à le confondre avec une école un peu spéciale.
Et au fil des ans, sous l’effet de notre militantisme capable de
bien des aménagements, parfois bricolages, parfois acrobaties, nos
indications d’hospitalisation à temps plein se sont peu à peu
restreintes pour en arriver à ne plus hospitaliser d’enfants à
temps complet pendant plusieurs années. Jusqu’à ce que certaines
situations cliniques viennent peu à peu lézarder nos convictions en
nous posant un certain nombre de questions que nous vous proposons
de reprendre avec vous aujourd’hui.
La première n’est pas sans lien avec la réponse que me fit la
mère de Charles, enfant psychotique hospitalisé de jour au
comportement particulièrement difficile, lorsqu’au détour d’une
conversation, je lui ai demandé :
– « Comment se passent vos week-ends ?
– Nos week-ends ?
– Oui, vos relations avec votre famille ou vos
amis ?
– Oh ! nous avons l’habitude, lorsque nous sommes
invités à un repas, mon mari garde Charles dans la voiture pendant
que je mange ; puis je le remplace dans la voiture. Certaines
fois, c’est plus difficile lorsque Charles mord et
griffe ».
Au regard de telles expériences de vie, y-a-t-il des limites
au-delà desquelles les liens familiaux, en principe indispensables
à l’étayage du développement psychique d’un enfant, vont perdre
leur sens pour devenir des chaînes mortifères, sources
d’excitations persécutoires et désorganisatrices pour toute une
famille, pour ne permettre alors que l’établissement de processus
pathologiques d’attachement et d’identification ? [3, 15].
Si nous nous en tenons à une perspective médicale, que
penserait-on d’un pédiatre qui, confronté à une situation de
souffrance particulièrement aiguë, maintiendrait à tout prix
l’enfant dans son milieu familial sans prendre en compte la
détresse des parents et leurs limites, non seulement techniques
mais aussi dans leur capacité à soutenir un certain seuil
d’angoisses. Aura-t-il en hospitalisant l’enfant le sentiment de
culpabiliser ou de soulager les parents ? Car c’est bien,
entre autres, cette culpabilisation des parents que le maintien de
l’enfant dans son milieu familial s’efforcerait en principe
d’éviter dans une perspective d’alliance thérapeutique avec
eux.
Mais tout se passe paradoxalement comme si ce souci de
déculpabilisation se traduisait en fait par une véritable
« prescription d’expiation » : « Vous n’êtes
pas coupable ! Et pour vous en convaincre, vous allez expier
en continuant à endurer votre calvaire ! ». Autre
variante de déculpabilisation : « Votre famille n’y
est pour rien, une autre famille va prendre en charge votre
enfant ».
Et s’il n’est bien entendu pas discutable que la rupture d’une
relation satisfaisante parents-enfant puisse avoir des conséquences
néfastes, nous ne nous trouvons pas devant le même cas de figure
lorsque nous hospitalisons un enfant dont les difficultés
s’inscrivent dans des perturbations majeures du fonctionnement
familial.
Mais il faut bien reconnaître qu’il nous a fallu longtemps pour
que, dans le sillage du travail de Roger Mises à la Fondation
Vallée [11-14], et sous l’impulsion de Michel et Nicole Horassius
[6, 7], nous commencions à penser que, peut-être, mieux que
soulager la famille, protéger l’enfant ou gérer son inadaptation,
l’hospitalisation à temps complet pouvait avoir d’authentiques
vertus thérapeutiques susceptibles de relancer le développement
maturatif d’un certain nombre d’enfants.
À ce propos, nous savons bien que nos mythes étiologiques, ces
mythes qui fondent les modèles psychopathologiques de chacun
d’entre nous, véritables métaphores de la réalité clinique
façonnées par notre capacité de rêverie, ont tendance à organiser
nos stratégies thérapeutiques en privilégiant certains pivots
référentiels. Pour certains, ce peut être par exemple l’impact de
l’environnement social, pour d’autres le couple
présence-absence.
En ce qui concerne notre institution, il nous semble que son
évolution a articulé nos mythes étiologiques autour de deux
ancrages successifs.
Il ne fait pas de doute que, dans un premier temps, dans une
dynamique anti-asilaire, nos stratégies d’accueil et de soins
s’efforcèrent avant tout de négocier au mieux le risque
iatrogène de ruptures et carences qui guette toute institution
hospitalière. On peut ainsi repérer quelques traductions de ce
premier ancrage à travers un certain nombre de nos
préoccupations :
– La préparation et la médicalisation des admissions qui
ont évolué d’une logique d’exclusion sociale pour des
manifestations comportementales bruyantes vers des projets de soins
pesés et mûris, projets auxquels les familles sont étroitement
associées pour éviter qu’elles ne se sentent déchues de leur
responsabilité parentale. La construction de cette alliance
nécessite un temps qui peut sembler long (généralement
6 mois à 1 an), temps indispensable pour éviter les
fantasmes de mise à mort que suscite tout placement en institution.
Ainsi, à quelques exceptions près, les décisions d’hospitalisation
sont aujourd’hui prises avec la famille, par les équipes soignantes
des CMP, en lien avec nos partenaires, partenaires le plus souvent
médicaux (pédiatre, médecin généraliste, psychiatre libéral) ;
alors que dans les années 1970, la moitié des enfants entraient
directement, la plupart du temps en urgence à l’initiative
d’intervenants le plus souvent sociaux extérieurs à l’équipe
soignante et dont les connaissances en psychiatrie de l’enfant
étaient loin d’être à la mesure d’une décision thérapeutique d’une
telle importance. De même, les troubles du comportement qui
représentaient 66 % des admissions ne concernent plus
aujourd’hui que 15 % des enfants.
– Autre traduction de ce premier ancrage : la
continuité des suivis extra-hospitalier et intra-hospitalier
assurés par une même équipe, ce qui nous a conduit à faire
évoluer la constitution de nos groupes : auparavant
regroupement par âge ou pathologie et aujourd’hui regroupement des
enfants selon deux sous-secteurs géographiques, deux groupes de
sept (organisation fonctionnelle qui présente en outre l’intérêt
non négligeable d’être bien plus économique en termes d’effectifs
de personnels). Les activités par groupe d’âge ou pathologie
s’inscrivent dans une logique transversale pour réunir sur un
temps donné des enfants accueillis dans les différentes unités (y
compris extra-hospitalières) du service.
– La désignation pour l’enfant et sa famille d’un soignant
référent infirmier ou éducateur, assurant des visites à
domicile régulières dans la famille, s’inscrit dans la même
logique, ainsi que l’identification des situations abandonniques
comme contre-indications à l’hospitalisation à temps plein.
– Notons au passage l’évolution de l’utilisation des
psychotropes qui, sans nier leur intérêt dans certaines
situations cliniques, ne concerne plus que 8 % des enfants en
2003 contre 48 % dans les années 1970 ;
diminution parallèle à l’évolution de la qualification des
personnels et à l’importance de leur engagement actif dans des
actions de formation continue.
Mais, peu à peu, notre ancrage s’est déplacé en complétant les
orientations de cette première période, par la prise en
considération d’autres leviers thérapeutiques qui nous apparaissent
aujourd’hui particulièrement opérants en hospitalisation à temps
plein.
En effet, non sans lien avec notre travail au sein de notre
unité mère-bébé, nous avons progressivement pris conscience de
l’importance des expériences corporelles dans le mouvement
d’émergence de la vie psychique et de naissance des représentations
mentales. Véritable mouvement d’embryogenèse de la psyché que
l’on désigne habituellement sous le terme de
« psychisation » pour l’opposer au processus de
« mentalisation » qui suppose, lui, un psychisme déjà
constitué et va concerner la mise en fantasme ou en pensées des
sensations et des affects.
Et nous savons combien ce mouvement de psychisation doit
s’étayer dans un détour par le psychisme de l’autre, sur la
co-construction et le partage d’expériences intersubjectives qui
vont alimenter les identifications intracorporelles et la mise en
sens des éprouvés corporels. Processus maturatif qui rejoint les
travaux de Damasio [2] sur la chaîne complexe des événements qui
commencent par « l’émotion » sur le théâtre du corps et
s’achèvent avec le « sentiment » sur celui de
l’esprit.
Si bien que nous avons acquis la conviction que l’un des enjeux
thérapeutiques de certains tableaux cliniques s’articule autour de
l’élaboration du clivage psyché-soma, et ce par la capacité
de nos contre-attitudes à accorder une attention suffisante au
corps, comme lieu privilégié d’expériences à l’interface du soma et
de la pensée. Car sans nier l’intérêt conceptuel des notions de
« corps imaginaire » ou de « corps
symbolique », elles peuvent parfois participer à cette
dynamique de clivage défensif qui vient édulcorer le corps pour le
cantonner dans une dimension éthérée, alors que Freud et Mélanie
Klein, cette tripière de génie comme aimait à l’appeler Lacan,
n’ont cessé de rappeler la viscéralité du fantasme :
primauté du « moi corps » réel, en chair et en os, avec
sa peau, avec ses éructations, ses excrétions, ses douleurs, ses
traces,... aussi angoissant puisse-t-il être.
Enfant de chair, c’est ce double ancrage corporel et
interactif des processus de symbolisation précoces, en deçà des
identifications primaires et secondaires classiques, qui nous
semble éclairer la genèse de certains tableaux dysharmoniques
précoces et qui va se trouver particulièrement mobilisé en
hospitalisation à temps complet [1].
C’est aussi ce qui a été largement souligné lors d’une enquête
que nous avons menée auprès des soignants du service ayant exercé
successivement en hospitalisation de jour et en hospitalisation à
temps plein, soignants qui ont mis l’accent sur la restauration
d’une sécurité corporelle de base. Le lever, le coucher,
l’endormissement, la toilette, le lit, la chambre, la construction
de l’espace intime, les vêtements, les soins corporels, la
temporalité des besoins corporels sont autant d’expériences
maturatives de construction du self particulièrement
sollicitées par cette formule de soins.
Les thèmes de formation continue travaillés par les équipes
soignantes du service traduisent la même orientation : les
vêtements, espace intime-espace collectif, la nuit, le week-end, la
douleur, le développement staturo-pondéral, la fièvre, les urgences
somatiques.
Soulignons en effet combien cette dynamique a transformé
notre rapport à la souffrance somatique de l’enfant
psychotique : d’expériences négligeables d’intendance et
de traitements somatiques qui ne pouvaient surtout pas être
prodigués par le référent de l’enfant, nous les considérons
aujourd’hui comme expériences parmi les plus essentielles dans la
construction du self, le référent étant dès lors souvent le
mieux placé pour en gérer l’étayage narcissique soulageant et
sécurisant [9, 10].
« Ça fait du bien à moi œil » chuchotera
Patrick dans un gros soupir à son infirmier référent, pendant le
long moment que ce dernier passe, à son réveil, à lui nettoyer cet
eczéma purulent dont les croûtes lui collent les paupières. Nous
pouvons remarquer que les enfants psychotiques ont souvent la
particularité de ne pas exprimer leurs souffrances somatiques.
Aussi sommes-nous très attentifs à ce moment où les progrès de
l’enfant l’amènent à pouvoir dire qu’il a mal. Nous savons que,
normalement, c’est à 3 ans qu’apparaît ce « je
souffre » reflétant une certaine unification psychosomatique
d’un corps alors « habité par l’enfant ».
Une autre dimension mentionnée dans l’enquête comparative auprès
des soignants fait apparaître une différence qui concerne la
temporalité. Elle ouvrirait en hospitalisation à temps plein
davantage d’« espaces de jachère » où peut alors se
déployer une forme d’attention et de malléabilité moins exposée au
risque de multiplication d’activités (multiplication d’activités
tendant alors à organiser l’emploi du temps de l’enfant dans un
registre que l’on pourrait qualifier d’éducation spécialisée).
Précieux espaces de jachère – car propices au déploiement
de cette « capacité d’attention » dont les effets
thérapeutiques apparaissent actuellement à beaucoup, comme Bernard
Golse, particulièrement féconds.
Rappelons que ce concept d’attention renvoie à cette
disponibilité psychique intérieure apte à renouveler sans cesse nos
capacités d’étonnement pour nous rendre sensibles à l’imprévu, à
quelque chose dont l’existence est probable mais dont les qualités
ne sont ni définies ni même imaginables à l’avance. En ce sens
l’attention est bien différente de l’attente qui s’articule à un
objet précis.
Ajoutons enfin, avant de conclure, que l’expression
« hospitalisation à temps complet » ne nous paraît pas
des plus heureuses par ses résonances asilaires d’enfermement
complet, « le grand enfermement » ; alors que cette
forme de soins n’a bien sûr de sens qu’à la condition de préserver
ou de promouvoir des espaces d’ouverture et d’intégration sociale
hors de l’institution soignante, scolarisation ou activités
diverses, intégration scolaire à favoriser activement en
s’efforçant toutefois de prendre en compte les limites de l’enfant
et du groupe classe au risque de n’être qu’une expérience mortifère
d’inclusion.
Intégration du self dans l’élaboration du lien
psyché-soma d’un enfant de chair, intégration familiale s’efforçant
d’éviter les prescriptions d’expiation, intégration sociale
veillant à ne pas s’égarer dans les impasses de
l’inclusion : trois leviers thérapeutiques que vise à
mobiliser le traitement résidentiel, formule de soins qui s’inscrit
aujourd’hui utilement dans notre panoplie thérapeutique, formule
certes non exempte de réels risques iatrogènes mais dont la
dimension polémique se situe trop souvent encore au carrefour de
militantismes antipsychiatriques plus ou moins camouflés, d’enjeux
économiques évidents et d’un clivage psyché-soma démédicalisant la
pathologie mentale de l’enfant. Gardons-nous bien toutefois
d’escamoter avec angélisme les aspects douloureux pour un enfant
d’une telle expérience de vie.
« Je me souviens ainsi de l’angoisse qui me gagna,
écrit Alexandre Jollien dans Le métier d’homme, quand,
désemparés, mes parents n’eurent d’autre choix que de me laisser en
internat, au milieu d’enfants eux aussi frappés par le handicap. La
douceur peinte sur leurs visages accentuait par contraste la
cruauté du moment. Quant à leurs sourires, ils achevaient
d’accentuer mon malaise. Instants d’une intensité vertigineuse, où
les entrailles semblent se consumer, les tempes éclater. Le temps
s’immobilise, les repères s’effondrent, l’univers se vide Puis le
calme reparaît. Un regard échangé, une voix amie reconstruisent ce
qui a été englouti. Chacun des êtres qui m’entouraient m’aiderait à
affronter l’abrupte nécessité de la lutte.
Toute ma vie – je l’ai bien compris – je
m’emploierai à construire sur la douleur, sur le vide, sur la
menace qui submergent, de la joie » [8].
Et comme en écho, ces propos de Nathalie qui se souvient bien
des années après de la nuit où elle a été admise dans notre
service : « Cette nuit-là j’ai craqué. J’avais une
peur terrible de dormir. Au début ça a été très dur. Je quittais
mes parents, mon lieu de vie. Mais petit à petit je m’apercevais
qu’être dans ce service m’aidait et que la présence des soignants
auprès de moi me sécurisait au moment de m’endormir. Aujourd’hui le
bon souvenir, c’est de savoir que j’ai surmonté mes problèmes. Le
mauvais, c’est de me rendre compte que je n’ai pas eu une enfance
comme les autres ».
Références
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