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Tous les lits ont une histoire


l'Information Psychiatrique. Volume 80, Numéro 3, 181-5, Mars 2004, L‘hôpital en question


Résumé   Summary  

Auteur(s) : Pascal Dibie, Ethnologue, Maître de conférence à l‘Université de Paris 7 Denis‐Diderot, Laboratoire d‘anthropologie visuelle et sonore du monde contemporain. E‐mail : arlaudparis 7.jussieu.fr .

Résumé : L‘auteur évoque l‘histoire du lit et de ses différentes composantes (cadre ou sommier, paillasse ou matelas, appui‐tête ou oreiller, draps, couvertures ou couettes, dormeur nu ou en habits de nuit). De la chambre, il décrit l‘évolution du mobilier et il insiste sur la place du poêle. Panorama à travers les civilisations, les époques, les climats. Sont soulignées les variations d‘usage du lit : mobilier de simple nécessité collectif ou individuel, recherche du confort, lieu de représentation (Louis XIV), objet de vie sociale (Rome) ou espace privé dédié au sommeil et au rêve.

Mots-clés : lit, couchage, chambre, histoire des civilisations, ethnologie.

ARTICLE

Auteur(s) : Pascal Dibie*

* Ethnologue, Maître de conférence à l’Université de Paris 7 Denis-Diderot, Laboratoire d’anthropologie visuelle et sonore du monde contemporain. E-mail : arlaud@paris7.jussieu.fr

Communication présentée aux XXIIes journées de l’Information Psychiatrique (Tours, octobre 2003)

Le lit – ou plutôt ses traces – n’est pas toujours à l’endroit où on l’imagine. Je ne parle pas de nos chambres, ni des lits à roulettes des hôpitaux qui rappellent la culture des lits roulants au Moyen Âge et à Rome, je veux parler des recoins sombres et des trottoirs des villes où les matelas, témoins concrets de nos intimités, règnent en maîtres dérangeants et déplacés dans nos vies diurnes. Il faut imaginer soixante et un million de matelas dont plus de la moitié sont à deux places, avec un parc tournant de quatre millions de matelas qui, chaque année, abandonnés, répudiés lâchement par des dormeurs honteux, coulent vers la rue, les fossés, les rivières et la mer, comme en fut témoin le prix Nobel de littérature Harry Martinson dans ses Voyages sans but : en plein Atlantique, il croisa « des matelas, des masses de matelas. […] Sur chacun d’eux, un être humain avait couché, le cœur languide ». Ils étaient là, deux ou trois, à la lisse du bastingage, cherchant à deviner où ce matelas environné de petits requins avait été acheté ; qui l’avait étrenné, usé, jeté ; s’il ne contenait pas quelque magot caché, s’il restait encore des puces, des acariens…

Oui, les matelas peuplent notre univers plus qu’on ne le croit ; ils se font territoire inviolable chez les populations déplacées, cadavres pathétiques dans les exodes menacés. Les matelas existent en négatif de nos vies et nous ne voulons pas les voir. On les a séparés de leurs sommiers, vidés de leur sens, mais, avec eux, profondément inscrit en nous, c’est le lit d’Ulysse qui resurgit. Le lit sauvage du naufragé mais aussi le lit du bon sommeil, bâti par les mains de l’homme dans la double cépée d’un olivier greffé, à l’abri de tous les regards et de toutes les trahisons. « La façon de ce lit, c’était mon grand secret » dit le héros de l’Odyssée qui prouve son identité et retrouve ses droits d’autrefois grâce à son lit.

C’est ainsi que lit, chambre et sommeil ont partie liée avec l’intimité.

Un humain couché vous parlera toujours de « son » lit, même s’il n’est pas le sien. Cela signifie qu’un lit est un lit et que s’étendre dessus pour y dormir implique une appropriation immédiate et sans conditions de ce merveilleux objet de repos !

Au travers des civilisations

Le lit et son histoire s’inscrivent de façon forte dans l’histoire de l’humanité.

Je passerai rapidement sur le lit préhistorique dont nous n’avons que des témoignages en creux et, qui plus est, sont archéologiques. Ce dont on est sûr aujourd’hui, c’est que nos ancêtres aménageaient leurs couches en faisant lit de toute fougère, varech à belles bulles ou rude laine des rhinocéros d’alors. Les mammifères récemment bipèdes que nous sommes n’avons de cesse de nous trouver un lit partout où nous passons. L’art du confort, puisque c’est de cela dont il s’agit, apparut avec l’expression des premiers styles de mobilier, à la fin de la dernière grande glaciation, il y a huit à neuf mille ans avant notre ère. L’art préhistorique de la couche est né de la micronisation de la faune, lors du passage de l’« âge du renne » à celui de l’« âge du cerf », en ce moment crucial où, dans des huttes de bois, les peaux de biche et de lapin servirent de lit, de couvertures et, cousues entre elles, d’habits.

Les civilisations urbaines qui succédèrent à ces temps, comme celle de la basse Mésopotamie – Ur pour nommer la grande disparue sumérienne, conurbation unique qui regroupa jusqu’à deux ou trois cent mille habitants au début du deuxième millénaire avant notre ère – ajoutèrent aux peaux, feutrages et tissus divers, des cadres de lit. Lit relativement bas, garni de vannerie en guise de sommier, assez léger aussi pour qu’on puisse l’emporter avec soi, mais que très peu d’urbains possédaient. La majorité se contentait de grabats aménagés à cet effet dans des alcôves, grabats sur lesquels on dépliait une natte, à moins que ce ne fût à même le sol.

L’Égypte n’apporta guère de nouveauté sauf au niveau du « chevet », l’ancêtre de l’oreiller, cette civilisation à coiffe ayant fait le choix du repose-cou en dur, le oual. En effet, reposer son corps est une chose, reposer sa tête en est une autre. Or, les hommes, comme pour le reste du couchage, ont fait des choix pour reposer leur tête... En dehors des mains que l’on cale sous la tête lorsque l’on n’a rien, l’objet le plus courant est un « chevet », du latin capicia, caput, la tête, puis chevecel ou chevecier (vers 1250), dont la définition était : « Tout ce qui élève la tête en quelque endroit qu’on soit couché ». Ce repose-tête sera, selon les besoins et les cultures, dur ou mou. C’est ainsi que les « sociétés à coiffe » ont fait le choix d’un repose-cou ou appui-nuque en dur. Le oual égyptien en est, à l’évidence, l’ancêtre. Retrouvé en quantité dans les tombes, ce repose-cou en hémicycle sur lequel la dormeuse ou le dormeur couchés sur le dos confiaient leur tête, limitait les risques d’abîmer ou d’emmêler leur savante et artistique coiffure.

Ce micro-mobilier propre aux sociétés nomades, semi nomades, voire sédentaires, se retrouve dans presque toute l’Afrique. De la simple bûche à l’artistique diri congolais, qui combine en un seul objet boîte à fards et appui-tête ouvragé, en passant par les habits du jour roulés sous la tête, le respect de l’art du coiffeur et l’obligation à la dignité du coiffé ont imposé des types de couchage bien spécifiques.

L’Asie n’est pas en reste ; en Chine, la majorité des appuis-tête sont en bambou verni, oblong, cylindrique ou carré et, selon la richesse et le rang du dormeur, précieusement décorés. Dans les régions chaudes, on utilise également un ustensile de lit très particulier, l’« épouse de bambou », tchou-fou-jen, une armature de bambou d’environ un mètre de long qu’on place entre les jambes pour atténuer les inconvénients d’une transpiration excessive. On retrouve ce système aux Indes néerlandaises où il a été importé par des émigrants chinois, ainsi que dans le reste de l’Asie du Sud-Est sous le nom d’« épouse hollandaise », dutchwife. Inversement, dans les régions froides ou pendant des hivers rudes, l’équivalent de nos « moines » se retrouve dans les lits chinois sous le nom de « la vieille femme chaude », quand ce n’est pas « la vieille femme à pieds », pour un usage plus localisé, ainsi qu’on l’aura compris. Au Japon, royaume de la coiffure et de l’oreiller dur, il s’agit d’une vannerie cylindrique et parfois d’un petit trépied en bois ou en porcelaine qu’on place sous le cou.

Dans les « sociétés en cheveux » qui caractérisent l’Occident, la coutume accepte et recommande que l’on dorme les cheveux défaits, en attendant le jour pour les recoiffer. On a, sauf exception, le choix entre le traversin et l’oreiller mou que nous connaissons tous, voire l’association des deux. Chez nous, le chevet fut longtemps appelé traverslit, traversier ou traversain (xiie siècle) jusqu’à ce que Montaigne ne le remplace par oreiller pour signifier sans doute plus de confort, lui qui aimait dormir à la royale, entendez : seul dans un lit ! Il a emprunté ce nom aux petits sachets de senteur que l’on plaçait jadis sur la courtepointe comme ornement odoriférant. Ces coussinets gagnèrent assez vite les armoires (à partir du xive siècle) et les draps pliés qu’on y remisait, pour faire place aux confortables oreillers de plumes que nous connaissons encore.

À Rome

Pour ce qui est des lits eux-mêmes, les tombes égyptiennes nous en ont livré des tout simples en bois de pin mais d’autres aussi, plaqués d’argent et d’or et même en ivoire, reproductions de lits royaux, ce qui dénote et annonce une culture du lit que Rome va emprunter et transformer en véritable « civilisation du lit ».

Le lit, en effet, était le meuble principal de l’intérieur romain ; on y dormait, lisait, écrivait, mangeait et recevait le jour ; on y dormait aussi, seul, la nuit. Des lectuli au triclinium, sans oublier l’indispensable lectisterniacor, domestique spécialisé responsable des tables disposées en U devant les convives allongés et appuyés sur leur cubitum – leur coude gauche – à la lectitia, litière portée par des esclaves, tout bon Romain vivait en digne cubator – littéralement celui qui repose. De la table au salon en passant par la bibliothèque et bien entendu par le cubiculum, la chambre, ou plutôt l’alcôve opaque où ils dormaient (peu de temps d’ailleurs chez les Romains éduqués), l’urgence était d’aller rejoindre sur des litières portées et en d’autres lits le monde actif de la cité…

Au Moyen Âge

Lits portables antiques ou lits maçonnés à la romaine, les uns n’excluant pas les autres, il faut attendre le xiie siècle pour qu’apparaisse le vocabulaire technique : un lit complet et idéal tel qu’on peut le voir dans des reproductions du Moyen Âge est composé d’un bois de lit, le châlit, garni d’un fond de planches en hêtre ou en chêne. Ce lit médiéval était suffisamment élevé pour qu’on puisse glisser dessous un sourlict, une chariolle ou une couchette rouleresse, lit bas dissimulable et transportable que l’on pouvait déplacer d’une pièce à l’autre quand besoin était, à moins qu’il ne fût réservé à un valet ou une servante chargé de dormir aux pieds du maître.

Un bon lit vers 1250 se composait d’une paillasse posée sur le fond du lit qui, à cette époque, prit le nom de matelas, de l’arabe materas, ramené par les Croisés avec le goût oriental du confort. Bien sûr, le coussin de plume, culcita plumea, existait depuis les Romains avec leurs fabricants – le culcitarius – ancêtres de nos matelassiers, mais avant qu’ils ne quittent nos bassins pour le chevet, il fallut encore quelques siècles. Quant aux draps (terme qui ne veut pas dire autre chose que « morceau d’étoffe »), ils étaient faits de chanvre ou de lin ; ils portèrent longtemps en Europe latine le nom de linceul (lenzuolo en italien), ce qui en dit long sur les dangers des passages au lit et sur la relation que l’on entretenait avec la nuit. À côté des couchettes relativement étroites, il arrivait que les lits soient familiaux, pour ne pas dire collectifs. Ils étaient assez hauts et mesuraient trois à quatre mètres de côté, nécessitant pour qu’on les fasse un bâton de lit ou pelle à drap, que les servantes utilisaient pour étendre les draps, la courtepointe et placer aux quatre coins du grand lit les petits sachets de senteur, de lavande puis de musc et autres piments nouveaux chers aux hommes et aux femmes du Moyen Âge.

Dans nos sociétés bordées

L’histoire des draps et de la couette correspond à une aventure complexe enfouie, elle aussi, dans le lit des civilisations et qui mérite d’être rapidement contée. La primauté du lin comme matière végétale à usage textile a pu résulter de sa blancheur et de la symbolique de pureté qu’il évoque chez l’homme ; il n’en demeure pas moins que le choix de développer la domestication directe du lin a engendré des savoir-faire et des traditions religieuses et légendaires qui longtemps nous aidèrent à dormir. Toile « chaude » et toile « fraîche » (pour prendre un langage structuraliste) faisaient, en fonction des saisons et des individus, le confort des nuits de l’Occident latin. Du latin linteum, toile de lin, il nous reste, j’y insiste, une trace dans « linceul «. Draps de dessous et draps de dessus, chiffrés ou marqués lors de la préparation du trousseau des jeunes filles, ont émaillé les récits de nos aïeuls et ne sont pas encore tout à fait sortis ni de nos placards, ni de nos imaginaires familiaux et sexuels... Dans ce qu’on pourrait appeler les « sociétés bordées », plutôt que de chauffer la chambre, on utilisait la technique des couvertures plus ou moins amassées sur un dormeur glissé entre les deux draps amarrés au matelas, dormeur souvent habillé de la tête aux pieds de vêtements de nuit.

C’est avec la diminution de la population due aux épidémies et aux guerres, mais aussi grâce au développement économique de l’Occident, qu’apparaît le superflu. Pendant longtemps en Occident, on dormit nu, la tête juste recouverte d’un bonnet ou d’une étoffe fine. Il fallut attendre le xve siècle pour que le linge de nuit entre dans la chambre et, avec lui, pour des besoins de rangement, qu’apparaissent les bancs-coffres et les armoires qui formèrent jusqu’à une époque très récente le mobilier de la chambre à coucher. Bref, dans nos « sociétés bordées » où les chambres ne sont pas chauffées, longtemps on s’équipa de chaussettes, d’une chemise de nuit et d’un bonnet, pour gagner le lit ainsi qu’en témoigne largement l’imagerie populaire.

Dans les régions froides du nord, les hommes se sont inventé des couchages à la hauteur du climat. Ils ont à cet effet fait le choix de la semi-domestication d’oiseaux marins comme l’eider en Islande, afin d’utiliser leur duvet pour faire des couettes ; on retrouve les traces de cette domestication dans le mot français « édredon « (1700). Aux couettes faisaient pendant des couchages monumentaux aménagés autour de poêles, comme en témoigne le terme russe isba qui vient du scandinave stove, étuve, et qui signifie à tout le moins que la pièce est surchauffée, comme l’indiquent tout autant pôrte en Finlande, pec en Pologne, kemence en Hongrie, Offenbank en Allemagne ainsi que le k’ang de la Chine du Nord et les lits chauffés d’autres parties de l’Asie. Tous ces hommes et ces femmes vivant sous des climats difficiles appartiennent à des « sociétés à couettes et à poêles » et peuvent ainsi dormir nus et hors-gel dans un confort maximum.

Il faudra attendre le xive siècle pour que les grands lits communs s’effacent, à l’imitation des façons conventuelles de dormir, devant des lits individuels et pour qu’apparaisse la conception bourgeoise et très moderne du « privé ».

Le lit, installé dans une pièce à son seul usage, va alors servir à supporter autre chose que le seul moment du sommeil ; on va pouvoir s’y allonger pour pleurer ou pour rêver, le corps abandonné en dehors du regard des autres. La volupté, l’épanchement des cœurs, les larmes, les conversations familières, les enfants autour ou sur le lit vont faire partie de la vie quotidienne de la famille bourgeoise récemment inventée.

À la Cour

Le lit va prendre tant d’importance dans l’histoire des relations humaines qu’il va finalement sortir de la chambre ordinaire ou plutôt être doublé par un lit de parade et symboliser la maison, à l’imitation de la Maison de France et de la chambre du Roi Soleil où l’on peut assister au lever et au coucher de l’homme fait astre. Les chambres de parade ou chambres du lit, pièces de réception, seront précédées d’antichambres ou chambres de devant, dont la fonction sera de faire attendre les visiteurs désireux d’accéder à la ruelle de telle ou telle dame bien en cour. L’habitude devint si grande au xviie siècle de recevoir dans son lit qu’on vit se développer des coureurs de ruelle et autres goguenards, dont les « familiarités de lit » obligèrent fréquemment les valets à faire la police du lit, pour qu’un minimum de bienséance soit respecté. On fera respecter l’ordre en allant parfois jusqu’à expulser manu militari un audacieux qui déjà avait passé une jambe dans le lit de la dame… Ces lits à baldaquin, énormes, engoncés dans des rideaux, cachés par des sous-bassements, aux colonnes dissimulées par des cantonnières et des pentes tombant de ciels rehaussés de panaches de plumes ou de pommes d’étoffe - relevant plus de l’art du tapissier que de celui du menuisier - seront détrônés dans le premier quart du xviiie siècle par des lits plus simples, plus dépouillés dans leur conception et plus légers et qui regagneront la chambre ordinaire sous des noms de lits à la duchesse ou lits d’ange.

Au temps des libertins

Aboutissement logique de cette société de représentation qu’était la société de cour, l’irruption de l’esprit libertin pousse le jeu des règles de bienséance jusqu’à le tourner en dérision. Le libertin fait de son image dans le public une obsession et de la société le témoin de l’étendue et de la qualité de ses triomphes sur les femmes. Rien ne se passe plus dans le secret des cœurs ni ne doit rester confiné dans les alcôves : l’indiscrétion est une obligation absolue. De fait, art de haute stratégie fondé sur une rigoureuse analyse des mécanismes de l’amour et du désir, le libertinage, athéisme réfléchi des aristocrates, n’est nullement l’expression de la licence, c’est un goût illimité du bonheur et de la connaissance.

Les libertins s’occupent très attentivement de leur corps et vont faire de l’hygiène, relative jusque-là, presque un mot d’ordre. Les relations entre les hommes et les femmes vont changer et, avec elles, le lit et son utilisation. L’art de l’amour va gagner les chambres et faire du xviiie siècle le siècle de la volupté en pleine lumière. Les ouvrages érotiques fleurissent, on nomme les choses et le désir ; la société se rationalise en même temps qu’elle s’aère, se désenclave et, avec elle, tire le lit vers la clarté.

Au temps de l’hygiène

La fin du xviiie et le début du xixe voient monter les préoccupations et les stratégies sanitaires à travers les théories « aéristes » qui pénètrent l’architecture. Les « détritus gazeux de la famille » sont pourchassés. L’alcôve, cet abri tempéré de l’intimité et du plaisir, est à proscrire ; le lit de plume, l’oreiller, les couvertures, l’édredon sont suspects ! Aérer, désentasser, ventiler sont les mots d’ordre de l’époque. Le lit doit répondre à des normes d’hygiène nouvelles quasi obsessionnelles, considérant que « la propreté est le commencement de la vertu ». Ces lits domestiqués, mis à l’air et au propre, sont en définitive les lits que nous connaissons aujourd’hui.

Il n’empêche que le dormeur moderne veut un matelas ferme qui lui soulage la colonne vertébrale, un lit vaste, bas, sain, aéré, afin d’« accéder à la dilatation nécessaire à une reconstitution maximum ». Le dormeur est devenu un consommateur de supports et le marché éveillé d’une science du sommeil qui, à défaut de pouvoir tous nous endormir, nous propose une klîné digne des dernières découvertes, pour nos nuits sans nuits et nos jours sans jours. La rhéologie a démontré que le corps, notre corps, doit être soutenu quand le muscle se relâche. Elle utilise un langage qui regarde les praticiens.

Cette science du coucher fait fi du lit familial sacré et de tous les tabous : un matelas se résume à un ensemble super ou hyper-biconique à faces thermiques variables et à la viscosité transformable qui doit s’adapter à tous les désirs et à toutes les positions d’un utilisateur, qu’il soit acrobate ou grabataire. Un matelas est une voiture, il nous transporte sur place, sert de valise à nos voyages inconscients et nous emmène sur la route désormais dangereuse de l’insomnie généralisée.

Des lits qui ne sont plus les nôtres nous attendent partout : lit d’hôtel, lit de passage, lit de louage où se succèdent des dormeurs payants ; l’idée du bien dormir, comme du confort, rime avec exigence. Nous envisageons la chambre, le lit et le service qui va avec, sans plus faire le rapport avec l’aventure du sommeil. Confortable et impeccable sont les maîtres mots de la chambre et du lit, exigences auxquelles nous pouvons aujourd’hui ajouter… et beau ! À défaut d’y trouver le sommeil et d’y faire des rencontres, on doit procurer un plaisir esthétique, un choc salutaire qui rendra sinon la nuit, du moins le lieu, inoubliable.

En conclusion

Nous n’en n’avons pas fini avec nos lits et nos façons de dormir, tout comme nous n’avons pas fini d’avoir des histoires au lit. Le lit n’est pas encore sorti de l’histoire, même si le sommeil, ainsi que nous l’entendions jusqu’à aujourd’hui, est en péril. Nous rentrons dans un temps où le diurne et le nocturne se télescopent, où le tissu social européen et occidental est suffisamment désorganisé pour que l’invention prenne le pas sur la tradition et que nos lits et nos chambres volent en éclats vers d’autres firmaments.

Références

1. Dibie P, et al. Ethnologie de la chambre à coucher. Paris, éd. Métailié, coll. Sciences humaines, 2000.

2. Dibie P, et al. La tribu sacrée, ethnologie des prêtres. Paris, Ed. Grasset et Fasquelle, 1993.

3. Dibie P, et al. Le village retrouvé. Paris, Ed. de l’Aube, 1995.

4. Dibie P, et al. La passion du regard. Paris, éd. Métailié, coll. Traversées, 1999.

Dibie P. Tous les lits ont une histoire. L’Information Psychiatrique 2004 ; 80 : 181-85.

Salle d’attente. Photo : Edouard Artus (www.apoka.com).


 

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