ARTICLE
Auteur(s) : Pascal Dibie*
* Ethnologue, Maître de conférence à l’Université de Paris
7 Denis-Diderot, Laboratoire d’anthropologie visuelle et
sonore du monde contemporain. E-mail :
arlaud@paris7.jussieu.fr
Communication présentée aux XXIIes journées de
l’Information Psychiatrique (Tours, octobre 2003)
Le lit – ou plutôt ses traces – n’est pas
toujours à l’endroit où on l’imagine. Je ne parle pas de nos
chambres, ni des lits à roulettes des hôpitaux qui rappellent la
culture des lits roulants au Moyen Âge et à Rome, je veux parler
des recoins sombres et des trottoirs des villes où les matelas,
témoins concrets de nos intimités, règnent en maîtres dérangeants
et déplacés dans nos vies diurnes. Il faut imaginer soixante et un
million de matelas dont plus de la moitié sont à deux places, avec
un parc tournant de quatre millions de matelas qui, chaque année,
abandonnés, répudiés lâchement par des dormeurs honteux, coulent
vers la rue, les fossés, les rivières et la mer, comme en fut
témoin le prix Nobel de littérature Harry Martinson dans ses
Voyages sans but : en plein Atlantique, il croisa
« des matelas, des masses de matelas. […] Sur chacun
d’eux, un être humain avait couché, le cœur languide ».
Ils étaient là, deux ou trois, à la lisse du bastingage, cherchant
à deviner où ce matelas environné de petits requins avait été
acheté ; qui l’avait étrenné, usé, jeté ; s’il ne
contenait pas quelque magot caché, s’il restait encore des puces,
des acariens…
Oui, les matelas peuplent notre univers plus qu’on ne le
croit ; ils se font territoire inviolable chez les populations
déplacées, cadavres pathétiques dans les exodes menacés. Les
matelas existent en négatif de nos vies et nous ne voulons pas les
voir. On les a séparés de leurs sommiers, vidés de leur sens, mais,
avec eux, profondément inscrit en nous, c’est le lit d’Ulysse qui
resurgit. Le lit sauvage du naufragé mais aussi le lit du bon
sommeil, bâti par les mains de l’homme dans la double cépée d’un
olivier greffé, à l’abri de tous les regards et de toutes les
trahisons. « La façon de ce lit, c’était mon grand
secret » dit le héros de l’Odyssée qui prouve son
identité et retrouve ses droits d’autrefois grâce à son lit.
C’est ainsi que lit, chambre et sommeil ont partie liée avec
l’intimité.
Un humain couché vous parlera toujours de « son » lit,
même s’il n’est pas le sien. Cela signifie qu’un lit est un lit et
que s’étendre dessus pour y dormir implique une appropriation
immédiate et sans conditions de ce merveilleux objet de
repos !
Au travers des civilisations
Le lit et son histoire s’inscrivent de façon forte dans
l’histoire de l’humanité.
Je passerai rapidement sur le lit préhistorique dont nous
n’avons que des témoignages en creux et, qui plus est, sont
archéologiques. Ce dont on est sûr aujourd’hui, c’est que nos
ancêtres aménageaient leurs couches en faisant lit de toute
fougère, varech à belles bulles ou rude laine des rhinocéros
d’alors. Les mammifères récemment bipèdes que nous sommes n’avons
de cesse de nous trouver un lit partout où nous passons. L’art du
confort, puisque c’est de cela dont il s’agit, apparut avec
l’expression des premiers styles de mobilier, à la fin de la
dernière grande glaciation, il y a huit à neuf mille ans avant
notre ère. L’art préhistorique de la couche est né de la
micronisation de la faune, lors du passage de l’« âge du
renne » à celui de l’« âge du cerf », en ce moment
crucial où, dans des huttes de bois, les peaux de biche et de lapin
servirent de lit, de couvertures et, cousues entre elles,
d’habits.
Les civilisations urbaines qui succédèrent à ces temps, comme
celle de la basse Mésopotamie – Ur pour nommer la grande
disparue sumérienne, conurbation unique qui regroupa jusqu’à deux
ou trois cent mille habitants au début du deuxième millénaire avant
notre ère – ajoutèrent aux peaux, feutrages et tissus
divers, des cadres de lit. Lit relativement bas, garni de vannerie
en guise de sommier, assez léger aussi pour qu’on puisse l’emporter
avec soi, mais que très peu d’urbains possédaient. La majorité se
contentait de grabats aménagés à cet effet dans des alcôves,
grabats sur lesquels on dépliait une natte, à moins que ce ne fût à
même le sol.
L’Égypte n’apporta guère de nouveauté sauf au niveau du
« chevet », l’ancêtre de l’oreiller, cette civilisation à
coiffe ayant fait le choix du repose-cou en dur, le oual. En
effet, reposer son corps est une chose, reposer sa tête en est une
autre. Or, les hommes, comme pour le reste du couchage, ont fait
des choix pour reposer leur tête... En dehors des mains que l’on
cale sous la tête lorsque l’on n’a rien, l’objet le plus courant
est un « chevet », du latin capicia, caput,
la tête, puis chevecel ou chevecier (vers 1250), dont
la définition était : « Tout ce qui élève la tête en
quelque endroit qu’on soit couché ». Ce repose-tête sera,
selon les besoins et les cultures, dur ou mou. C’est ainsi que les
« sociétés à coiffe » ont fait le choix d’un repose-cou
ou appui-nuque en dur. Le oual égyptien en est, à
l’évidence, l’ancêtre. Retrouvé en quantité dans les tombes, ce
repose-cou en hémicycle sur lequel la dormeuse ou le dormeur
couchés sur le dos confiaient leur tête, limitait les risques
d’abîmer ou d’emmêler leur savante et artistique coiffure.
Ce micro-mobilier propre aux sociétés nomades, semi nomades,
voire sédentaires, se retrouve dans presque toute l’Afrique. De la
simple bûche à l’artistique diri congolais, qui combine en
un seul objet boîte à fards et appui-tête ouvragé, en passant par
les habits du jour roulés sous la tête, le respect de l’art du
coiffeur et l’obligation à la dignité du coiffé ont imposé des
types de couchage bien spécifiques.
L’Asie n’est pas en reste ; en Chine, la majorité des
appuis-tête sont en bambou verni, oblong, cylindrique ou carré et,
selon la richesse et le rang du dormeur, précieusement décorés.
Dans les régions chaudes, on utilise également un ustensile de lit
très particulier, l’« épouse de bambou »,
tchou-fou-jen, une armature de bambou d’environ un mètre de
long qu’on place entre les jambes pour atténuer les inconvénients
d’une transpiration excessive. On retrouve ce système aux Indes
néerlandaises où il a été importé par des émigrants chinois, ainsi
que dans le reste de l’Asie du Sud-Est sous le nom d’« épouse
hollandaise », dutchwife. Inversement, dans les régions
froides ou pendant des hivers rudes, l’équivalent de nos
« moines » se retrouve dans les lits chinois sous le nom
de « la vieille femme chaude », quand ce n’est pas
« la vieille femme à pieds », pour un usage plus
localisé, ainsi qu’on l’aura compris. Au Japon, royaume de la
coiffure et de l’oreiller dur, il s’agit d’une vannerie cylindrique
et parfois d’un petit trépied en bois ou en porcelaine qu’on place
sous le cou.
Dans les « sociétés en cheveux » qui caractérisent
l’Occident, la coutume accepte et recommande que l’on dorme les
cheveux défaits, en attendant le jour pour les recoiffer. On
a, sauf exception, le choix entre le traversin et l’oreiller mou
que nous connaissons tous, voire l’association des deux. Chez nous,
le chevet fut longtemps appelé traverslit, traversier
ou traversain (xiie siècle) jusqu’à ce que
Montaigne ne le remplace par oreiller pour signifier sans
doute plus de confort, lui qui aimait dormir à la royale,
entendez : seul dans un lit ! Il a emprunté ce nom aux
petits sachets de senteur que l’on plaçait jadis sur la
courtepointe comme ornement odoriférant. Ces coussinets gagnèrent
assez vite les armoires (à partir du xive siècle) et les
draps pliés qu’on y remisait, pour faire place aux confortables
oreillers de plumes que nous connaissons encore.
À Rome
Pour ce qui est des lits eux-mêmes, les tombes égyptiennes nous
en ont livré des tout simples en bois de pin mais d’autres aussi,
plaqués d’argent et d’or et même en ivoire, reproductions de lits
royaux, ce qui dénote et annonce une culture du lit que Rome va
emprunter et transformer en véritable « civilisation du
lit ».
Le lit, en effet, était le meuble principal de l’intérieur
romain ; on y dormait, lisait, écrivait, mangeait et recevait
le jour ; on y dormait aussi, seul, la nuit. Des
lectuli au triclinium, sans oublier l’indispensable
lectisterniacor, domestique spécialisé responsable des
tables disposées en U devant les convives allongés et appuyés sur
leur cubitum – leur coude gauche – à la
lectitia, litière portée par des esclaves, tout bon Romain
vivait en digne cubator – littéralement celui qui
repose. De la table au salon en passant par la bibliothèque et bien
entendu par le cubiculum, la chambre, ou plutôt l’alcôve
opaque où ils dormaient (peu de temps d’ailleurs chez les Romains
éduqués), l’urgence était d’aller rejoindre sur des litières
portées et en d’autres lits le monde actif de la cité…
Au Moyen Âge
Lits portables antiques ou lits maçonnés à la romaine, les uns
n’excluant pas les autres, il faut attendre le xiie
siècle pour qu’apparaisse le vocabulaire technique : un lit
complet et idéal tel qu’on peut le voir dans des reproductions du
Moyen Âge est composé d’un bois de lit, le châlit, garni
d’un fond de planches en hêtre ou en chêne. Ce lit médiéval était
suffisamment élevé pour qu’on puisse glisser dessous un
sourlict, une chariolle ou une couchette
rouleresse, lit bas dissimulable et transportable que l’on
pouvait déplacer d’une pièce à l’autre quand besoin était, à moins
qu’il ne fût réservé à un valet ou une servante chargé de dormir
aux pieds du maître.
Un bon lit vers 1250 se composait d’une paillasse posée sur
le fond du lit qui, à cette époque, prit le nom de matelas, de
l’arabe materas, ramené par les Croisés avec le goût
oriental du confort. Bien sûr, le coussin de plume, culcita
plumea, existait depuis les Romains avec leurs
fabricants – le culcitarius – ancêtres
de nos matelassiers, mais avant qu’ils ne quittent nos bassins pour
le chevet, il fallut encore quelques siècles. Quant aux draps
(terme qui ne veut pas dire autre chose que « morceau
d’étoffe »), ils étaient faits de chanvre ou de lin ; ils
portèrent longtemps en Europe latine le nom de linceul
(lenzuolo en italien), ce qui en dit long sur les dangers
des passages au lit et sur la relation que l’on entretenait avec la
nuit. À côté des couchettes relativement étroites, il arrivait que
les lits soient familiaux, pour ne pas dire collectifs. Ils étaient
assez hauts et mesuraient trois à quatre mètres de côté,
nécessitant pour qu’on les fasse un bâton de lit ou pelle
à drap, que les servantes utilisaient pour étendre les draps,
la courtepointe et placer aux quatre coins du grand lit les petits
sachets de senteur, de lavande puis de musc et autres piments
nouveaux chers aux hommes et aux femmes du Moyen Âge.
Dans nos sociétés bordées
L’histoire des draps et de la couette correspond à une aventure
complexe enfouie, elle aussi, dans le lit des civilisations et qui
mérite d’être rapidement contée. La primauté du lin comme matière
végétale à usage textile a pu résulter de sa blancheur et de la
symbolique de pureté qu’il évoque chez l’homme ; il n’en
demeure pas moins que le choix de développer la domestication
directe du lin a engendré des savoir-faire et des traditions
religieuses et légendaires qui longtemps nous aidèrent à dormir.
Toile « chaude » et toile « fraîche » (pour
prendre un langage structuraliste) faisaient, en fonction des
saisons et des individus, le confort des nuits de l’Occident latin.
Du latin linteum, toile de lin, il nous reste, j’y insiste,
une trace dans « linceul «. Draps de dessous et draps de
dessus, chiffrés ou marqués lors de la préparation du trousseau des
jeunes filles, ont émaillé les récits de nos aïeuls et ne sont pas
encore tout à fait sortis ni de nos placards, ni de nos imaginaires
familiaux et sexuels... Dans ce qu’on pourrait appeler les
« sociétés bordées », plutôt que de chauffer la chambre,
on utilisait la technique des couvertures plus ou moins amassées
sur un dormeur glissé entre les deux draps amarrés au matelas,
dormeur souvent habillé de la tête aux pieds de vêtements de
nuit.
C’est avec la diminution de la population due aux épidémies et
aux guerres, mais aussi grâce au développement économique de
l’Occident, qu’apparaît le superflu. Pendant longtemps en Occident,
on dormit nu, la tête juste recouverte d’un bonnet ou d’une étoffe
fine. Il fallut attendre le xve siècle pour que le linge
de nuit entre dans la chambre et, avec lui, pour des besoins de
rangement, qu’apparaissent les bancs-coffres et les armoires qui
formèrent jusqu’à une époque très récente le mobilier de la chambre
à coucher. Bref, dans nos « sociétés bordées » où les
chambres ne sont pas chauffées, longtemps on s’équipa de
chaussettes, d’une chemise de nuit et d’un bonnet, pour gagner le
lit ainsi qu’en témoigne largement l’imagerie populaire.
Dans les régions froides du nord, les hommes se sont inventé des
couchages à la hauteur du climat. Ils ont à cet effet fait le choix
de la semi-domestication d’oiseaux marins comme l’eider en Islande,
afin d’utiliser leur duvet pour faire des couettes ; on
retrouve les traces de cette domestication dans le mot français
« édredon « (1700). Aux couettes faisaient pendant des
couchages monumentaux aménagés autour de poêles, comme en témoigne
le terme russe isba qui vient du scandinave stove,
étuve, et qui signifie à tout le moins que la pièce est
surchauffée, comme l’indiquent tout autant pôrte en
Finlande, pec en Pologne, kemence en Hongrie,
Offenbank en Allemagne ainsi que le k’ang de la Chine
du Nord et les lits chauffés d’autres parties de l’Asie. Tous ces
hommes et ces femmes vivant sous des climats difficiles
appartiennent à des « sociétés à couettes et à poêles »
et peuvent ainsi dormir nus et hors-gel dans un confort
maximum.
Il faudra attendre le xive siècle pour que les grands
lits communs s’effacent, à l’imitation des façons conventuelles de
dormir, devant des lits individuels et pour qu’apparaisse la
conception bourgeoise et très moderne du « privé ».
Le lit, installé dans une pièce à son seul usage, va alors
servir à supporter autre chose que le seul moment du sommeil ;
on va pouvoir s’y allonger pour pleurer ou pour rêver, le corps
abandonné en dehors du regard des autres. La volupté, l’épanchement
des cœurs, les larmes, les conversations familières, les enfants
autour ou sur le lit vont faire partie de la vie quotidienne de la
famille bourgeoise récemment inventée.
À la Cour
Le lit va prendre tant d’importance dans l’histoire des
relations humaines qu’il va finalement sortir de la chambre
ordinaire ou plutôt être doublé par un lit de parade et symboliser
la maison, à l’imitation de la Maison de France et de la chambre du
Roi Soleil où l’on peut assister au lever et au coucher de l’homme
fait astre. Les chambres de parade ou chambres du lit, pièces de
réception, seront précédées d’antichambres ou chambres de devant,
dont la fonction sera de faire attendre les visiteurs désireux
d’accéder à la ruelle de telle ou telle dame bien en cour.
L’habitude devint si grande au xviie siècle de recevoir
dans son lit qu’on vit se développer des coureurs de ruelle
et autres goguenards, dont les « familiarités de
lit » obligèrent fréquemment les valets à faire la police du
lit, pour qu’un minimum de bienséance soit respecté. On fera
respecter l’ordre en allant parfois jusqu’à expulser manu
militari un audacieux qui déjà avait passé une jambe dans le
lit de la dame… Ces lits à baldaquin, énormes, engoncés dans des
rideaux, cachés par des sous-bassements, aux colonnes
dissimulées par des cantonnières et des pentes
tombant de ciels rehaussés de panaches de plumes ou de pommes
d’étoffe - relevant plus de l’art du tapissier que de celui du
menuisier - seront détrônés dans le premier quart du
xviiie siècle par des lits plus simples, plus dépouillés
dans leur conception et plus légers et qui regagneront la chambre
ordinaire sous des noms de lits à la duchesse ou lits
d’ange.
Au temps des libertins
Aboutissement logique de cette société de représentation
qu’était la société de cour, l’irruption de l’esprit libertin
pousse le jeu des règles de bienséance jusqu’à le tourner en
dérision. Le libertin fait de son image dans le public une
obsession et de la société le témoin de l’étendue et de la qualité
de ses triomphes sur les femmes. Rien ne se passe plus dans le
secret des cœurs ni ne doit rester confiné dans les alcôves :
l’indiscrétion est une obligation absolue. De fait, art de haute
stratégie fondé sur une rigoureuse analyse des mécanismes de
l’amour et du désir, le libertinage, athéisme réfléchi des
aristocrates, n’est nullement l’expression de la licence, c’est un
goût illimité du bonheur et de la connaissance.
Les libertins s’occupent très attentivement de leur corps et
vont faire de l’hygiène, relative jusque-là, presque un mot
d’ordre. Les relations entre les hommes et les femmes vont changer
et, avec elles, le lit et son utilisation. L’art de l’amour va
gagner les chambres et faire du xviiie siècle le siècle
de la volupté en pleine lumière. Les ouvrages érotiques
fleurissent, on nomme les choses et le désir ; la société se
rationalise en même temps qu’elle s’aère, se désenclave et, avec
elle, tire le lit vers la clarté.
Au temps de l’hygiène
La fin du xviiie et le début du xixe
voient monter les préoccupations et les stratégies sanitaires à
travers les théories « aéristes » qui pénètrent
l’architecture. Les « détritus gazeux de la famille »
sont pourchassés. L’alcôve, cet abri tempéré de l’intimité et du
plaisir, est à proscrire ; le lit de plume, l’oreiller, les
couvertures, l’édredon sont suspects ! Aérer, désentasser,
ventiler sont les mots d’ordre de l’époque. Le lit doit
répondre à des normes d’hygiène nouvelles quasi obsessionnelles,
considérant que « la propreté est le commencement de la
vertu ». Ces lits domestiqués, mis à l’air et au propre, sont
en définitive les lits que nous connaissons aujourd’hui.
Il n’empêche que le dormeur moderne veut un matelas ferme qui
lui soulage la colonne vertébrale, un lit vaste, bas, sain, aéré,
afin d’« accéder à la dilatation nécessaire à une
reconstitution maximum ». Le dormeur est devenu un
consommateur de supports et le marché éveillé d’une science du
sommeil qui, à défaut de pouvoir tous nous endormir, nous propose
une klîné digne des dernières découvertes, pour nos nuits
sans nuits et nos jours sans jours. La rhéologie a démontré que le
corps, notre corps, doit être soutenu quand le muscle se relâche.
Elle utilise un langage qui regarde les praticiens.
Cette science du coucher fait fi du lit familial sacré et de
tous les tabous : un matelas se résume à un ensemble super ou
hyper-biconique à faces thermiques variables et à la viscosité
transformable qui doit s’adapter à tous les désirs et à toutes
les positions d’un utilisateur, qu’il soit acrobate ou grabataire.
Un matelas est une voiture, il nous transporte sur place, sert de
valise à nos voyages inconscients et nous emmène sur la route
désormais dangereuse de l’insomnie généralisée.
Des lits qui ne sont plus les nôtres nous attendent
partout : lit d’hôtel, lit de passage, lit de louage où se
succèdent des dormeurs payants ; l’idée du bien dormir, comme
du confort, rime avec exigence. Nous envisageons la chambre, le lit
et le service qui va avec, sans plus faire le rapport avec
l’aventure du sommeil. Confortable et impeccable sont les maîtres
mots de la chambre et du lit, exigences auxquelles nous pouvons
aujourd’hui ajouter… et beau ! À défaut d’y trouver le sommeil
et d’y faire des rencontres, on doit procurer un plaisir
esthétique, un choc salutaire qui rendra sinon la nuit, du moins le
lieu, inoubliable.
En conclusion
Nous n’en n’avons pas fini avec nos lits et nos façons de
dormir, tout comme nous n’avons pas fini d’avoir des histoires au
lit. Le lit n’est pas encore sorti de l’histoire, même si le
sommeil, ainsi que nous l’entendions jusqu’à aujourd’hui, est en
péril. Nous rentrons dans un temps où le diurne et le nocturne se
télescopent, où le tissu social européen et occidental est
suffisamment désorganisé pour que l’invention prenne le pas sur la
tradition et que nos lits et nos chambres volent en éclats vers
d’autres firmaments.
Références
1. Dibie P,
et al. Ethnologie de la chambre à coucher. Paris, éd.
Métailié, coll. Sciences humaines, 2000.
2. Dibie P,
et al. La tribu sacrée, ethnologie des prêtres.
Paris, Ed. Grasset et Fasquelle, 1993.
3. Dibie P,
et al. Le village retrouvé. Paris, Ed. de l’Aube,
1995.
4. Dibie P,
et al. La passion du regard. Paris, éd. Métailié,
coll. Traversées, 1999.
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Dibie
P. Tous les lits ont une histoire. L’Information
Psychiatrique 2004 ; 80 : 181-85.
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Salle d’attente. Photo : Edouard Artus
(www.apoka.com).
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