ARTICLE
Auteur(s) : Jean-Charles Pascal*
Rubrique dirigée par Thierry Trémine
* Centre Jean Wier, 5, rue Michelet, 92150 Suresnes
Dans le dernier courrier des lecteurs, Pierre Noël aborde de
façon critique, mais constructive, ce qu’il désigne comme étant les
« points sensibles » du plan d’actions, en fait,
moins de 10 % de l’ensemble des 134 propositions du
rapport d’étape, ce qui laisserait entendre (ce qui me laisse
entendre) que les 90 % restants iraient dans le bon sens.
Le territoire de psychiatrie
J’accorde à Pierre Noël que l’appellation territoire
(proposition II.14) est peut-être archaïsante ; il est vrai
que les signifiants pèsent leur poids et convenons que celui de
secteur, dans sa référence à l’EDF et à ses célèbres
pannes, et de façon plus générale à la coupure (sector) est
assez discutable. Je ne suis pas non plus enthousiaste vis-à-vis du
pôle et je plaiderai volontiers pour l’exclusivité du terme
de service, pour ce qui concerne l’espace sectoriel actuel
et de département pour la dimension intersectorielle (dite
territoriale dans le plan d’actions) sur la base idéale d’un
inter-secteur de psychiatrie infanto-juvénile et des trois secteurs
de psychiatrie adulte correspondants. J’ajouterais volontiers une
référence géo-politique (département de psychiatrie du
Val-de-Seine, du Haut-Rouergue, de l’Auxerrois, etc.) quand cela
est possible géographiquement et démographiquement, en contournant
les abstraites références actuelles, incomprises par les familles
et les acteurs de terrain et qui ne devaient être que des repères
administratifs. Qui situe le 92G09, 91I03, le 93G08 et même le
célèbre le 69G17 ?
L’intérêt de ce département/territoire résiderait dans la mise
en place d’une offre de soins diversifiée et donc évidemment en
partie intersectorielle, n’en déplaise aux tenants d’une
psychiatrie de secteur restreinte à son dispositif propre et qui
est en difficulté quand elle est confrontée aux désirs des usagers
et aux données actuelles de nos moyens et de nos connaissances (cf.
entre mille exemples, la position de la conférence de consensus sur
les schizophrénies débutantes, Paris janvier 2003, qui souligne la
nécessité de disposer d’unités dévolues aux sujets jeunes
présentant une psychose émergente, thème présent dans la
littérature mondiale depuis plus de cinq ans et qui va être au
centre des échanges avec les Agences régionales d’hospitalisation).
De nombreuses équipes n’ont d’ailleurs pas attendu le rapport
d’étape du plan d’actions pour mettre en place des structures ou
des pôles de compétence qui dépassent les limites sectorielles,
même si la région parisienne est étrangement restée très frileuse
sur ce point. Le dispositif sectoriel est une chance pour la France
(II-22) et il ne doit en aucune façon être confisqué par les
tenants du statu quo ou par les bardes d’un passé mythifié
qui, nous sommes maintenant plusieurs à le dire, était bien dur aux
malades mentaux.
La Commission territoriale de psychiatrie et de santé mentale
(proposition II.15)
Elle est conforme à ce que Pierre Noël décrit sous le nom de
Circonscription de psychiatrie et de santé mentale, structure
d’élaboration et de dialogue ayant pour objet d’arrêter l’état des
lieux, de définir ce qui peut être mutualisé et ce qui ne le peut
pas, de mettre en place un projet territorial de psychiatrie et de
santé mentale avec objectifs déterminés en accord avec l’Agence
régionale de l’hospitalisation et régulièrement évalués. Elle
devrait, comme a tenté de le faire le Conseil de santé mentale,
associer les psychiatres publics et privés, les usagers et leurs
familles, les tutelles et les élus.
Le Centre médico-psychologique ressource territorial
(proposition II.23)
Il pourrait s’orienter, à la suite des remarques faites par les
nombreux collègues, qui ne diabolisent pas systématiquement toute
mise en question de l’existant, vers l’objectif central d’une
amélioration du dispositif de soins par une mutualisation partielle
des moyens ambulatoires et pourraient être ainsi posées, entre
autres, la question de l’ouverture d’au moins un CMP par territoire
le samedi, voire, quand elle n’a pas été encore résolue, celle des
ouvertures 17 h/20 h des consultations et pourquoi pas
celle des rendez-vous sans délai, celle d’une certaine
spécialisation des institutions communautaires ou encore celle du
contact avec le réseau dit de première ligne, etc.). Le CMPRT est
d’ailleurs plus une structure fonctionnelle qu’un établissement
stricto sensu et il peut ne pas avoir d’implantation
définie, pour autant que sa fonction de coordination soit
assurée.
Le psychiatre coordinateur
Le psychiatre coordinateur (appellation un peu flippante et nous
aurions pu faire mieux, je le reconnais), si sottement stigmatisé
comme le « super-préfet de l’âme » par un amuseur
médiatique, leader d’opinions chez les ni/ni (ni psychiatres, ni
psychologues) mais qui n’avait évidemment pas lu la proposition
(I-05), prendrait en fait le nom de psychiatre-ressource et serait
rapproché du centre 15, lui-même en lien avec le CMPRT (II-28) ou
des SAMI (service d’accueil médical initial). Il s’agirait
d’ailleurs plus d’une fonction que d’une personne et rien ne
s’opposerait, par exemple, à ce que cette fonction soit répartie
entre le public, l’associatif et le libéral. Ce dont nous sommes
certains, c’est que ce psychiatre-ressource, dans sa mission
d’information et d’orientation sera nécessaire, en appui de la
première ligne, tant que celle-ci ne se repèrera pas mieux dans le
dispositif psychiatrique.
La stricte sectorialité
Pierre Noël cite quelques expériences sectorielles pilotes qui
montreraient que l’intersectorialité n’est pas nécessaire. Outre
qu’il faudrait mieux connaître le contexte local, il resterait à
prouver que la stricte sectorialité est un élément déterminant de
la qualité de ces structures et qu’une certaine dose
d’intersectorialité n’aurait pas été la bienvenue, mais je me suis
déjà expliqué sur les limites de la référence strictement
sectorielle.
Le centre de crise
Quant au centre dit de crise, pour lesquels Pierre Noël rappelle
ma (très ancienne) réserve, il est vrai que je l’ai toujours
considéré, au-delà de l’excellent travail clinique qui y est fait,
comme ayant été trop souvent un écran tendant à masquer
l’inadaptation fréquente de l’hospitalisation publique, laissée
pour compte du champ soignant alors que nous plaidons dans le
rapport d’étape du plan d’actions pour une hospitalisation de
qualité et donc pour une amélioration de l’existant. Dans un abord
plus théorique, je n’ai jamais admis le concept de crise en
psychiatrie et encore moins celui de crise de secteur (mais, par
contre, je connais bien la symptomatologie de l’aigu) et j’ai très
tôt perçu la psychiatrie comme une course de fond et non comme un
sprint. À ce concept issu des Crisis centers des États-Unis,
je préfère l’Unité intersectorielle d’admission (II-30),
parfaitement adaptée aux situations aiguës et je ne vois pas en
quoi le passage en milieu hospitalier en situation d’urgence serait
plus stigmatisant ou chronicisant que le centre de crise sectoriel,
pour autant que l’hôpital soit à la hauteur de sa tâche. Tout est
là (II-24).
Le public et le libéral
Je me suis déjà expliqué sur la question du libéral à but
lucratif (cf. réponse à Guy Baillon, L’Information
Psychiatrique no 10, décembre 2003) qui est,
faut-il encore le rappeler, en grande partie conventionnel et en
secteur I (80 %) à l’exception je crois de Paris (20 % en
secteur I, 80 % en secteur II) et aucune raison valable ne me
fait penser qu’il devrait être exclu de l’organisation et de la
coordination de l’offre de soins psychiatriques sur un territoire
donné. Les dispositifs, public et libéral, coexistent de fait mais
communiquent parfois mal alors qu’ils devraient être associés quand
cela est nécessaire. La situation sur le terrain est cependant
moins systématiquement conflictuelle que le laissent entendre
certains et les alliances sont loin d’être exceptionnelles ;
je suis d’ailleurs surpris de voir dans certaines régions de France
des positions de principe clivantes ne pas se retrouver dans les
pratiques, qui sont en fait, très complémentaires et bien loin du
classique : « la psychose pour le service public et
les névroses pour le privé ». Comment tenir un tel
discours alors que, par exemple, 90 % des séjours de ruptures
en région parisienne, pour les patients qui présentent des
pathologies psychotiques, se font en province et en dehors du
service public ?
Voilà, Cher Pierre, quelques réflexions venues sur l’essentiel
après la lecture de ta lettre, pour le reste, affaire à suivre, je
présume...
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