ARTICLE
Auteur(s) : Laurent Defromont1, Jean-Luc
Roelandt2
1 Praticien hospitalier
2 Praticien hospitalier, Chef de service, Directeur du
Centre collaborateur OMS
EPSM Lille. Métropole, Centre Frontières, 211 rue
Roger-Salengro, 51260 Lille-Hellemmes
L'évolution de la prise en charge de patients suivis en
psychiatrie a fait naître de nouvelles questions. L'apparition de
traitements efficaces, les modifications des politiques de santé
mentale, la disparition progressive des grandes structures
asilaires, la volonté grandissante de réhabilitation des malades
mentaux, ont confronté les équipes psychiatriques à de nouveaux
problèmes. Il s'agit de la crainte et des oppositions au retour
dans la communauté de ceux qui avaient longtemps été rejetés au
loin... Ce sont les fous qui consultent les psychiatres ! Mais
qu'est-ce que cela veut dire pour le public qu'être
« fou » ? Est-ce la même chose que d'être
« malade mental » ? Et le « dépressif »,
que représente-t-il dans notre société ? Quelle image a-t-on
de lui ? Quelle signification donner à sa
médiatisation ?
L'accès aux soins passe par la déstigmatisation de la maladie
mentale. Le besoin, la nécessité d'information des patients et de
leur entourage amènent à faire un effort dans l'exercice
d'explication de la maladie, mais aussi dans l'écoute du
vocabulaire psychiatrique employé par ces derniers. Qu'est-ce qui
est entendu à l'annonce d'un diagnostic ? Que devons-nous
comprendre par l'emploi de vocabulaire lié à la psychiatrie par le
patient ou ses proches ? Il y a le diagnostic et l'usage
profane du terme. Ce type est schizophrène, Mon voisin est débile,
Ma copine est hystérique. On voit bien d'ailleurs que l'ensemble
des manières de parler la psychiatrie est négative. Ces différents
problèmes ont un point commun : l'image de la psychiatrie, de
la pathologie psychiatrique, des malades mentaux.
Ces questions ont entraîné un nouveau courant de recherche en
psychiatrie qui s'intéresse à l'étude de l'attitude du public
envers les malades mentaux, mais également aux représentations des
pathologies psychiatriques ou des psychiatres. L'étude La santé
mentale en population générale : images et réalités
analyse l'attitude du public et les représentations sociales du
« fou », du « malade mentale » et du
« dépressif ». Nous proposons une réflexion et des pistes
pour comprendre ces représentations et les attitudes qui y sont
attachées.
Les représentations sociales Revue de la littérature
La représentation sociale est un concept développé en
psychologie sociale par Moscovisci et Jodelet. Pour Jodelet, une
représentation sociale « C'est une forme de connaissance
socialement élaborée et partagée, ayant une visée pratique et
concourante à la construction d'une réalité commune à un ensemble
social » [11, 12]. C'est un savoir naïf qui permet de se
positionner dans la vie quotidienne. Il est impossible d'accéder
directement aux représentations sociales ; elles se situent au
carrefour entre l'individu et la collectivité. Mais comment
interroger la collectivité ? Il faut d'abord interroger
l'individu. Si le psychologique est interrogeable directement, la
représentation sociale ne peut être que reconstruite (ou
représentée). Ces représentations sociales peuvent impliquer des
cognitions complexes. Dan Sperber signale même que
« beaucoup de représentations culturelles complexes ne sont
jamais rendues publiques sous la forme d'un discours
intégré » [20].
Différentes études ont été effectuées sur les attitudes et les
représentations sociales et ce qui les caractérise ; nous
n'avons pas retrouvé d'étude française référencée [1, 2, 4, 13-15].
Certaines analysent l'impact de l'installation de malades mentaux
dans une ville [5]. L'échelle d'évaluation, la Community Attitude
to the Mentally Ill (CAMI scale), développée par Taylor et Dear
[19], explore trois domaines (peur et exclusion, contrôle social et
bienveillance) et est régulièrement employée par les auteurs comme
base de leurs travaux. Les études se proposent d'identifier
certains facteurs favorisant le rejet des malades mentaux, afin de
mieux diriger les interventions éducatives en population générale
[16]. Brockington retrouve un lien fort entre la tolérance des
sujets, leur âge, leur éducation ou la proximité qu'ils peuvent
avoir avec les malades mentaux [3]. L'effet de cette proximité est
le plus communément admis ; le fait de connaître directement
ou indirectement une personne présentant un trouble mental
permettrait une meilleure tolérance. Wollf signale que les
personnes les plus « rejetantes » sont les sujets qui ont
des enfants à leur charge et les personnes qui ont un faible niveau
d'éducation ; il ne retrouve pas de déterminant social [22].
Dans leur revue de la littérature, Hayward et Bright [10] montrent
que les malades mentaux sont décrits dans la population comme
« dangereux, imprévisibles, il est difficile de parler avec
eux, eux seuls sont responsables, ils pourraient s'en sortir par
eux-mêmes, ils répondent peu aux traitements. » Certains
se sont intéressés à l'un des véhicules présumés de ces
représentations des malades mentaux : les médias. Day [6],
dans les journaux canadiens, Dudley [8], dans des fictions
australiennes, et Wilson étudient la représentation télévisuelle
des malades mentaux [21]. Ils notent tous les trois les visions
péjoratives des représentations, mais on sait peu de choses sur ce
qui motive ces attitudes. Pourquoi telle réaction, telle attitude
sont-elles communément tenues par la population ? Les
attitudes sont fréquemment étudiées sans qu'on en détermine les
fondements.
Méthodologie
Questionnaires
Nous ne revenons pas sur la présentation générale de l'étude
exposée par ailleurs [7, 18], nous précisons ici certains éléments
concernant notre travail. L'élaboration du questionnaire s'est
effectuée sur plusieurs années avec de multiples intervenants de
différents domaines. Cela afin de ne pas plaquer un cas clinique
psychiatrique qui ne « parle » qu'au psychiatre (c'est ce
qui est fait avec les vignettes cliniques qui sont des types
cliniques présentés aux interviewés). Il s'agit de faire émerger
des entités reconnues par la population. Ce travail a permis de
distinguer trois types différents de représentations : le
« fou », le « malade mental » et le
« dépressif ». Ces trois concepts permettent
d'appréhender la conception du champ psychiatrique de la population
générale. Trois questions ouvertes sont proposées dans cette étude,
systématiquement en début puis en fin d'entretien : Selon
vous, qu'est-ce qu'un fou ? Selon vous, qu'est-ce qu'un malade
mental ? et Selon vous, qu'est-ce qu'un dépressif ? Les
trois questions sont posées dans un ordre aléatoire défini par la
feuille de route de chaque enquêteur, afin d'éviter un biais
systématique de contamination des réponses entre elles. Notre
approche est intermédiaire entre l'enquête d'opinion avec questions
fermées et l'enquête de psychologie sociale proprement dite. C'est
une recherche unique en son genre. Habituellement les travaux sur
les représentations sociales sont effectués sur des entretiens
individuels. La reconstruction de la représentation sociale est
effectuée par un enquêteur à partir de différents entretiens avec
un nombre de sujets restreint. Dans notre cas, la recherche de la
représentation concerne une population de plus de
10 800 personnes interrogées. La méthodologie adoptée
favorise les réponses courtes (en moyenne 8 mots par réponse),
elle ne permet pas d'entrer dans les détails mais d'appréhender une
notion plus collective. La répétition de la réponse à grande
échelle dégage les invariants liés à celle-ci. C'est donc un
travail plus superficiel mais aussi plus global. Notre analyse
thématique n'est qu'un angle particulier pour aborder des
représentations sociales (tableau
1).
Tableau 1. Les
sites concernés par l'étude
|
Effectifs |
Représentatif de
|
| La
Grande Comore |
918 |
Ile |
|
Antananarivo |
899 |
Ville de Tananarive |
|
Mahajanga |
900 |
Ville de Mahajanga |
| Ile
Maurice |
899 |
Ile |
|
Réunion |
909 |
Ile |
|
Guadeloupe |
855 |
Ile |
|
Marseille |
893 |
Quartier nord de Marseille |
|
Pyrénées orientales |
885 |
Département |
|
Nantes |
413 |
Ville |
| Sud
des Hauts-de- Seine |
900 |
Chaville-Meudon Montrouge-Malakoff secteurs psychiatriques |
|
Vallée de la Lys |
902 |
Secteur psychiatrique |
|
Lille Hellemmes |
608 |
Secteur psychiatrique |
|
Tourcoing |
901 |
Ville |
|
Total |
10 882 |
|
Chaque site est représentatif pour une zone déterminée selon des
critères d'âge, de sexe et de catégories socioprofessionnelles. Les
différents sites sont représentatifs pour eux-mêmes, c'est-à-dire
qu'on ne peut effectuer un amalgame entre eux. Il ne nous est donc
pas possible, en théorie, d'extrapoler à la France entière les
résultats obtenus pour les sites français. Pour l'instant nous ne
pouvons conclure que pour les sites concernés. La suite de
l'enquête doit remédier à ce problème, en constituant un
échantillon français représentatif nationalement.
Analyse des données
Alceste (Analyse lexicale par contexte de segment de texte) est
un logiciel du CNRS (Centre national de la recherche scientifique)
et de l'Anvar (Agence nationale pour la valorisation de la
recherche). Il est utilisé habituellement pour l'analyse
d'entretiens, de questions ouvertes, d'enquêtes socio-économiques,
de recueils, de textes divers [17]. Il effectue un travail de
synthèse des différents groupes thématiques qui ne reflète pas
uniquement une idée globale du thème abordé, mais permet aussi de
dégager les différents contextes thématiques dans lesquels sont
abordées les questions posées. Ces contextes thématiques sont
ensuite corrélés aux groupes proposés. Dans notre cas, il s'agit
des sites d'investigation ou des questions posées selon les
analyses auxquelles nous avons procédées.
Alceste segmente le corpus à analyser en unités contextuelles
(UC). Il étudie ensuite la distribution des mots pleins (autres que
les mots outils, pronoms...) dans ces UC. L'analyse des données se
fait par tableaux de contingence ou de présence/absence, comportant
deux entrées : les UC d'un côté et les formes de l'autre. Pour
chaque UC, la répartition des formes est connue. Une comparaison
permet de regrouper les UC comprenant un maximum de formes
communes. On effectue donc une première division. Et ainsi de
suite, en évoluant vers un nombre de classes définies. Il s'agit de
la classification hiérarchique descendante. À partir de ces
tableaux de contingence, sont calculés des Khi2
d'association, définissant en quelle proportion les items concernés
sont attachés à une classe de façon aléatoire. Plus le
Khi2 est élevé, plus la probabilité d'être un hasard est
faible. Les Khi2 ne sont pas rapportés à une probabilité
quantifiée, ce qui n'aurait aucun sens dans ce type de travail. Les
chiffres seront donnés essentiellement à titre indicatif. Ils
doivent être considérés comme des repères de la liaison.
Nous développerons dans cet article une analyse réalisée sur
l'ensemble des données.
• Analyse globale
Cette analyse globale rassemble l'ensemble des sites
d'investigation pour une question donnée et permet d'approcher la
spécificité culturelle de la représentation pour les différents
sites. Les découpages thématiques suivent les spécificités
culturelles. Nous dégageons les thèmes qui sont les vecteurs de ces
différences culturelles entre les groupes retrouvés.
• Critères
L'analyse textuelle aboutit donc à des regroupements thématiques
qui sont exposés sous forme de listes de mots. Nous rapportons leur
occurrence (dans le groupe thématique donné) ainsi que le
Khi2 d'association (entre le mot et le groupe
thématique). Pour chaque groupe, nous avons pris les 40 termes
les plus liés (Khi2) et limité les formes sélectionnées
à un Khi2 supérieur ou égal à 10. Nous n'avons pris en
compte que les mots qui étaient cités au moins 5 fois dans un
groupe donné. Nous présentons ici les dix premiers termes. Pour
analyser leur sens, nous les avons réintroduit dans leur contexte.
Les analyses tendent à décrire un objet signifié qui n'est pas
représenté par un signifiant stable ; pourtant nous utilisons
ces signifiants en les reformulant afin d'en dégager une idée
concrète. Et par là même, nous réintroduisons forcément une erreur
par rapport à cet objet signifié.
Résultats
Les représentations du « fou »
À Madagascar (tableau 2), le fou perd
son caractère d'humain, il est retourné à l'état de nature, il n'a
plus de honte : il est nu, sale, il mange des saletés, il erre
et il a un comportement incongru. La folie lui retire sa qualité
d'être humain. C'est cette représentation amorale du fou qui le
caractérise par rapport aux autres sites, mais c'est la proximité
du malade mental, la déficience qui est le plus souvent évoquée à
Madagascar.
Tableau 2. Analyse globale des
représentations du « fou » à Madagascar
|
Occurrences |
Khi2 |
|
Nu + |
142 |
669,56 |
|
Incapable + |
98 |
352,47 |
|
Promen + er |
70 |
308,09 |
|
Excentri < |
61 |
242,85 |
|
Vagabond + |
54 |
238,98 |
|
Mang + er |
56 |
236,28 |
|
Err + er |
52 |
229,66 |
|
Hont + e |
52 |
217,68 |
|
Inconscient + |
75 |
180,14 |
|
Vêtement + |
45 |
179,81 |
À l'île Maurice et à la Grande Comore (tableau 3), il existe une atteinte des fonctions
qui sont défaillantes : affaiblissement, fatigue mentale pour
l'île Maurice et défaut de fonctions pour la Grande Comore. Les
manifestations de la folie sont essentiellement perçues à travers
le discours : l'île Maurice évoquant plus une bizarrerie et la
Grande Comore l'absurdité, l'inadaptation.
Tableau 3. Analyse globale des
représentations du « fou » à l'île Maurice et à la Grande
Comore
|
Occurrences |
Khi2 |
|
Fatigue + |
55 |
219,39 |
|
Mémoire + |
71 |
197,48 |
|
Sain + |
54 |
194,16 |
|
Esprit + |
116 |
119,30 |
| Comprendre |
66 |
114,14 |
|
Parole + |
23 |
72,21 |
|
Intellig < |
29 |
65,61 |
|
Affecte + |
16 |
56,63 |
|
Tête + |
163 |
52,72 |
|
Souci + |
21 |
50,43 |
En France (tableaux 4 et 5 ), le fou est inadapté au monde, à la réalité et
à la société, en dehors des référentiels communs. Sa réalité n'est
pas la nôtre ; le « fou » est celui qui vit dans un
autre monde tout à fait détaché du nôtre ; il est au-delà des
cadres et des limites. Il ne correspond à aucun des schémas qui
régissent l'individu. Il échappe à l'entendement, aux lois
humaines, aux lois de la nature, aux lois de la psychologie, voire
à celles de la physique. On ne peut rien dire du fou. On ne peut
rien comprendre du fou, il ne correspond pas à nos schémas de
pensée. Autant il est incapable de s'adapter à notre monde (il est
dans un autre monde), autant notre monde et ses règles ne peuvent
s'adapter à lui. Le fou n'est pas compréhensible, il échappe à
toute connaissance. La seule loi concernant le fou est qu'il n'est
concerné par aucune (légale, morale, psychologique, physique). On
affirme qu'on ne peut rien affirmer pour le fou. Le danger que
représente le fou renvoie à son imprévisibilité. Le fou ne
s'appartient pas, il a perdu la tête. Il n'a pas tout à fait un
droit de regard sur son corps, sur son être même ! Il a un
défaut du soi.
Tableau 4. Analyse globale des
représentations du « fou » dans les sites français
|
Occurrences |
Khi2 |
|
Monde + |
166 |
104,18 |
|
Norme + |
160 |
97,59 |
|
Réalité + |
153 |
84,64 |
|
Folie + |
96 |
77,01 |
|
Société + |
189 |
75,63 |
|
Danger + |
160 |
70,72 |
|
Faculté + |
117 |
50,53 |
|
Différ + ent |
102 |
43,95 |
|
Repère + |
40 |
32,43 |
|
Notion + |
55 |
24,76 |
Tableau 5. Analyse globale des
représentations du « fou » dans les sites français
|
Occurrences |
Khi2 |
|
Compte + |
37 |
205,64 |
| Rendre |
40 |
199,91 |
|
Terme + |
40 |
135,05 |
|
Besoin + |
23 |
106,16 |
|
Hopita + l |
14 |
80,36 |
|
Péjorati + f |
20 |
75,28 |
|
Populaire + |
12 |
67,79 |
|
Désign + er |
12 |
67,79 |
|
Employ + e |
10 |
62,77 |
|
Aide + |
10 |
62,77 |
Certaines personnes disent que le fou n'existe pas, qu'il existe
plusieurs sortes de fou. Certains critiquent le mot fou de manière
tout à fait marginale. On note une volonté de rationaliser, de
démanteler le concept de « fou » pour l'intégrer au
médical, le rattacher à la maladie mentale et instituer le soin. En
raison de ses inaptitudes et particulièrement de son incapacité à
se rendre compte de son état, le fou a besoin de soins. Mais ces
soins ne semblent passer que par un isolement, un lieu spécialisé,
un éloignement. C'est l'autre, le médical qui se rend compte pour
lui et le prend en charge. La relation qui est faite dans ce groupe
thématique est intéressante puisque l'incapacité à se rendre compte
de son état est liée à la prise en charge médicale. Cela n'est pas
sans rappeler la situation de l'hospitalisation à la demande d'un
tiers. On remarquera que le soin n'apparaît que lorsque le terme de
fou est critiqué. Ce dernier thème est moins représenté dans la
population que les précédents.
Un concept global d'inaptitude, d'insuffisance, d'incapacité ou
de défaillance est retrouvé dans tous les groupes. Chaque groupe
possède une spécificité. C'est à l'île Maurice et à la Grande
Comore que la déficience est la plus caractéristique de la
représentation du fou. Il s'agit essentiellement d'une déficience
des fonctions, d'un affaiblissement. À Madagascar, il s'agit d'une
déficience de la raison et, en France, d'un défaut de contrôle de
soi ou de conscience de soi. La notion de norme pour le fou est
variable d'un site à l'autre. Elle est essentiellement morale à
Madagascar, tout à fait absente pour le site français (le fou n'a
plus de repère), alors qu'elle est plutôt d'ordre fonctionnel ou
comportemental à l'île Maurice et à la Grande Comore. Nommer comme
fou est déjà donner un sens, le rapprocher de quelque chose de
connu, c'est-à-dire l'intégrer à une mythique culturelle. Une perte
de contact avec le monde, un retour à la nature, un trouble
fonctionnel, voilà comment peuvent s'expliquer les excès humains.
C'est parce que je n'ai pas accès au signifié des actes du sujet
qui se trouve face à moi que je projette sur lui le mythe du fou.
C'est mon défaut de sens personnel qui fait de l'autre un fou.
Les représentations du « malade mental »
Aux Comores et à Madagascar (tableau
6) le malade mental est perçu à travers le parler, le
faire. C'est le caractère absurde ou transgressif qui vient
l'identifier. En termes de déficience, l'esprit du malade mental
est atteint quantitativement ou qualitativement. À Madagascar, le
fou est très proche du malade mental, de même pour la Grande Comore
qui individualise peu les deux concepts.
Tableau 6. Analyse globale des
représentations du « malade mental » à Madagascar et à la
Grande Comore
|
Occurrences |
Khi2 |
|
Incapable + |
77 |
187,28 |
|
Parl + er |
95 |
187,11 |
|
Toqu + er |
49 |
145,16 |
|
Parole + |
47 |
143,81 |
|
Acte + |
94 |
137,76 |
| Discours |
51 |
129,52 |
|
Insensé + |
43 |
117,25 |
|
Inconscient + |
50 |
108,41 |
|
Excentri < |
29 |
87,90 |
|
Nu + |
27 |
81,75 |
À l'île Maurice (tableau 7), les
notions de fatigue mentale, de stress sont apparentes. Le malade
mental est compréhensible et explicable. Il existe des causes à son
trouble, les soucis, l'alcool. Il doit suivre un traitement. La
notion de traitement est primordiale à l'île Maurice pour définir
le malade mental.
Tableau 7. Analyse globale des
représentations d'un « malade mental » à l'île
Maurice
|
Occurrences |
Khi2 |
|
Fatigué + |
97 |
1 101,34 |
|
Affecte + |
34 |
304,65 |
|
Stress + |
23 |
173,82 |
|
Alcool < |
22 |
146,23 |
|
Raisonn + er |
45 |
140,84 |
|
Nerf + |
24 |
123,02 |
|
Fonctionn + er |
26 |
115,09 |
| Boire |
13 |
113,39 |
|
Menta + l |
117 |
85,00 |
|
Tête + |
92 |
84,95 |
En France (tableaux 8 et 9), les sites évoquent clairement deux thèmes. Il
s'agit surtout d'un problème médical, le malade mental souffre d'un
problème psychologique et d'un handicap. On note une forte dualité
entre physique et psychique. Il est fait référence pour le malade
mental, à l'arsenal héréditaire et biologique bien entendu.
Tableau 8. Analyse globale des
représentations d'un « malade mental » en France
|
Occurrences |
Khi2 |
|
Troubl + er |
235 |
205,90 |
|
Psycholog + 16 |
230 |
160,09 |
|
Atteint < |
166 |
144,53 |
|
Maladie + |
289 |
126,38 |
|
Niveau + |
119 |
124,58 |
|
Problèm < |
356 |
113,07 |
|
Psych + 16 |
164 |
86,33 |
|
Psychiatr + 16 |
70 |
67,65 |
| Souffrir. |
116 |
67,21 |
|
Cerveau + |
210 |
63,50 |
Tableau 9. Analyse globale des
représentations d'un « malade mental » en France
| Occurrences |
Khi2 |
|
Monde + |
64 |
100,26 |
|
Dépressi + f |
86 |
84,48 |
| Venir |
25 |
68,85 |
|
Société + |
67 |
64,10 |
| Vivre |
67 |
56,19 |
| Voir |
31 |
43,19 |
|
Réag + ir |
35 |
41,20 |
|
Adapt + er |
21 |
36,39 |
|
Vie + |
70 |
36,20 |
|
Réalité + |
46 |
35,55 |
La seconde représentation du malade mental est celle d'un autre
fou. Le malade mental est moins inadapté par rapport au fou, il
existe une forte proximité fou = malade mental. Dans tous
les sites, on note un glissement entre le fou et le malade mental.
La référence positive ou négative au fou reste très présente ;
avant de savoir ce qu'est un malade mental, on sait ce qu'est un
fou, cette représentation est évidente. La représentation du fou
est une représentation naturelle : elle n'a pas besoin de la
science pour exister. Elle fait référence à des notions fortes,
comme la différence et la crainte de l'autre. Il faut avoir accès à
des notions bien précises avant d'effectuer une distinction entre
fou et malade mental ; la représentation sociale du malade
mental passe par celle du fou. Pour le malade mental, on ne se
situe plus dans l'« être » mais dans
l'« avoir ».
Il existe deux polarités. L'une que l'on relie au fou (c'est un
être différent), l'autre au malade mental (c'est une maladie). Mais
cette différence n'est pas nette. Il s'agit d'une continuité de
l'une à l'autre de ces conceptions. D'ailleurs Wilson a été
confronté à cette continuité dans son étude sur les représentations
des malades mentaux dans les programmes télévisés. Où débute la
référence aux malades mentaux et où débute la référence à ce qui
n'a pas reçu de sens ? Le malade mental est un fou minoré ou
plutôt intégré à une dimension médicale. La notion de traitement
chez le fou n'apparaît que lorsque celui-ci est rapproché du malade
mental. S'il a une maladie, alors il existe une cause, un
traitement. Des causes sont plus fréquemment évoquées pour le
malade mental. L'idée de souffrance est quasi-absente pour le fou.
Le malade mental est plus rassurant que le fou car il est compris
par le médecin, le psychiatre. Il n'est donc pas étonnant qu'on
réclame à ce dernier de pouvoir prédire sa dangerosité, ses actes.
On peut probablement ici faire le lien avec ceux qui demande la
disparition du mot fou. Le médecin connaît sa maladie, il pourra
donc savoir quand et comment le malade mental sera dangereux. Les
actes insensés deviennent explicables par la maladie.
Les représentations du « dépressif »
Tableau 10. Analyse globale des
représentations d'un « dépressif » à Madagascar
|
Occurrences |
Khi2 |
| Acte + |
45 |
314,31 |
| Intellig < |
37 |
285,11 |
| Parole + |
28 |
213,18 |
| Sot + |
26 |
206,79 |
| Anorma + l |
33 |
192,75 |
| Esprit + |
39 |
184,62 |
| Raison + |
52 |
162,23 |
| Dérang + er |
21 |
148,79 |
| Mémoire + |
22 |
141,34 |
| Vêtement + |
17 |
125,65 |
Tableau 11. Analyse globale des
représentations d'un « dépressif » aux Comores
|
Occurrences |
Khi2 |
| Vie + |
87 |
41,67 |
| Triste + |
63 |
38,42 |
| Souci + |
55 |
33,34 |
| Victime + |
51 |
30,83 |
| Accabl + er |
48 |
28,95 |
| Malheur + |
41 |
24,60 |
| Temps |
47 |
21,15 |
| Psycholog + 16 |
42 |
20,32 |
| Mélancol + 16 |
34 |
20,29 |
| Choc + |
31 |
18,46 |
Tableau 12. Analyse globale des
représentations d'un « dépressif » à l'île Maurice
|
Occurrences |
Khi2 |
| Fatigue + |
100 |
458,67 |
| Souci + |
86 |
376,37 |
| Désol + er |
30 |
331,03 |
| Affecté + |
33 |
289,37 |
| Menta + l |
100 |
263,83 |
| Dégout + er |
14 |
141,98 |
| Fait |
86 |
117,08 |
| Stress + |
57 |
114,66 |
| Néglig + er |
9 |
98,99 |
| Frustr + er |
8 |
67,23 |
Tableau 13. Analyse globale des
représentations d'un « dépressif » en France
| Occurrences |
Khi2 |
|
Noir + |
401 |
450,22 |
| Voir |
369 |
401,18 |
|
Triste + |
335 |
165,96 |
|
Vie + |
496 |
165,68 |
|
Pleur + er |
161 |
111,63 |
|
Négati + f |
112 |
96,85 |
|
Bro + yer |
69 |
78,45 |
|
Idée + |
95 |
70,31 |
| Aller |
112 |
70,14 |
|
Goût + |
146 |
65,96 |
Tableau 14. Analyse globale des
représentations d'un « dépressif » en France
|
Occurrences |
Khi2 |
| Nerf + |
168 |
139,92 |
| Nerv + eux |
185 |
130,13 |
| Suite + |
78 |
85,52 |
| Choc + |
88 |
73,91 |
| Travail < |
99 |
70,67 |
| Dépressi + f |
153 |
65,82 |
| Maladie + |
99 |
59,38 |
| Psycholog + 16 |
75 |
57,71 |
| Besoin + |
45 |
55,04 |
| Crise + |
46 |
51,93 |
La dépression à Madagascar (tableau
10) est peu connue (nombre de non-réponse/nb de
réponse = 50 %) mais ceux qui la connaissent y
décrivent une tristesse de l'humeur, une conséquence à des conflits
psychologiques, des déceptions, un deuil.
Aux Comores (tableau 11), le
dépressif est proche du fou et du malade mental.
À l'île Maurice (tableau 12), on
retrouve la notion de fatigue mentale et de découragement,
secondaire à des soucis familiaux, mais aussi à la drogue.
Sur les sites français (tableaux 13 et
14 ), on retrouve deux thèmes, le premier
est attaché de façon prédominante aux sites métropolitains, le
second à la Réunion et à la Guadeloupe.
En France métropolitaine, il s'agit essentiellement de la
souffrance psychologique. On retrouve une théorie de l'humeur. Le
sujet est triste, il a une vision négative et, surtout, il est
incapable d'assumer la vie courante. Il ne peut faire face.
À la Réunion et à la Guadeloupe, c'est une théorie nerveuse qui
prédomine. Le sujet est pris des nerfs, il est nerveux. Il fait des
crises, il ne contrôle plus ses émotions. Il pète les plombs. Cela
est en relation avec un choc psychologique ou des ennuis :
travail, deuil, amour. Il a besoin d'aide. C'est une conception
très énergétique d'action/réaction face à des problèmes.
On trouve une notion d'événements traumatiques qui entraîne une
réaction du sujet (nerveuse ou maladie). C'est de cette façon
qu'interviennent les événements cités plus haut. Ils interviennent
également comme les révélateurs d'un état empêchant l'individu
d'assumer les soucis de la vie quotidienne. Ces événements ne sont
pas traumatisants pour tous, mais ils semblent insurmontables. Dans
ce cas, il existe un état prédominant et les soucis sont de moindre
importance. Le dépressif se situe souvent à un carrefour entre un
état de sa personne et un état réactionnel à un événement
extérieur. Il est proche de l'état, pas de l'être. On voit
apparaître souvent l'aspect transitoire du trouble. Il s'agit d'une
réaction (il est écrasé) ou d'un effondrement de la personne (le
sujet implose). Cette distance que nous constatons entre dépressif
et maladie (ou le médical) peut remettre en cause ceux qui pensent
que les sujets ont facilement recours à la pilule miracle. Certes,
le public n'a pas une représentation claire de ce qu'est la
dépression (c'est une vision plutôt extensive), mais elle n'évoque
pas le traitement en première intention. C'est une relation d'aide
qui est évoquée. Mais, inversement, c'est aussi cet aspect qui rend
parfois difficile l'acceptation du traitement médicamenteux.
La dépression est méconnue à Madagascar. Elle est non
différenciée de la folie et de la maladie mentale en Grande Comore.
C'est la fatigue à l'île Maurice et en France. Deux conceptions en
termes de représentation : la folie est hors champ médical, la
maladie mentale est la folie médicalisée, la dépression est la
maladie mentale consciente.
Conclusion
Chaque maladie a une image. Pourtant, en psychiatrie, il existe
un vide de représentation, la population a peu de représentations
pour penser la psychiatrie. Les représentations qui prédominent
sont celles du fou, du malade mental ou du dépressif. Personne ne
veut être ou devenir fou, c'est intolérable. La clinique de
l'attaque de panique montre qu'il s'agit, avec la peur de la mort,
de l'une des plus grandes craintes. Le fou, c'est celui qui n'a pas
conscience de lui-même et dont les actes ne peuvent être expliqués.
On s'aperçoit avec cette étude que le malade mental a hérité de
tous les stigmates du fou, avec la caution médicale en prime !
Pourtant, Henri Ey pensait qu'en ne parlant que de maladies
mentales, on réduirait la question de la folie à une insignifiance.
Ce n'est pas le cas, et peut-être la même dérive s'attachera-t-elle
dans quelque temps aux termes de troubles psychiques. Il en va
autrement pour le dépressif dont les événements de vie, l'histoire
individuelle justifient l'état actuel. Pour résumer on pourrait
dire : le fou est fou, le malade mental a une maladie et le
dépressif fait une dépression.
L'étude montre également le décalage persistant entre le
vocabulaire populaire de la folie et la sémiologie psychiatrique.
Alors comment changer l'image des maladies, des malades et de ceux
qui les soignent ? Il ne semble pas pertinent de lutter contre
cet archétype du fou, ni même celui du malade mental, qui jouent
indubitablement un rôle dans l'imaginaire collectif. En effet, la
lutte frontale contre ces représentations peut entraîner un effet
inverse : désigner avec encore plus de force et d'exclusion
les personnes identifiées et les « surstigmatiser ». Par
contre, il est toujours possible, sans tomber dans l'angélisme, de
rendre plus proches, plus accessibles, plus humains les troubles
mentaux. La dépression est devenue très médiatique ces trente
dernières années, c'est de cette façon que son image a changé et
qu'elle est moins perçue comme une maladie honteuse. Il faudra
montrer les maladies et les médiatiser.
Cette enquête, par la mise au jour des représentations de la
folie, de la maladie mentale et la dépression, est le point de
départ, dans plusieurs sites, d'actions de communication et
d'information en direction de la population et des professionnels
de santé, adaptées aux spécificités culturelles de chaque site.
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