ARTICLE
Auteur(s) : Bernard Golse*
*Pédopsychiatre-psychanalyste, Chef du service de pédopsychiatrie
de l’hôpital Necker-Enfants malades, 149-161 rue de Sèvres,
75743 Paris Cedex 15.
Professeur de psychiatrie de l’enfant et de l’adolescent à
l’Université René-Descartes (Paris V).
La psychiatrie périnatale ne changera pas le monde, mais ce sont
les bébés qui changeront le monde.
Il est donc certainement très important de se pencher sur
l’évolution de nos pratiques et sur l’évolution des demandes dans
le champ de la première enfance, afin de préciser au mieux
l’inscription de nos actions sur le fond du tissu social et
culturel qui est le nôtre.
On ne redira jamais assez, en effet, que la croissance et la
maturation psychiques du jeune enfant — ainsi que ses troubles et
ses ratés — se situent à l’exact entrecroisement de facteurs
endogènes (l’équipement neurobiologique, génétique, cognitif,
psychologique… de l’enfant, soit sa part personnelle) et de
facteurs exogènes (l’entourage biologique, métabolique, écologique,
familial, social, culturel… de l’enfant, soit son environnement au
sens large).
À partir de là, on sent bien que l’avenir d’un sujet dépend
fondamentalement des effets de la rencontre entre sa constitution
et son système de relations, l’étude des bébés ayant ainsi relancé
sur des bases nouvelles la problématique classique des intrications
entre nature et culture, problématique qui laisse toujours à
l’humain un certain degré de liberté par rapport aux effets de son
génome.
Nouvelle clinique
En arrière-plan, il importe d’abord de rappeler que notre
clinique auprès des jeunes enfants se doit absolument de répondre à
plusieurs impératifs ; à quatre impératifs principaux, en
fait, qui sont valables également pour toute clinique, mais qui se
trouvent maximalisés pour les bébés qui ne disposent pas du langage
et qui nous rencontrent toujours à la demande d’un tiers
accompagnant.
Notre clinique auprès des bébés se doit d’abord d’être la plus
finement descriptive possible, en relevant avec soin ce qui se
montre au niveau du corps de l’enfant et de ses comportements. On
atteint parfois, ici, le niveau d’observations dites
micro-analytiques ou micro-comportementales, qui ne sont en rien
l’apanage de la recherche mais qui peuvent, au contraire, se
montrer très fécondes au sein même de la clinique quotidienne.
Notre clinique se doit aussi d’être interactive. Elle ne peut
pas être seulement descriptive car c’est une clinique de l’échange
et de l’interaction. Il faut savoir, avec tact, tenter d’établir le
contact (con-tact) avec le bébé, ne serait-ce que pour savoir s’il
l’accepte ou s’il le refuse. Un bébé qui va bien a un grand pouvoir
d’engagement et de désengagement relationnels vis-à-vis de
l’adulte ; c’est un individu à orientation sociale d’emblée et
notre clinique a, sans conteste possible, à évaluer cette dimension
avec beaucoup de prudence et de souplesse pour ne pas le forcer ni
le contraindre à des manœuvres d’évitement.
Les grands pionniers de la psychiatrie du bébé, tel D.W.
Winnicott lui-même, ont toujours su ménager au sein de leurs
consultations des temps d’échange direct avec l’enfant. Chacun le
fait avec son style qui lui est propre, mais ces temps d’échange
direct sont absolument nécessaires et, même devenu âgé, on sait que
D.W. Winnicott n’a jamais renoncé à passer un moment « au
tapis » avec le bébé, indépendamment des échanges verbaux avec
la mère ou les parents.
Il importe, en outre, de bien savoir prendre en compte les
réponses interactives du bébé aux propos qui sont tenus devant lui,
et c’est ce qui a permis à B. Cramer et à F. Palacio-Espasa
[4] de développer le concept désormais classique de
« séquences interactives symptomatiques ».
Notre clinique se doit ensuite d’être
« contre-transférentielle ». En effet, tout n’est pas
écrit sur le bébé, ni sur son corps, ni sur son comportement. Notre
attention de clinicien doit donc être à la fois centrifuge et
centripète. Centrifuge pour relever au mieux les différents indices
ou signes (corporels, comportementaux ou interactifs) évoqués
ci-dessus, et centripète afin de pouvoir prendre en compte ce que
le bébé nous fait vivre, éprouver et ressentir.
A-t-on le sentiment d’être évacué par lui de la relation ?
Exprime-t’il au contraire une quête à notre égard ? Nous
fait-il ressentir un collage ou à l’inverse un rejet ?… Tout
cela est essentiel à la compréhension de la situation clinique et
le vécu du praticien (le terme de contre-transférentiel étant
peut-être quelque peu abusif, car son emploi doit sans doute être
réservé au cadre de la cure-type) fait désormais partie intégrante
de la sémiologie et de la clinique avec les très jeunes enfants.
Seule la prise en compte de ce vécu permet, par exemple, de
distinguer la nature d’un retrait qui, d’un point de vue
descriptif, est toujours identique à lui-même, alors qu’il existe,
on le sait bien, des retraits dépressifs, des retraits autistiques,
des retraits asthéniques, voire des retraits douloureux (retraits
antalgiques).
Notre clinique se doit enfin d’être fondamentalement
historicisante. Les bébés, pour se développer, ont besoin d’une
histoire, d’une histoire médicale et génétique, certes, mais qui
soit aussi relationnelle.
Les bébés ont besoin de venir s’inscrire dans leur double
filiation (maternelle et paternelle) et de s’affilier à leur groupe
familial, social et culturel, et cela avec toute la dialectique que
S. Lebovici a su pointer entre les processus de filiation et
d’affiliation.
Les consultations parents-bébé représentent dès lors un
espace-temps d’élection pour dégager les différents « mandats
trans-générationnels inconscients » [8] qui peuvent venir
peser sur le développement d’un bébé et réduire d’autant sa marge
de manœuvre existentielle.
Autrement dit, les symptômes présentés par un bébé ne peuvent
pas être seulement appréhendés dans l’ici-et-maintenant de la
consultation, ils ont à être resitués dans l’intimité de l’histoire
de l’enfant et de sa famille et c’est toute la difficulté, mais
aussi la richesse, de la psychiatrie du bébé que d’avoir à tisser
étroitement ensemble ces deux dimensions synchronique et
diachronique.
B. Doray [5] a eu, un jour, une très jolie phrase pour dire que
viendra probablement un temps où nous saurons tout greffer (le
cœur, les poumons, le foie, les reins…), mais qu’il existe une
chose que nous ne pourrons sans doute, et fort heureusement, jamais
greffer, c’est l’histoire. L’histoire des bébés se co-construit au
sein de la dyade et de la triade et notre clinique auprès des très
jeunes enfants se doit impérativement de prendre en compte cette
dimension historique sans laquelle nous ne pourrions fonctionner
qu’en cliniciens opératoires. Or, le risque d’une clinique
opératoire est de venir répéter précisément ce que les bébés ont
parfois connu au cours de leurs toutes premières interactions,
auprès d’adultes déprimés ou inaccessibles pour des raisons
diverses. L’historicisation de notre clinique est donc essentielle,
et potentiellement thérapeutique, en préservant le bébé de la
répétition de rencontres inter-humaines délétères.
Actuellement, la psychiatrie réclame un regard divergent sur le
bébé et l’adulte qui en prend soin (caregiver), mais plus
fondamentalement un regard qu’on pourrait dire
« trivergent » puisqu’il nous faut considérer à la fois
le bébé et l’adulte, et aussi les spécificités des liens qui les
relient.
Il nous faut donc mettre en œuvre des capacités
d’identifications assez complexes, et surtout oscillantes et
dynamiques, avec des moments d’identification au bébé,
d’identification à ses parents et d’identification à la nature de
leurs interactions, tout cela n’étant évidemment possible que si
nous sommes restés en lien suffisamment vivant avec nos propres
parties infantiles, nos propres parties « bébé ».
Nos outils d’évaluation auront à tenir compte de manière de plus
en plus claire de cet aspect de la clinique avec les bébés, et il
faut mentionner ici la classification dite « zero to
three », dont l’emploi se développe actuellement un peu
partout dans le monde. Cette classification, qui est appelée à
constituer la section « bébé » du futur DSM V (d’où sa
conception en cinq axes également) n’est pas exempte de critiques
possibles, mais elle a cependant l’avantage de pouvoir être
utilisée de manière assez naturelle, sans gauchir particulièrement
la clinique spontanée du praticien et en centrant le regard à la
fois sur les caractéristiques du bébé, du caregiver et du
lien qui les relie.
De la même manière, au sein de la révision 2000 de la CFTMEA
(Classification française des troubles mentaux de l’enfant et de
l’adolescent) — révision effectuée à l’initiative de R. Mises et à
laquelle P. Jeammet, B. Durand et moi-même ont notamment participé
— nous avons été amenés à introduire une typologie du lien
interactif dans le cadre de la nouvelle section « bébé »
désormais proposée au sein de l’axe I [3].
À côté de la clinique des bébés proprement dite, qui s’est
considérablement affinée au cours des dernières années, il nous
faut dire ici qu’il reste, en revanche, des problèmes extrêmement
ardus en matière d’épidémiologie et d’évaluation pronostique.
L’épidémiologie psychiatrique du bébé est quasiment balbutiante
car nous ne disposons pas encore des bons outils diagnostiques qui
nous permettraient, précisément, de prendre en compte et les
modalités de fonctionnement psychique du bébé et les
caractéristiques du fonctionnement parental et les spécificités des
interactions. Des outils précis existent, certes, pour chacun de
ces trois domaines pris séparément, mais ce sont souvent des outils
de recherche relativemement lourds et qui ne permettent pas
d’évaluer facilement ces trois domaines de manière conjointe.
Il y a donc un espoir avec la classification zero to
three, mais son emploi est encore trop récent, et pas encore
assez généralisé, pour que les données épidémiologiques aient déjà
pu être correctement recueillies.
Ainsi, à titre d’exemple, autant la clinique des dépressions du
bébé est désormais bien connue, autant la fréquence et le
sex-ratio de ces dépressions précoces sont encore très mal
précisés.
En ce qui concerne le pronostic des difficultés du bébé, les
choses sont également fort complexes.
Actuellement, la nature des schémas d’attachement ne peut plus
être retenue comme ayant une valeur prédictive [6], ne serait-ce
que parce que les trois grands types d’attachement (sécure,
insécure et évitant) sont des catégories expérimentales et non pas
cliniques, ce qu’il est très important de rappeler sans
relâche.
Mais, même dans le cadre de la mise en place du PMSI (programme
de médicalisation des systèmes d’information), nous avons tous bien
senti qu’il est très difficile de savoir si des dysfonctionnements
interactifs précoces intenses n’auront pas fondu comme neige au
soleil quelques mois ou quelques années après et si, à l’inverse,
un bébé d’abord peu perturbé au contact d’une situation familiale
ou parentale difficile ne va pas, avec le temps, mettre en place
une psycho-pathologie lourde qu’il aurait été bien difficile de
prévoir initialement.
Les discussions qui se poursuivent actuellement sur le PMSI — et
notamment sur les difficultés de son emploi dans sa forme actuelle
avec les bébés et les adolescents — sont donc loin d’être
superflues.
Nouvelles demandes
Nous dirons successivement quelques mots à propos de la
psychiatrie périnatale, des dépressions du bébé, de la
maltraitance, de l’annonce du handicap et du dépistage précoce des
pathologies archaïques. Il ne s’agira que de quelques remarques
cursives mais qui nous paraissent importantes.
Psychiatrie infantile
Jusqu’à maintenant, la psychiatrie périnatale s’est surtout
penchée sur le post-partum et sur les difficultés
interactives mère-bébé, notamment autour des questions du
post-partum blues, des dépressions maternelles post-natales
et des psychoses puerpérales. Il est certain qu’à l’avenir, et
d’ailleurs les choses sont d’ores et déjà lancées, il faudra
s’intéresser davantage au pré-partum et à la place du père dans ce
domaine en plein essor de la périnatalité psychique.
Beaucoup de données sont déjà rassemblées sur les
représentations parentales prénatales, sur la dépression maternelle
du pré-partum [9], sur la transparence psychique maternelle [2],
sur le concept « d’unité originaire » [10]…, mais l’état
actuel des réflexions ne permet pas encore une véritable vision
d’ensemble alors même que la clinique quotidienne nous réclame déjà
de nouvelles initiatives, en particulier à propos des dépressions
paternelles.
Dépression du bébé
En ce qui concerne les dépressions du bébé, il paraît important
de souligner deux choses. D’une part, il ne faudrait pas trop vite
oublier le champ des carences dites quantitatives [1, 7, 12].
Certes, l’étude des carences dites qualitatives (dont les
dépressions maternelles offrent un paradigme précieux) et celles
des discontinuités interactives (qui mettent le bébé en difficulté
du fait de l’imprévisibilité maternelle, surtout si la mère a une
structure de personnalité de type border-line) se trouvent
actuellement au devant de la scène, mais il n’en demeure pas moins
que d’anciennes demandes sont toujours susceptibles de resurgir au
titre de « nouvelles demandes ». Qu’on se souvienne par
exemple des tableaux quasi-historiques d’hospitalisme ou de
dépression anaclitique qui ont été découverts lors des remaniements
politiques en Europe centrale et orientale, en Roumanie tout
particulièrement.
Les catastrophes psychiques demeurent donc, hélas, toujours
possibles et cela, sans compter que le développement généralisé
d’un quart-monde au sein de toutes nos sociétés
« post-modernes » ouvre la terrible possibilité
d’hospitalismes à domicile dont le répérage et la prise en charge
demeurent extrêmement délicats.
D’autre part, il faut veiller à ce que l’étude des
inter-relations entre les dépressions maternelles et les
dépressions du bébé ne donne pas lieu à la réintroduction
subreptice d’une vision linéaire et simpliste du déterminisme de la
psycho-pathologie précoce. Dans ce champ, il n’y a pas de
« donc » : le raisonnement selon lequel la mère est
déprimée donc le bébé se déprime, est absolument
irrecevable. Non seulement les choses se jouent à double sens (rien
n’est plus déprimant, pour une mère, qu’un bébé déprimé) mais, en
outre, nous ne devons pas lâcher le modèle polyfactoriel. Pour
qu’un bébé puisse souffrir des difficultés psychiques de sa mère,
encore faut-il que tous les tiers qui auraient pu, ou qui auraient
dû, le protéger de l’impact de la psycho-pathologie maternelle se
soient trouvés en échec (le père ou le conjoint, la grand-mère, les
différentes personnes-ressource possibles, le groupe familial ou
culturel…).
Autrement dit, nous avons là l’émergence de toute une série de
nouvelles demandes qui nous invitent à préciser ce qui fait
véritablement souffrir le bébé : est-ce la psycho-pathologie
parentale directement (ce qui demande à être discuté) ou est-ce
l’absence ou l’inadéquation des tiers, et alors par quels
mécanismes précis ? Il s’agit bien de nouvelles demandes car
la nature de nos dispositifs d’interventions thérapeutiques
précoces dépend de manière très centrale de cette réflexion.
Maltraitance
Dans le champ de la psychiatrie du bébé, une nouvelle demande en
matière de maltraitance (physique, psychique ou sexuelle) concerne
désormais la prévention du risque de maltraitance. C’est là une
question difficile et qui exige de nous la plus grande
prudence.
À Saint-Vincent-de-Paul, nous avons fait fonctionner, pendant
plusieurs années, une cellule transdisciplinaire d’accueil des très
jeunes enfants victimes ou présumés victimes d’abus sexuels. À
Necker, aujourd’hui, nous avons réuni cette cellule à celle qui
existait déjà sur ce site et qui se consacre à la question de la
maltraitance physique avec, en particulier, la difficile question
des « enfants secoués » [11].
L’ambivalence à l’égard de l’enfant et de l’enfance, avec le
sadisme qui peut en découler, fournit en effet un fil rouge à la
thématique de la maltraitance sous tous ses aspects et c’est là un
fil directeur que, bien évidemment, il ne faut pas méconnaître.
Toutefois, la prévention de la maltraitance en période prénatale
pose de très difficiles questions, tant cliniques que théoriques,
et surtout éthiques. Comment en effet ne pas stigmatiser des
familles qui n’ont encore rien fait, au sein de staffs
pluri-disciplinaires où, parfois, la confidentialité est fort
difficile à préserver alors même que la justice et la brigade des
mineurs participent à ces réunions. En même temps, il est vrai que
la grossesse est une période qui doit pouvoir être mise à profit en
faveur d’une prévention ciblée de la maltraitance grâce à tout un
ensemble de signaux d’alerte ou de clignotants d’alarme qu’il
serait dommage de ne pas savoir utiliser.
Le juste milieu est difficile à trouver et sans doute faut-il
faire confiance, ici, à la capacité et à l’expérience des équipes
qui ont mis en place des réseaux informels d’action concertée pour
les faire fonctionner, les améliorer et les développer à l’écart
des projecteurs médiatiques qui risquent souvent de venir fausser
le jeu.
En ce qui concerne les abus sexuels, une nouvelle demande en
augmentation constante est celle qui a trait aux accusations d’abus
sexuels dans le cadre des divorces. Après avoir pensé qu’il ne
s’agissait pas là d’une demande à proprement parler
pédopsychiatrique, force est bien de reconnaître que ce ne sont pas
n’importe quels parents qui en arrivent à s’accuser sur ce thème
dans le cadre de leur procédure de séparation et, de ce fait, il y
a sans doute là, tout de même, quelque chose à comprendre et qui
nous interroge dans notre domaine.
Annonce du handicap
Nous ne ferons que l’évoquer brièvement.
On sait, hélas, qu’il n’y a pas de bonne manière d’annoncer
l’irrecevable mais on sait aussi qu’il y en a de mauvaises. C’est
toute la question de l’annonce du handicap en prénatal qui se
développe aujourd’hui et qui débouche selon les cas sur la décision
d’interrompre la grossesse ou sur la réflexion quant aux conditions
d’accueil de l’enfant porteur d’un handicap.
Le problème n’est certes pas nouveau mais, aujourd’hui, la
réflexion s’est considérablement développée autour du travail des
échographistes et des équipes de médecine fœtale ainsi que sur les
conséquences à long terme (sur l’enfant subséquent) des
interruptions médicales de grossesse. Il y a là, à l’évidence,
l’émergence de nouvelles demandes, délicates mais passionnantes, de
la part des équipes de somaticiens qui ont à prendre en charge le
registre du handicap.
Dépistage précoce de l’autisme infantile
L’intérêt d’un dépistage précoce ne fait aucun doute, mais il y
a deux limites à signaler. D’une part, il ne faudrait pas que la
naturelle attention accordée à ces cas, heureusement assez rares,
nous fasse oublier les nombreux autres bébés qui, sans être
autistes ou psychotiques, se trouvent pourtant en grande difficulté
(les enfants déprimés, par exemple). D’autre part, le dépistage en
première année de vie ne va pas sans poser de multiples questions
pratiques et éthiques dans la mesure où, à cette époque là de la
vie de l’enfant, et du fait même de la nature polyfactorielle de la
psycho-pathologie, les premiers dysfonctionnements s’avèrent encore
très évolutifs.
Il importe donc de ne pas sidérer le fonctionnement psychique et
interactif des parents et de ne pas accentuer leur si fréquent
fantasme de disqualification, en annonçant un risque autistique
susceptible, alors, de venir figer une évolution parfois encore
relativement plastique. Le terme d’autisme est en effet, dans notre
contexte, porteur d’un spectre d’associations extrêmement
péjoratives. Veillons à ne pas créer ou fixer les dangers mêmes que
nous dénonçons.
La demande actuelle n’est donc pas, nous semble-t-il, de prédire
l’autisme mais de prévenir une évolution psycho-pathologique dont
le devenir est encore variable. Nous devons alors nous efforcer de
repérer les enfants qui ont besoin de nous, sans nous
obséder sur un étiquetage diagnostique fallacieux et nocif. Il est
vraiment important de ne pas enfermer les bébés dans un devenir
mais, à l’inverse, la demande actuelle est probablement celle de
définir cliniquement une sorte de plateforme de vulnérabilité
précoce à partir de laquelle les interventions thérapeutiques
puissent être légitimement déclenchées.
La prévention est un objectif dont les bénéfices sont
essentiels, la prédiction demeure, quoi qu’on en dise, une source
de maléfices infinis.
Conclusions
Nouvelle clinique, nouvelles demandes… cela est toujours
difficile à affirmer.
Il y a, bien sûr, d’incontestables évolutions au sein de nos
pratiques mais, bien entendu, il y a aussi des continuités qui
demandent à être repérées comme telles.
Le bébé a toutefois renouvelé une partie de nos connaissances,
et c’est en cela qu’il apparaît comme un agent fécond de
renouveau.
J.Y. Barreyre, au cours de ces journées de perfectionnement, a
bien souligné l’évolution de la demande sociale en matière de
pédopsychiatrie. D’une clinique de la souffrance et du sujet, elle
est aujourd’hui devenue, de plus en plus, une clinique du symptôme
et de l’adaptation. De ce fait, c’est peut-être sur ce point que le
bébé peut nous aider à ne pas perdre de vue la question de l’unité
de la personne, corps et psyché conjointement envisagés, afin de
penser la maturation et la croissance psychiques, ainsi que ses
troubles, en des termes globaux qui puissent tenir compte à la fois
de la biologie et de la relation, soit en dernier ressort de l’inné
et de l’acquis.
C’est à ce prix seulement, nous semble-t-il, que la
pédopsychiatrie demeurera une clinique de l’être humain, et non pas
seulement une clinique de ses fonctions.
Plus le high-tech insiste, plus l’humanisme nous est
nécessaire et, dans cette perspective, le bébé est sans doute
devenu notre meilleur allié.
Références
1. Bowlby
J. Attachement et perte (3 volumes). PUF, Coll. Le fil
rouge : Paris, 1978 et 1984.
2. Bydlowski M. La transparence
psychique de la grossesse. Etudes Freudiennes 1961 ;
32 : 2-9.
3. Bursztejn C, Golse B, Mises R. Classifications en
psychiatrie de l’enfant. Encycl Méd Chir
Psychiatrie/Pédopsychiatrie, 37-200-B-10, 2003.
4. Cramer
B, Palacio-Espasa F. La pratique des
psychothérapies mères-bébés : études cliniques et
techniques. PUF, Coll. Le fil rouge : Paris, 1993.
5. Doray B.
Carne & Psy. Le Carnet-Psy 1995 ; 6 : 1.
6. Fonagy
P. Développement de la psychopathologie de l’enfance à l’âge
adulte : le mystérieux déploiement des troubles dans le temps.
La Psychiatrie de l’enfant 2001 ; XLIV :
333-69.
7. Freud A,
Burlingham D. War
and children. International Universities Press : New York,
1943.
8. Lebovici
S. L’arbre de vie. In : Transmettre la vie (ouvrage
collectif). Erès, Coll. Mille et un bébés, Ramonville-Saint-Agne,
1997.
9. Manzano
J. De la psychopathologie du post-partum à la psychopathologie du
pré-partum. In : Psychiatrie périnatale – Parents et
bébés : du projet d’enfant aux premiers mois de la vie
(sous la direction de P. Mazet et S. Lebovici). PUF, Coll.
Monographies de la psychiatrie de l’enfant : Paris, 1998.
10
10. Perez-Sanchez M, Abello N. Unité originaire :
narcissisme et homosexualité dans les ébauches de l’dipe. Rev Fr
Psychanalyse 1981 ; XLV : 777-86.
11. Renier
D. Le bébé secoué : traumatismes crâniens du nourrisson.
Karthala : Paris, 2001.
12. Spitz
R. De la naissance à la parole : La première année de la
vie. PUF, Coll. Bibliothèque de Psychanalyse : Paris,
1979.
|
Golse B. À propos
des bébés : nouvelles demandes, nouvelle clinique.
L’Information Psychiatrique 2003 ; 79 :
687-92.
|
Les Sous-doués, de Claude Zidi (1980).
Photo : Les Cahiers du Cinéma.
|