ARTICLE
Auteur(s) : Jacques Constant*
*Chef de service, CH Chartres, 1, rue Saint-Martin-au-Val,
28000 Chartres
La pédopsychiatrie est par définition dynamique car elle a pour
objet des phénomènes par essence évolutifs : les troubles qui
touchent le sujet en cours de développement bien sûr, mais aussi le
sujet en dépendance d’adultes (parents, enseignants), eux-mêmes en
crise dans une société elle-même en évolution. Pas de quoi
s’ennuyer ! La lecture de ce numéro vous le prouvera.
C’est une discipline pleine de vitalité qui renouvelle son
regard sur tous les âges et ne cesse de redéfinir les troubles.
L’image de la discipline dans le public s’améliore. La
pédopsychiatrie d’aujourd’hui passe à la télé ! La gloire
médiatique de quelques-uns rejaillit sur toute la discipline… au
prix d’une simplification qui convient bien aux classifications
catégorielles. L’audience monte car les parents ont besoin de se
sentir compétents pour donner à leur enfant toutes les chances
d’une évolution heureuse. Ils consomment de la santé mentale autant
que de l’éducation.
D’où une autre consommation : celle de formation continue
par les professionnels de la pédopsychiatrie, d’autant plus
indispensable que les familles consultent aujourd’hui après avoir
surfé sur le net. Le jeu classique des représentations des troubles
et du soin s’en trouve modifié. La pédopsychiatrie est reconnue
mais les pédopsychiatres sont critiqués… Ils ne répondent pas à
toutes les attentes de l’opinion sur leur science, telles que les
associations et les médias la leur présentent.
Les équipes de secteurs de psychiatrie infanto-juvénile (les
intersecteurs, comme on les appelait avant 1986), sont en première
ligne de cette consommation quasi maniaque de soins et de
formation. Jamais les services n’ont été autant sollicités (les
chiffres le prouvent) et critiqués. La psychiatrie infanto-juvénile
est aujourd’hui totalement intégrée au tissu social : elle est
à parité avec l’école, la Poste, la SNCF, pour l’insatisfaction des
consommateurs et de ses acteurs ! Comme dans tout service
public, l’afflux de clientèle dépasse les moyens de répondre à la
demande.
Jamais les offres de formation continue n’ont été aussi
nombreuses, intéressantes, suivies. Le dynamisme de la Société
française de psychiatrie de l’enfant, de l’adolescent et des
professions associées le prouve.
C’est dans ce contexte qu’ont été interrompues paradoxalement
les semaines de perfectionnement qu’avait organisées le Professeur
Mises à la fondation Vallée dès le début de la sectorisation pour
les enfants et les adolescents. Ce « cycle de
perfectionnement » avait été l’occasion de constituer entre
les pédopsychiatres du service public un « esprit de
corps ». La désinvolture ingrate de cette décision a ému
beaucoup d’entre nous. Après quelques années d’interruption, le
Bureau de la santé mentale à la DGS a accepté de subventionner
l’Association des psychiatres de secteur infanto-juvénile
(API)**pour organiser des Rencontres nationales annuelles de
formation continue en psychiatrie infanto-juvénile. Elles ont
débuté en mars 2001.
Cette formation est l’occasion d’échanger entre trois
groupes : celui des praticiens du secteur infanto-juvénile,
celui des universitaires de la discipline, celui des représentants
du ministère de la Santé.
Ces trois composantes étaient lisibles dans l’acte de naissance
de la psychiatrie infanto-juvénile, la circulaire de mars
1972 : adhésion à la doctrine de secteur insérant toutes les
actions dans le tissu social, référence scientifique inscrite dans
le texte officiel lui-même (la psychopathologie psycho-dynamique),
volonté politique de fournir les moyens pour lutter contre la
pathologie mentale. Une génération après, et un siècle plus tard,
on reste nostalgique de ce temps fondateur et de sa cohérence
interne. Le plein emploi est déjà loin, le mur de Berlin et les
idéologies se sont effondrées, l’individualisme est devenu une
valeur sociale. Les trois composantes de l’alliance originelle se
sont séparées et ont évolué chacune pour leur compte.
**Présidente : Yvonne Coinçon.
La pratique de secteur
En trente ans sur le terrain, les équipes ont expérimenté une
permanente recherche-action thérapeutique dans la rencontre du
monde de la psychiatrie avec le monde de l’enfance, le tout
triangulé par le monde du travail multi-catégoriel et
hospitalier.
La formule du secteur est particulièrement adaptée à la
situation des enfants qui sont des êtres en développement, de telle
sorte que toutes les actions pédopsychiatriques s’inscrivent dans
une dimension préventive et que l’enfant, étant aussi un être en
dépendance, toutes les interventions de soins s’inscrivent dans un
réseau de partenariat avec ceux qui ont en charge cet enfant, à
commencer par ses parents et ses enseignants.
«Certains enfants dysharmoniques, limites, vivant dans des
familles vulnérables, souffrant de conséquences de carences,
provoquent autour d’eux le développement de la sectorisation. Les
professionnels portent ces enfants et travaillent réellement en
réseau afin de tisser ces liens sans cesse attaqués »
(Nicole et Yves Gloanec, Rhyzome, décembre 2002). Cette population
accède aux soins par le biais de ses difficultés scolaires. Elle
représente 60 à 80 % des files actives d’un secteur. C’est
l’aspect généraliste de la pratique.
Mais l’évolution en trente ans s’est faite vers d’autres
populations, certes elles aussi en souffrance psychiatrique, pour
lesquelles les parents, organisés en associations, réclament des
prestations de service ciblées. Médias et tutelles ne sont pas
sourdes à leurs exigences.
Sur le terrain, surcharge quantitative et tiraillement
qualitatif entre pratique généraliste et spécialiste se
transforment en crise de confiance en l’outil secteur, aussi bien
chez les partenaires qu’à l’intérieur des équipes. Les diagnostics
des pathologies cibles se font dans des « centres de
références », les soins dans des réseaux aux compétences
ciblées ou, au contraire, sont renvoyés aux secteurs sans que
puisse se travailler une alliance avec les parents.
Cette tension entre les populations « à la mode » et
le fonds de commerce des secteurs (lequel pèse plus du côté psy que
du côté pédo), s’accompagne d’une pénurie de praticiens
hospitaliers et d’une évolution des structures hospitalières où la
pédopsychiatrie doit se pratiquer sans pédopsychiatre.
Toutes ces évolutions sont à réfléchir, spécifiquement, entre
acteurs du service public.
La référence scientifique
Si l’unicité du regard psycho-dynamique a donné sa force
d’origine à la psychiatrie infanto-juvénile, la pratique publique
d’aujourd’hui ne peut pas être hermétique à la poussée des
neurosciences et à l’évolution sociétale. Cette ouverture pourrait
être une marque du dynamisme de la discipline. C’est la chance des
pédopsychiatres et leur richesse sans cesse renouvelée que d’être
obligés, à chaque rencontre avec un enfant, d’interroger ce qu’ils
croyaient savoir sur l’enfance.
Oui, mais… les croyances des uns et des autres se traduisent
souvent en guerre de positions entrecoupée de raids offensifs.
L’exemple récent de l’expertise de l’Inserm sur les troubles
mentaux, dépistage et prévention chez l’enfant et l’adolescent,
paru en 2001, l’illustre : les regards différents, loin de se
synthétiser, s’excluent mutuellement. Alors que les pratiques de
terrain sont parfois plus voisines qu’on ne le dit.
Pour certains, la mobilisation actuelle de la recherche dans le
sens neuro-développemental est considérée comme une tentative
d’éradication de la notion même de psychopathologie. Pourtant
l’expérience de psychiatrie infanto-juvénile montre que le regard
psycho-dynamique est pertinent pour accompagner qualitativement la
souffrance psychique, sous quelque forme qu’elle s’exprime et que
les professionnels se la représentent. Pour autant, l’attachement à
la psychopathologie psycho-dynamique ne doit pas être confondu avec
une position nostalgique de défense du secteur d’autrefois. C’est
l’avenir de la psychopathologie qui intéresse les pédopsychiatres
d’aujourd’hui. Son enrichissement est aussi possible par les
recherches neuro-développementales, par les observations
standardisées, par les formulations cognitivistes et souvent
réclamé par les familles. C’est la réflexion à partir de la
pratique de terrain, avec toutes ses impuretés méthodologiques, qui
garantira son approfondissement dans l’avenir. La formation
continue en est le lieu.
La volonté politique
En 1972, la France a consacré à la sectorisation
infanto-juvénile un remarquable effort politique et financier.
Dans la société libérale de la génération actuelle, trente ans
plus tard, du fond du trou de la sécurité sociale, les
représentants de l’Etat déclarent qu’ils n’ont plus les moyens de
nous donner des moyens. Il leur reste à nous donner des missions.
Ils ne s’en privent pas.
Aujourd’hui, les représentants de l’Etat ont finalement la même
problématique que les équipes de terrain. Ils sont soumis à la
pression des associations qui défendent l’intérêt de leurs enfants
et aussi aux demandes de leurs collègues des autres ministères qui
veulent tous consommer de la pédopsychiatrie. Les responsables du
pouvoir central répercutent ces demandes sur les équipes de
terrain.
Face à cette évolution, les pédopsychiatres du secteur public
qui dépendent par définition des pouvoirs publics, sont pris dans
un lien de dépendance qui n’est pas sans rappeler la problématique
des adolescents : si les tutelles s’occupent d’eux en les
chargeant de missions, ils se sentent persécutés, si elles ne s’en
occupent pas, ils se sentent abandonnés ou méconnus. Dans toute
l’évolution, c’est peut-être cette dimension qui est restée la plus
invariante. Raison de plus pour avoir placé les rencontres de
formation continue dans les locaux mêmes du ministère de la Santé
afin d’élaborer ces liens ou, du moins, de nous informer
mutuellement de nos représentations des problématiques
rencontrées.
|