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Lettres adressées par Lucien Bonnafé à Paul Bernard


Publiée dans la revue : l'Information Psychiatrique. Septembre 2003. Volume 79Numéro 7,

Auteur(s) :

Auteur(s) : Dr Lucien Bonnafé

Ex-interne des Hôpitaux psychiatriques de la Seine
Médecin-directeur
Hôpital psychiatrique
Saint-Alban (Lozère)
Tél. : 1

18 mars 1943

Mon cher vieux

J’entreprends de te parler de mon activité ici, de mes projets et de nos projets.

La clef du problème, ou mieux des multiples problèmes, c’est la question de la direction, tout d’abord pour le temps que me prend cette activité, c’est vraiment très absorbant, il m’est impossible de dire combien de temps je consacre à mon activité directoriale ; en fait je travaille toute la journée, mais la partie bureaucratique de ce travail n’est pas aussi fastidieuse que je le craignais, ce côté du travail me prend un temps assez bref et que je peux certainement réduire encore.

En fait, il faut voir la Direction comme une unité de vie très remarquable et surtout la réalisation de conditions exceptionnelles (je dirais presque indispensables) pour une saine compréhension de la psychiatrie. Je ne peux te décrire cette existence, il faut la vivre pour la comprendre.

Je dois te décrire Saint-Alban pour arriver à me faire comprendre.

L’hôpital surplombe le village, crasseux, prodigieusement arriéré, je connaissais des campagnes déjà bien sordides mais rien qui approche de cela ; les « naturels » du pays épais, assez serviles, souvent brutaux. Ainsi, mon premier acte directorial a été de renvoyer une veilleuse qui volait quotidiennement du pain aux enfants de l’institut médico-pédagogique, et, entre autres larcins, une paire de draps pour ne s’en tenir qu’au flagrant délit – cette personne s’étonnait que je ne la tienne pas pour excusée du fait qu’elle avait conçu le projet de se mettre en règle avec sa conscience en faisant dire 40 messes pour les malades de l’hôpital ! ! !, pays de lettres anonymes (30 à 40 par jour en moyenne à la gendarmerie pour 2 000 habitants)... Vu de loin, cela peut paraître assez pittoresque, mais quand on est dans le coup c’est parfois un peu dur ! Malgré tout cela, on ne manque pas de satisfactions, d’autant plus appréciables dans cette ambiance. D’ailleurs une fraction du personnel tout à fait excellente est entre les mains du directeur une arme d’une prodigieuse efficacité.

Autour du château et dans son sein même le service des femmes, le mien, bâtiments sordides entassés dans un espace restreint, le plus absurde que tu puisses imaginer comme constructions asilaires est dépassé. Certains coins menacent littéralement ruine, chose au fond excellente quand on rêve de destructions massives et de reconstructions. Le quartier affecté aux agitées compte actuellement dans les 90 malades (?) – Une infirmerie de paralytiques, grabataires, belles malades neurologiques entre autres, est extrêmement sympathique et bien tenue. La véritable infirmerie, quartier d’admission et de traitements, est remarquablement organisée.

Sur le plateau (à 1 012 m) le service des hommes, trois grands quartiers style caserne (construction asilaire 1900) assez bien extérieurement malgré le style, avec cours très vastes mais aménagements intérieurs sordides, d’un entretien abominablement difficile, car les hommes, partout plus sales que les femmes, sont ici plus particulièrement éteints (incomparablement plus que les femmes). C’est le domaine de Chaurand, garçon extrêmement sympathique, pas très excité (pas assez et la preuve en est qu’il a reculé devant la direction) mais avec d’excellentes idées. Collaborateur tout à fait bien.

À 800 mètres de là, la ferme et l’institut médico-pédagogique, assez grossier comme contenant, d’un aspect un peu trop lozérien, mais bien, et même très bien, comme organisation et recrutement (40 garçons. Il n’y a plus « d’inéducables »).

À part Chaurand et moi, le service médical comprend deux internes (un poste actuellement vacant pour peu de temps) et un trésor inestimable, Tosquelles, catalan réfugié ici — Balvet regnante — un type d’une valeur tout à fait exceptionnelle, avec des idées plus qu’excellentes, travailleur comme pas un et qui a participé avec acharnement à la réorganisation de l’hôpital sous Balvet, on ne sait ce qui est le plus remarquable chez lui, de la valeur spéculative ou de la valeur pragmatique. Inutile de te dire que c’est un trésor pour moi de le voir dépenser sans compter son activité insatiable dans le service.

J’ai une bonne secrétaire médicale, ultra-dévouée, fanatique de la bonté, du dévouement, du sens social... méticuleuse comme il n’est pas permis de l’être ; ses énormes défauts, à son poste, sont des qualités très précieuses pour moi, mon ataxie se trouve canalisée sans effort par sa persévération méthodique.

Les observations, l’ensemble des dossiers, ont une tenue très supérieure à ce que j’ai vu partout ailleurs ; les rapports des quartiers sont très complets et relevés avec soin au dossier, au moins une note mensuelle par malade.

Balvet a réalisé un fichier alphabétique des malades très précieux, il était encore jeune et à peu près exclusivement nosographique. Dans la révision systématique des malades que je poursuis (3 matinées par semaine, 2 à 6 malades par jour – j’en suis à BO) je perfectionne ce fichier suivant un mode inspiré de l’esprit du Gévaudan (miraculeusement correspondant à mes préoccupations et à mes tendances) soit :

L’instrument de travail essentiel qui sera réalisé dès achèvement de ma révision et couplé avec ce fichier-ci sera un fichier purement alphabétique nosographique, symptômatique etc. qui sera la base de tout travail, on s’y reportera pour n’importe quoi : négation (idées de), paranoïaques (psychoses), pianistes... ce sera le dictionnaire du service.

Si tu veux, je t’enverrai une copie exacte d’une des fiches de même que je compte sur toi pour me faire parvenir tout document susceptible de m’intéresser dans l’organisation de ton service.

Lundi, mercredi, vendredi, je fais la révision. Mardi, jeudi, samedi, je fais le service courant. Ce matin, service exclusivement médical sauf courrier et extrêmes urgences.

L’après-midi, travaux ultra-polymorphes de direction et travail médical sur pièces, rédaction définitive des observations et fiches sur les notes prises le matin.

Le soir, travail personnel, correspondance personnelle, réunions de la Société du Gévaudan (personnel médical complet) je t’enverrai des comptes rendus. Ce travail d’équipe marche admirablement, Tosquelles est en fait secrétaire de la Société et ma secrétaire tape les comptes rendus.

Le Gévaudan siège tous les mercredis, parfois paragévaudan, littéraire, etc.

En outre, une fois par mois, réunion du Gévaudan au Villaret (institut médico-pédag.) en session infantile.

Une chose capitale est l’institution des « conseils » amorcés par Balvet et que je fais marcher régulièrement : réunion de tout le personnel, subalterne et supérieur, du quartier, discussion d’organisation générale, de détails ménagers, de l’état de telle ou telle malade, etc. ceci donne une vitalité extraordinaire au quartier et a des effets thérapeutiques inespérés.

Marchent : le conseil de l’infirmerie (bimensuel), le conseil du Villaret (mensuel) ; en train de démarrer le conseil d’ergothérapie, étendu à la quasi totalité du personnel du service.

L’ergothérapie est la préoccupation axiale du service. La thérapeutique par le travail n’en est que le noyau, l’essence en est l’exploitation profonde chez tout malade des capacités non aliénées : rendement social, responsabilité, dignité ; cela va du cardage de la laine ou du tri de perles de couleurs à la représentation théatrale en passant par l’horticulture, la gymnastique, le chant, etc... Les réalisations dans ce domaine ne sont possibles que dans la conception exploitée à fond de l’asile village. Je n’ai pas ici le cadre matériel mais l’esprit y est. Le centre vital de cette activité d’humanisation est la salle commune, bibliothèque, salle de jeux, de spectacle, permanence, etc.

Je voudrais que tu voies mes catatoniques planter des fleurs ou faire de la gymnastique, les résultats dépassent les prévisions les plus optimistes.

La « thérapeutique active », (c’est le titre du bouquin de Hermann Simon qui n’est pas publié en français, je te communiquerai dès que possible la traduction que Balvet en a fait faire) est la base de l’activité du service hors l’infirmerie. Elle donne des résultats excellents contre l’agitation, le gâtisme, les multiples faces de l’encroûtement asilaire ; à l’infirmerie, elle est au deuxième plan, les thérapeutiques biologiques ont là leur domaine, électrochoc en tête. Statistiques du 1er trimestre 1942 au 1er trimestre 1943 : 73 % des malades entrées dans cette période sont sorties pratiquement guéries, la plupart n’ont pas quitté l’infirmerie (pendant leur séjour).

J’ai dans les 300 malades, un mouvement très faible. Conditions numériques excellentes.

Un détail dans l’esprit du Gévaudan : les quartiers n’ont plus de numéros, plus de qualifications barbares. Ici on n’envoie pas les malades aux « agitées », ce qui est plus qu’une autorisation de s’agiter, une prime à l’agitation. Autre détail : il est interdit d’appeler les malades par un nom qui n’est pas le leur, barbare coutume asilaire de désigner les femmes par leur nom de jeune fille ; ici on parle à Mlle X ou à Mme Y. On considère les malades aussi exactement que possible comme des êtres humains.

Nous avons assez parlé de tout cela pour que tu comprennes ma satisfaction de tresser ici des réalisations correspondant à ce que j’ai toujours pensé mais que la pratique de la Seine ne porte pas à voir concrètement.

Ma conviction que les pseudo-hôpitaux psychiatriques français sont des usines à fabriquer et à entretenir la folie s’est fortement consolidée ici. Mais l’expérience de Saint-Alban prouve surabondamment qu’il est plus facile de remédier à ce vice qu’on ne peut le croire avant toute expérience.

Le terrain d’expérience est ici particulièrement favorable du fait des conditions dont je t’ai donné au début une vue si pessimiste. Étant donné ce que l’on peut réaliser dans ces conditions, que serait-ce dans un hôpital-asile-village correct !

Un détail important que j’ai oublié : dans la salle commune figure le journal mural mensuel issu de la collaboration de tous, du directeur aux malades.

Je n’ai pas non plus souligné les réalisations théatrales qui donnent toute satisfaction.

J’espère que tout ce que je te raconte t’aidera à te faire une idée de ce que représente le métier de directeur dans une telle ambiance. Tu comprendras mieux ainsi que ce métier (loin d’être bureaucratique) est plus intensément psychiatrique que celui de médecin chef.

La conclusion pratique pour nos travaux : je n’aurai certes pas autant de temps à leur consacrer que si j’avais eu un service ordinaire. La quantité d’heures de travail à y consacrer nous oblige, si nous persévérons, ce que je crois possible, à prévoir des délais plus longs.

Mais je crois que mon expérience actuelle nous sera d’un très grand profit à tous deux, qu’à sa lumière nous pouvons voir les problèmes sous un jour moins desséchant, peut-être même l’ouvrage de clinique inspiré par ces considérations sera-t-il « cliniquement » incomparablement plus vrai et plus utile que tout autre.

Je dis peut-être, j’en suis profondément convaincu en réalité.

Je te donnerai comme preuve des indications sur l’activité de la Société du Gévaudan : en dehors de questions particulières : présentations de malades, étude du mode de recrutement du personnel, étude du Rorschach, etc. la Société a à son programme permanent une discussion complexe et presque sans fin, le thème en est celui-ci : Est-il possible de formuler des problèmes fondamentaux de la psychiatrie ?

La méthode de travail est la suivante : la discussion roule sur un plan préétabli : problèmes se rapportant à la conception du psychiatre, aux rapports du malade et du médecin, problèmes d’assistance, problèmes cliniques, étiologiques, thérapeutiques, etc.

La discussion lancée dans un certain cadre, les questions posées ne font pas matière à discussion d’un problème quelconque, si important paraisse-t-il, mais à considérer chaque problème dans sa formulation possible selon ce but poursuivi, c’est-à-dire dans une formule soulignant sa place dans ce bloc de préoccupations difficiles à exprimer que nous travaillons à mettre à jour. Discutant ainsi ce qui pourrait être le sommaire d’un traité complet de psychiatrie, nous comptons arriver à une liste de « questions orientées » que nous reconsidérerons alors dans leur ensemble.

Il paraît d’ores et déjà acquis que ces prospections légitiment le postulat que j’ai posé en ouverture aux débats : « la spéculation psychologique et psychopathologique doit avoir pour but la vérité pratique ». C’est à la poursuite de cette vérité pratique que nous travaillons et nous savons déjà que nos conclusions se situeront dans un certain esprit : à savoir le primat des conditions d’assistance sur tout le reste, la nécessité d’une vision de la maladie orientée non sur les structures intra-psychiques mais sur des structures en quelque sorte « historiques », psychosociales, où une vue unitaire du pré-psychotique et du psychotique, du somatique et du psychique, du terrain et de la réaction, du sujet et de la maladie, etc. devient une nécessité, une discipline écartant toute conception fragmentaire.

La tendance générale, la limite au sens algébrique de cet effort étant l’obtention d’un langage (irréalisable dans l’état actuel de nos connaissances) où la formulation de toute pure psychogenèse, de toute pure somatogenèse... devient absurde et même impossible.

Nous avons ainsi l’ambition de réaliser une spéculation (antispéculative au sens commun) ultra-concrète : ainsi nous savons qu’il n’est de spéculation aussi détachée du réel qu’elle soit qui ne prenne profondément racine dans la situation sociale (dans un sens très large) du spéculateur, plus précisément dans les conditions d’assistance psychiatrique qui sont ses conditions de travail.

Plus loin : la spéculation psychiatrique la plus détachée du réel, la plus inhumaine, est fatalement issue d’une expérience « inconcrète » de la folie, du contact le plus médiocre avec les malades (voyez doctrine de l’Infirmerie Spéciale).

Exemple : l’état actuel de l’assistance psychiatrique en France ne nous permet radicalement pas la connaissance du symptôme agitation, du symptôme gâtisme, car nous travaillons sur une agitation ou un gâtisme artificiels, dans des fabriques d’agités et de gâteux.

Tout cela est encore très confus mais on peut beaucoup l’éclaircir en travaillant. Je suis nécessairement lancé dans ce travail. Et ce que j’essayais de te dire tout à l’heure, c’est que, si nous devons envisager un travail plus long, sa qualité et son originalité doivent y gagner.

Ne crois-tu pas que ce travail qui centre mon activité et qui est la superstructure obligatoire de la direction s’intègre parfaitement dans nos projets ?

Peut-être devons-nous envisager, puisque tu as plus de temps que moi, que tu prennes la responsabilité d’une partie plus importante que la mienne dans la rédaction des articles cliniques. La division du travail pourrait se distribuer d’une façon assez automatique, la répartition des tâches semble faite d’avance.

Je verrais volontiers cette méthode : distribution de quelques rôles : tant de chapitres cliniques pour toi, un peu moins pour moi, échange de documents, suggestions et corrections mutuelles jusqu’à accord, ne pas craindre l’excès de circulation de papiers. Parallèlement, échange de notes d’intérêt plus large, celles-ci non dans le but de rédaction définitive mais d’éclaircir notre lanterne mutuellement.

Pour commencer, tu pourrais répondre longuement à mes interminables considérations d’aujourd’hui, poser des questions, émettre des critiques, apporter des compléments d’information.

J’attends ta réponse avec impatience.

Tant que je suis dans le primat des conditions d’assistance, je veux t’entretenir aussi de nos possibilités en vue de modifier ces conditions. Je ne m’étendrai pas longuement, nous en avons assez parlé déjà. Nous sommes d’accord sur l’essentiel. Voici pour cet essentiel :
Delenda est Carthago, c’est-à-dire non seulement il faut renverser la situation actuelle de l’assistance psychiatrique en France, mais encore et surtout il faut le dire en toute occasion.
La masse de nos collègues est d’accord avec nous pour constater la carence susvisée mais elle est en désaccord actif ou passif sur l’opportunité d’une lutte ouverte contre cette carence.
Nous reconnaissons la nécessité de cette lutte ouverte, nous considérons ce problème à froid, préoccupés seulement de l’efficacité de notre action.

Ceci admis, il faut étudier le moyen d’agir. À mon avis, l’analyse des conditions révèle plusieurs plans d’action :

1) Il faut travailler à changer l’atmosphère dans la corporation, c’est-à-dire :
à miner l’aspect négatif de cette « opinion publique » interne : constatation mélancolique et pessimiste que rien ne va, mais découragement, sentiment d’incapacité, manque de confiance dans l’efficacité des protestations, etc.
à développer un aspect positif : opinion publique non plus seulement défavorable à ce qui est mais surtout favorable à ce qui pourrait être, à une activité protestataire permanente. (j’entends bien que peu participeraient personnellement à cette activité, il faut seulement que le plus grand nombre possible prenne vis-à-vis d’elle une position de neutralité bienveillante. Cela est loin d’être impossible et reste une des conditions primordiales du succès. Des mesures radicales ne sont possibles qu’à la faveur d’une opinion publique favorable à ces mesures radicales).

2) Certaines personnalités, autorités reconnues, peuvent, se sentant épaulées, manifester un désir de changement resté latent jusqu’à maintenant pour cause « d’atmosphère ». Les types le plus divers, les plus inattendus, peuvent, dans une ambiance différente, prendre une position plus combative.

3) Activité de base + + + des éléments tels que nous, absolument dénués d’autorité mais qui peuvent faire nombre et, plus que cela, être le véritable ressort du mouvement.

Les occasions de poser le problème ne manquent pas, correspondance, conversations, publications à la Médico... etc. Une occasion en or sera le prochain congrès. Que dirais-tu si, à la surprise des vieilles croûtes, on y assistait à une série d’interventions unanimement dirigées dans le même sens, plaidant la même cause sur des plans et en des termes du polymorphisme le plus étonnant. Je me réjouis d’y penser. Je suis décidé à intervenir moi-même et je ne suis pas le seul. Le phénomène protestation massive, « levée de boucliers », etc. doit se justifier comme une nécessité « historique » et je m’en fais fort.

Tu liras dans le compte rendu du congrès de Montpellier la remarquable intervention de Balvet, elle donne un exemple d’une façon de voir le problème. Il prépare une intervention analogue pour le prochain congrès. Il y en aura d’autres.

Je souligne tout de suite les critiques immédiatement possibles à un tel plan :
Les effets immédiats seront dérisoires, on sait la valeur d’une communication de congrès, la mare aux grenouilles n’en sera agitée qu’un instant. Tout d’abord, ce n’est pas une objection suffisante en soi et surtout c’est une erreur de s’attacher uniquement aux conséquences immédiates. En fait, le nombre des interventions est l’élément capital, il a une importance pratique énorme.
Nous sommes un peu jeunes dans la carrière pour des manifestations aussi tapageuses et nous risquons d’être vus sous l’angle « jeunes turcs » excités cherchant à se mettre en valeur. Comme ci-dessus, objection pauvre en soi et d’ailleurs le nombre de participants annule cet effet, nous n’avons pas besoin d’être si « tapageurs », nous sommes couverts par nos aînés, enfin le but essentiel est de présenter ces protestations comme inéluctables et unanimes, alors pourquoi se taire si nous sommes d’accord avec ceux qui disent qu’il serait indécent de se taire ?

Réponds moi avec soin sur tout cela, questions, objections, suggestions, etc. Parle moi abondamment de nos projets de travail.

Bien à toi

21 avril 1943

Je m’étonnais de ne pas avoir de réponse de toi et je m’aperçois que je n’avais pas envoyé ma lettre. Je le fais d’urgence mais je veux dès maintenant te livrer la matière de mes réflexions depuis ces quelques semaines sur le bouquin (ceci rapidement, j’en reparlerai plus longuement).

Il me semble que nous devons envisager tout d’abord d’énormes généralités vues comme études sur le problème de la folie posé sous différents plans.

Ce principe directeur est que nous ne connaissons pas de maladies mentales, que la notion même de maladie mentale nous paraît suspecte, que la description de la psychiatrie en maladies est forcément une erreur.

Nous devons anéantir la notion de dualité (certains disaient même d’incompatibilité) entre la valeur doctrinale et la valeur clinique. C’est le sens des efforts de la Société du Gévaudan dont je te parlais plus haut. Je rabâche un peu sur ces considérations mais cela me paraît indispensable. « Quand on ne sait pas ce qu’on cherche, on ne sait pas ce qu’on trouve » disait Cl. Bernard. Sachons d’abord ce que nous voulons : Il me semble que nous voulons un travail avant tout pratique, répondant aux préoccupations réelles que posent les problèmes de la folie :

1. Qu’est ce que la folie ?

2. Qu’est ce que tel syndrome, tel symptôme, etc. ?

Apparemment, la 1re partie est doctrinale, le 2e est clinique mais cette opposition provient de vues sommaires, d’une connaissance pervertie des problèmes et notre ambition doit être de donner à la 1re partie une valeur pratique égale à celle de la 2e. Ce n’est peut-être pas facile mais c’est la seule voie de progrès

  Je verrais donc en gros :

Une première partie qui, étant donné notre incapacité, dans l’état actuel de nos connaissances, de comprendre et d’expliquer la folie dans un système se proposerait le même but avec la seule méthode utilisable actuellement : examen de la question selon des plans différents :
Lésions organiques et troubles mentaux
La notion de réaction psychogène
Processus et développement de la personnalité
Le terrain, l’hérédité, la constitution, le tempérament, les types morpho-psychiques
La dégénérescence, le déséquilibre mental
La construction délirante
Psychoses aigues et chroniques
Trouble générateur, moments féconds, processus...
L’aliénation mentale et la société
Problèmes médico-légaux
Quelques moyens d’accès à la connaissance de la folie. Analogies et différences : le rêve, la mentalité primitive, la vie esthétique...

La folie sans délire, les troubles purs du comportement, la folie morale, la notion de perversion.

Naturellement je mets en vrac quelques-uns des plans d’étude qui me viennent à l’idée sans aucun ordre, la partie la plus difficile du travail serait la mise en ordre.

Si cette méthode donnait des résultats satisfaisants, il me semble qu’on obtiendrait un ouvrage utile en ajoutant simplement une sorte de dictionnaire où les symptômes, syndromes... seraient simplement donnés alphabétiquement.

Se basant toujours sur la valeur pratique, il me semble qu’on aurait fait œuvre utile.

La lecture suivie de la 1re partie devrait donner une idée saine sans œillères doctrinales de l’objet de la psychiatrie et en faire une documentation concrète déjà importante.

L’étude d’un problème particulier reposerait sur la lecture du chapitre correspondant dans la 2e partie, et, chose que je considère comme très importante, ces articles contiendraient de nombreux renvois à la 1re.

La structure d’un article « clinique » ne serait pas très différente de celle d’une bonne question de concours mais, en outre, les renvois nombreux éviteraient les digressions et les redites.

Dis moi d’abord ce que tu penses du principe, on clarifiera les idées par la suite.

Bien à toi

Commentaires

Ces lettres manuscrites me furent « léguées » par Paul Bernard, quelques années avant sa mort, en même temps qu’il me faisait dépositaire de sa collection reliée des premières années de L’Information Psychiatrique (1945-1958). Ces lettres de Lucien Bonnafé, je les ai remises à Marie Bonnafé, sa fille, qui m’a donné son accord pour cette publication et qui a bien voulu en relire les épreuves avec moi en m’apportant quelques commentaires dont on trouvera trace ci-après.

Voici quelques précisions sur le contexte de ces lettres :
– Elles sont datées, on l’a vu, de mars et d’avril 1943, c’est-à-dire quelques mois après l’envahissement de la zone libre (où se trouvait Saint-Alban) et le débarquement des Alliés en Afrique du Nord.
– Lucien Bonnafé avait été reçu au médicat des HP en juillet 1942 en même temps qu’Hubert Mignot, Paul Bernard, Fouquet, Hécaen et quelques autres. Le directeur de Sainte-Anne l’informa que, soupçonné d’activités clandestines, il était recherché par la police française ; il décida alors de se « mettre à l’ombre » en prenant le poste de médecin-directeur de l’HP de Saint-Alban que quittait Balvet pour Le Vinatier. À la même époque, Paul Bernard prenait la direction d’un service à l’hôpital psychiatrique de Lammelet-lès-Lille.
– L. Bonnafé, malgré les risques, vint néanmoins à Paris en août 1943 en route pour les 2es journées de Bonneval consacrées par H. Ey aux rapports de la neurologie et de la psychiatrie.
– C’est pendant ce court séjour à Paris que se situe sa « visite » des catacombes avec Talairach en vue d’un repérage destiné aux FFI. On en trouve le récit dans son article « Après coup » (Info Psy, mai 1999, page 498).
– Dans ce même numéro de L’Info Psy, on trouve son étude critique de « l’histoire naturelle de la folie » dont H. Ey avait présenté le plan lors des premières Journées de Bonneval en août 1942. Il est intéressant de rapprocher le projet de Henri Ey et celui qu’ébauche L. Bonnafé dans ses lettres à P. Bernard.
– Si le projet d’un ouvrage commun Bonnafé-Bernard ne s’est pas concrétisé, on sait que notamment la partie « assistance psychiatrique » du manuel H. Ey P. Bernard Ch. Brisset (1960) a été rédigé par P. Bernard, rédaction infiltrée d’échanges incessants avec L. Bonnafé, échanges dont j’ai été le témoin à Perray-Vaucluse (où leurs services étaient voisins).
– Si, à la fin de la première lettre, L. Bonnafé fait allusion au congrès de Montpellier en octobre 1942 et à l’intervention de Balvet, c’est que celle-ci constitua un véritable appel à une profonde réforme : « Nous n’avons en psychiatrie aucune doctrine générale d’assistance... L’asile d’aliénés a changé de nom, la réalité est restée » et d’esquisser ce qui deviendra la psychothérapie institutionnelle.
– Après la Libération, Lucien Bonnafé quitta Saint-Alban pour devenir conseiller technique au ministère de la Santé pour la psychiatrie générale, Louis Le Guillant étant en charge de la psychiatrie infanto-juvénile. En 1947, après deux ans au ministère, Bonnafé prit un poste à Sotteville qui se relevait difficilement de ses ruines et où il rejoignit Hubert Mignot. Ce choix n’est pas indifférent quand on relève, au début de sa lettre à Paul Bernard la phrase : « Certains coins menacent littéralement ruine, chose au fond excellente quand on rêve de destructions massives et de reconstructions ».

Pierre Noël


 

 

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