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La psychiatrie en Hongrie


l'Information Psychiatrique. Volume 79, Numéro 7, 611-8, Septembre 2003, PSYCHIATRIE EUROPÉENNE


Résumé   Summary  

Auteur(s) : László Tringer , * Professeur de psychiatrie, directeur de la Clinique de psychiatrie et de psychothérapie, Université Semmelweis de Budapest. Président de la Société hongroise de psychiatrie, Baross u. 89, 1082 Budapest. .

Résumé : L’auteur passe en revue la psychiatrie hongroise en mettant l’accent sur les problèmes les plus actuels de la communauté psychiatrique. L’état de crise est décrit comme la conséquence de processus généraux concernant la médecine, la santé publique, tant au niveau national qu’international. En recourant au questionnaire européen de L’Information Psychiatrique, l’auteur décrit brièvement la psychiatrie hongroise illustrée par quelques données chiffrées.

Mots-clés : institution psychiatrique, formation, psychothérapie, santé mentale, désinstitutionnalisation, Hongrie.

ARTICLE

Auteur(s) : László Tringer*

* Professeur de psychiatrie, directeur de la Clinique de psychiatrie et de psychothérapie, Université Semmelweis de Budapest. Président de la Société hongroise de psychiatrie, Baross u. 89, 1082 Budapest.

Alors même que nous rédigeons cet article, la psychiatrie hongroise se trouve dans un état de crise. La presse se fait l’écho des événements critiques qui apparaissent dans les établissements psychiatriques jour après jour. Des chefs de service démissionnent en raison du manque d’effectifs médicaux, des hôpitaux sont contraints de fermer leurs services psychiatriques (pour la joie d’autres services revendiquant plus d’espace). Le nombre des jeunes médecins entrant dans la filière de l’internat diminue d’une année à l’autre et n’a d’ailleurs jamais répondu aux nécessités du pays. En revanche, le nombre des psychiatres abandonnant la profession augmente.

Le Collège de psychiatrie et la Société hongroise de psychiatrie ont nommé une commission spéciale pour analyser la situation et prendre l’initiative de négociations avec le ministère de la Santé, des Affaires sociales et de la Famille (un syndicat psychiatrique n’existe pas dans notre pays). Cette commission a fait des propositions pour corriger la pénurie d’effectifs dans les établissements psychiatriques. Elle suggère par exemple la prolongation de l’emploi des psychiatres arrivant à l’âge de la retraite.

Quelles sont les causes de cette période de crise ?

Le processus de désinstitutionnalisation qui caractérise l’évolution des établissements psychiatriques dans les pays industrialisés a laissé des traces aussi en Hongrie. Le nombre de lits psychiatriques est tombé d’à peu près 15 à 10 pour 10 000 habitants en une quinzaine d’années (soit 9 600 pour tout le pays). Les unités qu’on appelait « services de névroses » ont été progressivement fermées. Les services alternatifs, comme ailleurs, ne s’étaient pas développés dans la mesure nécessaire. La moindre capacité des services hospitaliers entraîne, en conséquence, une affluence élevée et une forte tension dans le travail et chez les soignants.

Une attitude de méfiance et de soupçon face à la psychiatrie, alimentée par des mouvements sociaux de tonalité antipsychiatrique, par certaines organisations sous les couleurs des droits de l’homme et, plus encore, par certains milieux juridiques qui, sous couvert d’une harmonisation rapide avec la législation des pays de l’Union européenne, visent trop haut et introduisent des contrôles de la pratique psychiatrique plus lourds que ceux de ces pays-modèles. Par exemple, le contrôle judiciaire des hospitalisations psychiatriques même volontaires (environ 90 % des hospitalisations) est obligatoire, excepté dans les cas où le patient fait une déclaration écrite pour refuser ce contrôle. Pratiquement, tous le refusent.

Le prestige de la profession médicale est en décadence (comme dans beaucoup de pays en Europe). La psychiatrie, qui n’a jamais figuré au premier rang des spécialités médicales, a glissé plus fortement que certaines autres spécialités.

On a récemment (1999) introduit le système de l’internat dans la formation des spécialités médicales, y compris en psychiatrie. Par rapport au système précédent, les internes n’ont plus le droit de traiter les patients d’une façon autonome. Leur statut est celui d’un étudiant avec une simple allocation d’études et des stages organisés par la faculté de médecine. Les dépenses personnelles pour devenir médecin ont ainsi presque doublé, sans aucune compensation.

Les rémunérations médicales sont toujours très insuffisantes (même si elles ont été récemment augmentées d’environ 50 %). Le salaire moyen d’un chef de service correspond à 500-800 euros. Ceux qui n’ont pas des ressources complémentaires sont poussés à chercher des emplois plus lucratifs (par exemple, médecins-visiteurs des laboratoires pharmaceutiques).

Il y a bien sûr plusieurs autres facteurs dans l’arrière-plan de l’abandon massif de la profession psychiatrique. Certains sont la conséquence des processus internationaux, mais d’autres restent de niveau national. Nous ne citons qu’un phénomène tout récent :

Les psychiatres hongrois ne se sont pas préparés à livrer des combats idéologiques contre les tendances antipsychiatriques de l’Église de Scientologie et d’autres organismes de couverture de droits de l’homme. Le travail de communication vers les médias et l’opinion publique ne fait pas partie de l’éducation traditionnelle de la profession médicale. Les psychiatres arrivent, par conséquent, sans arme sur le champ de bataille. Or, la méfiance antipsychiatrique pénètre même les milieux juridiques et politiques. Ainsi, tout récemment, une commission a contesté une tentative de réglementation minutieuse des mesures coercitives en psychiatrie. La Hongrie possède une loi sur le contrôle juridique de l’internement psychiatrique depuis 1876 (XIVe article), modernisée à plusieurs reprises (en 1997 la dernière fois) et le pays n’a jamais pratiqué d’internement psychiatrique politique. Et pourtant, les psychiatres de nos jours sont quand même contraints à démontrer qu’ils respectent les droits de liberté de la personne. Mais, dans le même temps, la société manifeste une tendance très forte à se débarasser de toute déviance sur la psychiatrie.

Ces différents points sont les soucis les plus graves de la profession psychiatrique de Hongrie, en ces jours historiques pour le pays. Nous n’évoquerons pas ici d’autres soucis plus régionaux et plus personnels.

Malgré ces difficultés, les psychiatres hongrois sont, à l’échelle de leur pays, très actifs sur le plan scientifique. Dans l’apport scientométrique en psychiatrie d’Europe centrale, notre pays figure au premier rang.

Le Collège de psychiatrie a formulé et déclaré les directions stratégiques du développement des services de la psychiatrie hongroise en 1998. Ce sont :
– la psychiatrie communautaire ;
– la psychiatrie de consultation (liaison) ;
– la psychiatrie d’urgence.

Le ministère de la Santé a accepté ces priorités en les intégrant dans le Programme national de la santé publique Béla Johan (dans lequel la santé mentale figure comme l’une des cinq priorités nationales.

Quelques données chiffrées

Malgré la fuite massive hors de la psychiatrie, le nombre de psychiatres travaillant dans le secteur privé (la majorité d’entre eux à temps partiel) augmente. La privatisation des services médicaux, précédemment étatisés, englobe la médecine familiale. Les spécialités médicales peuvent s’épanouir en fonction de la demande payante, puisque les services médicaux privés ne sont pas remboursés par la sécurité sociale (toujours monolytique, reçue en héritage du système de l’État-Parti). À l’invitation du ministère de la Santé, le Collège de psychiatrie a précisé le nombre nécessaire des psychiatres pour le pays entier (10,2 millions d’habitants). Il a été évalué à 1 200-1 300 (soit 850-800 habitants pour un psychiatre). Nous sommes loin du compte puisque, en 2002, l’effectif total de psychiatres (y compris les internes en psychiatrie) s’élève à environ 800. Il s’y ajoute un manque en effectifs non médicaux encore plus grave.

Le nombre des médecins en Hongrie est assez élevé (36 000 pour une population de 10,2 millions en diminution). Mais la répartition des effectifs médicaux sur le territoire est très inégale : les régions nord-est du pays (économiquement sous-développées) connaissent des circonscriptions sans médecin de famille ou des unités hospitalières psychiatriques desservies par un seul médecin-chef. Les régions de l’ouest du pays ont été plus récemment frappées par cette pénurie d’effectifs. Une « épidémie » particulière fait le tour du pays : des chefs de service psychiatrique quittent leurs fonctions et le milieu hospitalier.

Formation en psychiatrie

Le Collège de psychiatrie a été le premier à prendre l’initiative d’introduire le système de l’internat dans la formation des psychiatres quatre ans avant l’arrêté ministériel de 1999, qui a imposé l’internat obligatoire pour toutes les spécialités médicales. La psychiatrie a servi de modèle pour plusieurs autres spécialités. L’arrêté a confié la formation des spécialités aux facultés universitaires ; celles-ci ont accrédité certaines unités hospitalières en les intégrant à la formation (il y a quatre facultés médicales dans le pays). La durée de formation en psychiatrie a été portée à cinq ans (elle était de quatre ans avant l’arrêté).

Les deux premières années de spécialisation sont payées par le budget d’Etat et l’interne reste l’employé de la Faculté. Ce « tronc commun » de formation comporte des stages en médecine d’urgence, médecine interne, neurologie, etc. À partir de la troisième année, l’interne prend des fonctions dans un établissement psychiatrique. Sa formation reste toutefois sous le contrôle de la Faculté. Une formation de base en psychothérapie fait obligatoirement partie de la spécialisation en psychiatrie.

Nous avons un double système de spécialisation en médecine. La « spécialisation de base » comporte 37 spécialités correspondant pratiquement aux recommandations de l’UEMS (Union européenne des médecins spécialistes). Les « spécialisations supplémentaires » représentent des sous-disciplines à l’intérieur des spécialités traditionnelles (comme l’est par exemple la gastro-entérologie) ou des spécialités interdisciplinaires (comme l’oncologie).

Tous les cours de spécialisation s’achèvent par un examen de spécialité (écrit et oral) devant une commission de trois professeurs d’Université, présidée par un professeur-directeur d’une chaire psychiatrique (ou d’une autre spécialité) possédant la spécialisation correspondante.

Il y a quatre « spécialités supplémentaires » en psychiatrie : addictologie, psychothérapie, psychiatrie légale et psychiatrie infantile. De plus, il y a une formation particulière pour devenir spécialiste de « réhabilitation psychiatrique ». Les psychiatres peuvent se spécialiser aussi en médecine gériatrique. Une décision commune toute récente des collèges de psychiatrie et de pédiatrie a pris l’initiative de ranger la psychiatrie infantile dans les spécialités « de base », conformément aux recommandations de l’UEMS.

La formation de base des médecins dure six ans. Les spécialisations prennent cinq à six ans supplémentaires. La spécialisation de second degré exige encore deux ou trois ans de plus. Devenir psychiatre, spécialisé de surcroît en psychothérapie (ou en une autre sur-spécialité) demande alors au moins treize ans de formation.

Dans le processus de l’accession de notre pays à l’Union européenne, des commissions de Bruxelles ont déclaré que ce système de spécialités supplémentaires était une affaire strictement intérieure qui ne pourrait pas constituer un avantage pour un emploi dans d’autres pays de l’Union européenne.

Situation particulière de la psychothérapie

À partir des années 1980 (fondation de l’Association hongroise de psychiatrie en se séparant de l’Association des neurologistes et des psychiatres), les différentes écoles de psychothérapie formèrent une Commission consultative de psychothérapie, qui représentait « la psychothérapie unique » devant les autorités administratives et financières. En ce qui concerne les autorités, l’examen d’État en psychothérapie est conçu comme unique. Le remboursement d’une psychothérapie n’est pas fondé sur la méthode utilisée, ni sur l’appartenance à une école, mais sur la durée de la séance (courte 15 à 20 minutes, moyenne 20 à 30 minutes, longue 45 à 50 minutes) et le niveau de formation du thérapeute. Les conflits et rivalités éventuels sont renvoyés à la Commission.

La formation en psychothérapie est donnée dans des « écoles » de psychothérapie accréditées par cette Commission et, par conséquent, par une Faculté. Il y en a une dizaine pour le moment. Ces écoles représentent des orientations différentes, mais les connaissances de base en psychanalyse, thérapie comportementale et cognitive et l’approche centrée sur la personne font partie obligatoire de toutes les formations. L’examen d’État en psychothérapie comporte également des questions sur d’autres écoles, en exigeant une connaissance de base.

Tous les médecins peuvent acquérir le titre de « psychothérapeute ». Pour y accéder, les médecins non-psychiatres doivent accomplir une année supplémentaire de « psychopathologie ». Les psychologues cliniciens ont aussi le droit d’être psychothérapeutes. Leur cursus d’études contient des enseignements spécifiques en psychiatrie, y compris en psychopharmacologie de base (mais les psychologues même psychothérapeutes n’ont pas le droit de prescrire de médicaments).

Il y a encore une « super-spécialisation » en psychothérapie donnant accès au titre de « spécialiste-expert en... ». Cette formation est de la compétence des différentes écoles, mais le diplôme d’État de psychothérapie est une condition préalable requise. Bien que ces certificats (psychothérapeute-psychanalyste, de famille, etc.) ne soient pas validés par des autorités publiques, la sécurité sociale les accepte et le psychothérapeute-expert est remboursé à un taux plus élevé pour la même activité que le non-expert.

Il y a une vingtaine d’associations dans le champ de la psychothérapie, y compris des écoles traditionnelles de Jung, Adler, Stekel. Les tendances les plus fortes sont la psychanalyse et l’approche comportementaliste et cognitive.

Les formations traditionnelles en pychothérapie s’adaptent à ce système. La formation en psychanalyse (qui continue sans cesse depuis Sandor Ferenczi) correspond au titre de « psychothérapeute-expert en psychanalyse ». La psychothérapie « laïque » (celle des assistants sociaux, des infirmiers) n’existe pas chez nous, étant donné que cette activité est conçue par la loi comme celle des médecins et des psychologues (cliniciens).

L’expression « psychothérapie » est alors utilisée dans un sens restreint, par comparaison à l’usage autrichien où toutes les aides psychologiques fournies par des professionnels de la santé sont appelées « psychothérapies ». La psychothérapie institutionnelle est en voie de disparition. Il n’en reste que trois ou quatre services dans tout le pays. Les nouvelles conditions financières et économiques ne permettent plus aux établissements de faire fonctionner des programmes institutionnels de psychothérapie. La majorité des unités dites « psychothérapeutiques » pratiquent la psychiatrie « légère ».

Financement

Le financement des services de santé est organisé sur la base de l’assurance obligatoire, avec des contributions payées par l’employé (20 %) et par l’employeur (80 %). Pour ceux qui ne peuvent pas cotiser (personnes sans-abri, etc.), c’est le budget social des municipalités qui prend en charge l’assurance de base. Il y a quelques tentatives assez timides d’introduire des compagnies d’assurance dans le système. Le patient ne paie rien pour les services médicaux, mais seulement dans le secteur public. Le secteur privé gagne en importance, tout en sachant que ses services ne sont pas remboursés par l’assurance. La médecine familiale, par contre, a été privatisée et les médecins sont payés pour le nombre de personnes inscrites. La majorité des médicaments sont subventionnés, le patient ne paie que 10-20 %. Les circonscriptions de médecin de famille (médecins généralistes) comportent 1 800 à 2 000 personnes au plus. Les citoyens peuvent choisir leur médecin librement, mais la majorité choisit le médecin de sa circonscription. Le libre choix est, bien sûr, formel dans des villages avec un seul médecin.

Les services psychiatriques aigus sont remboursés par groupes diagnostiques (diagnostic related groups ou DRG), les services de patients chroniques par un prix de journée. Les maisons de soins psychiatriques (pour les patients chroniques en interdiction judiciaire) sont contrôlées par les municipalités.

Les lits (environ 8 000) de ces établissements très contestés ne s’ajoutent pas aux lits des services psychiatriques. Il y a une pénurie de ce type de lit et les patients chroniques, en attendant leur place, occupent les capacités active des services psychiatriques.

Psychiatrie hospitalière

La majorité des lits se trouvent dans des hôpitaux généraux, mais deux hôpitaux psychiatriques modernisés — asiles naguère — (y compris notre « Sainte-Anne » avec 900 lits à Budapest : l’institut Lipótmez ou « Champ de Léopold ») subsistent. La majorité des asiles construits au XIXe siècle se sont retrouvés dans le territoire des États voisins créés après la première guerre mondiale, y compris le premier asile d’État inauguré en 1863 à Nagyszeben (Sibiu en Roumanie). Quelques asiles ont été transformés en hôpitaux généraux au début du XXe siècle tout en conservant leur allure d’origine.

Chaque service dessert un secteur géographique, dans lequel l’admission du patient est obligatoire, en cas de nécessité. La distribution des lits varie d’une région à l’autre. Le département Baranya ne dispose que de 6,3 lits pour 10 000 habitants, alors que Nógrád en a 13,3. Les services travaillent en permanence et admettent toutes les urgences de leur secteur. Les patients ont quand même le droit de choisir librement l’hôpital et même le médecin. La plupart des services sont ouverts et mixtes depuis les années 1960. La qualité de l’hospitalisation ne dépend pas du consentement donné ou refusé par le patient.

Le pays dispose d’un seul hôpital psychiatrique pénitentiaire pour les patients-criminels qui y sont admis soit pendant la procédure judiciaire, soit après jugement si la peine pour l’acte criminel dépasse un an de prison. Cet établissement dépend du ministère de la Justice.

On compte quelques services spécialisés pour les malades alcooliques et toxicomanes (addictologiques) disposant de 1 095 lits au total. La majorité des régions n’ont que des services psychiatriques généraux. Il existe aussi des services géronto-psychiatriques dans quelques endroits (615 lits pour tout le pays).

On a progressivement supprimé les services dits « de névroses ». Ceux qui subsistent se partagent environ 700 lits.

La durée d’hospitalisation est fortement influencée par le financement. L’adoption du système DRG fait que les hôpitaux sont poussés à raccourcir la durée du traitement hospitalier. La durée moyenne s’est progressivement abaissée aussi depuis l’introduction des thérapeutiques modernes ; elle s’échelonne de 18 à 25 jours dans des services dits « actifs ».

On peut constater que le nombre de lits hospitaliers devrait suffire aux besoins du pays, mais l’insuffisance en personnels les rend inefficaces.

Les directeurs des établissements sont pratiquement tous des médecins, sauf quelques directeurs administratifs. Dans ces cas-là, il y a un directeur-médecin adjoint. Les limites de compétence du directeur non-médecin sont alors des zones typiques de conflits.

Structures intermédiaires

La Hongrie dispose de très peu d’hôpitaux de jour, centres de réhabilitation, foyers protégés (685 places au total). La désinstitutionnalisation n’a pas apporté d’augmentation du nombre de ces établissements. Une loi récente oblige des municipalités à créer des foyers de jour pour les malades mentaux, mais elle n’a guère été appliquée jusqu’à présent. Les établissements hospitaliers ne sont pas intéressés par ces changements structurels, car le système de financement favorise les services hospitaliers traditionnels. L’hospitalisation à domicile n’existe pas ; toutefois, le service peut maintenir le patient en congé de maladie après le traitement hospitalier pendant six semaines au maximum (« congé d’adaptation »).

Soins ambulatoires

L’une des avancées les plus importantes avait été la création du système des centres psychiatriques ambulatoires (nommés « centres de soin des maladies nerveuses » par euphémisme) au début des années 1950. Une centaine de ces centres exercent leurs fonctions de traitement ambulatoire, de consultations, de diagnostic, d’expertise. La majorité d’entre eux dépend de municipalités, une minorité est rattachée à un hôpital. Le personnel se révèle en général insuffisant, se composant d’un ou plusieurs psychiatres, d’un psychologue clinicien (pas partout), d’infirmiers et d’assistants sociaux. L’affluence est telle que la durée moyenne des consultations n’excède pas dix minutes. Une activité psychothérapeutique modeste peut être trouvée dans certains de ces établissements.

Secteur privé

La pratique privée a toujours été permise aux médecins en Hongrie, même à l’époque stalinienne. Ce « libéralisme » a permis notamment à l’École psychanalytique de Budapest de poursuivre son activité. Mais le secteur privé n’a jamais joué et ne joue toujours pas un rôle important. Depuis les changements historiques de 1989-90, les pratiques privées psychiatriques remplissent quand même une place grandissante. Quelques psychiatres forment ainsi des centres psychiatriques privés en commun. Le secteur privé devient l’un des moyens de fuir la pression de plus en plus insupportable de la corvée hospitalière. La majorité des psychiatres privés travaillent à temps partiel, tout en gardant la « sécurité » d’un engagement dans le secteur public.

L’activité privée des médecins n’est pas remboursée, mais les médicaments ordonnés ont le même bénéfice de subvention que ceux du secteur public. Les prix de consultation correspondent à une fourchette de 15 à 40 euros. Une couche sociale étroite mais grandissante peut se permettre d’utiliser les soins du secteur privé qui sont, dans la majorité des cas, des traitements psychothérapeutiques.

Beaucoup de médecins profitent de la possibilité de devenir psychothérapeutes, s’inscrivant aux cours et passant l’examen d’État, animés de l’intention d’ouvrir un cabinet privé de consultations psychothérapeutiques (d’investissement modéré).

Santé mentale

Tous les gouvernements depuis la deuxième moitié des années 1980 ont essayé de réaliser un programme national de santé mentale (d’hygiène mentale selon notre usage), mais en quatre ans de période électorale n’a pu être rédigé qu’un nouveau programme avec quelques initiatives. Le gouvernement est allé plus loin entre 1994-1998 : un Bureau d’hygiène mentale s’est créé avec huit succursales régionales. Ce Bureau a disposé au début d’un budget assez important mais qui s’est progressivement réduit jusqu’à son absorption par le programme national de santé publique Béla Johan. La santé mentale, déclarée l’une des cinq priorités nationales de prévention, est représentée par un chapitre. L’auteur de cet article, directeur du programme de santé mentale, représente le pays auprès du Bureau européen de l’Organisation mondiale de la santé.

L’une des directions stratégiques de prévention est l’éducation. On a réussi à faire accréditer un diplôme secondaire « d’hygiéniste mental » avec un cursus de deux ans universitaires. Un diplôme initial de hautes études (pédagogie, santé, psychologie, théologie, etc.) est un pré-requis pour ce diplôme, qui peut faire partie de la formation continue obligatoire de ces professions. Ceux qui l’acquièrent sont alors classés plus haut dans l’indice de traitement des fonctionnaires. L’identité professionnelle initiale de ces diplômés reste mais s’affirme avec une manière préventive de voir leur propre activité. L’hygiéniste mental reste toujours professeur de lycée, mais sa sensibilité et ses attitudes vis-à-vis des problèmes mentaux de ses élèves seront meilleures. Ceux qui obtiennent le diplôme secondaire d’hygiène mentale peuvent exercer leur profession avec plus de souplesse à l’égard des problèmes humains tout en contribuant à la prévention des troubles mentaux.

Droits des malades

L’hospitalisation psychiatrique se déroule sous contrôle judiciaire, même l’hospitalisation libre (voir plus haut). La dernière modification de loi s’est faite en 1997 (loi Cliv sur la santé, avec un chapitre spécial concernant la psychiatrie). L’admission sous contrainte doit être demandée au tribunal dans les 24 heures, la commission juridique est obligée de faire une inspection sur place et de prendre sa décision dans les 72 heures. Si nécessaire, la municipalité nomme un curateur provisoire pour la gestion des biens du patient. Les patients sans autonomie suffisante peuvent être mis sous interdiction, limitée ou complète, par un procès civil engagé par l’autorité tutélaire de la municipalité.

L’accord de la famille n’est demandé que pour les mineurs (au-dessous de 18 ans).

Une loi sur les droits des malades a été récemment promulguée (1999) dont quelques articles importants sont affichés dans les établissements. Une association des patients psychiatriques s’est formée pour la protection des intérêts des « usagers » de psychiatrie. Un réseau des représentants des droits des malades a été institué en 2001 dépendant de l’Office national de santé publique et du médecin de l’état civil. On observe des tentatives pour intéresser les familles au traitement de leurs patients. Mais on se heurte à de fréquentes difficultés conceptuelles : le membre malade de la famille doit être « réparé » par des experts de santé puis rendu sain et sauf à la famille. L’inclusion ou non des familles au traitement et à la réhabilitation dépend des positions de l’unité de soins concernée.

Statut des psychiatres

La direction des établissements psychiatriques est assurée en général par des psychiatres à plein temps, avec quelques exceptions. C’est le cas de l’un des deux hôpitaux psychiatriques qui a été dirigé par un chirurgien-manager (très bien d’ailleurs). Le recrutement des psychiatres chefs de service public s’effectue par un concours national, dans lequel le vote du Collège de psychiatrie (corps suprême professionnel auprès du ministre) joue un rôle important dans la décision prise par le directeur de l’établissement. Le recrutement des internes (résidents) passe aussi par un concours mais à l’échelle régionale (régions d’une faculté médicale universitaire). Ces deux concours sont devenus formels, faute de candidats. On a même dû supprimer la limite du nombre des internes psychiatriques admissibles par an, car le nombre des candidats n’a jamais atteint le chiffre de 36 qui était la limite fixée par le budget en raison des deux premières années payées par l’État. Dépendant de l’établissement, les retraités peuvent continuer leur travail tout en touchant aussi leur pension (non imposable).

L’âge de la retraite était de 55 ans pour les femmes et de 60 ans pour les hommes. Actuellement il passe progressivement à 62 ans pour les deux sexes. Il n’y a pas de limite dans le secteur privé.

De plus en plus de psychiatres ont une clientèle privée en plus de leurs fonctions publiques. La proportion de cette activité libérale n’excède pas en général 20 %.

Les patients traités dans l’hôpital peuvent être suivis par le même médecin aux « centres ambulatoires spécialisés » dépendants de cet hôpital.

Les services publics de santé sont soumis au contrôle de l’Office national de santé publique mentionné plus haut, qui surveille l’observance des critères minima définis par la loi sur la santé.

Questions médico-sociales

L’un des problèmes les plus aigus est la pression sociale sur les établissements de santé. Faute d’un nombre suffisant de maisons d’accueil pour les personnes âgées, pour les sans-abris, pour les sans-papiers, pour les cas géronto-psychiatriques, tous ces problèmes pèsent sur la psychiatrie. La durée d’attente d’une place dans un tel établissement est longue... Il manque également des places hospitalières de soins chroniques. Une source récente de revenus des hôpitaux se révèle être l’ouverture d’ unités de soins chroniques (surtout gériatriques) payantes. Bien que les prix en soient modérés, ces services restent inaccessibles à une couche sociale importante de la population.

Prescriptions médicamenteuses

La liberté de prescription est respectée quel que soit le type de soins, public ou privé. Il y a, en revanche, des limitations par spécialités médicales et par diagnostics. Les médicaments importants utilisés dans des groupes diagnostiques tels que la schizophrénie, l’épilepsie, etc. sont subventionnés à 100 % (même les antipsychotiques de nouvelle génération). Les antidépresseurs sont subventionnés à 90 %. Les psychotropes peuvent être prescrits par le médecin de famille mais sur proposition psychiatrique (limitée à trois ou six mois). Les tranquillisants peuvent être prescrits par tous les médecins.

Infirmiers

La formation de base dure deux ans. Pour ceux qui passent leur baccalauréat dans des lycées spécialisés en santé, le diplôme d’infirmier peut être obtenu après une formation limitée à un an. Existe aussi une formation supérieure d’infirmier sanctionnée par un diplôme d’études supérieures délivré par la Faculté des études supérieures de santé. Ces infirmiers diplômés supérieurs occupent des fonctions d’infirmier-chef, de directeur adjoint infirmier, etc. Des cours de spécialisation en psychiatrie sont lancés selon les besoins.

La profession d’infirmier est en train de s’émanciper de celle des médecins. Un pas important a été l’introduction des dossiers infirmiers. Tous les hôpitaux ont un directeur-adjoint infirmier, habilité comme « employeur » de tous les infirmiers de l’hôpital. Certains établissements se soumettent à un contrôle d’assurance de qualité, dont la qualité du soin infirmier constitue une partie significative.

Expertises médico-légales

Tous les psychiatres, en principe, peuvent être appelés pour une expertise par le tribunal ou par d’autres autorités. De tels cas arrivent cependant rarement. Relevant du double système de spécialisation en médecine, le titre de « psychiatre légal » est une spécialisation de second degré. Il n’y a que 4 à 5 % des psychiatres qui en disposent. Certains d’entre eux travaillent exclusivement comme psychiatres légaux, d’autres font de l’expertise à temps partiel.

Une commission de la médecine légale du ministère de la Santé, des Affaires sociales et de la Famille représente l’instance suprême de l’expertise médicale ; elle comprend des experts des spécialités les plus fréquentées (y compris quatre psychiatres), qui prennent en charge des expertises contradictoires ou compliquées.

Formation continue

La formation continue est obligatoire pour tous les médecins. Deux cents points de crédit doivent être recueillis pendant un cycle de cinq ans, par des cours, des conférences, des congrès, ou des sessions de formation à distance, accréditées par une commission professionnelle de la chambre médicale et par une Faculté universitaire de médecine. Certains cours se terminent par un examen (on leur attribue davantage de points). Le système ayant été très récemment mis en place, il souffre encore de faiblesses, notamment administratives.

Évaluation

Les actes de soins sont la base du financement des services non hospitaliers (points dits « allemands »). Un système de classification des actes très détaillé et revisé souvent (la dernière fois en mars 2003) doit être utilisé dans les rapports au financeur.

Les facultés de médecine accréditent des services hospitaliers pour la formation spécialisée, conformément aux propositions de l’UEMS.

L’utilisation de la CIM10 est obligatoire et officielle dans le pays. Le DSMIV est quand même proposé dans des travaux de recherche.

La majorité des psychiatres se réfèrent à la psychopathologie classique, à la psychiatrie biologique et sociale. Le conflit profond entre « biologistes » et « sociologistes » n’existe plus. La tradition freudienne est très forte, mais le comportementalisme et surtout le cognitivisme gagnent du terrain. Les générations plus âgées étaient formées sous l’influence de l’école psychopathologique allemande. La génération « après-DSM-III » utilise le langage anglo-saxon. L’auteur de cet article essaie de retenir quelques valeurs des écoles psychiatriques européennes en recourant aux traditions allemande et française dans son Manuel de psychiatrie (manuel officiel de l’université Semmelweis). Malgré des tentatives similaires, on peut observer le déclin de l’analyse longitudinale du patient en faveur d’une catégorisation simplifiée.

Edition psychiatrique

La revue principale de la Société hongroise de psychiatrie, Psychiatria Hungarica, paraît chaque mois avec une annexe d’informations et de nouvelles. Le nombre de revues psychiatriques va en augmentant, il y en a plus de dix, non compris certaines revues des associations régionales. La majorité d’entre elles s’adressent à tous les psychiatres, certaines même aux professionnels de la santé mentale. Une maison d’édition psychiatrique (Animula) a été créée par la Société hongroise de psychiatrie il y a une dizaine d’années ; elle fait paraître des livres — en nombre croissant — classiques et modernes. En plus, d’autres maisons publient aussi des livres psychiatriques, surtout la maison Medicina à Budapest. Une maison d’édition s’est spécialisée dans les manuels pour les étudiants en médecine.

Conclusion

Ce passage en revue de la psychiatrie hongroise montre bien que les processus à l’œuvre dans les institutions psychiatriques sont universels, globaux. Nous ne pouvons présenter que peu de spécificités hongroises, nous manquons de hungaricum psychiatrique. Retenons néanmoins le système de formation à la psychothérapie et le système à deux niveaux des spécialités médicales. Mais surtout, nous partageons les mêmes maux et détresses que nos collègues européens, la régression de la qualité des soins menaçant nos patients.

Tringer L. La psychiatrie en Hongrie. L’Information Psychiatrique 2003 ; 79 : 611-8.


 

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