ARTICLE
Auteur(s) : Brigitte Petit*
* Psychologue, Unité intersectorielle de prise en charge de
patients institutionnellement dépendants, pôle de psychiatrie, CHU
de Nantes. 9, rue des Rubis, 44800 Saint-Herblain.
E-mail : brigitte.petit@club-internet.fr
Que ce soit dans les centres de formation (instituts de
formation en soins infirmiers et faculté de psychologie) ou au sein
des services de psychiatrie, la notion de soin psychiatrique pose
problème. C’est probablement auprès des psychotiques adultes que la
difficulté est la plus grande. Une définition préalable du soin ne
me paraît pas nécessaire. En effet, les concepts sont nombreux et,
que l’on s’inspire des courants cognitiviste, comportemental,
humaniste, systémique ou psychanalytique, ils finissent par se
rejoindre dans leur objectif, soigner le patient ; les
différences résultent seulement d’une focalisation particulière sur
un phénomène ou d’une heuristique singulière.
Les théories sur le soin psychiatrique sont toutes riches et
pertinentes. Le cognitivisme n’est pas meilleur que la systémique
ou l’approche analytique. Si la psychanalyse se singularise, ce
n’est pas seulement par la pertinence de ses concepts, mais surtout
par la démarche éthique qui la caractérise, à savoir l’intérêt
majeur pour le sujet et sa condition humaine, en deçà de toute
notion de pathologie ou de normalité. Ce qui semble poser problème
dans le soin, c’est d’une part la représentation que le soignant en
a et l’usage qu’il en fait en tant que professionnel, et donc la
démarche de soins qui en résulte, et d’autre part la représentation
particulière du sujet souffrant en demande d’aide. Dans les
services de psychiatrie, la réponse apportée à cette demande, sous
forme de projet de soins, est structurée en apparence en une
analyse pseudo-objective des difficultés rencontrées par le
patient, suivie d’une mise en place de pratiques soignantes
adéquates. En réalité, les soins proposés au patient sont
standardisés et dépendent en grande partie de l’idéologie du
service à laquelle chaque soignant adhère, implicitement ou
explicitement. Ainsi, dans un service de psychiatrie, on peut de
manière paradoxale soigner sans véritablement répondre à la demande
du sujet.
Nous aurions pu qualifier cette représentation du soin d’éthique
personnelle et développer l’analyse de Jean-Jacques Kress sur les
préconceptions du fonctionnement psychique qui nous habitent et
orientent nos options théoriques. Nous avons préféré choisir
d’autres champs de réflexion, nous inspirant à la fois des concepts
de psychologie sociale et de notre expérience
professionnelle.
Afin de permettre une approche plus simple de ce que le soin
véhicule, en dehors des pratiques soignantes, nous proposons de
développer quatre thèmes : la représentation du soin en santé
mentale, le soin et l’institution, éduquer ou soigner, le temps et
le soin.
La représentation du soin en santé mentale
La représentation du soin en santé mentale n’échappe pas au
mécanisme des représentations sociales. C’est même en leur sein et
non dans le cursus d’études des soignants qu’elle se construit. Les
représentations sociales constituent des tentatives de
compréhension, d’interprétation et de maîtrise d’un environnement
social donné où existe une controverse, ou tout au moins une
absence de certitudes. Elles sont donc l’interface du psychologique
et du social, à la fois construction personnelle du sujet et
conséquence du milieu social dans lequel elles émergent (systèmes
d’appartenance, croyances, valeurs, etc.). La psychiatrie se prête
bien à l’élaboration de représentations sociales parce qu’elle ne
possède pas un savoir unique sur la folie mais des savoirs
multiples, parfois contradictoires, ainsi que des techniques qui
mélangent théories et sens commun. Personne ne sait ce qu’est la
folie et comment la guérir. Aussi, chaque professionnel se
«bricole» une représentation de ce qu’est un malade mental et de ce
qu’il convient de faire pour lui. C’est donc bien cette
représentation que nous avons de la folie et du sujet qui en
souffre qui va conditionner notre conception des soins et la place
que nous nous octroyons auprès de lui en tant que professionnel.
Dans cette tentative de maîtriser l’inconnaissable, les
représentations sociales pourraient apparaître comme une
méthodologie louable (faute de mieux) si elles n’étaient pas, en
fait, au service des valeurs et des préjugés qui limitent
l’ouverture de l’esprit.
Ainsi, les représentations sociales ne s’élaborent pas de
manière rationnelle et logique. C’est même tout le contraire. Nous
devons à la psychologie sociale, et particulièrement à Moscovici,
l’élaboration de ce concept (1961). Les représentations sociales
s’organisent selon trois dimensions :
– une dimension informative : ce sont les informations
et savoirs que nous possédons sur un sujet. Ils varient en qualité
et en quantité selon le niveau de culture et de compétence que nous
avons dans le domaine concerné ;
– un champ de représentations : c’est le degré de
cohérence que nous donnons à notre pensée pour agencer les
informations et savoirs recueillis et ce, quelle que soit leur
qualité ou leur quantité. Ainsi, même avec très peu d’éléments,
nous pouvons construire une représentation sociale sur un sujet
donné, quitte à déformer l’information pour boucher les
« trous » et préserver la cohérence ;
– une dimension d’attitude : c’est une orientation
générale envers le sujet qui est positive ou négative. Chaque objet
qui entre dans notre champ de conscience est catégorisé, classé en
fonction de nos valeurs sociales et morales. Cette dimension
d’attitude va orienter notre conduite.
La logique voudrait que nous prenions en compte les informations
que nous possédons sur un sujet, que nous considérions ensuite la
cohérence que nous donnons à ces informations pour construire notre
représentation afin de nous positionner, pour ou contre, face à
l’objet.
En fait, c’est la dernière dimension qui semble pré-exister aux
deux autres. Nos valeurs et nos préjugés conditionnent notre
jugement et orientent notre conduite. Toutes les informations
reçues seront triées en fonction de cette attitude générale et non
en fonction de leur pertinence. Nous choisirons les informations
qui vont dans le sens de nos valeurs, négligeant les autres,
surtout celles qui nous dérangent. Ainsi, si je pense que le
schizophrène est un grand enfant irresponsable, je vais chercher à
l’éduquer, lui dictant ce qu’il doit faire, dire ou ne pas dire.
Tout délire est disqualifié d’avance puisque jugé absurde. Pour
certains soignants, le psychotique halluciné fait parfois preuve de
malice : il entend des voix juste au moment de faire son lit,
manière d’éviter la corvée (ce qui supposerait que faire son lit
est une corvée pour lui). Si le patient projette sur les
professionnels ses morceaux d’angoisse de morcellement ou la partie
de son moi qui le persécute, les soignants projettent sur le
patient des procès d’intention, uniquement justifiés par la
représentation qu’ils ont de lui. Ainsi, l’hystérique jouerait la
comédie, le psychotique manipulerait son entourage pour son bon
plaisir.
Dans l’élaboration du soin en santé mentale, les représentations
sociales agissent à bas bruit mais de manière efficace. Elles
constituent une partie de l’idéologie que chacun défend au sein de
l’institution et qui justifie les pratiques soignantes.
Le soin et l’institution
L’institution est à la fois mission sociale, organisation et
groupe d’individus. Comme toute institution d’État, la psychiatrie
n’échappe pas aux transformations de ses missions en fonction de
l’évolution de la société et des sciences. Sur le plan
scientifique, aucun changement majeur ne s’est produit ces
dernières décennies : on ne guérit toujours pas certaines
maladies mentales. Peut-être savons-nous tout au plus mieux
accompagner les patients dans leur difficile adaptation sociale et
agir de manière plus efficace sur certains symptômes ou certaines
formes de souffrance.
Sur le plan social, les choses bougent plus vite, parfois même
trop vite. La responsabilité de l’organisation de l’institution
psychiatrique, longtemps cantonnée au centre hospitalier
spécialisé, se structure en système pyramidal de plus en plus
complexe (hôpital, département, région, État) dont le sommet
s’éloigne progressivement du terrain où se joue le quotidien des
prises en charge. Les professionnels ne voient plus les décideurs
mais seulement les audits qui passent et repassent en fonction des
projets générés par une loi sans cesse en mouvement. Nous n’avons
jamais autant légiféré dans le domaine de la santé. Le processus
s’accélère à tel point que le projet de réaménagement d’un hôpital
peut être obsolète à peine sa réalisation achevée. Les projets de
soin sont affectés par ces mutations rapides parfois mal
orchestrées, laissant souvent le soignant désorienté, tandis que le
patient poursuit ses pérégrinations dans des cadres différents, pas
toujours thérapeutiques. Le lien transférentiel avec un patient
psychotique est long à instaurer. Avec le roulement de plus en plus
fréquent des patients et des équipes de soin, avons-nous encore les
moyens de travailler ce lien, à notre sens essentiel, dans la prise
en charge des sujets en souffrance ?
La psychiatrie est enfin constituée d’un groupe d’individus,
personnes singulières qui cherchent à la fois à développer des
compétences et à établir un confort maximum pour les exercer.
Chaque professionnel évite, dans la mesure du possible, les
tensions relationnelles qui mettent à mal l’esprit d’équipe. Un
soignant n’opère jamais seul. Il a besoin des autres
professionnels, particulièrement de ses collègues. Le besoin
d’appartenance à l’équipe est si fort qu’il prime sur le désir de
partager ou de proposer sa propre conception des soins. Ainsi, les
jeunes infirmiers diplômés qui arrivent dans les services avec des
idées neuves et une motivation de changement adoptent, après
quelques mois, les habitudes institutionnelles par seul souci
d’intégration. L’expérience des aînés est primordiale : même
pendant la formation des élèves infirmiers, la théorie enseignée
qui décrit et explique ne fait pas le poids avec ce qu’ils voient
et entendent en stage dans les services de soins. Les mémoires de
fin d’année regorgent du discours des aînés plus que d’analyses
personnelles ou théorico-pratiques.
Penser l’organisation d’une institution comme un groupe
d’individus oblige à prendre en compte tous les mécanismes
psychologiques et sociaux qui vont s’enchevêtrer dans les relations
entre groupe et institution, groupe et individu, individu et
institution. Le soin n’est pas la seule préoccupation des
professionnels. D’autant plus que le soin n’est possible que
lorsque tous les mécanismes interagissent simultanément dans un
équilibre favorable à l’action, n’apportant ni trop d’excitation,
ni trop de souffrance. Certains services de psychiatrie ne sont
plus aptes au soin parce que les problèmes de fonctionnement
d’équipe mobilisent toutes les énergies jusqu’à l’épuisement,
traduit notamment par un fort taux d’absentéisme. Le patient est
alors livré à lui-même, seul avec son angoisse dans un service de
soins où personne n’est psychiquement disponible. Or, la
disponibilité psychique est ce dont il a le plus besoin.
L’institution n’est pas un lieu neutre. Elle brasse en
permanence affects et représentations multiples, conscientes et
inconscientes, qui appartiennent à la fois au patient, au soignant
et à la dynamique groupale, dont on saisit grâce aux travaux de
Kaës et Anzieu toute la force, constructive ou destructive. Pour
soigner de manière efficiente, les unités de soins ont besoin
d’être écoutées, soutenues et encouragées.
Éduquer ou soigner
Dans les services de psychiatrie, la répétition des pratiques de
soins auprès des patients psychotiques peut parfois produire un
effet inattendu : on ne sait plus où se situe le soin et on
doute de sa pertinence. Lorsque la question est posée en équipe,
c’est bien. Lorsqu’elle s’infiltre insidieusement dans la pratique,
elle produit le plus souvent des contre-attitudes qui, à bien y
regarder, sont contraires à l’effet escompté : soigner. La
question que se posent les infirmiers et qui revient de manière
récurrente porte sur la différence entre soigner et éduquer.
L’aspect éducatif est constitué d’interventions plutôt répétitives
centrées sur la vie quotidienne (souvent désinvestie par les
psychotiques) et sur la réalisation d’un projet de vie : se
préparer à vivre seul en gérant un réseau d’étayage diversifié.
L’aspect thérapeutique concerne la dynamique psychique du patient
qu’il convient de modifier ou d’aménager en vue d’un meilleur
équilibre interne et d’une meilleure qualité relationnelle. Or,
dans un service de psychiatrie, même en faisant de l’éducatif, on
vise toujours le thérapeutique, c’est-à-dire le soin. Aider un
patient dans ses soins d’hygiène, l’accompagner pour prendre un bus
ou lire le journal ne constituent que des moments parmi d’autres où
le soignant est avec le patient pour poursuivre cette rencontre
entre deux appareils psychiques différents dont l’un supplée,
soutient et encourage l’autre dans une relation de compréhension
mutuelle, selon les possibilités affectives et cognitives de
chacun. Ainsi le soin s’applique quelle que soit la situation ou la
médiation retenue. Les objectifs sont différents, la démarche
identique. Mais encore faut-il aménager des espaces où l’on
rencontre le patient et prévoir du temps pour le faire. Parfois
temps et espace viennent à manquer, et l’on demande alors au
patient d’investir un cadre de soin vide de présence et de
disponibilité, comme si le processus en soi était suffisant et
miraculeusement thérapeutique. Il n’en est rien : être
soignant, c’est accepter de représenter pour le patient un objet
externe singulier, transformationnel, différent de tous ceux qu’il
a connus jusqu’alors ; un objet ni empiétant, ni neutre mais,
pour reprendre une formule de Cahn, capable de s’identifier au mode
de fonctionnement psychique du patient ; un objet externe
offrant au patient une possibilité d’intérioriser, non pas un
certain nombre de schèmes moteurs souhaitables pour vivre en
société, mais des processus psychiques plus souples et diversifiés
autorisant une vie relationnelle plus harmonieuse. Dans ce sens, ce
n’est pas le discours du soignant qui est le plus important (sauf
s’il est dévalorisant ou non congruent) mais son attitude ; et
ce n’est pas ce qu’il fait, mais ce que fait le patient ; et
ce n’est pas ce qu’il pense, mais la façon dont il investit le
patient. Tout comme les patients en coma prolongé, les psychotiques
ont besoin pour survivre et vivre d’être investis et stimulés avec
empathie. La stimulation sans empathie est proche de l’éducatif, la
stimulation avec empathie s’assimile au soin.
Les processus psychiques que vise le soin ne sont pas les mêmes
que ceux qui sont mobilisés dans une prise en charge
psychothérapeutique. Ce n’est pas sur le passé du sujet, sur les
imagos, les fantasmes et les avatars du désir que porte l’effort
thérapeutique mais sur des capacités affectives et cognitives de
développer une autonomie psychique permettant de vivre en société
ou de vivre tout simplement. Il s’agit de travailler sur
l’expérience et le vécu direct du patient et d’apprendre à
négocier, faire des choix, s’assumer en gérant de manière adaptée
ses dépendances. L’institution, tant le cadre qu’elle propose que
les membres qui la constituent, doit évoluer dans ce sens si elle
veut trouver ou conserver une vocation soignante. Et c’est là, avec
les psychotiques, que les problèmes commencent. Nous faisons
souvent du soin par intermittence et de l’éducatif en continu. Or,
ce qui manque aux psychotiques, c’est de la permanence et de la
continuité. Continuité ne signifie pas pratique immuable ou rigide
mais un effort continu de soins adaptés.
Nous restons trop souvent accrochés au cadre, cadre en tous
genres, de soin, de pratiques, de fonctionnement. La rigidité nous
guette car, comme pour les psychotiques, elle nous permet de faire
l’économie de penser. Parfois, et sans vraiment en prendre
conscience, le soin perd sa spécificité thérapeutique et sombre
dans l’absurde. Le cadre se met alors à fonctionner à vide, sans
que les soignants en prennent conscience, trop bien installés dans
cette certitude que tout va bien. Un exemple de fonctionnement
institutionnel peut illustrer cette pratique paradoxale avec
laquelle parfois nous traitons les patients : dans un service
de psychotiques institutionnellement dépendants, un tirage au sort
hebdomadaire décidé par les patients détermine l’attribution à
chacun de certaines tâches ménagères (mettre le couvert, balayer,
débarrasser, etc.). Une patiente se sentant trop dispersée pour
oser rassembler les miettes de pain sur le sol afin de les ramasser
et angoissée par cette idée, négocie avec une autre patiente un
échange de tâches. Il lui paraît plus aisé de mettre le couvert.
Les deux patientes s’engagent dans leur tâche respective. Un
soignant s’apercevant de cette permutation intervient pour imposer
la décision initiale : ce qui avait été décidé devait être
appliqué. Au nom du cadre... Dommage pour cette patiente qui avait
accepté son engagement dans les tâches ménagères, pris conscience
de ses difficultés, trouvé seule une solution, pris une initiative
et négocié avec une autre patiente sans remettre en cause la
dynamique institutionnelle. Autrement dit, une patiente qui venait
de s’essayer à un moment d’autonomie psychique et de
responsabilisation sociale.
Ainsi, nous prenons parfois plus soin du cadre que du patient.
Et nous tenons plus à l’éducatif qu’au soin, tout simplement parce
qu’il est plus aisé de manier les comportements que de se hasarder
dans les dédales de la dynamique interne du patient, même s’il
apparaît que c’est le seul levier opérant que nous possédions pour
changer les choses de façon durable.
Le temps et le soin
D’un côté, la temporalité est un des problèmes majeurs du
psychotique. De l’autre, le temps est un véritable casse-tête pour
le soignant. On lui demande de travailler vite et d’assurer une
occupation minimale des lits d’hospitalisation suivant les
recommandations de l’Agence régionale d’hospitalisation (ARH). Et
pourtant, il faut du temps pour soigner un patient psychotique. Pas
obligatoirement un temps illimité, seulement le temps nécessaire
pour apprendre à se connaître et mettre en place un projet de soin.
Les premières rencontres avec le patient sont déterminantes. De
nombreuses études sur le devenir d’un patient psychotique en
décompensation mettent directement en cause la qualité des premiers
échanges quant à l’évolution du processus morbide. En tant que
soignant, notre responsabilité est importante. Et nos tentatives de
diluer cette responsabilité dans l’anonymat d’un institutionnel
inadapté aux soins sont toutes aussi importantes. Ainsi,
l’insuffisance de prise en charge est imputée au système :
missions ambiguës, manque de temps, manque de personnel,
dysfonctionnement en tout genre, etc. C’est en partie vrai, mais en
partie seulement. Prendre le temps de rencontrer le patient,
s’engager auprès de lui en tant que soignant n’est possible qu’à
partir d’une décision personnelle (ou « motivationnelle »
pour reprendre un barbarisme de psychologie sociale) à caractère
cognitif, affectif et social qui n’a rien à voir avec le système
qui autorise et organise la rencontre. Tout comme la clinique
médicale ou psychologique s’exprime quel que soit l’objet concerné
ou le lieu où on l’interpelle, le soin, comme ensemble d’actions
négociées d’une demande d’aide, n’est attaché à aucun système
institutionnel. Il est simplement dépendant d’une compétence
professionnelle et surtout de la représentation que l’on a de soi
en tant que thérapeute et du patient en tant que sujet en
souffrance. Comment conçois-je mon rôle en tant que professionnel
et quelle image ai-je de ma fonction ? Quelle place vais-je
attribuer au patient qui me sollicite ou à la société qui me
contraint à prendre en charge un sujet en difficulté qui ne me
demande rien ? L’inégalité de la relation soignant-soigné est
flagrante. Elle est en partie inhérente au statut de professionnel
mais elle est surtout produite par nos fonctionnements psychiques
et majoritairement dans l’espace inconscient de nos processus
internes. Ainsi être un professionnel, c’est plus qu’avoir un
doctorat en médecine, un DESS de psychologie clinique ou un diplôme
d’infirmier. Être malade, c’est être moins que ce que l’on est
habituellement. D’un côté, un confort existentiel qui autorise
épanouissement personnel ou réalisation de soi, de l’autre, une
mobilisation de l’angoisse et des mécanismes de défense qui la
contiennent, rendant le sujet vulnérable. Tout commence par une
écoute qui se veut à la fois investigatrice et bienveillante. Mais
en fait, qu’écoute-t-on le plus souvent ? Pas forcément ce que
nous dit le patient. L’écoute est sélective. Ce sont moins les
problèmes exposés par le patient que le thérapeute retient que les
problèmes concrets ou réels qu’il pose ou qui l’affectent. Ce n’est
pas le sens des mots du patient qui prime mais le sens que le
thérapeute donne à son discours. À bien y regarder, la rencontre
n’a pas eu lieu dans cet échange. Chacun reste chez soi, installé
dans ses certitudes. Ainsi, deux mondes parallèles se côtoient et
vont cheminer, parfois en s’ignorant, vers un projet souvent imposé
au patient.
Pour les patients psychotiques chroniques, le projet est
simple : c’est celui de la réhabilitation sociale considérée
comme une fin en soi sans prise en compte de la dynamique interne
de la personnalité du sujet. Le patient est-il d’accord ? Oui,
dans la mesure où il n’a pas le choix. Mais comment le patient se
représente-t-il le projet ? Qu’en attend-il ? Comment
va-t-il l’investir ? A-t-il des ressources psychologiques
suffisantes pour le réaliser et que peut-il en dire ? A t-on
fait avec lui l’inventaire des points forts et des points faibles
du projet ? Que compte-t-il mettre en place pour faire face
aux difficultés internes et externes qu’il va rencontrer ?
Les patients psychotiques n’investissent pas toujours les
projets de la même manière que nous. Nous partageons avec eux la
coquille (les mots qui désignent les éléments du projet :
appartement, foyer, hôpital...), pas le même contenu (le sens
qu’ils y mettent). Un certain nombre de projets proposés aux
patients échouent tout simplement parce qu’on ne tient pas compte
de la dynamique interne du patient.
Les exemples illustrant cette absence de concertation et
d’écoute réciproque dans la relation soignant-soigné sont nombreux.
Intervenant en tant que psychologue dans une structure d’accueil
intersectorielle pour patients institutionnellement dépendants,
nous rencontrons des patients psychotiques en voie de réinsertion
sociale : recherche d’appartement, attente de famille
d’accueil, entrée imminente dans un foyer de post-cure, etc. Ces
patients, qui ne sont plus en période de décompensation active, ne
sont néanmoins pas stabilisés. Ainsi, l’équipe soignante
s’interrogeait sur un jeune patient schizophrène particulièrement
crispé et qui ne dormait pas une bonne partie de la nuit. Il ne se
plaignait de rien et ne formulait aucune demande. Dans son dossier
de soins, un tableau clinique le présentait, entre autres, comme
introverti, peu communicatif, enfermé dans le déni de toute
difficulté et de toute souffrance psychique. Au cours de
l’entretien, nous lui avons demandé s’il était angoissé lorsqu’il
ne dormait pas la nuit. Sa réponse fut brève : «non». Nous lui
avons alors demandé s’il connaissait la signification du mot
angoisse. Il nous répondit qu’il ne savait pas. Nous lui avons
alors expliqué les signes physiques ressentis et tenté de lui
restituer le vécu de l’angoisse. Après un silence, il nous a
répondu : «Si ce que vous me décrivez s’appelle de l’angoisse,
alors oui, la nuit, je suis angoissé». Au cours des entretiens
suivants, ce patient nous a expliqué pourquoi il n’avait pas parlé
aux infirmiers de ces insomnies auparavant : il en souffrait
depuis l’âge de huit ans et pensait que personne n’y pouvait rien
puisque sa mère n’avait rien fait pour lui à cet âge. C’est
ensemble que nous avons essayé de comprendre ces insomnies et
cherché des solutions pour retrouver le sommeil, faisant
l’inventaire des possibilités et inventant des recettes. Au cours
de ces entretiens qui ont demandé du temps, le patient a, certes,
retrouvé un sommeil satisfaisant, mais il a surtout repris
confiance en sa capacité de dégager lui-même des solutions, il a pu
apprivoiser une pensée qu’il subissait et qui le tyrannisait. Il a
aussi fait l’expérience de l’échange et de la négociation, sans
trop d’angoisse, même si les efforts restaient particulièrement
éprouvants (les siens comme les nôtres) imposant des entretiens
espacés. On ne bouscule pas une vie de souffrance en quelques
jours. Chaque fois que nous dégageons seuls des solutions aux
problèmes des patients, nous court-circuitons leur pensée
participant, de manière paradoxale, à l’immuabilité du
fonctionnement problématique de leur psychisme. Dans les faits,
rien ne bouge sauf nous, professionnels qui nous agitons pour
«prendre en charge» un patient à qui nous reprochons de se laisser
porter. Ainsi pour un patient psychotique s’installe la dépendance
à l’institution et aux objets partiels qui la constituent (dont
nous faisons partie).
Alors, peut-il en être autrement ? Et surtout, avons-nous
toujours le désir d’expérimenter une autre manière de soigner,
d’inventer de nouvelles prises en charge ? Et qu’est-ce qui
pourrait nous aider ? Seule une conception différente des
soins en deçà de tout cadre théorique pourrait nous aider à
modifier nos schèmes de prise en charge : une autre
représentation du sujet souffrant, une autre conception de la
relation d’aide, du rôle des professionnels et surtout des
institutions, capables du meilleur comme du pire.
Bien qu’ils représentent un progrès notable dans la politique de
soins en santé mentale, ce ne sont ni les lois ni les codes de
déontologie divers qui changeront la situation. À titre d’exemple,
l’article L710 de la loi du 31 juillet 1991 portant réforme
hospitalière : « le droit du malade au libre choix de
son praticien et de son établissement de santé est un principe
fondamental de la législation sanitaire » n’est pas
respecté dans les services de psychiatrie, à quelques exceptions
près. Pourtant, ce n’est pas faute d’afficher ce principe dans les
circulaires (celle du 15 mars 1960) et les lois (loi de 1985,
loi du 27 juin 1990). Quant aux codes de déontologie,
l’application des principes énoncés se limite parfois à ce qui
engage directement la responsabilité du professionnel, au cahier
des charges concrètes, celles qui sont exigées, se voient et
maintenant s’évaluent.
Les représentations sociales de la folie et de ses soins ne se
transformeront pas de manière significative tant que la psychiatrie
restera dans l’impossibilité de tenir un discours scientifiquement
reconnu sur une étiologie, un traitement ou une technique. Alors
que faut-il faire ? Peut-être se tourner vers les sciences
humaines, là où l’homme est le pivot central des recherches.
Revenir aux réflexions éthiques sur le soin psychiatrique et ses
conséquences sur le sujet souffrant, élargir notre analyse du
trouble psychique trop souvent cantonné dans le champ médical.
Repenser l’organisation des institutions de soins, véritables
machines à imposer des représentations sociales et reproduire des
pratiques pas toujours thérapeutiques. Peut-être faut-il aussi
revoir la façon que nous avons, professionnels, d’intervenir dans
des centres de formation : faculté de médecine, institut de
formation en soins infirmiers, faculté de psychologie. N’avons-nous
pas tendance à transformer le sujet en objet (entier ou partiel) et
à instrumentaliser la relation soignant-soigné ? En tant que
formateur, notre responsabilité dans l’approche du sujet est
engagée. Nous prônons la modélisation ou la rationalisation du vécu
subjectif du patient que nous nous approprions au nom d’un supposé
savoir. À la limite, qu’importe ce que dit le sujet : grâce à
nos théories et nos certitudes, nous savons déjà. Comme le souligne
Jean-Jacques Kress, citant Monique Schneider : « la
théorie ne doit pas être une mortification de la
subjectivité.»
Nos concepts ne suffisent pas à transmettre un message ou un
savoir. Notre manière de les présenter, le regard que nous portons
sur les sujets souffrants, la façon que nous avons de nous adresser
aux étudiants et de solliciter ou pas leurs réflexions, notre
implication personnelle dans ce que nous racontons des patients
leur permettent de se forger une certaine idée des soins, du
patient et d’eux-mêmes en tant que futurs professionnels. Les
étudiants sont souvent autant à la recherche de savoirs que de
modèles d’identification. Dans les IFSI, la transformation du
cursus d’études depuis 1995, consécutive à la création du diplôme
unique, et l’exigence de qualité de formation, ont modifié
significativement la pratique infirmière dans les hôpitaux, mais
pas dans tous les services. Les infirmiers sont plus proches du
patient et surtout à leur écoute. Ce n’est plus seulement une
écoute de leur souffrance qui s’instaure entre le professionnel et
le patient mais une véritable relation de partenariat dans laquelle
le patient peut donner son avis sur une prise en charge ou un
traitement, poser des questions et comprendre ce qui lui arrive.
Paradoxalement, c’est, à notre sens, surtout dans les services de
médecine somatique que s’est opérée la transformation, pas
véritablement en psychiatrie où la parole du patient reste parfois
dévalorisée et peu prise en considération. En psychiatrie, les
patients ne choisissent pas entre plusieurs prises en charge
possibles. Le choix qu’ils font se limite à accepter ce qu’on leur
propose, refuser ou se rebeller. La négociation est souvent affaire
de professionnels.
Nous sommes habitués à tout contrôler. Nous supportons mal
l’incertitude, le provisoire, l’inachevé. L’idée qu’un projet de
soins ou de sortie n’aboutisse pas nous plonge dans les abîmes de
l’échec dans lesquels nous entraînons le patient. C’est à peine si
nous remarquons qu’en cours de projet, le patient a acquis de
nouvelles connaissances sur lui-même, ou de nouvelles habiletés
dont il n’a peut-être pas conscience et qui pourront être
mobilisées pour d’autres perspectives de soins. La maîtrise des
prises en charge nous obsède : le résultat que nous escomptons
doit être là à la fin de la démarche de soins et pas un autre, que
d’ailleurs nous ignorons. Ce que nous pensons du patient reste
toujours plus important que ce que le patient pense de nos prises
en charge, d’autant plus que nous acceptons mal la critique
toujours vécue comme une affaire personnelle. Nous sommes toujours
certains du bien-fondé de notre approche de soins, même si nous
concevons l’idée d’un système à améliorer. D’ailleurs, nous
cherchons peu de nouvelles approches de soins. Les structures se
créent, les médiations se transforment, les techniques se
diversifient, mais pas notre regard sur le malade ou la place qu’il
pourrait occuper dans le processus de soins. Les problèmes
d’éthique nous préoccupent peu, sauf dans certaines situations qui
nous paraissent excessives. Jamais l’organisation du quotidien
n’est remise en cause, nous soignons par habitude, nous fondant
beaucoup sur l’expérience. La machine institutionnelle est souvent
lourde à déplacer ou à modifier. Au nom du cadre (toujours lui),
chaque structure de soins entretient, à l’image des psychotiques,
un fonctionnement immuable avec ses prestations, ses profils de
patients, ses objectifs, ses limites. Pourtant, la souplesse
d’adaptation des structures réduit le risque de chronicisation,
puisqu’elle oblige les professionnels à réfléchir, innover et
s’investir.
Alors, quittons un instant nos théories, qui nous protègent
parfois du sujet. Ne travaillons-nous pas souvent avec un patient à
travers le prisme de nos représentations conceptuelles qui le
déforment ? Prenons de la distance avec nos stratégies
pré-établies, qui négligent l’originalité et craignent le
changement. Mais surtout, essayons de prendre conscience de nos
préjugés, analysons nos représentations sociales et repensons le
sujet en souffrance. Ainsi, dans le domaine de la psychose,
cherchons donc à rencontrer le sujet aux prises avec sa condition
humaine. Une structure de personnalité est une manière d’exister,
d’organiser son monde interne et externe et de négocier avec la
réalité. La maladie n’a rien à voir avec la nature de cette
structure. C’est seulement le moment de la décompensation qui signe
la pathologie, moment qui peut parfois, dans certaines formes
graves, durer toute une vie. Un patient ne se résume pas à la
nature de sa pathologie et aux troubles qu’il présente. C’est avant
tout un sujet singulier et notre alter ego.
Références
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| Petit B.
Réflexions sur l’éthique dans le soin psychiatrique.
L’Information Psychiatrique 2003 ; 79 :
583-9. |
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