Auteur(s) : Georges Jovelet*
* Psychiatre des Hôpitaux, EPSMD de l’Aisne
02320 Premontré. E-mail :
georges.jovelet@epsmd-aisne.fr
J’ai lu avec intérêt et attention, à quelques jours de la tenue des
Etats généraux de la psychiatrie, l’article de M. Eynaud publié
dans la Tribune des lecteurs du numéro de mars 2003 de
l’Information Psychiatrique intitulé Le secteur
psychiatrique peut-il expérimenter la démocratie sanitaire
[2].
Notre collègue développe un ensemble de thèmes, concepts,
considérations très critiques sur l’état actuel de la psychiatrie
et des pratiques. La démarche peut paraître surprenante dans le
contexte de crise vécue et reconnue par tous, y compris de notre
ministre de tutelle et des différents auteurs de rapports qui ont
été publiés autour du projet Hôpital 2007. M. Eynaud y expose de
façon très incisive des préjugés, des attaques, des accusations qui
émanent habituellement de l’extérieur de notre champ.
Le discours reprend à la fois la thématique, les signifiants
martelés par le précédent ministre de la Santé (démocratie
sanitaire, usagers, réseau, droit des patients...), mais emprunte
également à la terminologie contenue dans le projet Hôpital
2007 transfuge direct du modèle libéral, je cite :
l’hôpital « entreprise de soins », efficience
« un itinéraire qui imposerait à la psychiatrie d’être
efficiente dans son champ, les soins spécialisés
efficaces... », le patient client ou ailleurs usager est
surtout une valorisation et une justification appuyée de la
contractualisation ! Je le cite : « Dans la
démocratie sanitaire tout processus de changement passe par un
processus de contractualisation » (opposé à la
planification ou au projet médical).
Ce mixage des préconisations ministérielles inclut des accents
sévères de dénonciation de « l’autocratie », de la
« caste », de la « nomenklatura », du
« monopole » de la « hiérarchie », du
« pouvoir médical» et de ses chapelles, qui empruntent par son
lexique à la lutte de classe, mais aussi aux références
anthropologiques l’hôpital sanctuaire, le sacré, le
magico-religieux, le totem, ou issues de la métaphore militaire et
des ouvrages de fortification, « à l’abri de leurs frontières
ou de leurs murs », « ériger des murs »,
« institution centrée sur le client et non sur les
murs », « territoire », « s’arc-bouter sur ses
institutions et ses pouvoirs », que nous avons déjà eu
l’occasion de commenter à partir des écrits de S. Kannas, et
de sa « Bunkerisation de l’appareil psychiatrique » ou de
propos proches de ceux d’un médecin inspecteur régional, A. Lopez
[4]. Le texte contient également des formules issues du domaine
juridique, dont la transposition dans nos pratiques du « débat
contradictoire », la référence appuyée au droit, aux
contre-pouvoirs, comme si la psychiatrie était devenue le lieu d’un
affrontement juridique plus souhaité que subi.
Je ne tenterai pas ici de saisir la logique à l’œuvre ni la
portée ou la finalité de tels propos : Est-ce vraiment le
moment de « charger la barque » du côté de la
culpabilité, de la « rhétorique de la faute » (J.-P.
Liauzu) de l’insuffisance, du manque ou de l’abus de
pouvoir... ? Ce développement risque d’exacerber les
malentendus, la perplexité, le malaise ressentis dans nos rangs et
chez l’ensemble des soignants.
L’article a le mérite certain d’ouvrir un débat d’idées, au sein
de cette tribune de l’Information psychiatrique, une
controverse probablement à prolonger lors de nos XXIIes
journées scientifiques de Tours du 1er au 4 octobre
prochain.
Le texte amène en effet le lecteur à se positionner à partir de
propositions idéologiques, mais aussi cliniques et éthiques
sous-jacentes et que je soumettrai au commentaire. Ces avancées de
notre collègue ont une portée générale à partir de grandes notions,
psychiatriques, sociologiques ou politiques comportant des formules
parfois peu précises ou qui nous paraissent en décalage avec la
réalité.
Je m’en tiendrai à des réponses plus ancrées sur la réalité de
terrain. Notre place de praticien nous impose d’élaborer nos
réflexions en s’appuyant sur la clinique et la spécificité du fait
psychotique ou psychopathologique pour définir des positions
générales et non de la démarche contraire... même si elles recèlent
des accents de générosité et d’égalitarisme : « On
pourrait légitimement se demander si la lutte contre la
stigmatisation des malades mentaux ne devrait pas tout simplement
être abandonnée pour se fondre dans les efforts de lutte contre
l’exclusion » ou « la solidarité intégratrice nécessaire
au maintien de la pleine citoyenneté pour tous ».
La limite à la portée du texte de M. Eynaud et de son
commentaire critique est contenue dans cette phrase de L.
Bonnafé : « Je veux surtout souligner combien s’oppose
à la déclaration arbitraire sur les mots, à la vaine agitation des
totems, le sérieux de l’expérience et de la réflexion sur
l’expérience, quand celle-ci porte sur les coordonnées réelles dans
lesquelles évoluent la maladie et la cure... »
[1].
La déclinaison, dans un second temps, de ce que j’appellerai les
« points de réserve », terme emprunté à un récent plan de
paix, dans lesquels quelques collègues pourront peut-être y
reconnaître des convergences, constitue une sorte de commentaire,
qui s’éloigne parfois de la lecture serrée du texte et dont la mise
en série constitue une sorte de credo, repérable dans l’après
coup.
À propos de dialogue constructif, S. Freud [3], dans sa
réponse à A. Einstein contenue dans le texte Warum Krieg,
ensemble de considérations sur la genèse de la guerre qu’il a
élaborées en 1932, considère que A. Einstein dans la formulation de
sa question a dit l’essentiel, il ajoute « vous m’avez pour
ainsi dire ôté le vent de la voile » ; ici je dirai
dans une transposition qui se veut modeste que les formulations de
M. Eynaud permettent de gonfler la voile... à savoir qu’elles
permettent d’avancer dans l’élaboration de la politique de secteur,
du service public et les pratiques qui s’y réfèrent.
Démocratie sanitaire, réseau, santé mentale, psychiatrie
citoyenne
Ces signifiants, promus par notre précédent ministre de la Santé
comme autant d’incitations à une psychiatrie communautaire, repris
et amplifiés par certains comme tenant lieu de vision moderne de la
psychiatre, m’apparaissent tautologiques redondants à
« l’esprit du secteur » (L. Bonnafé), c’est-à-dire à des
pratiques fidèles à la doctrine sectorielle.
Chaque ministre cherche à marquer de son empreinte son
exercice : choix de conseillers techniques, rapports
diligentés auprès d’experts supposés se caler sur ce que M. Eynaud
nomme « les a-prioris des spécialistes
professionnels », les attentes, le programme politique ou
une compétence reconnue, promotions de textes et réformes, de
signifiants nouveaux dont les soignants redoutent une fois de plus
qu’ils n’aient que peu de conséquences sur leurs pratiques de
terrain.
Qu’apportent la série de termes précités à la pratique du
secteur : rien... ils en sont un décalque qui a plus exacerbé
le malaise que fait progresser la psychiatrie.
Il est plus facile de modifier l’appareillage lexicographique,
de créer quelques slogans, de grandes idées que de s’appuyer sur la
force de l’expérience et de répondre aux demandes des personnes en
charge du soin.
Cette terminologie, démocratie sanitaire, etc. pourrait plus
légitimement s’appliquer aux services de médecine, de chirurgie et
d’obstétrique hiérarchisés (de moins en moins) fermés sur
l’extérieur (mais considérons la médecine sociale, les urgences) ou
la parole et l’information circuleraient mal... méfions-nous des
généralisations hâtives. L’hôpital général a beaucoup évolué dans
le sens de son ouverture... Si cette structure est parfois en
retard sur les mutations sociales, elle n’en est pas
protégée.
Quant au secteur, il y a longtemps que nous avons effectué notre
« révolution culturelle ». La démocratie est en effet
contemporaine des principes de la psychothérapie institutionnelle
mise en place dès les années 1936 à Fleury-les-Aubrais par G.
Daumezon, puis développés à Saint-Alban durant la guerre. Place de
l’associatif au sein de la structure hospitalière, collectif de
soins, parole du patient, du soignant en sont les éléments
marquants qui ont subverti l’institution totalitaire.
La démocratie au sein des équipes, dans les collectifs
soignants-soignés, grâce au partage du savoir, à la formation des
infirmiers au travers des stages CEMEA (Centre d’entraînement aux
méthodes d’éducation actives à l’initiative de G. Leguillant et
G. Daumezon) signent un discours de rupture, un renversement
historique de la psychiatrie promus à l’après-guerre et dont nous
sommes les légataires.
C’est la naissance d’une psychiatrie progressiste où parole,
droit, liberté sont au travail dans nos institutions et dans nos
associations scientifiques (Société de l’information
psychiatrique). Cette mise en commun des actions est présente au
sein de stratégies thérapeutiques vis-à-vis des patients, dans les
projets de service qui sont élaborés à plusieurs (collectifs de
soin, réunions de service).
Nous n’avons pas attendu la promulgation de la loi de la réforme
hospitalière de 1991, les conseils de service pour rassembler
régulièrement l’ensemble de l’équipe (ne nous a-t’on pas reproché
notre « réunionnite ») ou la loi du 2 mars 2002 pour
informer les patients, les familles au cas par cas en fonction de
ce qu’ils pouvaient ou voulaient entendre : à l’exigence de la
transparence du maître moderne s’oppose le « mi-dire »
(J. Lacan) du praticien à adapter à la situation
clinique.
Le secteur est donc à la fois précurseur et modèle en matière
de démocratie sanitaire ou plutôt d’espace démocratique et éthique
d’où notre titre
Le réseau
Beaucoup de soignants ont témoigné de leur perplexité face à
l’émergence du terme et de son application en psychiatrie, car il
convient de le rappeler, après le dispositif de lutte contre la
tuberculose, le secteur constitue le modèle du réseau
hôpital-ville... Cela fait 75 ans (la circulaire Rucard
promouvant les consultations d’hygiène mentale date de 1937) que
nous avons mis en place, puis largement développé la politique de
réseau... dans le domaine premier de la maladie mentale qui s’est
progressivement étendue au champ de l’alcoolisme, de la
toxicomanie, à la psychiatrie de liaison, aux urgences, à la
précarité-exclusion, etc. Cette politique vise le partenariat avec
l’ensemble des acteurs médico-sociaux.
Alors pourquoi complexifier ce dispositif en désignant un
responsable « technicien réseau » autre que le médecin
chef de secteur, en étendant le réseau à plusieurs secteurs ou en
le spécialisant par entité nosographique ou tranche d’âge,
c’est-à-dire par territoire ou population ciblée.
G. Masse [5] partant du réseau en revient implicitement à la
définition même et aux missions du secteur : « Dans la
période de mutation forte que vit la psychiatrie en France, la
question doit être posée, des perspectives ouvertes par l’outil
« réseau », tout en pointant que les résistances que
rencontre ce dernier, paraissent bien proches de celles que le
secteur a rencontrées... En maniant les termes de
« secteur » et de « réseau », il importe avant
tout de parler vrai, de préciser des objectifs dont les seuls
acceptables sont ceux concernant la santé mentale et la santé
publique. Il ne s’agit, en aucune façon, d’imposer un instrument de
maîtrise et de pouvoir, encore moins de gommer les différences et
de simplifier, mais de référencer et d’articuler les actes de
prévention de soins et d’insertion ».
Pour rappel, la circulaire du 15 avril 1960 préconisait
« La même équipe médico-sociale devra assurer pour tous les
malades, hommes et femmes, la continuité indispensable entre le
dépistage, le traitement sans hospitalisation lorsqu’il est
possible, les soins avec hospitalisation et, enfin, la surveillance
de post-cure ». L’unité et l’indivisibilité de la
prévention, de la prophylaxie, de la cure et de la post-cure ont
été proclamées dès 1945 !
Il y a une parité troublante entre les missions dévolues au
coordonnateur du réseau de santé mentale et celles de
« l’hygiéniste mental » telles que les a définies et
élaborées H. Duchene dès 1959.
La santé mentale
L’extension de la psychiatrie vers la santé mentale ne date pas
d’aujourd’hui. Le terme de psychiatrie d’extension a été conçu par
B.A. Morel en 1860 attaché à un projet de « traitement
moral généralisé » ! En 1959 à Tours, lors de la
LVIIe session du Congrès de neurologie et de psychiatrie
de langue française, les tenants de la santé mentale et de
l’extrahospitalier se sont affrontés avec les défenseurs de
l’intra-hospitalier, ceux-là même qui fustigeaient la dérive
« sociatrique ». Ces points de divergence, cet
affrontement doctrinal ont marqué la rédaction des premières
circulaires sur le secteur qui n’ont retenu dans leur formulation
que les mots psychiatrie et maladie mentale ; le terme santé
mentale n’est apparu qu’en 1972 avec l’arrêté du 14 mars
organisant « La protection de la santé mentale sur la base
de la sectorisation » ou promouvant avec la circulaire du
12 décembre 1972 les « conseils de santé mentale de
secteur ». La question est bien celle de notre champ de
compétence, de ses limites en fonction de réflexions cliniques,
éthiques, mais également celle de nos moyens ! S’agit-il de
traiter de la psychiatrie étendue à la santé mentale ou de
privilégier dans une visée d’utilitarisme social la santé mentale,
c’est-à-dire la clinique psychosociale aux dépens du traitement de
la psychose. M. Eynaud reconnaît : « les besoins en
santé mentale sont infinis, la question est surtout de savoir où
placer les limites. C’est d’ailleurs la logique du réseau que de
tenter de définir, de négocier... ». Les partenariats
naturels, médecins généralistes, justice, enseignants, police,
structures médico-sociales sont à instaurer ou à développer. Le
conseil de secteur est une instance à ce titre très intéressante.
Mais a-t’on toujours les moyens de cette politique d’ouverture, de
développement des concertations qui amplifie la file active de nos
secteurs déjà saturée.
La psychiatrie citoyenne
La formule de J.-L. Roelandt et P. Desmons [6] est heureuse,
mais qu’apporte-t-elle ? La définition qu’en donne
M. Eynaud : « Médecine philanthropique, laïque,
gratuite et de qualité pour tous » n’emprunte-t-elle pas
les qualificatifs habituellement accolés aux principes sectoriels.
La psychiatrie de secteur est par définition citoyenne, car elle
s’inscrit dans la cité et elle est aussi politique au sens où la
polis est l’équivalent grec de la cité, de l’espace
public.
Dans la cité, le psychiatre de service public, l’équipe en place
sont des acteurs de la zone démo-géographique desservie. Les
contacts sont déployés avec la mairie, l’office d’HLM, les médecins
généralistes, les magistrats, la police, les enseignants, les
services sociaux... Les représentants du secteur ont une place
institutionnelle reconnue dans la cité.
Le psychiatre de service public intervient à la fois comme
professionnel, mais aussi comme citoyen, il a des interventions
dans la communauté et par la communauté, il participe au travail de
réinsertion et œuvre à modifier l’image, les représentations de la
psychiatrie. Parfois, il habite son secteur ou le secteur voisin,
ce qui lui permet d’appréhender de plus près la réalité culturelle
de « son » secteur.
L’autre versant c’est la dimension politique de la
psychiatrie : au service de qui œuvrons-nous ? des
patients, des familles, de la société... Il s’agit également de
réfléchir sur l’usage, l’instrumentalisation de la psychiatrie aux
fins de colmatage de la crise sociale... et de la médicalisation
des réponses...
La tentation est grande de réduire toute déviance, tout
dysfonctionnement social en termes de souffrance et de convoquer
les équipes de secteur. « La psychiatrie citoyenne se
refuse à psychiatriser les cas sociaux et le social en général.
C’est pour cela qu’elle est dans le social avec les précaires, les
démunis, les SDF. Elle travaille avec et dans le social, mais pas à
sa place. La psychiatrie citoyenne se refuse dorénavant à remplir
les failles et vider, les interstices laissés vacants pour cause de
folie » [6].
L’art, et M. Eynaud s’appuyant sur J.-L. Roelandt le souligne,
est à même de subvertir des réponses uniquement psychiatriques et
de donner au soin sa véritable dimension d’avoir le souci de
l’autre.. Mais n’est-ce pas étrange de lâcher l’art pour la
technique chez le psychiatre et de revendiquer la création
artistique pour le patient-citoyen : humaniser l’un en
déshumanisant l’autre, soit d’un excès à l’autre.
Ces signifiants nouveaux, démocratie sanitaire, réseau, santé
mentale, psychiatrie citoyenne, non seulement n’apportent rien à la
politique de secteur, mais contribuent à la vider de sa
substance : ils s’inscrivent en concurrence ou franchement en
opposition.
En témoigne la difficulté à faire apparaître dans les écrits
techniques du ministère la référence au service public, au secteur
comme préambule aux travaux, aux textes, aux dépens des termes
précités, en particulier le réseau.
J’ai proposé d’aborder dans un second temps, des éléments de
débat plus circonscrits, colligés sous la rubrique des
« points de réserve » qui sont au nombre de treize et qui
ont comme sous-titre : psychiatrie et filiation, psychiatrie
et état, psychiatrie et démocratie, autocratie et autorité, pouvoir
des soignants et pouvoir des soignés, psychiatrie et
anti-psychiatrie, psychiatrie et société, psychiatrie et
démographie, psychiatrie et sanctuaire, psychiatrie et
efficience... qui, pour des raisons éditoriales, ne peuvent trouver
place dans ce texte, mais sont disponibles, ainsi que la
bibliographie complète sur le site du SPH (www.psychiatrie.com.fr)
auquel je renvoie le lecteur : je terminerai ce commentaire à
partir des trois derniers « points de réserves ».
Psychiatrie et contractualisation
Comment peut-on se faire le chantre de la contractualisation et
en même temps défendre la démocratie ? Comment peut-on brader
ainsi notre statut, fruit de cent ans de luttes syndicales des
aliénistes, des médecins des hôpitaux psychiatriques, puis des
psychiatres des hôpitaux.
M. Eynaud décrit d’ailleurs plus une convention qu’un
contrat : Il prône « un contrat tripartite entre
décideur (payeur), acteur (technicien), représentants des
usagers ».
N’est-ce pas ce même fonctionnement, le managed care, que
dénoncent de plus en plus les psychiatres américains, dont les
pratiques sont subordonnées aux organismes payeurs (les compagnies
d’assurance) et aux exigences des associations d’usagers.
Le psychiatre est réduit à un rôle de prestataire de service,
contraint par les enveloppes budgétaires, les protocoles de soin et
la menace de rétorsions judiciaires.
Le contrat proposé dans le cadre du plan Hôpital 2007 est un
contrat duel : directeur-médecin pour exercer une psychiatrie
« efficiente », une manière d’injonction : vous
ferez là et comme on vous dit de faire... Au sens juridique, du
droit privé, un contrat lie deux personnes sur des obligations, des
devoirs réciproques au sein d’un pacte.
Contrat et contrainte
Le principe du contrat par essence affaire duelle s’oppose au
modèle de la démocratie qui suppose une triangulation
Etat-citoyen-représentants du citoyen (les députés).
N’aliénons pas, au sens premier du terme qui consiste au fait de
céder ou de perdre un bien, un droit, des libertés, notre statut
garant de nos conditions d’exercice et d’une éthique du
soin.
M. Eynaud entrevoit la sujétion, la contrainte pour les équipes
en charge du soin incluse dans le terme
« condamnation » : « C’est une des
évolutions majeures de la démocratie sanitaire que de promouvoir un
droit contractuel qui aménage les intérêts différents, voire
opposés, d’acteurs condamnés à participer au même ensemble, plutôt
qu’un droit intégrateur, qui assurerait un droit commun ».
Le service public jacobin, centralisateur, n’est-il pas plus
garant du dispositif sectoriel, égalitaire avec répartition
« sans discrimination d’ordre géographique, nosographique
et ou économique » (J. Ayme) que le système de droit
privé... laissé à l’initiative de personnes à même d’engendrer
« la turbulence du chaos ». Le chaos, même tempéré,
serait-il le nouveau modèle prôné face aux
« absolus ».
« Ce n’est pas se résigner à un scepticisme généralisé
ou à un relativisme absolu, c’est placer les repères provisoires
dans les turbulences du chaos, l’ordonner sans le
figer »...
Faut-il considérer avec M. Eynaud que le plan Hôpital 2007 est
« un changement paradigmatique majeur : le passage de
l’auto-légitimation à la contractualisation ».
Il est certain que l’immixtion des valeurs libérales et des
techniques scientifiques marque, sinon un changement de paradigme
tel que l’a importé G. Lanteri-Laura dans notre champ et exploré
T. Trémine [9], du moins une rupture de discours.
Ne cédons pas aux effets de séduction, au conformisme, à la
position qui consiste à se caler sur le discours de l’autre.
Maintenons réserve, vigilance et esprit critique...
Expérimentation ou expérience
Pour conclure : à la proposition du secteur comme
« lieu d’expérimentation », nous opposerons l’expérience
du secteur, c’est-à-dire à la fois la somme des connaissances issue
de la clinique de secteur, les savoirs, les aptitudes à travailler
à plusieurs, les enseignements mobilisés depuis plus de 30 ans
au service de la population desservie, mais aussi un espace
clinique d’observation et de recherche, un lieu de l’éthique du
soin, toujours à élaborer et à préserver.
Références
1. Bonnafé L. Intervention-discussion.
In : Congrès de psychiatrie et de neurologie de langue
française. LVIIe session, Tours 1959. Masson
1960.
2. Eynaud M. Le secteur psychiatrique
peut-il expérimenter la démocratie sanitaire ?
L’information Psychiatrique 2003 ; 79 : 203-5.
3. Freud S. Pourquoi la guerre ?
In : Résultats, idées problèmes. Tome II, PUF 1985,
202-15.
4. Jovelet G. Le secteur et au-delà du
secteur. L’information Psychiatrique 1999 ; 75 :
887-9.
5. Masse G. La sectorisation, ses
conséquences, son avenir. In : La santé mentale des
français, Lepoutre R, de Kervasdoué J, Paris : Odile
Jacob, 2002.
6. Roelandt JL, Desmons P.
Manuel de psychiatrie citoyenne, l’avenir d’une désillusion.
Paris : Ed In Press, 2002.
7. Trémine T. De quelques ambiguïtés de la
notion de paradigme en psychiatrie, penser la psychiatrie et son
histoire. Les cahiers Henri Ey 2000 ; n°1 :
23-41.
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