ARTICLE
Auteur(s) : Georges Jovelet*
* G. Jovelet, Psychiatre des Hôpitaux, Epsmd de l'Aisne,
02320 Prémontré. E-mail :
georges.jovelet@epsmd-aisne.fr
Notre contribution au débat s’inscrit à la suite d’élaborations
menées sur des thèmes proches dont la dernière était intitulée
« la psychiatrie de secteur en cause » [9]. La question
de la cause, dans toute l’ambiguïté du terme me servira
d’introduction. Elle lie en effet la question de l’implication du
psychiatre, de son désir, de sa vocation, à la place qu’il occupe
et d’où il parle : je fais référence à l’acte de parole qui
l’engage, mais aussi aux pratiques psychothérapeutiques. La
dernière acceptation dérive de la notion de remise en cause de nos
pratiques par nos directeurs, nos tutelles, par le Ministère qui
témoignent du manque de considération manifestée envers le corps
professionnel des psychiatres des hôpitaux.
Les critiques sont également adressées à notre cadre de
référence, au système de soin public, le secteur... en menace de
désorganisation par défaut « d’efficience » ?,
traduisant un réel malentendu sur la logique de nos actions.
Être psychiatre
La première référence est phénoménologique, elle oppose la
conscience issue d’une expérience, d’un élargissement de
connaissances, d’un vécu subjectif, à une pratique pragmatique,
opératoire désaffectivée où la relation d’altérité serait ici
instrumentale.
Penser la psychiatrie
La psychiatrie réflexive doit se conjuguer à une psychiatrie
appliquée liant théorie et pratique dans la praxis. Être psychiatre
ou avoir comme métier l’exercice de la psychiatrie ou de la santé
mentale, selon le nouveau vocable qui méconnaît que la santé
mentale ne peut se saisir que son antonyme la maladie
mentale ?
Le mot métier a des connotations particulières. Il est issu du
terme ministerium (« service, office ») :
« c’est un genre d’occupation manuelle ou mécanique
qui trouve son utilité dans la société (Paul Robert).
Ce fil rouge des métiers trouve son origine dans le rapport d’un
groupe de travail mis en place par le ministère de la Santé,
intitulé L’évolution des métiers en santé mentale, dans
lequel quelques collègues se sont retrouvés plus otages
qu’acteurs.
L’émergence du mot métier nous amène à cette
interrogation : la psychiatrie, discipline médicale, ayant une
identité, une spécificité, une histoire, c’est-à-dire une
filiation, est-elle un art au sens des arts libéraux, une
profession ou un métier ? Les termes ne
s’équivalent pas et il ne s’agit pas d’une poussée
interprétative : le choix du dernier vocable traduit bien une
évolution dans nos fonctions, nos compétences, qui seraient
devenues interchangeables, et dans les représentations de nos
missions.
Ce point de rupture entre art médical et technique est
révélateur d’une idéologie qui nie l’histoire de notre discipline,
son aura altruiste et savante1. Cette
mutation terminologique traduit la nouvelle place du médecin au
regard du ministère et de la société : De penseur de la
réalité psychique et de la folie, serions-nous assimilés à
« des techniciens du cerveau » ?
C. Lepen [13] décrit « cette nouvelle figure d’un
médecin ingénieur appelé à exercer son activité, on n’ose plus dire
son art, dans le cadre d’un mouvement général qui est celui d’une
irrésistible industrialisation d’une médecine moderne ».
Ce ravalement de l’art à la technique est le fait d’un
anti-intellectualisme à dénoncer, sans arrogance et sans élitisme,
mais aussi sans culpabilité.
1 C. Brisset [2] oppose art et
science : il commente ainsi les dires d’un « maître de la
faculté » qui affirmait « le médecin n’est plus un
artiste, il est un savant », propos qui ne peut que
séduire le médecin alors qu’il est entièrement faux. Fût-il très
savant, le médecin devant son malade n’est pratiquement jamais en
position de savant.
Un art2
2 Sur le transept nord de la cathédrale de
Laon, on peut observer un ensemble de neuf vitraux en oculus datés
de 1190, représentant les arts libéraux enseignés à l'école
urbaine de la cité. La rhétorique, la grammaire, la dialectique,
l'astronomie, l'arithmétique, la médecine, la géométrie et la
musique. Au centre figure la théologie-philosophie.
La médecine, au même titre que la philosophie, la théologie,
l’éthique, était considérée au Moyen Âge, comme un art,
c’est-à-dire, comme un savoir, une science. Pratiquer
un art libéral signifiait avoir un statut d’intellectuel,
qui a comme instrument son esprit, les livres comme outil et dont
les missions étaient l’enseignement (la scholastique) et la
recherche.
Les mouvements corporatifs associaient maîtres et élèves, dans
un transfert de travail et une production de savoir : Ils
défendaient leur indépendance vis-à-vis du pouvoir laïc et
religieux, mais aussi leurs privilèges. On peut y voir la
préfiguration de notre mouvement syndical actuel et de notre
société scientifique, la SIP3.
L’émergence de la profession de psychiatre est attestée au
milieu du XIXe siècle, par une histoire intellectuelle,
sociale et politique. Elle s’appuie sur un corps de connaissances
cliniques et quelques grands noms de l’aliénisme (P. Pinel,
J.E. Esquirol, E. Georget). J. Goldstein, dans son ouvrage
Consoler et classifier [8], rappelle l’origine des
professions dites libérales : elles devaient permettre au
praticien une autonomie financière, elle développait ses facultés
intellectuelles, elles étaient utiles à la société... il s’y
attachait des valeurs de noblesse et de prestige...
Une refonte de la psychiatrie passe par cette revendication
intellectuelle, celle d’être acteur, de témoin et transmetteur de
la condition humaine, de sa destinée : position
anthropologique qui se décale du modèle d’un être
bio-comportemental dont la compréhension pourrait nous venir de
l’expérimentation animale ou de l’imagerie cérébrale.
Être psychiatre, c’est plus une place, une posture qu’un métier,
c’est-à-dire une façon d’être avec les autres, avec soi-même.
Nous adhérons à la formule de S. Freud transposée du
psychanalyste au psychiatre : « le travail du
psychanalyste est délicat et pénible : impossible de s’en
servir à la manière d’un lorgnon que l’on met pour lire et qu’on
enlève... » [6].
Psychiatre éclairé, clairvoyant ou psychiatre
« blindé », littéralement « aveugle » qui se
réfugie derrière ses écrans et ses échelles et dont l’observation à
prétention scientifique, tendue par le recueil d’éléments
séméiologiques transposés en données statistiquement
« objectivées » s’adresse plus à des groupes
homogènes que dans la perspective clinique du un par un. On
peut épingler l’irréductible écart épistémique et éthique entre
psychanalyse et méta-analyse !
La dernière référence est issue des propos d’un psychanalyste
(J.A. Miller) qui nous sont directement adressés :
« Comment peut-on être psychiatre ? C’est un tourment
que nous laissons à ceux qui le sont » [16].
Nous proposons la distinction suivante entre art, métier et
profession.
– l’art médical versus psychiatrique c’est un savoir y
être, c’est-à-dire une responsabilité, mais aussi un savoir
y faire, en particulier dans le maniement du transfert qui
cadre la relation thérapeutique.
– la profession : un savoir faire nécessitant une
élaboration de sa fonction.
– le métier : un faire issu d’un apprentissage
3 Société de l’Information
psychiatrique (SIP)
Pourquoi psychiatre « aujourd’hui » ?
Cette mise en relation des pratiques avec la réalité d’une
époque témoigne à quel point la psychiatrie ne peut être isolée du
contexte social dans lequel elle s’inscrit et qui aujourd’hui
s’appelle, malaise contemporain, mondialisation, montée du discours
de la science et du libéralisme. L’histoire de la psychiatrie, une
approche géopolitique de notre discipline nous enseigne que la
psychiatrie est révélatrice de l’état d’une société « des
convulsions sociales » disait J.E. Esquirol.
Le métier de psychiatre évolue parce que la clinique évolue...
qu’il s’agisse des remaniements symptomatiques, de la formulation
des demandes de soins, du décalage de la position subjective liée à
l’émergence de nouveaux droits du patient, du citoyen. La
psychiatrie est l’objet d’une mise en cause au même titre que la
société, le pouvoir de l’Etat et des institutions.
Deux questions sont sous-jacentes à cette série que nous ne
ferons qu’effleurer :
– quelle est la nature du travail du psychiatre auprès des
patients, de l’équipe, des tiers partenaires, de la société ?
Il s’agit tout autant de travailler la nature de l’objet de la
psychiatrie que de la pratiquer ;
– d’où naît la perte de considération constatée à l’égard des
médecins et des psychiatres qui va de pair avec une paradoxale
augmentation de la « consommation » d’actes ?
Nous esquisserons quelques points de réponse : le passage
d’une psychiatrie médico-philosophique à une neuro-psychiatrie
(l’objet se déplace de l’esprit au cerveau), l’efficacité des
médicaments sur certains symptômes, la protocolisation des soins,
leur médicalisation qui réduisent le rôle des psychiatres à des
prescripteurs ou à des prestataires de service, voire à des
gestionnaires du soin. Quant à la psychiatrie sociale, celle du
terrain de la clinique psychosociale, elle a modifié les pratiques
« Le secteur c’est la transformation du psychiatre :
au lieu d’avoir une situation féodale dans son hôpital, il cherche
à se tourner vers l’extérieur et à implanter son action. Mais bien
sûr... il est difficile de se transformer d’abbé mitré dans son
monastère en moine mendiant »4 affirmait G. Daumezon [5].
Psychiatre aux pieds nus, fantassin d’une armée en déroute...
démographique : pour méritante qu’elle soit, cette mutation
chère au Ministère ne s’est pas faite sans perte d’autorité, de
prestige et d’influence, au risque du transfert.
4 Le franchissement de cette
frontière du dedans-du dehors s’accompagne d’un changement de
statut justifiant une relecture de cette phrase : à trop
s’éloigner de l’institution mère, on risque de perdre son
clinquant, sa prestance et son audience.
Un psychiatre en quête de sens
La lecture d’articles récents témoigne du malaise croissant dans
notre profession et au sein de nos équipes, il s’accompagne de
discours pessimistes et imprécateurs.
Citons : déclin de la psychiatrie, décomposition de la
discipline, mort, morcellement, laminage de la psychiatrie, lente
agonie de la psychiatrie aujourd’hui flagrante, évolution
calamiteuse de la psychiatrie, psychiatrie acéphale, apsychiatrie,
psychiatrie sans vertex ni cortex ! ! ! Ce
florilège traduit une crise d’identité et des valeurs portés par le
groupe.
Il est révélateur d’un questionnement de la profession et de la
perplexité dans l’orientation des pratiques. Le psychiatre est
déboussolé, désorienté, a perdu ses repères... du fait de mutations
internes et des pressions extérieures qui modèlent son exercice.
C’est donc à partir du fil de la clinique des états
confusionnels que nous structurerons notre développement. Cette
perte des références concerne les différentes catégories que
sont : le lieu, le temps/la filiation, le cadre du champ
d’action, la représentation, le modèle, le rapport aux autres
métiers, le rapport à l’Autre administratif à l’ordre judiciaire ou
médical.
La question du lieu
L’asile, puis le centre hospitalier spécialisé, le CH... ont été
le lieu spécifique d’un discours et de pratique sur la folie. Ce
lieu que l’on peut qualifier de « commun », c’est-à-dire
d’un collectif, a été le support de l’élaboration, de
l’enseignement et de la recherche clinique, dans une tradition
d’aliéniste et de psychiatres dont l’aura était accolée de façon
syntagmatique à un site, un lieu-dit comme un titre de
noblesse : ...de Bonneval, ...de Cadillac, ...d’Esquirol,
...de Maison Blanche, ...de Moisselles, ... de Navarre, ...de
Perray-Vaucluse, ...de Saint-Alban, ...de Sainte-Anne, etc. On y
trouve un collège médical permettant « l’entre soi »,
renforçant la communauté de pensée, un internat spécialisé (souvent
réduit à un lieu, plus qu’aux internes eux-mêmes !), une
bibliothèque.
L’hôpital général a promu les soins de proximité,
l’accessibilité des services mais au prix d’avoir à résister dans
ce lieu au poids du discours médical prévalent, à la pression des
demandes véhiculées par des tiers (psychiatrie de liaison,
urgences), à la rationalité et à la technicité ambiantes. Le
déplacement du centre de gravité de l’asile vers la ville a
entraîné une déspécification des soins. La désinstitutionnalisation
à l’excès a provoqué des dérives qui ont été rappelées par J.-P.
Losson et J. Paratte dans un article de l’Information
psychiatrique [14].
La question du lieu est essentielle : À la notion de
secteur, plutôt pensé comme une entité démo-géographique à taille
humaine que territoire, se substitue insidieusement dans les écrits
techniques du Ministère, le secteur sanitaire, le bassin de vie ou
de santé...
Quant au réseau, ensemble flou quant à son organisation
(responsabilité, missions, financement), il est défini avant tout
par du lien. C’est un système atopique, par définition, fragile,
vulnérable. À propos de lieu, figure dans l’article précité [14]
les propos d’un collègue québécois qui met en corrélation la perte
d’un lieu spécifique et celle du discours psychiatrique :
« nous ne sommes plus chez nous nulle part ».
Perte de lieu, perte d’identité du psychiatre dépositaire d’un
savoir spécifique : la désinstitutionnalisation masque en fait
une dépsychiatrisation de nos structures de soins avec, à
l’inverse, une psychiatrisation à l’excès du malaise social.
Le rapport au temps
On est passé du temps d’élaboration du soin, d’une réflexion sur
la demande, les conditions de la rencontre, de la continuité du
soin à une conception du temps accéléré ou prédominent les notions
de pragmatisme, d’efficacité, de rentabilité. Ce qui prime, c’est
une culture comptable (la métrologie) privilégiant le nombre à la
qualité, et une culture de l’urgence : structure d’accueil de
72 heures (modèle canadien), disponibilité au domicile et
auprès des aidants 24 h/24, CMP à ouvrir 7 jours sur 7
(proposition du SROS, Picard), etc.
Dans l’éventail des soins sont privilégiées les réponses
rapides, le plus souvent médicamenteuses, ou les thérapies
brèves... Cette précipitation du temps modèle nos pratiques dans le
sens des réponses médicales, médicamenteuses, dans une
« opérationnalité » ambiante affichée. Au concept de soin
se substitue la gestion des malades et des services. Le psychiatre
est prié d’intervenir comme expert, évaluateur, « consultant
spécialiste », c’est-à-dire à usage unique, ce qui implique le
transfert des soins sur d’autres catégories professionnelles dont
les médecins généralistes.
L’objet de la psychiatrie
Le champ de la psychiatrie est cerné par des contours mobiles et
toujours controversés. Nous rappellerons l’origine du terme
psychiatrie d’extension utilisé par B.A. Morel dès 1860. Cet
aliénisme, dans une visée hygiéniste et prophylactique, proposait
l’application d’un « traitement moral généralisé ».
L’article de J. Paratte [17] de juin 2002 sur la psychiatrie
d’expansion est en phase avec nos préoccupations concernant la
dilution sans limites de nos interventions :
instrumentalisation, utilitarisme social, insécurité sociale
accompagnent ce glissement de la psychiatrie vers la santé mentale,
ou d’une psychiatrie humaniste à une psychiatrie
humanitaire [10].
Le psychiatre est placé en position d’impuissance et d’imposture
dans ces nouvelles missions marquées par l’impossible, car visant à
colmater le mal être social et toutes formes de déviance.
La filiation, la transmission
La perte de la bataille de la formation des internes
(J. Ayme [1]) confiée à des universitaires orientés
majoritairement par les neurosciences, le nombre restreint
d’internes, qui, à la fin de leurs stages, désertent les secteurs
pour les trois quarts, ont eu un effet délétère sur l’avenir de la
psychiatrie de secteur. « Le nombre restreint des internes
les oriente principalement sur les services universitaires souvent
plus soucieux de promouvoir les pôles de références régionaux, les
pôles d’excellence que de développer une activité généraliste de
secteur peu valorisée » [10].
La question n’est pas seulement la distribution de
connaissances, d’un savoir faire clinique, c’est-à-dire un
enseignement (que l’université est à même de délivrer), elle est
aussi de transmettre un engagement, de susciter un désir par
rapport à la psychiatrie publique de secteur, dont l’histoire et
les enjeux actuels ne sont plus véhiculés.
Cette transmission s’appuie sur une formation, c’est-à-dire un
transfert, une filiation incluant la préservation d’un corps de
doctrine et d’une éthique du soin. Quel est le devenir d’un corps
professionnel et de son corpus théorique à qui on a confisqué la
formation de ceux qui en assureront la relève ?... Ce constat
amène à un double mouvement : un rapprochement, un dialogue à
développer avec les universitaires de psychiatrie dont le support
peut être le CASP (Comité d’action syndicale de la psychiatrie),
une adresse aux internes.
La question des métiers
Ce qui est en débat, c’est le transfert de compétence ou, selon
l’expression de nos collègues québécois, des « pratiques
avancées ». Disons d’emblée que ce qui est actionné, c’est
encore l’identité et la spécificité de notre corps professionnel.
Nos gouvernants semblent avoir fait emprunt directement aux
pratiques québécoises, ce dont témoigne un rapport
franco-québécois, sur l’évaluation des besoins en santé mentale. Le
terme avancé suggère ce qui va de l’avant, au sens propre du
progrès ! Cela reste à démontrer. Cette problématique était
présente dès la mise en place du secteur.
G. Daumezon l’aborde à partir du terme de délégation
[5] : « dans les services psychiatriques auxquels nous
sommes attachés, nous n’avons pas d’autres moyens de remplir notre
rôle que de déléguer une grande partie des tâches à des
collaborateurs, qui, auprès de chaque malade, jouent un rôle
psychiatrique à leur mesure ».
Quels sont les enjeux ?
Dans le cadre de la psychiatrie publique de secteur, le médecin
chef avait la responsabilité effective de l’organisation des soins
à travers l’animation d’une équipe pluriprofessionnelle qu’il
concourrait à recruter : il était le garant des actions de
prévention, de diagnostic et de soins et d’un projet de service qui
impliquait une orientation des pratiques et un certain style de
fonctionnement, à la fois au plan idéologique, des références
théoriques et du style plus personnel défini par son rapport à
l’autorité, au lien, au travail de secteur. Ces principes de
fonctionnement, la philosophie du secteur, ont été à l’origine
d’une grande diversité dans des pratiques où chacun avait cependant
une place reconnue au sein de l’équipe. On constate un
fonctionnement en tuyau d’orgue (pour reprendre la formule
de E. Piel et J.-L. Roelandt), nos collègues québécois disent en
silo... entraînant une perte de cohérence et de cohésion.
– psychologues et assistantes sociales sont nommés par concours
régional dans des conditions ne prenant pas toujours en compte le
choix de l’établissement ni leurs orientations ;
– les cadres (infirmiers) de santé, les infirmiers, par
l’infirmier général avec ou sans avis du médecin. Quant à
l’infirmier général, il a été promu depuis le décret d’avril 2002
au rang de directeur des soins ! ! !
– Le différentiel entre offre et demande fait que la référence
théorico-pratique n’est plus de mise dans le recrutement des
médecins (autres que les praticiens hospitaliers) au sein de
l’équipe, d’où une hétérogénéité des références tantôt stimulante,
tantôt inhibitrice.
Le découpage en unités fonctionnelles parfois très cloisonnées,
l’intersectorialité, le département, la spécialisation, le réseau
concourent à la création d’ensembles flous, voire chaotiques.
La question du transfert de compétence est en France, mais aussi
au Québec, directement liée à la pénurie progressive du nombre de
psychiatres, plutôt qu’à une revendication d’autres catégories de
personnel.
P. Mignault, psychiatre québécois, dans son article de
l’Information Psychiatrique [15] intitulé Les psychiatres
en quête d’identité, fustige : « La pénurie des
effectifs psychiatriques ouvre la voie à diverses usurpations
d’actes et de pratiques (dites psychiatriques) par les médecins
généralistes et d’autres travailleurs professionnels et même non
professionnels de la santé mentale ». Ces propos sont
clairs, tranchés, et vont dans le sens d’une défense de notre
corporation et de points déontologiques et cliniques, qui
justifient un positionnement par rapport à une déqualification des
soins et des dérives de compétence et de légitimité qui
l’accompagnent. La démarche ministérielle est particulièrement
maladroite et indélicate.
Le transfert de compétence implique, J.-C. Penochet nous le
précise, un transfert de formation mais aussi de responsabilité
dans un contexte où le poids du juridique lié à la montée du droit
du patient est une réalité quotidienne à prendre en compte.
Concrètement, la situation n’est pas nouvelle, les psychologues,
les infirmiers assurent dans nos secteurs des actions
thérapeutiques de plus en plus autonomes. Quant à le légitimer et à
l’amplifier, cela justifierait :
– un engagement de leur part, y sont-ils prêts ?
– un complément de formation (le diplôme de 1992 est en retrait
sur celui des infirmiers de secteur psychiatrique), une
spécialisation, une formation universitaire, une supervision ?
débouchant sur une reconnaissance statutaire ou salariale.
Rien n’est programmé dans ce sens, la pénurie laisse place à des
situations de bricolage local justifié par le constat de carence de
l’Etat dans ses missions de service public.
Nous isolerons dans l’ensemble des métiers satellites : les
médecins généralistes, les psychothérapeutes.
Les médecins généralistes
On ne peut que regretter que l’approche de la psychiatrie des
médecins généralistes et la valorisation de leurs actes, tant au
plan quantitatif que qualitatif, soient contemporaines de la
raréfaction des psychiatres. La politique de secteur préconisait un
partenariat avec nos confrères somaticiens de ville. Des
rencontres, la confrontation des points de convergence, divergence,
la verbalisation des attentes respectives, ont suscité un travail à
plusieurs, à l’initiative de Pierre Noël. Cette approche des
complémentarités a fait l’objet de publications régulières dans
l’Information Psychiatrique, sous la rubrique Psychose au
quotidien auxquelles nous renvoyons le lecteur.
Les psychothérapeutes
Le statut de psychothérapeute n’existe pas en France. Des
projets ont été mis à l’étude par les politiques dans une
perspective d’harmonisation européenne, mais aussi pour éviter les
dérives d’assujettissement, de détournement dans des pratiques
sectaires.
La reconnaissance d’un tel statut risque de transférer à ces
nouveaux thérapeutes (en particulier psychologues), hors du
secteur, et surtout de recentrer sur quelques personnes
« labellisées », des actions thérapeutiques menées par
l’ensemble de l’équipe soignante, ce qui aggraverait les
cloisonnements. « Le psychiatre du nouveau millénaire
sera-t-il encore psychothérapeute ? Normaliser les
psychothérapeutes dans le cadre d’une profession autonome expose à
une dissociation immédiate de l’ensemble
psychiatre-psychothérapeute. Renoncer à être psychothérapeutes
alors que nous sommes psychiatres, est-ce ce qu’attendent de nous
les pouvoirs publics » [7]... Nous avons précédemment
abordé les enjeux mobilisés autour de ce nouveau statut [11]. Nous
ne ferons que citer les nouveaux métiers, ou plutôt les nouvelles
fonctions, qui ont émergé du groupe de travail ministériel :
les techniciens de réseau, les coordonnateurs de prévention, le
référent de la prise en charge au long cours... qui, tous trois, ne
sont pas dévolus aux psychiatres de secteur dans le texte...
À quelle aune mesurer la pertinence, la nécessité de telles
créations qui nous semblent avoir surtout valeur d’effet d’annonce,
mais aussi à tendre à restreindre nos prérogatives.
Les rapports à l’administration
Dans un contexte socio-économique défavorable, le poids des
dépenses de santé, dans le champ psychiatrique, amène à la
tentation de réduire les coûts :
– fermeture de lits (dont l’excès inverse la tendance des
économies réalisées, comme en témoigne l’article documenté de E.
Caillon [4] ;
– diminution du nombre de psychiatres, pourvoyeurs de soins...
– renforcement dans une perspective hygiéniste et prophylactique
de la prévention des risques : suicide, alcool, drogue sans
moyens nouveaux et avec obligation de résultat.
Ce credo s’accompagne de tout un appareillage et d’un discours
technocratique de contrôle médico-économique placé au service de la
rationalisation des coûts et qui entraîne une dénaturation des
soins : accréditation (l’agrément québécois), le PMSI, les
protocoles, les RMO... qui entraînent un formalisme défensif, une
standardisation des soins de plus en plus prégnante.
La qualité des pratiques y trouve t-elle toujours son compte,
voire une plus-value ?
L’argument affiché est l’amélioration de la qualité des
prestations. Cette politique prend aussi appui sur les patients,
désormais assimilés à des usagers, voire consommateurs, et sur les
familles, nos partenaires. La vision quelque peu angélique du
patient acteur du soin, de l’alliance avec les familles est parfois
contrecarrée par les difficultés de terrain : patients déniant
leurs troubles, familles peu coopérantes... Ces tensions
déstabilisent les équipes de plus en plus jeunes, polyvalentes,
plus mobiles et font retour à des options sécuritaires. Nos
collègues québécois ont fait le choix de la présence au sein ou en
marge des équipes de personnels de sécurité.
Notre métier doit tenir compte de la montée en puissance du
droit du patient. Cette nouvelle culture émerge du fait de la
reconnaissance du droit de la personne malade, mais s’inscrit aussi
dans une société où le droit à la parole, le droit au sens,
l’exigence du bonheur, sont des préoccupations au premier plan.
La crise des modèles en psychiatrie
Nous terminerons notre propos sur la crise des modèles en
psychiatrie qui est au cœur de nos journées scientifiques.
Nous citerons les trois modèles au sens de la
« représentation simplifiée de la structure et de
l’organisation de la pratique » tels que Charles Brisset
l’a proposée [3] :
– modèle hippocratique : « la maladie est considérée
comme fait de nature sur laquelle le médecin a le pouvoir de
rétablir l’harmonie »,
– modèle psychanalytique,
– modèle mathématique et économique, appuyé « sur la
notion de rationalité, comme juge des données de la nature et de
l’évidence expérimentale ». Nous y ajouterons le modèle
antipsychiatrique qui, lui, est contemporain, qu’il soit d’essence
idéologique, politique ou technocratique.
Dans son article, Pour une approche différente des modèles en
psychiatrie, qui se réfère au contexte historique ou culturel,
T. Trémine [18] met en articulation les processus pathologiques,
les savoirs et les savoir-faire qui leur répondent.
L’identité, le narcissisme du psychiatre et de son équipe sont
malmenés par les contraintes croissantes de leur exercice.
Grandeur et servitude avaient été notre intitulé
d’intervention amenée à commenter notre pratique de secteur lors
d’une rencontre avec des soignants de Maison-Blanche. La grandeur
s’appuie sur un idéal du Moi, sur des idéaux thérapeutiques, projet
de soin, reconnaissance sociale, engagement, mais aussi le
sentiment d’utilité publique et la noblesse de nos missions. Les
outils en sont la clinique, le travail en équipe, l’éthique du
soin. La servitude est tributaire du poids des instances surmoïques
administratives, médicales ou juridiques, du ravalement de notre
art, à l’origine du tourment.
Ces contraintes déshumanisent nos pratiques et sont source de
désinvestissement, de désenchantement, de morosité par
désaffiliation (R. Castel), anomie (E. Durkheim). Le risque est de
céder sur notre idéal, nos valeurs de service public, notre modèle
sectoriel et de développer un discours pessimiste, de repli ou
misonéïste.
Nous proposons en guise de conclusion optimiste, favorisée par
la rencontre récente d’internes en psychiatrie enthousiastes, de
méditer sur les « idéaux suprêmes » transmis par les
corporations issues des arts libéraux du Moyen Âge [12] : la
magnanimité associant idéal de grandeur et générosité, la
valeur d’initiative et la passion de l’espérance.
Références
1. Ayme J.
La nouvelle organisation de l’enseignement et de la formation
In : Chroniques de la psychiatrie publique. Ramonville
1995.
2. Brisset
C. Le livre blanc de la psychiatrie française. Tome II, ed
Privat 1966.
3. Brisset
C. Les modèles médicaux et la psychiatrie. L’Evolution
Psychiatrique 1982 ; 47 : 501-20.
4. Caillon
E. Même les Américains et les Britanniques ont besoin de
lits ! L’Information Psychiatrique 2002 ;
78 : 599-606.
5. Daumezon
G. Livre blanc de la psychiatrie française. Tome II, Ed
Privat 1966.
6. Freud S.
Nouvelles conférences sur la psychanalyse. Ed Gallimard
1936.
7. Garret-Gloanec N. Les psychiatres et les
psychothérapeutes. L’Information Psychiatrique 1999 ;
75 : 445.
8. Golstein
J. Consoler et classifier. Ed. les Empêcheurs de tourner en
rond, Le Plessis-Robinson 1977.
9. Jovelet
G. La psychiatrie de secteur en cause. XXes journées de la
Société de l’Information psychiatrique, Toulouse. 2001.
10. Jovelet
G. La psychiatrie entre héritage et transmission. XIXe journée
de la Société de l’information psychiatrique, Vannes 2000
(diffusé sur le site électronique du SPH).
11. Jovelet
G. Quel devenir pour les pratiques psychothérapeutiques de
secteur ? L’Information psychiatrique 2002 ;
78 : 515-21.
12. Le
Goff J. Les
intellectuels au Moyen Âge. Ed. du Seuil 1985.
13. Lepen
C. Les habits neufs d’Hippocrate : du médecin artisan au
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14. Losson
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