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Symposium internet, psychiatrie et santé mentale Bénéfices et risques (10-11 avril 2003)


l'Information Psychiatrique. Volume 79, Numéro 5, 449-51, Mai 2003, ACTUALITÉ



Auteur(s) : Pierre Noël, 7, rue de la Cerisaie, 75004 Paris.

ARTICLE

Auteur(s) : Pierre Noël*

* 7, rue de la Cerisaie, 75004 Paris

Ce troisième symposium international1, succédant à ceux des années précédentes à Munich, était organisé à l’amphithéâtre Deniker à Sainte-Anne par la Fédération française de psychiatrie et le German Medical Research Net on Depression.
On peut rassembler les interventions de ces deux journées selon trois axes principaux : l’utilisation de la toile comme outil thérapeutique auprès des patients, les limites et les dangers inhérents à l’internet, son rôle dans la formation des professionnels.

1 Le soutien de la Direction générale de la santé a permis la traduction simultanée des interventions. Le symposium a été coparrainé par le bureau Europe de l’OMS. 

L’usage au bénéfice des patients

Monique Thurin a étudié 100 e-mails reçus sur le site Psydoc-France (qui, après avoir été destiné aux seuls professionnels, est maintenant ouvert au public) : 68 % viennent de femmes dont beaucoup cherchent une thérapeutique ; les demandes les plus diverses émaillent ces e-mails souvent longs avec une question récurrente sur le distinguo entre psychiatres, psychologues, psychothérapeutes. Mais c’est surtout de l’aide sur des situations anciennes et non résolues que les usagers demandent. M. Thurin ne dissimule pas les difficultés de l’entreprise : distinguer les différents niveaux de la demande, préserver l’anonymat, rappeler l’importance d’une communication directe avec le psychiatre, veiller au risque de la sacralisation de la réponse écrite, ne jamais y donner de noms de thérapeutes, renvoyer à une documentation accessible et validée, répondre avec un recul suffisant (environ une semaine), mais ne pas ignorer l’urgence. Le site reçoit une moyenne de 30 e-mails par semaine, ce qui impose l’organisation d’une quasi permanence. C’est dire les apports mais aussi les limites d’un service d’aide en ligne.
Madame D. Gammon (Tromsø, Norvège) a abordé un autre aspect du problème des liens avec les patients par l’internet : les forums de discussion. Dans un pays à l’habitat dispersé comme la Norvège, ces forums semblent bien adaptés. Une enquête a montré que 75 % des participants jugent plus facile d’aborder des problèmes personnels en ligne plutôt qu’en face à face ; 46 % n’ont du reste jamais abordé ces problèmes ailleurs qu’en forum. Toutefois, Mme Gammon considère que ces forums constituent un soutien, un complément aux soins mais ne les remplacent pas. Des professionnels doivent-ils y participer  ? C’est selon… Ce serait non, d’après des expériences américaines. L’enquête norvégienne fait apparaître sur ce point des réponses mitigées : les participants de forums traitant de troubles alimentaires ne souhaitent pas l’implication de professionnels de la santé mentale alors que, dans d’autres forums, cette implication est réclamée.
U. Hegerl (Munich), dans ce même registre des forums de discussion, a présenté le site créé à l’initiative du German Research Network on Depression and Suicidality, site d’information sur la dépression, ses signes, ses traitements, la liste des centres de soins et proposant aussi des forums animés par un psychiatre. Le site reçoit 1 500 visites chaque jour, les deux tiers viennent de patients. Les forums sont très suivis, montrent une bonne information de la part des participants mais sont difficiles à évaluer quant à leurs effets au-delà de leur rôle de prévention du suicide ; il n’est pas rare qu’ils débouchent sur des rencontres physiques.
Hans Kordy (Stuttgart) a abordé aussi les forums de discussion qu’il applique à la prévention des rechutes pour des patients sortant de l’hôpital. Groupes anonymes de 8 à 10 patients porteurs de pathologies non homogènes réunis sur le web pendant 90 minutes une fois par semaine pendant 12 à 15 semaines, en dialogue avec un psychothérapeute qui, lui, connaît les noms des participants. Chaque participant intervient au total 12 à 50 fois. L’obligation d’écrire aide à la concentration. Ce travail de postcure paraît fort intéressant, comme complément aux entretiens habituels ; 80 % des participants se disent satisfaits, le bénéfice en temps et en argent est manifeste : entretiens en face à face plus espacés et séjours hospitaliers raccourcis. Le coût de ces sessions sur la toile est évalué à l’équivalent de deux jours d’hospitalisation. D’ailleurs, l’intérêt économique n’a pas échappé à la plus importante caisse d’assurance (Techniker Krankenkasse) qui participe à l’opération.
Deux interventions concernaient le possible usage de la toile dans le traitement de pathologies névrotiques ou psychosomatiques :
– G. Castelnuovo (Milan) a présenté sa technique de réalité virtuelle appliquée aux troubles des conduites alimentaires et à certaines phobies. Son efficacité serait analogue à celles des thérapies cognitivo-comportementales mais le gain de temps obtenu par cette autothérapie est évident.
– Issac Marks (Londres) a intitulé son intervention sur l’autotraitement aidé par ordinateur des TOC, des troubles phobiques, paniques et dépressifs. Cet usage du web dans un pays comme l’Angleterre où la disette en psychiatres est très importante (un an d’attente pour engager un traitement comportemental en face à face) lui paraît particulièrement bienvenu. Il a pu valider cette technique par rapport à deux groupes témoins : résultats identiques et moins d’abandons en cours de route avec l’autotraitement.
Jeanne Tyrrell, irlandaise qui travaille au laboratoire de psychologie de l’université de Grenoble, a rapporté son expérience de télé-consultations pour mener des entretiens cliniques à distance quand les usagers résident dans les lieux éloignés (montagne, îles). Elle a pratiqué ainsi chez des personnes âgées ; celles-ci se sont montrées tout à fait capables de participer à des entretiens par écran interposé, voire même de répondre à des tests psychométriques tels que le MMSE ou le test de l’horloge, comme l’a confirmé une étude comparative avec un groupe de patients examinés en face à face. Intérêt également pour des liens réguliers avec des institutions, telles qu’une maison de retraite, permettant des échanges immédiats avec l’équipe soignante et le médecin généraliste attaché à l’établissement.

Les mésusages

D. Valea (Marmottan) a traité de l’addiction à l’internet, qui associe une utilisation excessive et un intérêt qui tend à devenir exclusif, mais cette addiction est complexe, pouvant comporter à la fois fixations à l’outil, aux jeux, à la communication virtuelle, voire à une sexualité pathologique. Elle concernerait 0,5 à 1 % des internautes. Peu d’addictés consultent et l’attitude des parents est ambivalente ; cette addiction est facilement perçue comme « positive ». N’oublions pas que la dépendance constitue même un argument de vente : « la vie est un jeu » est le slogan d’une major.
La discussion qui s’ensuit montre que cette question préoccupe la salle : la « webaddiction » ne traduit-elle pas d’abord un mal de vivre, une difficulté aux relations socialisées, comme en témoignent certains forums et les communautés virtuelles qui sont très fermées  ? Certains évoquent même à ce propos des structures borderline, d’autres mettent en garde contre des généralisations abusives ; il semble d’ailleurs exister des dépendances transitoires au web ; le parallèle est fait avec les psychotiques accrochés passagèrement à l’héroïne. Il faut néanmoins savoir que les commissions de surendettement voient apparaître depuis quelque temps des cas consécutifs aux addictions au web par explosion des notes de téléphone.
J.-P. Jougla (Paris), juriste spécialisé dans l’aide aux victimes des sectes, a rappelé que les sectes et leurs gourous jouent de la dimension magique du virtuel, que l’emprise par un leader en est facilitée, que la technique de sommation par des messages itératifs est largement utilisée, que les psy sont présentés souvent comme l’incarnation du diable, que des croyances utopiques sont ainsi propagées (les clones des réaliens). Le ministère de la Santé se veut vigilant, comme l’a rappelé dans son introduction des débats Monsieur Basset, représentant de la Direction de la Santé.
Autre danger, les sites sur le suicide. Leur influence sur les adolescents a été abordée par T. Pfeiffer (Munich). Il existe en Allemagne 30 sites de ce type et plus de mille dans le monde. Ce sont des sites très visités et l’on y trouve aussi bien des appels à l’aide, des annonces de suicide en direct, la recherche de co-suicidants, des informations sur les choix de suicide (surtout par détournement d’usage de médicaments). La glorification du suicide, la mort spectacle, le désespoir et aussi la fascination, la provocation… La fermeture d’un site aboutit à sa réouverture sous un autre nom (il n’y a pas de police du net). Les forums dirigés par un psy sont utiles mais limités par la défiance à l’égard des professionnels, d’où l’intérêt des associations de bénévoles (SOS suicide).

La place du web dans la formation des professionnels

Le Pr Hervé Allain (Rennes) a présenté le site de pharmacologie mis en place il y a six ans. Ce site fonctionne en intranet pour les étudiants. Il est très consulté pour la psychopharmacologie avec plusieurs niveaux, il aborde aussi les questions de biopharmacologie moléculaire, de bioéthique, de pharmacoépidémiologie ; il est en lien avec l’Agence du médicament. Ce site a profondément modifié les relations avec les étudiants, le contenu des cours magistraux et les réticences initiales de certains enseignants ont disparu. Mais le contrôle des connaissances n’est pas encore pratiqué par cette voie.
Le site internet est traité un peu différemment puisqu’il est accessible au public ; il est fréquenté par les patients et par les familles. Il se veut très informatif.
Les mises à jour sont régulières et permettent un usage de formation continue.
La formation médicale continue a été développée par Robert Kennedy (New York), qui est parti de quelques chiffres : 20 % des médecins américains connectés à internet en 1997, 96 % en 2002. Dans le monde, ce sont quelques 575 000 médecins qui usent de la toile. Pour autant, la FMC ne constitue encore que 4,4 % des connexions mais son développement est inévitable. Encore faut-il que ces FMC fassent l’objet d’une accréditation. Une enquête récente montre que, sur 185 répondants, 123 avaient validé une FMC ; ceux qui font valider leur formation « sont plus compétents ». Cette FMC par l’internet peut comporter des forums de discussion, des chats, des questions à des experts, des présentations de cas cliniques.
Parmi les médecins, on constate que les psychiatres sont un peu à la traîne et les revues psychiatriques également.
La publication d’un journal de psychiatrie exclusivement en ligne est possible comme l’a démontré D. Grynszpan (Londres), qui en a donné les multiples avantages : moins de contraintes d’espace, temps de préparation raccourci, accès immédiat et universel, archivage et indexation faciles, frais de papier supprimés. L’abonnement peut se faire à l’année ou à l’article, les charges de production sont à la charge de l’auteur ; il est couvert par le copyright. Pour l’instant, la publicité est insuffisante pour permettre la gratuité. Y a-t-il une différence de contenu entre une publication par internet et par papier ? Non, selon l’auteur.

 

En conclusion, il se confirme que l’internet est un outil efficace mais que beaucoup de protocoles sont toujours au stade d’expérimentation. Les règles déontologiques manquent encore de précision, l’expertise professionnelle est à promouvoir : on en est trop souvent aux intentions. Dans le domaine des usagers non professionnels, le meilleur peut côtoyer le pire. L’autodiagnostic, l’autotraitement imposent la prudence, même si quelques exemples donnés ici semblent convaincants, et tous les intervenants insistent sur le fait qu’il s’agit de compléter les techniques habituelles et non de les remplacer.

Un regret : la fréquentation de ce symposium n’a pas été à la hauteur de la qualité des intervenants et du travail de préparation2.

2 Les interventions peuvent être consultées sur le site Psydoc-France : http://psychodoc-fr.broca.inserm.fr


 

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