Accueil > Revues > Médecine > l'Information Psychiatrique > Texte intégral de l'article
 
      Recherche avancée    Panier    English version 
 
Nouveautés
Catalogue/Recherche
Collections
Toutes les revues
Médecine
l'Information Psychiatrique
- Numéro en cours
- Archives
- S'abonner
- Commander un       numéro
- Plus d'infos
Biologie et recherche
Santé publique
Agronomie et Biotech.
Mon compte
Mot de passe oublié ?
Activer mon compte
S'abonner
Licences IP
- Mode d'emploi
- Demande de devis
- Contrat de licence
Commander un numéro
Articles à la carte
Newsletters
Publier chez JLE
Revues
Ouvrages
Espace annonceurs
Droits étrangers
Diffuseurs



 

Texte intégral de l'article
 
  Version imprimable

Abord psychologique de la rétropulsion à début brutal


l'Information Psychiatrique. Volume 79, Numéro 5, 427-33, Mai 2003, CLINIQUE


Résumé   Summary  

Auteur(s) : Nicolas Lépine, Services long séjour, Centre hospitalier de Montceau, BP189, 71307 Montceau-les-Mines Cedex.

Résumé : La rétropulsion à début brutal est un trouble postural spécifique au grand âge dont on a exploré le versant psychique. Avec la rétropulsion, c’est la question de sa propre mort que convoque la personne à une période qu’elle interprète comme un effondrement psychosocial. La rééducation, qui est le traitement le plus adéquat, est efficace aussi parce que les représentations particulières des kinésithérapeutes leur permettent de situer le phénomène uniquement dans le champ somatique, et ainsi de sortir le symptôme de son réseau de signification morbide. L’amélioration somatique s’accompagne d’un rétrécissement de l’imaginaire qui correspond à une nécessité pour la personne de mettre à distance les motions inconscientes qui ont été mobilisées lorsque la rétropulsion était présente. La fonction de défense de la rétropulsion se comprend par la réactualisation de mécanismes archaïques, jadis utilisés lorsque s’était constituée la vie intérieure, en péril au moment où survient le trouble postural.

Mots-clés : alexithimie, gérontologie, psychologie, psychosomatique, rééducation, rétropulsion

ARTICLE

Auteur(s) : Nicolas Lépine*

* Services long séjour, Centre hospitalier de Montceau, BP189, 71307 Montceau-les-Mines Cedex.

La rétropulsion à début brutal a été décrite par plusieurs auteurs et, selon des abords différents, comme une affection spécifique du grand âge [2, 4, 11, 28]. Le symptôme « rétropulsion » est la tendance permanente et incontrôlable qu’ont les personnes à « projeter leur centre de gravité très en arrière du polygone de sustentation » [27]. Son étiologie et sa pathogénie sont mal connues. Il est intéressant d’aborder ce trouble postural sous l’angle de la réalité psychique, c’est-à-dire en s’interrogeant sur sa fonction pour les malades et pour les soignants [17]. 
La puissance métaphorique de cette « impossibilité à aller de l’avant » nous paraissait devoir être explorée avec rigueur. Notre double positionnement, dans le champ gérontologique, de kinésithérapeute et de chercheur en psychologie rend cette question passionnante puisque la prise en charge rééducative est reconnue comme la thérapie la plus efficace pour traiter cette affection [26]. 
Cette démarche de recherche se veut complémentaire d’autres travaux qui étudieraient la rétropulsion à début brutal dans une approche différente (neurologique ou autre). Cette approche se démarque volontairement des modèles causalistes qui, concernant cette pathologie, sont forcément réducteurs et faux : Il a en effet été montré que la rétropulsion à début brutal est un trouble d’origine plurifactorielle [2].

Sélection de la population étudiée

La description la plus fine et la plus argumentée de cette symptomatologie a été faite par une équipe française au sein du « syndrome de régression psychomotrice » [11], maintenant appelé syndrome de désadaptation psychomotrice [20]. Deux versants ont été isolés par ces chercheurs :
– un versant moteur comprenant la rétropulsion, l’hypertonie oppositionnelle et la bradykinésie ;
– un versant psychique, que nous remettons en cause et qui a été peu argumenté, comprenant la stasophobie (systématique), la démotivation et la bradypsychie (non retrouvée dans notre étude).
Deux formes ont également été distinguées :
– une forme à début brutal (sur laquelle la prise en charge rééducative est efficace) ;
– une forme chronique moins sensible à la kinésithérapie.
En nous appuyant sur ces travaux, nous avons fait le choix de n’explorer que les rétropulsions à début brutal.
Le trouble postural a été isolé de la description princeps parce qu’il est le « pivot » du syndrome de désadaptation posturale et parce qu’il était indispensable pour notre recherche de partir d’une symptomatologie somatique suffisamment objectivable.
Notre premier souci a donc été de construire un dispositif permettant de montrer le plus rigoureusement possible l’objet de notre recherche. En effet, l’apparition et la mise en évidence de la rétropulsion ne peuvent être dissociées du statut et de l’implication de l’examinateur. Dans notre pratique de kinésithérapeute, par exemple, l’équipe soignante nous signale souvent des rétropulsions qui n’en sont pas.
Nous avons donc construit une courte grille d’évaluation qui permet de « repérer » les formes les plus sévères, reconnues par tous les intervenants. Cette grille comprend cinq items, et une personne est considérée en rétropulsion lorsque au moins quatre de ces cinq conditions sont remplies, c’est-à-dire lorsque, ce que nous avons appelé le « score de rétropulsion », est supérieur ou égal à 4/5. Les cinq critères sont :
1) impossibilité de se pencher activement en avant en position assise (la personne n’arrive pas à décoller son dos du dossier du fauteuil) ;
2) déséquilibre exclusivement arrière (les tentatives de déstabilisation avant ou latérales déclenchent systématiquement une rétropulsion importante) ;
3) les réactions parachutes (réactions de protections) arrières sont totalement absentes ;
4) lorsqu’elle est debout, la personne n’arrive à avancer qu’à condition d’être poussée en avant ;
5) persistance de la rétropulsion après dix pas.

Dispositif de recherche

Des entretiens de types non directifs, dans lesquels les interventions de l’examinateur étaient codifiées [17], ont été enregistrés, retranscrits puis analysés surtout de façon comparative.
– si possible avec la même personne pendant l’épisode de rétropulsion, puis lorsque le trouble postural avait disparu ; les conditions de ces deux entrevues ont alors été rigoureusement standardisées (lieu, disposition des interlocuteurs, jours de la semaine…) ;
– avec des personnes en rétropulsion, mais une seule entrevue a été possible puisque ces personnes sont décédées à la suite de cet épisode ;
– avec des personnes dont nous avions la garantie (bilan écrit) qu’elles venaient de sortir d’un épisode de rétropulsion, mais qui, lorsque nous les avons rencontrées, n’avaient plus de troubles posturaux ;
– l’ensemble de ces résultats a été rapporté à ceux que nous avons recueillis avec la même technique auprès d’une population de même âge hospitalisée parce qu’elle avait présenté une impossibilité temporaire de marche sans lien avec la rétropulsion (fracture, plaies…) puis avait recouvré ses capacités au bout de plusieurs semaines d’incertitudes. Cette cohorte servait d’échantillon témoin.
Au total quarante et un entretiens ont pu être réalisés.
Une enquête a été réalisée auprès de rééducateurs habitués à traiter cette pathologie, afin d’explorer le « ressenti » des acteurs de l’amélioration et de se donner les moyens de penser les enjeux intersubjectifs présents dans la dynamique d’amélioration. Cinquante-quatre questionnaires ont pu être traités.

Résultats

Entretiens

Les caractéristiques d’âge, d’antécédents médicaux et d’évolution des personnes interrogées sont conformes aux caractéristiques publiées concernant les personnes en rétropulsion. Elles sont comparables à celles des personnes composant notre « échantillon témoin ». Notre investigation est cependant indiscutablement « focalisée » sur les rétropulsions à débuts brutaux vues précocement par les rééducateurs et à évolution favorable. Lorsque nous avons pu suivre l’évolution somatique en réalisant plusieurs entretiens avec la même personne, le délai entre les rencontres était significativement plus long avec les rétropulseurs qu’avec les témoins.
Les personnes étant ou ayant été concernées par la rétropulsion parlent plus souvent des traumatismes précoces (survenus avant l’âge de 20 ans), concernant la mort de proches, qu’ils ont eu à affronter. Il est probable que ces personnes avaient réellement rencontré des événements particulièrement douloureux dans la première partie de leur vie.
Nous avons pu repérer, systématiquement, des événements particuliers contemporains de l’apparition de la rétropulsion, événements qui a priori n’avaient pas de rapport avec le trouble postural, mais qui étaient interprétés par les personnes comme stigmatisant un « effondrement psychosocial ».
Lors des entretiens, nous avons relevé le nombre de répliques ainsi nommées par analogie avec la réplique musicale : c’est le nombre d’interruptions dans le discours de la personne qui, selon nous, marque une hésitation et souvent une richesse créative de la pensée. Ce nombre de répliques augmente de façon statistiquement significative lors des entretiens réalisés avec des personnes en rétropulsion. Lorsque le trouble postural est présent, les manifestations émotionnelles sont également plus marquées.
Les personnes qui ont disparu (rétropulseurs ou témoins), à l’inverse de celles qui ont survécu, évoquent plus rarement leurs traumatismes précoces et donnent peu de précisions particulières concernant la mort. Par contre, les personnes concernées par le trouble postural parlent plus souvent de la mort que les témoins.
Lorsque les rétropulseurs… ne le sont plus, des précisions paradoxales sont apportées systématiquement dans les entretiens. Ces détails apparaissent rarement et sont apparemment sans rapport avec l’évolution somatique chez les témoins.
Enfin, une alexithymie (incapacité à exprimer verbalement les sentiments, vie imaginaire pauvre…) apparaît lorsque la rétropulsion disparaît [19].
Ces deux dernières caractéristiques sont rattachées à un fonctionnement de pensée opératoire hypertonique qui apparaît lorsque la rétropulsion disparaît.

Enquête auprès des rééducateurs

Les professionnels interrogés ont une ancienneté comparable à celle de l’ensemble des rééducateurs, ils exercent majoritairement auprès de personnes âgées. Il s’agit de professionnels très investis dans la gériatrie qui ont tendance à surévaluer la fréquence de la rétropulsion à début brutal chez la personne âgée.

Il existe dans ces professions un consensus fort quant à l’utilité de la rééducation face à cette pathologie. Trois techniques sont utilisées en priorité par la majorité des masseurs kinésithérapeutes : le travail de mise en confiance debout, la sollicitation de l’antépulsion, le travail des transferts.

L’amélioration estimée est de 75 % lorsque la personne est vue dans de bonnes conditions. La précocité de la prise en charge est considérée comme le principal facteur d’amélioration, les autres sont nombreux et très variables selon les soignants.

Intuitivement, les rééducateurs retiennent en priorité l’étiologie : « désadaptation du système d’équilibration ». Les problèmes psychologiques, neurologiques et l’angoisse liée au changement des conditions de vie (dans cet ordre) pourraient être à l’origine de la rétropulsion pour beaucoup d’entre eux. Par contre, la proposition « manque de volonté » est rejetée par l’ensemble des personnes interrogées.

La rééducation de cette pathologie est en général considérée comme gratifiante et, à la quasi unanimité, les professionnels ont l’impression que la personne est psychiquement perturbée lorsqu’elle est en rétropulsion, alors qu’elle le serait moins lorsque le trouble postural s’améliore (ce qui est exactement le contraire de ce que nous avons observé dans une position de chercheur en psychologie).

Discussion

Le fait d’être impliqué dans cette problématique à la fois comme chercheur en psychologie et comme rééducateur est à la fois un atout et une limite.

L’avantage de « chevaucher » ainsi les disciplines médicale et psychologique permet une ouverture interdisciplinaire indispensable dans le champ de la psychosomatique. C’est aussi une limite car il est incontestable que les deux domaines de compétence sont hétérogènes et, s’ils semblent se recouper par l’utilisation de concepts communs, c’est en fait une illusion car les mots aussi ont des valeurs différentes selon les approches [5].

Cette dichotomie médical-psychologique, nous l’avons retrouvée dans nos résultats puisque, ce qui faisait figure d’amélioration dans un des champs (par exemple la disparition de la rétropulsion synonyme de progrès pour les médecins) pouvait être interprété comme une défaillance dans l’autre (la normalisation posturale s’accompagne d’un fonctionnement mental de type « opératoire » qui limite significativement la capacité de rêverie et de créativité de la personne).

Chacun des acteurs a d’ailleurs tendance à s’approprier la compétence de l’autre, ce qui conduit à des appréciations mal argumentées ou fausses de part et d’autre : le rééducateur, par exemple, considère que les progrès posturaux impliquent une diminution de la confusion, ce qui est doublement faux puisque la confusion n’est pas corrélée avec la rétropulsion et parce que la disparition de la rétropulsion implique un fonctionnement psychique « précautionneux » qui peut, lui, conduire à des symptômes confusionnels.

Ce clivage entre les approches s’est confirmé lorsque nous avons constaté qu’il nous était impossible de rééduquer correctement les personnes en rétropulsion que nous suivions comme psychologue, et qu’à l’inverse, nous ne pouvions mener correctement nos entretiens de recherche avec des personnes qui nous avaient identifié comme physiothérapeute !

Le corpus théorique de référence sur lequel va se construire cette discussion est celui de la psychosomatique. Etant entendu que l’homme est psychosomatique « par définition » [18], la question de la place du soma dans l’espace psychique mérite d’être précisée. Nous proposons, à la suite de Sami-Ali [23], de considérer la réalité corporelle comme un schéma de représentation qui se charge de structurer la compréhension du monde « réel » par le monde interne.

La question de la mort

Il y a une difficulté particulière sur laquelle bute ce dispositif : celle de la représentation de la mort.
Nous sommes convaincus qu’il est impossible d’accepter véritablement dans sa réalité psychique interne l’idée de sa propre mort. Si nous la tolérons dans le discours, c’est pour mieux la mettre à distance. C’est ce qu’a démontré Demuzan [10]. Avant lui, Tolstoï [29], dans sa nouvelle La mort d’Ivan Ilitch, avait merveilleusement bien décrit cette « inaptitude humaine ».
Dans les établissements d’hébergement pour personnes âgées dépendantes, cette question de la mort est traitée à plusieurs niveaux de façon paradoxale :
– Au niveau mythique où le commandement « Honore ton père et ta mère afin que se prolongent tes jours sur la terre que te donnent Yahvé ton dieu » est souvent réduit à ses premiers mots, comme si les soignants voulaient oublier que, derrière leur dévouement, une contrepartie est attendue.
– Au niveau social-historique, celui de l’idéologie de l’institution soignante, la mort est tolérée plus comme un concept que comme une réalité. On ne parle d’ailleurs presque plus de mort mais de décès, du latin de-cedere : action de se retirer de s’en aller, ce qui rend tabou la question de la mort non maîtrisable dans le grand âge. C’est ainsi que même les soignants confrontés à leurs aînés en fin de vie en arrivent à raisonner sur l’idée aberrante selon laquelle bien vieillir c’est rester jeune [12] !
– Le niveau organisationnel est celui de l’institution gérontologique qui cherche son identité entre son ancienne mission d’hébergement (hospice) et celle de l’hôpital moderne, lieu de tous les exploits techniques. La question de la réalité de la mort pose problème car, si elle appartient à la culture des hospices, ce terme est très mal connoté socialement et, là encore, quasiment dénié dans la culture hospitalière actuelle.
– Au niveau groupal, la survie de l’individu en tant que sujet du groupe passe nécessairement par un pacte dénégatif sur la question de la mort, corrélé avec le nécessaire pacte narcissique qui désigne et scelle inconsciemment la place unique de chaque être singulier dans le groupe [13]. Le groupe dont il s’agit est celui qui inclut soignants et résidants. Le pacte dénégatif concerne donc aussi les acteurs du soin !
Lorsque survient la rétropulsion et quelle que soit son étiologie, cette position du soma comme frontière entre réalité interne à la personne et réalité externe objective est nécessairement convoquée pour tenter de dépasser ce paradoxe intenable sur la question de la finitude. Ainsi il est apparu indispensable de se poser la question de la fonction défensive de la rétropulsion.

L’hypertonie oppositionnelle

Plusieurs éléments vont dans le sens de la fonction défensive de ce trouble postural :
– la présence de l’hypertonie oppositionnelle associée à la rétropulsion ;
– l’apparent « rétrécissement » du champ mental (alexithymie, pensée opératoire) consécutif à l’amélioration du trouble postural ;
– la position particulière des rééducateurs, acteurs à l’origine de l’amélioration qui semblent devoir rester « dupes » des mécanismes psychologiques qui contribuent au succès de leur intervention.
Souvent décrite, l’hypertonie oppositionnelle correspond à cette résistance musculaire déclenchée systématiquement lors de toute tentative de mobilisation de n’importe quelle partie du corps dans n’importe quelle amplitude.
Dans le transfert « corporel » (que nous nommons ainsi pour le distinguer du transfert à prédominance verbale), l’hypertonie de la personne âgée correspond à un appel à l’aide, à une mise au défi des soignants de pouvoir éprouver ce qu’elle endure. Si cette exagération du tonus est perçue comme « hypertonie oppositionnelle », c’est parce que, dans le mouvement de l’examen, il y a affrontement entre deux protagonistes qui, tous deux, veulent mettre l’autre à l’épreuve.
La dynamique rééducative permet de sortir de cette impasse puisqu’il n’est plus question de mise à l’épreuve mais de mise en situation. Le but du soignant est la mise en situation de la personne vis-à-vis de ses propres capacités, lui-même devenant accompagnateur plutôt qu’examinateur. Alors, la personne en rétropulsion se sent réassurée sur sa capacité à être tolérée. Le rééducateur, dans le transfert qu’il prétend organiser, est perçu comme celui qui détient un savoir corporel [14], secret ! Le rétropulseur se retrouve alors dans une situation de guidance où l’angoisse qu’il attribuait au monde extérieur se retourne contre lui.
La présence de cette hypertonie oppositionnelle paraît moins incongrue, si l’on se rapporte à l’ontogenèse du tonus postural [21]. En effet, si, chez le nouveau-né, l’hypotonie axiale (permettant au bébé d’être « branché » émotionnellement sur le tonus de sa maman) associée à l’hypertonie des membres prédomine, il faut se souvenir qu’à l’âge de six mois, l’apparition de l’hypertonicité axiale du nouveau-né est liée aux phénomènes de projections, de différenciations permettant à l’enfant de se constituer un « moi peau » [1] différent de l’autre. Un bébé en colère fait le « pont » sur la table d’examen ! Dès lors, que ce mécanisme défensif archaïque soit convoqué dans une problématique où les fondements de l’identité de la personne sont menacés par un effondrement psychosocial inimaginable est moins surprenant.

Le rétrécissement apparent du champ mental

Cette observation va dans le sens d’une fonction défensive ou plutôt d’une utilisation défensive de la rétropulsion. Mécanisme qui peut contribuer à expliquer pourquoi l’apparition du symptôme est si soudaine et si marquée.
Tout semble se passer comme si, lorsque la rétropulsion était présente, le psychisme pouvait fonctionner sous la « protection » du soma. Le retour à un tonus normalisé correspondant au retour d’un péril archaïque… au point de « bloquer » le fonctionnement imaginaire.
Si l’on se réfère au classique dualisme primaire/secondaire des psychanalystes, on comprend que ce « court-circuit » du secondaire permet d’éviter le passage par la réflexion afin d’externaliser la perception [22].
Un autre modèle, plus proche de la sensibilité des neurosciences, celui de Damasio [8], permet aussi de donner une explication à ces observations. Pour cet auteur, les processus de raisonnement s’étayent sur le « paysage du corps » à un moment particulier. Nous appréhendons un problème avant tout par ce qu’il nous fait « ressentir » au niveau somatique (familiarité, étrangeté, angoisse…) et c’est sur cette base que se construisent ensuite nos raisonnements. Concernant la rétropulsion, si la pensée opératoire est liée à un dysfonctionnement de ce système des marqueurs somatiques, il ne s’agirait peut-être pas d’insuffisance de perception des émotions mais plutôt d’une prise en compte massive de la dimension affective.
Stora [25], en s’appuyant en plus sur les travaux de Spitz [24], envisage une telle hypothèse : « Dans les cas de quantités d’excitations importantes débordant l’appareil mental, l’organisation cénesthésique et les marqueurs somatiques de biorégulation prendraient la relève ». L’amélioration induite par la rééducation briserait donc ce fragile équilibre. La rééducation est pourtant indispensable car il faut garder à l’esprit l’extrême dangerosité de cette symptomatologie [26] qui, sans prise en charge rééducative, aboutit à brève échéance à la grabatisation ou à la mort de la personne.
De ce point de vue, il est étonnant de constater que, du côté des soignants comme des rétropulseurs, les mécanismes en jeu semblent se retourner contre ce qu’ils visent.
La personne en rétropulsion appelle désespérément et inconsciemment à la reconnaissance de sa souffrance en imposant à son entourage des contraintes physiques importantes pour ses « soins de bases » (toilettes, mobilisation)… qui la disqualifient comme partenaire. Il y a alors retournement de la symptomatologie sur autrui à partir de la personne propre.
De la même façon, en donnant une traduction concrète à la métaphorique « peur d’aller de l’avant » signifiante de la peur de la mort, la personne âgée, par la violence latente et manifeste de ses symptômes, se met en situation de danger de mort réelle.
Les soignants, par peur d’être sous l’emprise d’une personne figurant la mort, la rejettent en tant que personne en essayant, par des conduites d’emprises, de contrôler jusqu’à ses désirs, ce qui les obligent à prendre en compte les symptômes mortifères, impensables et indépassables… Par ce mécanisme, ils se retrouvent à leur tour sous l’emprise de ces symptômes.

À propos de la « négligence » du versant psychique par les rééducateurs

Nous proposons de considérer l’hypothèse suivante : l’amélioration induite par la prise en charge par les rééducateurs relève de mécanismes similaires à ceux qui sont efficaces dans la prise en charge des troubles phobiques par les « comportementalistes ».
Nous avons vu, dans les paradoxes qui existent autour de la question de la mort, qu’il est presque systématique que les défenses sur cette énigme existent aussi sous une autre forme dans l’environnement soignant : c’est parce que le rééducateur parvient à tolérer l’angoisse projetée par la personne et en même temps à ne pas céder lui-même à la panique qu’il y a amélioration. Pour reprendre notre analogie avec les thérapies comportementales, il est évident que, pour traiter une phobie des serpents par exemple, il est préférable de ne pas être soi-même paniqué lorsque l’on évoque ces animaux. De la même façon, lorsque l’on soigne une personne en rétropulsion, il est préférable d’être capable de classer ce problème comme un simple trouble postural plutôt que comme un signe d’agonie.
En même temps, nous avons postulé une origine sexuelle latente à l’origine de l’angoisse (le mot sexualité est employé ici en référence à son usage dans la littérature psychanalytique qui le distingue clairement de la génitalité… ce que ne fait pas le langage contemporain). Et nous avons vu aussi qu’il était indispensable pour le succès de la rééducation que le kiné « tolère » une proximité corporelle avec la personne âgée. Il y aurait donc nécessité d’évoluer autour du registre de la sexualité, sans aborder directement celle-ci. Ces deux « tabous nécessaires » de la mort et de la sexualité contribuent à éclairer la difficulté qu’ont les thérapeutes à envisager leur action autrement que sur un mode purement opératoire.

Proposition explicative

Une théorie qui permet de faire un lien entre toutes ces remarques avancées dans la discussion peut être proposée.
Il faut d’abord accepter le concept d’inconscient amential, c’est-à-dire d’une partie du fonctionnement psychique qui se doit d’échapper à la conscience pour permettre à l’être de devenir humain. Laplanche [15] présente ainsi cette nécessité : « Le schéma général, c’est la mise en confrontation d’un individu, dont les montages somato-psychiques se situent de façon prédominante au niveau du besoin, avec des signifiants émanant de l’adulte, liés à la satisfaction de ces besoins, mais véhiculant avec eux la potentialité, l’interrogation purement potentielle d’autres messages – sexuels. Ces messages énigmatiques suscitent un travail de maîtrise et de symbolisation difficile, voire impossible, qui laissent nécessairement derrière lui des restes inconscients, des fueros disait Freud : ce que nous nommons les objets-sources de la pulsion ».
Nous avons montré que cette théorie était loin d’être extravagante puisqu’elle a été développée sous des angles différents par de nombreux auteurs [3, 6, 7, 30]… Cet inconscient amential fonctionnerait donc tout au long de la vie, mais différemment du classique « inconscient » des psychanalystes. Les phénomènes engageant l’archaïque obéiraient à une logique différente : celle de l’autoconservation.
Dejours [9], dans une brillante (et dérangeante) théorisation, a proposé de comprendre le fonctionnement de l’inconscient amential comme directement « bridé » par le système conscient (rationalisant parfois par excès). La deuxième partie de l’inconscient, que l’on peut nommer inconscient secondaire, interagissant plutôt avec le système préconscient.
La sphère somatique se situe au croisement de ces deux mécanismes, mais l’importance de la communication non verbale en situation de corps à corps implique le système inconscient amential – conscient, plus particulièrement lorsque ce sont les corps plus que les mots qui peuvent se rencontrer.
Lorsque la personne est en rétropulsion, c’est une expression de cet inconscient amential qui surgit. Une réactivation (cause ou conséquence ?) des réflexes défensifs utilisés dans la toute petite enfance, mais non théorisables par la personne elle-même, permet de contenir le « péril » dans la motricité. L’autre « versant » du fonctionnement psychique tolère alors ce mouvement incompréhensible, et la personne en rétropulsion garde une lucidité et une profondeur avec les interlocuteurs qui ne s’adressent pas au premier mécanisme, c’est-à-dire qui restent dans l’intellectualisation (c’est ce qui se joue lors des entretiens de recherche). Par contre, ceux qui prétendent accéder à cette « forteresse imprenable » en tentant d’agir sur le soma sont disqualifiés par la personne handicapée elle-même (d’où l’impression de patient confus qu’ont les physiothérapeutes).
Les rééducateurs, parce qu’ils sont dans un système théorique qui « néglige » la composante psychique de la rétropulsion, parviennent cependant à étayer corporellement (sans risque psychique pour eux) la personne âgée pour lui permettre de sortir de cet engrenage postural mortifère.
Par contre, pour continuer à vivre sans renoncer à l’identité qu’elle s’est forgée tout au long de sa vie, la personne, lorsqu’elle est « remise sur pied », doit sévèrement réprimer ces tendances autoconservatrices qu’elle ne peut tolérer. C’est pourquoi, d’après le schéma théorique développé dans la troisième topique, elle est « contrainte » de fonctionner en priorité sur le registre de l’opératoire. Ce type de personnalité convenant forcément aux rééducateurs du fait du pacte dénégatif sur la question de la mort auquel ils ont adhéré pour se préserver eux aussi. C’est pourquoi les kinésithérapeutes sont unanimes pour apprécier l’état psychique de la personne comme satisfaisant lorsque le trouble postural a disparu.

Hypothèse finale

À l’issue de cette recherche, une hypothèse paraît plus vraisemblable. Lorsque la rétropulsion à début brutal est présente, la question de la mort prend une place importante pour la personne et son entourage. Le moment où apparaît ce trouble postural est vécu par la personne âgée comme un effondrement de son équilibre psychosocial. Cette impossibilité à aller de l’avant prend alors la valeur symbolique d’un appel à autrui, d’une difficulté insurmontable à tolérer des faits psychiques impossibles à représenter et à élaborer.
L’impossibilité conjointe des systèmes inconscient amential-conscient et inconscient secondaire-préconscient à résister à la perception de cette réalité psychique menace le clivage fondateur les séparant. Cette division parvient à résister grâce à l’implication uniquement somatique du soignant qui permet un déplacement de la défense de l’inconscient amential somatique au conscient. Parallèlement, dans l’autre système, le retournement dans le contraire et le refoulement autorisé par les représentations particulières des rééducateurs œuvrent pour limiter les conséquences de cet ébranlement sur le système psychique.

Conclusion

Ce travail montre tout l’intérêt qu’il y a à s’intéresser aux pathologies spécifiques du grand âge non seulement par compassion, mais aussi afin de faire avancer la connaissance du psychisme humain qui obéit aux mêmes logiques à tous les âges.

La grande vieillesse est surtout le moment où tout est remis en question pour des adultes plus fragiles somatiquement mais dont le « savoir-vivre » est remarquable !

Références

1. ANZIEU D. Le moi peau. Paris : Bordas. Dunod, 1985 : 254 p.

2. ABRAHAMIK A, PIERA JB, LEBLOND JB. Astasie-abasie avec rétropulsion chez le sujet âgé. Revue de Gériatrie 1993 ; 18 : 89-92.

3. AULAGNIER P. La violence de l’interprétation. Paris : Presses universitaires de France, 1975 : 363 p.

4. ARCAND R, HEBERT M. Précis pratique de gériatrie. Québec Canada : Edisem Maloine, 1997 : 902 p.

5. BILLIARD I (coordination), DEJOURS C, FEDIDA P, GACHELIN G, GREEN A, GUEDENEY A, JASMIN C, STEWART A, Tassin JP, Thurin JM, Varela F. Somatisation psychanalyse et sciences du vivant. Paris : Eshel, 1994 : 360 p.

6. BION WR. Aux sources de l’expérience. Paris : Presses universitaires de France, 1979 : 137 p.

7. CYRULNIK B. La naissance du sens. Paris : Hachette, 1995 : 168 p.

8. DAMASIO AR. L’erreur de Descartes, La raison des émotions. Paris : Odile Jacob, 1994 : 365 p.

9. DEJOURS C. Le corps d’abord. Paris : Payot, 2001 : 215 p.

10. DEMUZAN M. La mort n’avoue jamais. Rev Fr Psychanal 1996 ; LX : 33-49.

11. GAUDET M, TAVERNIER VIDAL B, MOUREY F, TAVERNIER C, RICHARD D, MAROT JP. Le syndrome de régression psychomotrice du vieillard. Médecine et Hygiène 1986 ; 44 : 1332-6.

12. GAUCHER J, PLOTON L. Le temps dans une approche psychodynamique de la vieillesse. Gérontologie et société 1996 ; 77, 22-30.

13. KAES R. Le groupe et le sujet du groupe. Paris : Dunod, 1993 : 352 p.

14. LAPLANCHE J. Problématiques 1, l’angoisse. Paris : Presses universitaires de France, 1980 : 369 p.

15. LAPLANCHE J. Nouveaux fondements pour la psychanalyse. Paris : Presses universitaires de France, 1987 : 206 p.

16. LAPLANCHE J. Le fourvoiemement biologisant de la sexualité chez Freud. Paris, Les empêcheurs de penser en rond, 1993 : 120 p.

17. LEPINE N. Abord psychologique de la rétropulsion à début brutal chez les personnes âgées. Thèse de l’université Lumière : Lyon 2, 2002, non publiée.

18. MARTY P. La psychosomatique de l’adulte. Paris : Presses universitaires de France, 1990 : 125 p.

19. PEDINIELLI JL. Psychosomatique et alexithymie. Paris : Presses universitaires de France, 1992 : 125 p.

20. PFITZENMEYER P, et al. Le syndrome de désadaptation psycho-motrice et la maladie d’Alzeihmer, 17e congrès mondial de gérontologie de Vancouver. Revue de Gériatrie 2001 : 26 (suppl. B) : B36.

21. ROBERT OUVRAY S. Intégration motrice et développement psychique. Paris : Desclée de Brouwer, 1993 : 270 p.

22. ROUSSILON R. Désir de créer, besoin de créer, contrainte à créer, capacité de créer. In : Symbolisation et processus de création, Paris : Dunod, 1998 : 206 p.

23. SAMI-ALI M. Penser le somatique : imaginaire et pathologie. Paris : Gallimard, 1980 : 222 p.

24. SPITZ RA. De la naissance à la parole. Paris : Presses universitaires de France, 1965 : 306 p.

25. STORA JB. Quand le corps prend la relève. Paris : Odile Jacob, 1999 : 293 p.

26. TAVERNIER B, PFITZENMEYER P, MOUREY F, GAUDET M. Corrélations cliniques et évolutives chez 100 sujets âgés atteints de régression psychomotrices. In : Interdisciplinarité en gérontologie, Montréal : Maloine, 1990 : 343-8.

27. TAVERNIER VIDAL B, MOUREY F. Réadaptation et perte d’autonomie physique chez le sujet âgé. Paris : Frison Roche, 1991 : 112 p.

28. THEVENON A, POLLEZ B, DANES JP, JUMENTIER B, DEWAILLY P. Rééducation du déséquilibre arrière de la personne âgée. In : Posture, équilibration et médecine de rééducation. Sous la direction de Pelissier, Brun, Enjalbert. Paris : Masson, 1993 : 312 p.

29. TOLSTOÏ L. La mort d’Ivan Ilitch. Moscou, traduction de F. Flament, Gallimard (Folio classique), 1886 : 64-157.

30. WINNICOTT DW. La crainte de l’effondrement et autres situations cliniques. Paris : Gallimard, 2000 : 373 p.
 

Lépine L. Abord psychologique de la rétropulsion à début brutal. L’Information Psychiatrique 2003 ; 79 : 427-33.


 

Qui sommes-nous ? - Contactez-nous - Conditions d'utilisation - Paiement sécurisé
Actualités - Les congrès
Copyright © 2007 John Libbey Eurotext - Tous droits réservés
[ Informations légales - Powered by Dolomède ]