ARTICLE
Auteur(s) : Nicolas Lépine*
* Services long séjour, Centre hospitalier de Montceau, BP189,
71307 Montceau-les-Mines Cedex.
La rétropulsion à début brutal a été décrite par plusieurs
auteurs et, selon des abords différents, comme une affection
spécifique du grand âge [2, 4, 11, 28]. Le symptôme
« rétropulsion » est la tendance permanente et
incontrôlable qu’ont les personnes à « projeter leur centre de
gravité très en arrière du polygone de sustentation » [27].
Son étiologie et sa pathogénie sont mal connues. Il est intéressant
d’aborder ce trouble postural sous l’angle de la réalité psychique,
c’est-à-dire en s’interrogeant sur sa fonction pour les malades et
pour les soignants [17].
La puissance métaphorique de cette « impossibilité à aller de
l’avant » nous paraissait devoir être explorée avec rigueur.
Notre double positionnement, dans le champ gérontologique, de
kinésithérapeute et de chercheur en psychologie rend cette question
passionnante puisque la prise en charge rééducative est reconnue
comme la thérapie la plus efficace pour traiter cette affection
[26].
Cette démarche de recherche se veut complémentaire d’autres
travaux qui étudieraient la rétropulsion à début brutal dans une
approche différente (neurologique ou autre). Cette approche se
démarque volontairement des modèles causalistes qui, concernant
cette pathologie, sont forcément réducteurs et faux : Il a en
effet été montré que la rétropulsion à début brutal est un trouble
d’origine plurifactorielle [2].
Sélection de la population étudiée
La description la plus fine et la plus argumentée de cette
symptomatologie a été faite par une équipe française au sein du
« syndrome de régression psychomotrice » [11], maintenant
appelé syndrome de désadaptation psychomotrice [20]. Deux versants
ont été isolés par ces chercheurs :
– un versant moteur comprenant la rétropulsion, l’hypertonie
oppositionnelle et la bradykinésie ;
– un versant psychique, que nous remettons en cause et qui a été
peu argumenté, comprenant la stasophobie (systématique), la
démotivation et la bradypsychie (non retrouvée dans notre
étude).
Deux formes ont également été distinguées :
– une forme à début brutal (sur laquelle la prise en charge
rééducative est efficace) ;
– une forme chronique moins sensible à la kinésithérapie.
En nous appuyant sur ces travaux, nous avons fait le choix de
n’explorer que les rétropulsions à début brutal.
Le trouble postural a été isolé de la description princeps parce
qu’il est le « pivot » du syndrome de désadaptation
posturale et parce qu’il était indispensable pour notre recherche
de partir d’une symptomatologie somatique suffisamment
objectivable.
Notre premier souci a donc été de construire un dispositif
permettant de montrer le plus rigoureusement possible l’objet de
notre recherche. En effet, l’apparition et la mise en évidence de
la rétropulsion ne peuvent être dissociées du statut et de
l’implication de l’examinateur. Dans notre pratique de
kinésithérapeute, par exemple, l’équipe soignante nous signale
souvent des rétropulsions qui n’en sont pas.
Nous avons donc construit une courte grille d’évaluation qui
permet de « repérer » les formes les plus sévères,
reconnues par tous les intervenants. Cette grille comprend cinq
items, et une personne est considérée en rétropulsion lorsque au
moins quatre de ces cinq conditions sont remplies, c’est-à-dire
lorsque, ce que nous avons appelé le « score de
rétropulsion », est supérieur ou égal à 4/5. Les cinq critères
sont :
1) impossibilité de se pencher activement en avant en
position assise (la personne n’arrive pas à décoller son dos du
dossier du fauteuil) ;
2) déséquilibre exclusivement arrière (les tentatives de
déstabilisation avant ou latérales déclenchent systématiquement une
rétropulsion importante) ;
3) les réactions parachutes (réactions de protections)
arrières sont totalement absentes ;
4) lorsqu’elle est debout, la personne n’arrive à avancer
qu’à condition d’être poussée en avant ;
5) persistance de la rétropulsion après dix pas.
Dispositif de recherche
Des entretiens de types non directifs, dans lesquels les
interventions de l’examinateur étaient codifiées [17], ont été
enregistrés, retranscrits puis analysés surtout de façon
comparative.
– si possible avec la même personne pendant l’épisode de
rétropulsion, puis lorsque le trouble postural avait disparu ;
les conditions de ces deux entrevues ont alors été rigoureusement
standardisées (lieu, disposition des interlocuteurs, jours de la
semaine…) ;
– avec des personnes en rétropulsion, mais une seule entrevue a
été possible puisque ces personnes sont décédées à la suite de cet
épisode ;
– avec des personnes dont nous avions la garantie (bilan écrit)
qu’elles venaient de sortir d’un épisode de rétropulsion, mais qui,
lorsque nous les avons rencontrées, n’avaient plus de troubles
posturaux ;
– l’ensemble de ces résultats a été rapporté à ceux que nous avons
recueillis avec la même technique auprès d’une population de même
âge hospitalisée parce qu’elle avait présenté une impossibilité
temporaire de marche sans lien avec la rétropulsion (fracture,
plaies…) puis avait recouvré ses capacités au bout de plusieurs
semaines d’incertitudes. Cette cohorte servait d’échantillon
témoin.
Au total quarante et un entretiens ont pu être réalisés.
Une enquête a été réalisée auprès de rééducateurs habitués à
traiter cette pathologie, afin d’explorer le « ressenti »
des acteurs de l’amélioration et de se donner les moyens de penser
les enjeux intersubjectifs présents dans la dynamique
d’amélioration. Cinquante-quatre questionnaires ont pu être
traités.
Résultats
Entretiens
Les caractéristiques d’âge, d’antécédents médicaux et
d’évolution des personnes interrogées sont conformes aux
caractéristiques publiées concernant les personnes en rétropulsion.
Elles sont comparables à celles des personnes composant notre
« échantillon témoin ». Notre investigation est cependant
indiscutablement « focalisée » sur les rétropulsions à
débuts brutaux vues précocement par les rééducateurs et à évolution
favorable. Lorsque nous avons pu suivre l’évolution somatique en
réalisant plusieurs entretiens avec la même personne, le délai
entre les rencontres était significativement plus long avec les
rétropulseurs qu’avec les témoins.
Les personnes étant ou ayant été concernées par la rétropulsion
parlent plus souvent des traumatismes précoces (survenus avant
l’âge de 20 ans), concernant la mort de proches, qu’ils ont eu
à affronter. Il est probable que ces personnes avaient réellement
rencontré des événements particulièrement douloureux dans la
première partie de leur vie.
Nous avons pu repérer, systématiquement, des événements
particuliers contemporains de l’apparition de la rétropulsion,
événements qui a priori n’avaient pas de rapport avec le
trouble postural, mais qui étaient interprétés par les personnes
comme stigmatisant un « effondrement psychosocial ».
Lors des entretiens, nous avons relevé le nombre de répliques
ainsi nommées par analogie avec la réplique musicale : c’est
le nombre d’interruptions dans le discours de la personne qui,
selon nous, marque une hésitation et souvent une richesse créative
de la pensée. Ce nombre de répliques augmente de façon
statistiquement significative lors des entretiens réalisés avec des
personnes en rétropulsion. Lorsque le trouble postural est présent,
les manifestations émotionnelles sont également plus marquées.
Les personnes qui ont disparu (rétropulseurs ou témoins), à
l’inverse de celles qui ont survécu, évoquent plus rarement leurs
traumatismes précoces et donnent peu de précisions particulières
concernant la mort. Par contre, les personnes concernées par le
trouble postural parlent plus souvent de la mort que les
témoins.
Lorsque les rétropulseurs… ne le sont plus, des précisions
paradoxales sont apportées systématiquement dans les entretiens.
Ces détails apparaissent rarement et sont apparemment sans rapport
avec l’évolution somatique chez les témoins.
Enfin, une alexithymie (incapacité à exprimer verbalement les
sentiments, vie imaginaire pauvre…) apparaît lorsque la
rétropulsion disparaît [19].
Ces deux dernières caractéristiques sont rattachées à un
fonctionnement de pensée opératoire hypertonique qui apparaît
lorsque la rétropulsion disparaît.
Enquête auprès des rééducateurs
Les professionnels interrogés ont une ancienneté comparable à
celle de l’ensemble des rééducateurs, ils exercent majoritairement
auprès de personnes âgées. Il s’agit de professionnels très
investis dans la gériatrie qui ont tendance à surévaluer la
fréquence de la rétropulsion à début brutal chez la personne
âgée.
Il existe dans ces professions un consensus fort quant à l’utilité
de la rééducation face à cette pathologie. Trois techniques sont
utilisées en priorité par la majorité des masseurs
kinésithérapeutes : le travail de mise en confiance debout, la
sollicitation de l’antépulsion, le travail des transferts.
L’amélioration estimée est de 75 % lorsque la personne est
vue dans de bonnes conditions. La précocité de la prise en charge
est considérée comme le principal facteur d’amélioration, les
autres sont nombreux et très variables selon les soignants.
Intuitivement, les rééducateurs retiennent en priorité
l’étiologie : « désadaptation du système
d’équilibration ». Les problèmes psychologiques, neurologiques
et l’angoisse liée au changement des conditions de vie (dans cet
ordre) pourraient être à l’origine de la rétropulsion pour beaucoup
d’entre eux. Par contre, la proposition « manque de
volonté » est rejetée par l’ensemble des personnes
interrogées.
La rééducation de cette pathologie est en général considérée comme
gratifiante et, à la quasi unanimité, les professionnels ont
l’impression que la personne est psychiquement perturbée
lorsqu’elle est en rétropulsion, alors qu’elle le serait moins
lorsque le trouble postural s’améliore (ce qui est exactement le
contraire de ce que nous avons observé dans une position de
chercheur en psychologie).
Discussion
Le fait d’être impliqué dans cette problématique à la fois comme
chercheur en psychologie et comme rééducateur est à la fois un
atout et une limite.
L’avantage de « chevaucher » ainsi les disciplines
médicale et psychologique permet une ouverture interdisciplinaire
indispensable dans le champ de la psychosomatique. C’est aussi une
limite car il est incontestable que les deux domaines de compétence
sont hétérogènes et, s’ils semblent se recouper par l’utilisation
de concepts communs, c’est en fait une illusion car les mots aussi
ont des valeurs différentes selon les approches [5].
Cette dichotomie médical-psychologique, nous l’avons retrouvée
dans nos résultats puisque, ce qui faisait figure d’amélioration
dans un des champs (par exemple la disparition de la rétropulsion
synonyme de progrès pour les médecins) pouvait être interprété
comme une défaillance dans l’autre (la normalisation posturale
s’accompagne d’un fonctionnement mental de type
« opératoire » qui limite significativement la capacité
de rêverie et de créativité de la personne).
Chacun des acteurs a d’ailleurs tendance à s’approprier la
compétence de l’autre, ce qui conduit à des appréciations mal
argumentées ou fausses de part et d’autre : le rééducateur,
par exemple, considère que les progrès posturaux impliquent une
diminution de la confusion, ce qui est doublement faux puisque la
confusion n’est pas corrélée avec la rétropulsion et parce que la
disparition de la rétropulsion implique un fonctionnement psychique
« précautionneux » qui peut, lui, conduire à des
symptômes confusionnels.
Ce clivage entre les approches s’est confirmé lorsque nous avons
constaté qu’il nous était impossible de rééduquer correctement les
personnes en rétropulsion que nous suivions comme psychologue, et
qu’à l’inverse, nous ne pouvions mener correctement nos entretiens
de recherche avec des personnes qui nous avaient identifié comme
physiothérapeute !
Le corpus théorique de référence sur lequel va se construire cette
discussion est celui de la psychosomatique. Etant entendu que
l’homme est psychosomatique « par définition » [18], la
question de la place du soma dans l’espace psychique mérite d’être
précisée. Nous proposons, à la suite de Sami-Ali [23], de
considérer la réalité corporelle comme un schéma de représentation
qui se charge de structurer la compréhension du monde « réel »
par le monde interne.
La question de la mort
Il y a une difficulté particulière sur laquelle bute ce
dispositif : celle de la représentation de la mort.
Nous sommes convaincus qu’il est impossible d’accepter
véritablement dans sa réalité psychique interne l’idée de sa propre
mort. Si nous la tolérons dans le discours, c’est pour mieux la
mettre à distance. C’est ce qu’a démontré Demuzan [10]. Avant lui,
Tolstoï [29], dans sa nouvelle La mort d’Ivan Ilitch, avait
merveilleusement bien décrit cette « inaptitude
humaine ».
Dans les établissements d’hébergement pour personnes âgées
dépendantes, cette question de la mort est traitée à plusieurs
niveaux de façon paradoxale :
– Au niveau mythique où le commandement « Honore ton père et
ta mère afin que se prolongent tes jours sur la terre que te
donnent Yahvé ton dieu » est souvent réduit à ses premiers
mots, comme si les soignants voulaient oublier que, derrière leur
dévouement, une contrepartie est attendue.
– Au niveau social-historique, celui de l’idéologie de
l’institution soignante, la mort est tolérée plus comme un concept
que comme une réalité. On ne parle d’ailleurs presque plus de mort
mais de décès, du latin de-cedere : action de se
retirer de s’en aller, ce qui rend tabou la question de la mort non
maîtrisable dans le grand âge. C’est ainsi que même les soignants
confrontés à leurs aînés en fin de vie en arrivent à raisonner sur
l’idée aberrante selon laquelle bien vieillir c’est rester jeune
[12] !
– Le niveau organisationnel est celui de l’institution
gérontologique qui cherche son identité entre son ancienne mission
d’hébergement (hospice) et celle de l’hôpital moderne, lieu de tous
les exploits techniques. La question de la réalité de la mort pose
problème car, si elle appartient à la culture des hospices, ce
terme est très mal connoté socialement et, là encore, quasiment
dénié dans la culture hospitalière actuelle.
– Au niveau groupal, la survie de l’individu en tant que sujet du
groupe passe nécessairement par un pacte dénégatif sur la question
de la mort, corrélé avec le nécessaire pacte narcissique qui
désigne et scelle inconsciemment la place unique de chaque être
singulier dans le groupe [13]. Le groupe dont il s’agit est celui
qui inclut soignants et résidants. Le pacte dénégatif concerne donc
aussi les acteurs du soin !
Lorsque survient la rétropulsion et quelle que soit son étiologie,
cette position du soma comme frontière entre réalité interne à la
personne et réalité externe objective est nécessairement convoquée
pour tenter de dépasser ce paradoxe intenable sur la question de la
finitude. Ainsi il est apparu indispensable de se poser la question
de la fonction défensive de la rétropulsion.
L’hypertonie oppositionnelle
Plusieurs éléments vont dans le sens de la fonction défensive de
ce trouble postural :
– la présence de l’hypertonie oppositionnelle associée à la
rétropulsion ;
– l’apparent « rétrécissement » du champ mental
(alexithymie, pensée opératoire) consécutif à l’amélioration du
trouble postural ;
– la position particulière des rééducateurs, acteurs à l’origine
de l’amélioration qui semblent devoir rester « dupes »
des mécanismes psychologiques qui contribuent au succès de leur
intervention.
Souvent décrite, l’hypertonie oppositionnelle correspond à cette
résistance musculaire déclenchée systématiquement lors de toute
tentative de mobilisation de n’importe quelle partie du corps dans
n’importe quelle amplitude.
Dans le transfert « corporel » (que nous nommons ainsi
pour le distinguer du transfert à prédominance verbale),
l’hypertonie de la personne âgée correspond à un appel à l’aide, à
une mise au défi des soignants de pouvoir éprouver ce qu’elle
endure. Si cette exagération du tonus est perçue comme
« hypertonie oppositionnelle », c’est parce que, dans le
mouvement de l’examen, il y a affrontement entre deux protagonistes
qui, tous deux, veulent mettre l’autre à l’épreuve.
La dynamique rééducative permet de sortir de cette impasse
puisqu’il n’est plus question de mise à l’épreuve mais de mise en
situation. Le but du soignant est la mise en situation de la
personne vis-à-vis de ses propres capacités, lui-même devenant
accompagnateur plutôt qu’examinateur. Alors, la personne en
rétropulsion se sent réassurée sur sa capacité à être tolérée. Le
rééducateur, dans le transfert qu’il prétend organiser, est perçu
comme celui qui détient un savoir corporel [14], secret ! Le
rétropulseur se retrouve alors dans une situation de guidance où
l’angoisse qu’il attribuait au monde extérieur se retourne contre
lui.
La présence de cette hypertonie oppositionnelle paraît moins
incongrue, si l’on se rapporte à l’ontogenèse du tonus postural
[21]. En effet, si, chez le nouveau-né, l’hypotonie axiale
(permettant au bébé d’être « branché » émotionnellement
sur le tonus de sa maman) associée à l’hypertonie des membres
prédomine, il faut se souvenir qu’à l’âge de six mois, l’apparition
de l’hypertonicité axiale du nouveau-né est liée aux phénomènes de
projections, de différenciations permettant à l’enfant de se
constituer un « moi peau » [1] différent de l’autre. Un
bébé en colère fait le « pont » sur la table
d’examen ! Dès lors, que ce mécanisme défensif archaïque soit
convoqué dans une problématique où les fondements de l’identité de
la personne sont menacés par un effondrement psychosocial
inimaginable est moins surprenant.
Le rétrécissement apparent du champ mental
Cette observation va dans le sens d’une fonction défensive ou
plutôt d’une utilisation défensive de la rétropulsion. Mécanisme
qui peut contribuer à expliquer pourquoi l’apparition du symptôme
est si soudaine et si marquée.
Tout semble se passer comme si, lorsque la rétropulsion était
présente, le psychisme pouvait fonctionner sous la
« protection » du soma. Le retour à un tonus normalisé
correspondant au retour d’un péril archaïque… au point de
« bloquer » le fonctionnement imaginaire.
Si l’on se réfère au classique dualisme primaire/secondaire des
psychanalystes, on comprend que ce « court-circuit » du
secondaire permet d’éviter le passage par la réflexion afin
d’externaliser la perception [22].
Un autre modèle, plus proche de la sensibilité des neurosciences,
celui de Damasio [8], permet aussi de donner une explication à ces
observations. Pour cet auteur, les processus de raisonnement
s’étayent sur le « paysage du corps » à un moment
particulier. Nous appréhendons un problème avant tout par ce qu’il
nous fait « ressentir » au niveau somatique (familiarité,
étrangeté, angoisse…) et c’est sur cette base que se construisent
ensuite nos raisonnements. Concernant la rétropulsion, si la pensée
opératoire est liée à un dysfonctionnement de ce système des
marqueurs somatiques, il ne s’agirait peut-être pas d’insuffisance
de perception des émotions mais plutôt d’une prise en compte
massive de la dimension affective.
Stora [25], en s’appuyant en plus sur les travaux de Spitz [24],
envisage une telle hypothèse : « Dans les cas de
quantités d’excitations importantes débordant l’appareil mental,
l’organisation cénesthésique et les marqueurs somatiques de
biorégulation prendraient la relève ». L’amélioration
induite par la rééducation briserait donc ce fragile équilibre. La
rééducation est pourtant indispensable car il faut garder à
l’esprit l’extrême dangerosité de cette symptomatologie [26] qui,
sans prise en charge rééducative, aboutit à brève échéance à la
grabatisation ou à la mort de la personne.
De ce point de vue, il est étonnant de constater que, du côté des
soignants comme des rétropulseurs, les mécanismes en jeu semblent
se retourner contre ce qu’ils visent.
La personne en rétropulsion appelle désespérément et
inconsciemment à la reconnaissance de sa souffrance en imposant à
son entourage des contraintes physiques importantes pour ses
« soins de bases » (toilettes, mobilisation)… qui la
disqualifient comme partenaire. Il y a alors retournement de la
symptomatologie sur autrui à partir de la personne propre.
De la même façon, en donnant une traduction concrète à la
métaphorique « peur d’aller de l’avant » signifiante de
la peur de la mort, la personne âgée, par la violence latente et
manifeste de ses symptômes, se met en situation de danger de mort
réelle.
Les soignants, par peur d’être sous l’emprise d’une personne
figurant la mort, la rejettent en tant que personne en essayant,
par des conduites d’emprises, de contrôler jusqu’à ses désirs, ce
qui les obligent à prendre en compte les symptômes mortifères,
impensables et indépassables… Par ce mécanisme, ils se retrouvent à
leur tour sous l’emprise de ces symptômes.
À propos de la « négligence » du versant psychique
par les rééducateurs
Nous proposons de considérer l’hypothèse suivante :
l’amélioration induite par la prise en charge par les rééducateurs
relève de mécanismes similaires à ceux qui sont efficaces dans la
prise en charge des troubles phobiques par les
« comportementalistes ».
Nous avons vu, dans les paradoxes qui existent autour de la
question de la mort, qu’il est presque systématique que les
défenses sur cette énigme existent aussi sous une autre forme dans
l’environnement soignant : c’est parce que le rééducateur
parvient à tolérer l’angoisse projetée par la personne et en même
temps à ne pas céder lui-même à la panique qu’il y a amélioration.
Pour reprendre notre analogie avec les thérapies comportementales,
il est évident que, pour traiter une phobie des serpents par
exemple, il est préférable de ne pas être soi-même paniqué lorsque
l’on évoque ces animaux. De la même façon, lorsque l’on soigne une
personne en rétropulsion, il est préférable d’être capable de
classer ce problème comme un simple trouble postural plutôt que
comme un signe d’agonie.
En même temps, nous avons postulé une origine sexuelle latente à
l’origine de l’angoisse (le mot sexualité est employé ici en
référence à son usage dans la littérature psychanalytique qui le
distingue clairement de la génitalité… ce que ne fait pas le
langage contemporain). Et nous avons vu aussi qu’il était
indispensable pour le succès de la rééducation que le kiné
« tolère » une proximité corporelle avec la personne
âgée. Il y aurait donc nécessité d’évoluer autour du registre de la
sexualité, sans aborder directement celle-ci. Ces deux
« tabous nécessaires » de la mort et de la sexualité
contribuent à éclairer la difficulté qu’ont les thérapeutes à
envisager leur action autrement que sur un mode purement
opératoire.
Proposition explicative
Une théorie qui permet de faire un lien entre toutes ces
remarques avancées dans la discussion peut être proposée.
Il faut d’abord accepter le concept d’inconscient amential,
c’est-à-dire d’une partie du fonctionnement psychique qui se doit
d’échapper à la conscience pour permettre à l’être de devenir
humain. Laplanche [15] présente ainsi cette nécessité :
« Le schéma général, c’est la mise en confrontation d’un
individu, dont les montages somato-psychiques se situent de façon
prédominante au niveau du besoin, avec des signifiants émanant de
l’adulte, liés à la satisfaction de ces besoins, mais véhiculant
avec eux la potentialité, l’interrogation purement potentielle
d’autres messages – sexuels. Ces messages énigmatiques
suscitent un travail de maîtrise et de symbolisation difficile,
voire impossible, qui laissent nécessairement derrière lui des
restes inconscients, des fueros disait Freud : ce que nous
nommons les objets-sources de la pulsion ».
Nous avons montré que cette théorie était loin d’être extravagante
puisqu’elle a été développée sous des angles différents par de
nombreux auteurs [3, 6, 7, 30]… Cet inconscient amential
fonctionnerait donc tout au long de la vie, mais différemment du
classique « inconscient » des psychanalystes. Les
phénomènes engageant l’archaïque obéiraient à une logique
différente : celle de l’autoconservation.
Dejours [9], dans une brillante (et dérangeante) théorisation, a
proposé de comprendre le fonctionnement de l’inconscient amential
comme directement « bridé » par le système conscient
(rationalisant parfois par excès). La deuxième partie de
l’inconscient, que l’on peut nommer inconscient secondaire,
interagissant plutôt avec le système préconscient.
La sphère somatique se situe au croisement de ces deux mécanismes,
mais l’importance de la communication non verbale en situation de
corps à corps implique le système inconscient amential –
conscient, plus particulièrement lorsque ce sont les corps plus que
les mots qui peuvent se rencontrer.
Lorsque la personne est en rétropulsion, c’est une expression de
cet inconscient amential qui surgit. Une réactivation (cause ou
conséquence ?) des réflexes défensifs utilisés dans la toute
petite enfance, mais non théorisables par la personne elle-même,
permet de contenir le « péril » dans la motricité.
L’autre « versant » du fonctionnement psychique tolère
alors ce mouvement incompréhensible, et la personne en rétropulsion
garde une lucidité et une profondeur avec les interlocuteurs qui ne
s’adressent pas au premier mécanisme, c’est-à-dire qui restent dans
l’intellectualisation (c’est ce qui se joue lors des entretiens de
recherche). Par contre, ceux qui prétendent accéder à cette
« forteresse imprenable » en tentant d’agir sur le soma
sont disqualifiés par la personne handicapée elle-même (d’où
l’impression de patient confus qu’ont les physiothérapeutes).
Les rééducateurs, parce qu’ils sont dans un système théorique qui
« néglige » la composante psychique de la rétropulsion,
parviennent cependant à étayer corporellement (sans risque
psychique pour eux) la personne âgée pour lui permettre de sortir
de cet engrenage postural mortifère.
Par contre, pour continuer à vivre sans renoncer à l’identité
qu’elle s’est forgée tout au long de sa vie, la personne,
lorsqu’elle est « remise sur pied », doit sévèrement
réprimer ces tendances autoconservatrices qu’elle ne peut tolérer.
C’est pourquoi, d’après le schéma théorique développé dans la
troisième topique, elle est « contrainte » de fonctionner
en priorité sur le registre de l’opératoire. Ce type de
personnalité convenant forcément aux rééducateurs du fait du pacte
dénégatif sur la question de la mort auquel ils ont adhéré pour se
préserver eux aussi. C’est pourquoi les kinésithérapeutes sont
unanimes pour apprécier l’état psychique de la personne comme
satisfaisant lorsque le trouble postural a disparu.
Hypothèse finale
À l’issue de cette recherche, une hypothèse paraît plus
vraisemblable. Lorsque la rétropulsion à début brutal est présente,
la question de la mort prend une place importante pour la personne
et son entourage. Le moment où apparaît ce trouble postural est
vécu par la personne âgée comme un effondrement de son équilibre
psychosocial. Cette impossibilité à aller de l’avant prend alors la
valeur symbolique d’un appel à autrui, d’une difficulté
insurmontable à tolérer des faits psychiques impossibles à
représenter et à élaborer.
L’impossibilité conjointe des systèmes inconscient
amential-conscient et inconscient secondaire-préconscient à
résister à la perception de cette réalité psychique menace le
clivage fondateur les séparant. Cette division parvient à résister
grâce à l’implication uniquement somatique du soignant qui permet
un déplacement de la défense de l’inconscient amential somatique au
conscient. Parallèlement, dans l’autre système, le retournement
dans le contraire et le refoulement autorisé par les
représentations particulières des rééducateurs œuvrent pour limiter
les conséquences de cet ébranlement sur le système psychique.
Conclusion
Ce travail montre tout l’intérêt qu’il y a à s’intéresser aux
pathologies spécifiques du grand âge non seulement par compassion,
mais aussi afin de faire avancer la connaissance du psychisme
humain qui obéit aux mêmes logiques à tous les âges.
La grande vieillesse est surtout le moment où tout est remis en
question pour des adultes plus fragiles somatiquement mais dont le
« savoir-vivre » est remarquable !
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