ARTICLE
Auteur(s) : Fabienne Hulak*
* Service du Dr Théodore (6e secteur),
250 bd Raspail, 75014 Paris
Un cadavre lépreux
L’état subjectif qui caractérise le plus souvent l’entrée dans
la psychose, ou l’état chronique qui survient après la catastrophe
psychotique, est éprouvé par le sujet comme une intense douleur,
comme « mort du sujet ». Il offre, par là-même, l’exemple
le plus aigu de ce qu’est la douleur d’exister, bien au-delà de la
souffrance d’être qui est plutôt à mettre du côté du névrosé. Nous
allons donc essayer, à travers différents exemples, de cerner ce
qu’est cette « mort du sujet ».
Le président Schreber, l’un des cas princeps de la littérature
analytique en ce qui concerne les psychoses, révèle au plus vif
cette douleur d’exister. Il se dit d’ailleurs lui-même mort-vivant.
Il rapporte avoir lu dans un journal quelque chose comme l’annonce
de sa mort : « C’est du moins l’événement que les
voix, toujours renseignées aux bonnes sources et toujours égales à
elles-mêmes dans leur service d’information, lui firent connaître
après coup avec sa date et le nom du journal dans lequel il était
passé à la rubrique nécrologique » [27, 40]. Il s’agit en
fait du moment où Schreber est plongé dans la stupeur catatonique,
ce qu’attestent les certificats médicaux de l’époque.
Les voix donnent de lui-même l’image d’un « cadavre
lépreux conduisant un autre cadavre lépreux » [40].
Description très brillante, nous dit Lacan, « d’une
identité réduite à la confrontation à son double psychique, mais
qui rend patente la régression du sujet, non pas génétique mais
topique, au stade du miroir, pour autant que la relation à l’autre
spéculaire s’y réduit à son tranchant mortel » [27].
Le temps où le « sujet était mort » est aussi pour
Schreber celui où « son corps n’était qu’un agrégat de
colonies de nerfs étrangers, une sorte de dépotoir pour des
fragments détachés des identités de ses persécuteurs »
[27]. Ses voix lui signifient alors qu’il n’est que
« charogne » et « pourriture » [29].
Ainsi, dans le texte même du délire que nous livre
l’incontournable président Schreber, on trouve un catalogue quasi
complet de toutes les occurrences du phénomène de la « mort du
sujet ». Celle-ci oscille de la propre mort du sujet à celle
des « petits autres » qui l’entourent, ses partenaires
imaginaires au monde qui s’anéantit. Tout le délire de Schreber va
se construire autour de cette lutte contre sa propre destruction,
et c’est ce qu’il appelle « le meurtre d’âme ».
Sur un autre versant de la psychose, Antonin Artaud donne,
lui-aussi, l’exemple de cette lutte contre la destruction de la
pensée. Il décrit avec une extrême lucidité cet état en prise
direct avec « les rafales du néant » [35]. Il dépeint
avec précision le vertige de la « mort du sujet » mais
parvient à se maintenir grâce à son écriture. C’est ainsi qu’il
note dans une lettre : « rien n’éveille plus
d’association en moi. Cette inertie affective dont je sens qu’elle
tiendrait dans tous les cas me désespère. Je ne pense rien, je ne
sens rien. Je voudrais penser ou sentir quelque chose, rien ne
vient. Je ne sens que cette coagulation physique de mes
impressions, je me sens pris, gelé, l’étreinte se resserre, et de
vague qu’elle était, elle devient autour du crâne une douleur
caractérisée » [1].
Schreber et Artaud luttent là où d’autres sont engloutis, tels les
mélancoliques au stade le plus avancé.
Ainsi, dans toute psychose, on trouve ce caractère central du
phénomène de « mort du sujet », c’est-à-dire
d’identification au cadavre, au rien, à l’objet a1. On est alors sur le versant de
l’identification à l’objet en tant que déjection et toute position
subjective qui en est corrélative fait place à la mort du sujet.
L’identification mélancolique en est le paradigme.
1 L’objet a, ici, revient
dans le réel car il n’est pas symbolisé par le moins phi de
la castration. Il s’agit d’une identification qui exclut la
structure exprimée par le poinçon du fantasme.
Le syndrome de Cotard
Dans le sillage de cet état subjectif particulier qu’est
« la mort du sujet », le syndrome de Cotard et les idées
de négation retiennent l’attention.
Parmi les idées délirantes recensées par les psychiatres, il en
est qui ont fait l’objet de précieuses descriptions, peu à peu
tombées en désuétude, et qui concernent des idées de négation.
Le docteur Séglas, qui s’y est beaucoup intéressé, rapporte que
« Les aliénés négateurs n’ont pas de nom, pas d’âge ;
ils n’ont pas de famille, pas de sentiments, pas d’organes ;
ils nient tout, l’existence du monde extérieur et souvent même la
leur propre » [42]. Il rappelle également que le délire
hypocondriaque de non-existence des organes [45] a été sans doute
signalé pour la première fois par Baillarger dans le cadre de la
paralysie générale et que ce dernier le tenait pour caractéristique
de cette affection. Ce n’est qu’en 1880, à la suite des travaux de
Jules Cotard [9], que la question du délire des négations attire,
en tant que tel, plus particulièrement l’attention des
aliénistes.
Le syndrome de Cotard, ainsi baptisé par le docteur Régis, a
surtout été étudié dans ses rapports avec la mélancolie. Elle n’en
a cependant pas l’exclusivité car on le retrouve lié à d’autres
pathologies. Les idées de négation et la douleur morale qui les
accompagne sont essentielles à sa définition et c’est, pour J.
Cotard, « le terrain sur lequel germent les idées
délirantes ».
Séglas utilise le terme d’idées de négation pour deux sortes de
manifestations. Il peut s’agir de « la formule négative du
langage », employée par le malade qui répond à la tendance
morbide à l’opposition et à la contradiction systématique mais, et
c’est le cas plus fréquent, on retrouve sous la formule d’idée de
négation une conviction particulière, répondant à l’idée de
changement, de destruction, d’absence, de non-existence.
Le terme général de délire des négations s’applique donc à un
ensemble d’idées délirantes plus ou moins fixe, cohérent et
systématisé. Dans les cas où la systématisation manque, Séglas
pense qu’il s’agit non plus alors d’un délire mais de simples idées
de négation.
Les idées de négation concernent tantôt la constitution physique,
la structure, les fonctions et l’existence des différents organes
du corps du malade, tantôt les personnes ou les choses qui
l’entourent. Ces négations peuvent encore s’étendre à des
abstractions et ne pas intéresser seulement des objets ou des
êtres. De partiel, le délire peut ainsi finir par s’étendre à
l’ensemble de l’univers et, de centripète, il devient alors
centrifuge. Dans ces deux modalités, le délire emprunte toujours la
forme de la négation. Il n’est rien en effet que ces malades ne
puissent nier, et c’est encore Cotard qui affirme :
« chez quelques-uns la négation est universelle, rien
n’existe plus, eux-mêmes ne sont plus rien » [11].
Ce délire des négations va entraîner tout un cortège d’idées et,
entre autres, l’idée de grandeur et d’immortalité qui est, dans
« certains cas, [...] logiquement déduite des autres
conceptions délirantes. Les malades [...] disent qu’ils ne mourront
pas, parce que leur corps n’est pas dans les conditions ordinaires
d’organisation ; que s’ils avaient pu mourir, ils seraient
morts depuis longtemps ; ils sont dans un état qui n’est ni la
vie ni la mort, ils sont morts vivants » [45]. Ne
serait-ce pas alors ce que Sade ou Lacan appellent
l’entre-deux-morts, ce délire d’immortalité qui fait que le sujet
mélancolique est condamné à une agonie qui n’en finit
pas ?
L’entre-deux-morts
Par cette expression, Lacan désigne cette zone limite entre la
vie et la mort (espace de la tragédie antique). C’est dans ce
contexte qu’il étudie l’Antigone de Sophocle qui incarne le pur et
simple désir de mort. « Antigone a déclaré d’elle-même, et
depuis toujours. Je suis morte et je veux la mort » [31].
Elle est enfermée au tombeau pour avoir voulu, aux dépens de sa vie
et de la loi imposée par Créon, donner une sépulture à son frère
mort. Lorsqu’elle se dépeint, après avoir franchi les limites de
l’Atè, comme Niobé se pétrifiant, elle s’identifie, nous dit
Lacan, à cet inanimé dont Freud nous apprend à reconnaître la forme
dans laquelle se manifeste l’instinct de mort. Sophocle situe ainsi
le héros dans une zone d’empiétement de la mort sur la vie, dans
son rapport à ce que Lacan appelle ici la seconde mort [31].
Ce terme de seconde mort, Lacan en parle aussi à propos du texte
de Sade [31] et il souligne que le dernier souhait exprimé par
l’auteur dans son testament visait précisément ce terme de la
seconde mort. Sade demande en effet que son nom soit effacé de sa
tombe et que l’on fasse disparaître toute trace de sépulture [27].
Ce « pas de trace » exigé (bien étrange pour un
écrivain...) marque ce que Lacan appelle l’anéantissement de la
puissance signifiante. Ce qui est visé dans la seconde mort n’est
autre que la mort dans le symbolique.
Lacan souligne de même que : « la tradition humaine
n’a jamais cessé de conserver présente cette seconde mort, en y
voyant le terme des souffrances, comme elle n’a jamais cessé
d’imaginer une seconde souffrance, souffrance d’au-delà de la mort,
indéfiniment soutenue sur l’impossibilité de franchir la limite de
la seconde mort. Et c’est pourquoi la tradition des enfers est
toujours restée si vivante, et elle est encore présente dans Sade,
avec son idée de faire se perpétuer les souffrances infligées à la
victime. Ce raffinement est attribué à l’un de ses héros de ,
sadique s’assurant de la damnation de celui qu’il fait passer de
vie à trépas » [31].
Pour Lacan, la première frontière est celle où la vie s’achève, se
dénoue et rompt son fil (vieillesse, accident, etc.). Elle ne peut
en rien se confondre avec celle de la seconde mort qu’il définit
dans sa formule la plus générale en disant que :
« [...] l’homme aspire à s’y anéantir pour s’y inscrire
dans les termes de l’être. La contradiction cachée, la petite
goutte à boire, c’est que l’homme aspire à se détruire en ceci même
qu’il s’éternise » [32]. C’est ainsi que se manifeste la
pulsion de mort. Il prend encore l’exemple d’un Socrate préférant
la mort qui le rendra immortel à la vie. Il affirme que cette
seconde mort est incarnée dans la dialectique du philosophe qui
« porte la cohérence du signifiant à la puissance absolue,
à la puissance du seul fondement de la certitude que lui, Socrate,
trouvera sans aucun doute sa vie éternelle ». Son désir
s’incarne dans une affirmation d’immortalité, en un désir de
discours infinis. Dans l’au-delà, Socrate est sûr de rejoindre les
immortels et de pouvoir continuer ses petits exercices pendant
l’éternité avec des interlocuteurs dignes de lui, ceux qui l’ont
précédé et tous les autres qui viendront le rejoindre. Lacan
ironise sur ces propos qui sentent singulièrement le délire mais
qui, si l’on y songe, contiennent leur part de vérité. Philosopher,
c’est toujours en quelque sorte dialoguer avec Socrate, mort et
immortel...
Cette « atopie » du désir coïncide ainsi avec ce que
Lacan appelle une certaine pureté topique, qui désigne le point
central où, dans sa topologie, « l’espace de
l’entre-deux-morts est, à l’état pur et vide, la place du désir
comme tel. Le désir n’y est plus que sa place, pour autant qu’il
n’est plus pour Socrate que désir de discours, de discours révélé,
révélant à jamais. D’où résulte l’atopie du sujet socratique, si
tant est que jamais avant lui ait été occupée par aucun homme,
aussi purifiée, cette place du désir » [32].
L’espace de l’entre-deux-morts est donc bien celui du syndrome de
Cotard. Lacan y fait référence dans son séminaire Le moi dans la
théorie de Freud et dans la technique de la psychanalyse [28].
« Je n’ai pas de bouche, nous entendons cela au début de
notre carrière, dans les premiers services de psychiatrie où nous
arrivons comme des égarés. Au milieu de ce monde miraculeux, nous
rencontrons de très vieilles dames, de très vieilles filles, dont
c’est auprès de nous la première déclaration : “Je n’ai pas de
bouche”. Elles nous apprennent qu’elles n’ont pas non plus
d’estomac, et en plus qu’elles ne mourront jamais. Bref, elles ont
un très grand rapport avec le monde des lunes. La seule différence,
c’est que pour ces vieilles dames, en proie au syndrome dit de
Cotard ou délire de négation, en fin de compte, c’est vrai. Ce à
quoi elles se sont identifiées est une image où manque toute
béance, toute aspiration, tout vide du désir, à savoir ce qui
proprement constitue la propriété de l’orifice buccal. Dans la
mesure où s’opère l’identification de l’être à son image pure et
simple, il n’y a pas non plus de place pour le changement,
c’est-à-dire la mort. C’est bien ce dont il s’agit dans leur thème
à la fois elles sont mortes et elles ne peuvent plus mourir, elles
sont immortelles comme le désir. Dans la mesure où ici le sujet
s’identifie symboliquement avec l’imaginaire, il réalise en quelque
sorte le désir »2.
2 La lecture, par J.A. Miller, de
l’œuvre de Lacan permet d’opérer une distinction entre deux
conceptions du désir. Dans son séminaire de 1954-1955, Le moi
dans la théorie de Freud et dans la technique de la
psychanalyse, Lacan énonçait que le sujet en proie au syndrome
de Cotard « réalise en quelque sorte le désir » en
identifiant son être à son image ; il s’identifie
symboliquement avec l’imaginaire. Ici, l’image spéculaire équivaut
à ce que serait la parole pleine pour le névrosé, dont le désir se
réalise par la conversion de la vérité du symptôme, par la parole
pleine. Il s’agit d’une conception du désir conforme à la
théorisation du rapport de Rome, Fonction et champ de la parole
et du langage en psychanalyse (1953). En revanche, lorsque
Lacan dit à propos du discours de Socrate que « le désir
n’y est plus que désir de discours révélé, révélant à
jamais », il s’agit d’une conception du désir en tant
qu’entièrement réalisé par une parole pleine, parole de vérité.
C’est en relation avec cette conception du désir que les propos de
Socrate ont un parfum délirant. Dans La direction de la cure et
les principes de son pouvoir (1958), Lacan appelle désir le
fait que la vérité ne peut entièrement émerger par la parole :
la place vide du désir est en fait celle de
l’entre-deux-morts.
Être mort-vivant
Pour ces malades, les idées de négation (« Je n’ai pas de
bouche, pas d’estomac, … ») traduisent une manifestation
majeure d’anxiété. Ils ont des idées hypocondriaques de
non-existence, de destruction d’organes (négation d’organe), voire
même du corps entier. Il s’ensuit une propension au suicide et aux
mutilations alors que, paradoxalement, certains pensent ne jamais
devoir mourir. On rencontre fréquemment chez eux des idées de
damnation ou de possession.
Séglas constate qu’en premier lieu vient l’idée de négation et
qu’ensuite arrive l’idée d’immortalité : « de même que
les négateurs ne se croient pas réellement morts, ils se croient en
dehors du monde, dans une existence indéfinissable, qui n’est plus
la vie réelle, mais sans le repos de la mort physique, une espèce
de survie douloureuse qui n’est pour eux qu’une sorte de
mort » [45].
Du syndrome de Cotard, Séglas tire les conséquences de ce qu’il
repère comme étant la logique du délire. Les idées d’immortalité
s’étayent sur des conceptions élémentaires d’organes détruits, de
fonctions abolies et ces idées sont bien étroitement liées au
délire des négations. « Cette idée de négation de la mort
est généralement le corollaire de l’idée de négation de la vie. Les
malades disent qu’ils ne vivent plus comme ils affirment ne plus
avoir d’os, de chair, de sang et cependant ils savent qu’ils ne
sont pas morts au sens matérialiste du mot. Ils continuent de
souffrir, mais la conscience de cette nouvelle existence est
tellement différente de celle qu’ils avaient auparavant, que cette
survie est pour eux une sorte de mort, et leurs tendances
pessimistes leur font croire qu’elle ne se terminera pas. Ils sont
donc immortels pour endurer éternellement leurs maux. Cette
immortalité n’est déjà plus la vie normale et n’aura jamais le
repos de la mort physique » [45]. L’idée d’immortalité se
rencontre surtout chez les malades où l’agitation anxieuse
prédomine. Quand ils sont plongés dans la stupeur, ils s’imaginent
plutôt qu’ils sont morts. Ils peuvent d’ailleurs passer
alternativement d’un état à l’autre. Séglas ajoute que, dans ces
cas, aussi paradoxal que cela puisse paraître, cette idée
d’immmortalité n’est au fond qu’une idée hypocondriaque sous une
étiquette mégalomaniaque ; c’est un « délire triste
relatif à l’organisme ». Ce dont se plaint le sujet atteint du
syndrome de Cotard, c’est d’être immortel. Il ne peut mourir car il
est déjà mort, la résolution de cette mort du sujet psychotique est
donc l’immortalité. Ce délire est, comme tout délire, un mode de
guérison, ainsi que Freud l’explique dans son texte sur le
président Schreber [24].
Le syndrome de Cotard correspond donc à une première étape du
délire, registre de l’imaginaire qui organise des signifiants qui
vont supporter le moi. Il s’applique, dans ce cas, à la dimension
spéculaire, à l’image du corps.
Pour Schreber, ce qui marque le début de sa psychose est l’état
de « mort du sujet ». C’est à partir de là que s’amorce
le délire, « être un cadavre lépreux »... ensuite vient
la phase de la nécessaire émasculation pour devenir la femme de
Dieu et engendrer une nouvelle humanité. Ici, le délire paranoïaque
englobe et dépasse le simple syndrome de Cotard.
Par ailleurs, sur le versant de l’excitation anxieuse et
maniaque, il n’y a plus de lestage de la chaîne signifiante, le
sujet est dispersé dans la fuite des idées. Lacan parle alors de
non-fonction de l’objet a. Le sujet est identifié au
signifiant (dans le réel de « la langue »), il
éprouve l’éternisation propre à celui-ci, il est sans corps, et
c’est donc ainsi que nous pouvons articuler le symptôme
d’hypocondrie (négation du corps) à celui d’éternisation
(mégalomanie).
L’hypocondrie dans ce cas est la négation du corps. Le signifiant
n’a pas de corps vivant et l’idée d’immortalité (mégalomanie)
coïncide à l’identification au signifiant dans le réel comme avatar
du Nom-du-père forclos.
Rappelons que l’identification au père mort, chez Freud, se
retrouve dans la théorisation de Lacan comme identification au
signifiant du Nom-du-père. « Le père n’est pas un objet
réel, alors qu’est-ce qu’il est ? [...] Le père est une
métaphore. Une métaphore, qu’est-ce que c’est ? [...] C’est un
signifiant qui vient à la place d’un autre signifiant. [...]
Le père est un signifiant substitué à un autre signifiant. Et là
est le ressort et l’unique ressort essentiel du père en tant qu’il
intervient dans le complexe d’Œdipe » [30]. Cette
identification au père mort est donc bien chez Lacan le propre de
la structure du signifiant, en tant qu’elle est la métaphore
même.
Dans son article Vue d’ensemble sur les névroses de
transfert (1915), Freud écrit : « Le deuil du père
primitif procède de l’identification (à ce mort), et nous avons
démontré qu’une telle identification est la condition du mécanisme
de la mélancolie » [25]. Ce deuil du père primitif relève
du Nom-du-père, en tant que forclos, ce dernier fait retour dans le
réel. Il n’a donc pas la structure de la métaphore (la différence
signifiante), il donne alors lieu à cette organisation imaginaire
qu’est le délire et que Lacan appelle métaphore délirante.
La négation du corps, l’idée d’immortalité, relèvent de la
métaphore délirante, afférente au syndrome de Cotard. Les sujets en
proie à ce syndrome sont immortels, tout comme le père de la tribu
est, lui, toujours déjà mort.
L’abîme du rien
À cette perte des limites du temps (immortalité) succède, au
stade suivant, la perte des limites de l’espace (énormité). Séglas
évoque cet autre aspect. « Si on examine avec un peu
d’attention les immortels, on s’aperçoit que quelques-uns d’entre
eux ne sont pas seulement infinis dans le temps, mais qu’ils le
sont aussi dans l’espace. » Cotard désigne cette
pseudo-mégalomanie du nom de délire d’énormité pour la distinguer
du délire de grandeur et précise à propos des
« immortels » que : « [...] ils sont
immenses, leur taille est gigantesque, leur tête va toucher aux
étoiles. Une démonopathe immortelle s’imagine que sa tête a pris
des proportions tellement monstrueuses qu’elle franchit les murs de
la maison de santé et va jusque dans le village démolir, comme un
bélier, les murs de l’église. Quelquefois, le corps n’a plus
de limites, il s’étend à l’infini et se fusionne avec l’univers.
Ces malades, qui n’étaient rien, en arrivent à être tout »
[14]. Quand le signifiant fait retour dans le réel, il ne fait pas
retour du lieu de l’Autre, il s’agit donc d’un signifiant sans
Autre, donc sans bord et du même coup le sujet s’identifie à l’Un
absolu, sans limites [37]. Le délire se traduit donc en termes
d’espace comme un remplissage de l’univers sans au-delà.
Cette position du sujet éternel, infini dans le temps et dans
l’espace, l’amène à être l’ensemble unique qui englobe tout et qui
engendre une solitude immense, à mettre en rapport, bien sûr, avec
la dimension du « laissé en plan » psychotique. C’est
ainsi que Schreber, après le déclenchement de sa psychose, se
trouve confronté au monde qui a disparu. Infinie douleur que celle
liée à la solitude absolue dans le délire d’énormité, être tout
conduit à la déréliction. Le sujet est sans altérité, sans
extérieur, et c’est à ce prix qu’il est l’Un.
Vers un élargissement de l’emploi du syndrome de Cotard
Après de nombreuses discussions, dont celles qui eurent lieu au
congrès de Blois en 1892 [5], les aliénistes avaient alors
conclu dans leur majorité que les observations faites par Cotard ne
formaient pas une entité autonome mais un syndrome. Il semble
pourtant que ce dernier ait eu effectivement le souhait de créer
une nouvelle entité, les négateurs opposés aux persécutés. C’est
dans le même sens que va Séglas qui élargit le cadre conceptuel de
ce syndrome qui peut alors apparaître dans diverses formes
cliniques et apparemment opposées, comme la mélancolie et la folie
systématisée (paranoïa).
On peut cependant constater dans nombre de cas de psychoses que
les lignes de forces du syndrome de Cotard sont tracées.
Il serait donc intéressant d’élargir encore l’emploi de ce
syndrome présent dans toute psychose [17]. Cette référence au
syndrome de Cotard pourrait être un élément de diagnostic utile
pour la prise en charge de nombreux états, qu’ils soient sur le
versant de la psychose ou même sur celui de la psychosomatique. On
pourrait, par exemple, s’interroger sur certains types de coma
inexpliqués ou sur certaines manifestations de formes catatoniques.
La formule « je n’ai pas d’organe » ou « je n’existe
plus » ne trouverait-elle pas son équivalent dans ce type
d’état ?
Dans un « effet psychosomatique » qui égalerait une
dépression mélancolique, il y aurait non délire proprement dit mais
investissement du psychique au niveau du soma. On passe de
« la mort du sujet » au sujet qui fait le mort (pas
toutefois dans le sens de l’hystérie).
Le sujet pétrifié
Une brève vignette clinique3 me
semble illustrer ces propos. Il s’agit d’un sujet
« tombant » dans un coma (dûment attesté au point de vue
médical) à la suite d’une infection pulmonaire4 qui nécessite l’hospitalisation pendant
plusieurs mois dans un service de réanimation. Sa résistance au
réveil attire l’attention puisque que les données somatiques
auraient dû le permettre.
L’hospitalisation avait eu lieu à la veille de la commémoration
du cinquantenaire de la libération des camps de la mort et le
médecin renseigné par le numéro matricule de déporté du patient
fera le curieux diagnostic de « syndrome de la
déportation » pour ce coma dit « inexpliqué ». Le
réveil commencera très lentement à une autre date non moins
significative5, celle dite de
« la marche de la mort » d’Auschwitz. « Rescapé deux
fois », comme il le dit maintenant, ce patient aura dû faire
le chemin de retour des camps et du coma [7, 8], tous deux
empiètements de la mort sur la vie ; entre-deux-morts. De son
indicible douleur, il peut seulement maintenant commencer de
témoigner.
« L’effet psychosomatique » est considéré par Lacan
comme un avatar de la forclusion, qui n’est pas de l’ordre de la
psychose, mais qu’il considère comme un mode de retour du réel. Le
signifiant forclos fait retour dans le réel, non pas sur le mode du
phénomène élémentaire (hallucination), mais sur celui d’une
manifestation somatique (physiologique).
À propos de son propre coma, une analyste nous dira
encore : « Cette longue période de coma a été vécue
comme une incarcération, non pas en cellule, mais dans un espace
sans limites et hors du temps, quelque chose comme un goulag
verdâtre sans frontière visible, sans porte, peuplé de gardiens
dont on perçoit toujours la surveillance et qui nous laissent
apparemment libres de nos mouvements, lesquels, de toute
façon, ne nous apporteront jamais la libération » [8].
C’est là le témoignage de quelqu’un ayant vécu l’épreuve du coma,
quarante-sept jours hors la vie, hors la mort6.
Au terme de ce bref parcours de la mort du sujet à
l’entre-deux-morts, nous avons essayé de définir et de distinguer
différents états cliniques. Bien sûr, mort du sujet dans la
psychose, syndrome de Cotard et coma ne sont pas du même registre
(délire et phénomènes psychosomatiques), mais il serait utile de
dégager des points de convergence, des points de structure, sous ce
dénominateur commun de l’entre-deux-morts.
L’entre-deux-morts nous est livré par Lacan à travers un certain
nombre d’occurrences où la clinique vient se nouer à la culture,
cette notion demanderait à être revisitée au moyen des concepts de
la psychanalyse.
3 Il ne s’agit pas d’un sujet en
analyse.
4 Sur un terrain somatique déjà
fragilisé par plusieurs interventions médicales.
5 J. Guir souligne l’importance
des « signifiants dataux » et l’existence de points de
fixation du réel par les chiffres sur le corps du sujet dans la
clinique des phénomènes psychosomatiques [26].
6 Dans les deux cas, la référence
à l’univers concentrationnaire n’est pas de la même étoffe. Dans le
premier cas, elle n’entre pas dans le registre de la
métaphore ; le sujet n’est pas représenté par son coma pour le
signifiant « Auschwitz ». Ce coma est vécu comme un acte
dans le réel, alors que, pour le second cas (D. Chauvelot), il
s’agit rétrospectivement d’une métaphore. Le signifiant
« goulag » représente le sujet pour ce coma qui est
réintégré dans le registre du signifiant.
Références
1. Artaud
A. Œuvres complètes, tome III. Paris : Gallimard, 1976.
2. Bourgeois M. Jules Cotard et son
syndrome. Ann Méd Psychol 1980 ; 138 :
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Le délire des négations. Paris : Éditions de
l’Association freudienne internationale, 1993.
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Je n’ai pas d’ouïe : quelques remarques sur le délire des
négations de Cotard. L’Évolution Psychiatrique 2000 ;
65 : 531-7.
5. Camuset
M. Rapport sur le délire des négations. Actes du congrès
des aliénistes de Blois. Imprimerie Dorion et Cie, 1893 :
3-38.
6. Cotard
J, Camuset M, Séglas J. Du délire des
négations aux idées d’énormité. Coll. Trouvailles et
retrouvailles. dir. Chazaud J. Paris : L’Harmattan, 1997.
7. Chauvelot D. L’inconscient dans
tous ses états. Paris : Point Hors ligne, 1990.
8. Chauvelot D. 47 jours hors
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Paris : Albin Michel, 1995.
9. Cotard
J. Du délire hypocondriaque dans une forme grave de la mélancolie
anxieuse. Société-médico-psychologique, séance du
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10. Cotard
J. Études sur les maladies cérébrales et mentales.
Paris : J.B. Baillère, 1891.
11. Cotard
J. Du délire des négations. Arch Neurol 1882 ;
IV : 152-70 et 282-96.
12. Cotard
J. Perte de la vision mentale dans la mélancolie anxieuse. Arch
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