ARTICLE
Auteur(s) : Didier Papéta*
* Service de psychiatrie de l’HIA Clermont-Tonnerre, 29240 Brest
Naval
Depuis la création du réseau national de l’urgence
médico-psychologique dans les suites de l’attentat du métro
Saint-Michel à Paris en 1995, et encore davantage depuis les
tragiques événements de New York et de Toulouse, il semble presque
normal à tout un chacun que chaque événement d’importance
intéressant la collectivité donne lieu à l’intervention de l’une ou
l’autre des cellules d’urgence mises en place dans le cadre de ce
réseau.
Pourtant, si ces catastrophes dont les circonstances sont
multiples – guerre, calamités naturelles, attentats, accidents
collectifs – peuvent être potentiellement traumatiques au sens
commun, toutes n’aboutissent pas forcément à ce que les
professionnels de la santé mentale considèrent comme des
« traumas ». Et, à l’inverse, des événements
n’intéressant qu’un petit groupe d’individus, voire un seul sujet,
peuvent donner lieu à des troubles avérés : accidents de la
circulation, agressions, abus sexuels ou viols.
Par ailleurs un certain nombre de questions donnent toujours lieu
actuellement à des polémiques parfois violentes, qu’il s’agisse des
indications de mobilisation de ces équipes, de leur implication
immédiate ou différée, de leur formation, des techniques utilisées
ou même de l’effet de leurs interventions sur leur propre
psychisme, etc.
« L’urgence du dire chez les thérapeutes a rendu
quelquefois difficile l’écoute des récits des situations et des
pratiques » disait René Kaës en 1995. Avec le recul de
quelques années de réflexion dans ce domaine, ce sont certaines de
ces questions demeurées ouvertes qui seront abordées ici.
L’extension du domaine du trauma
Le champ du traumatisme n’est donc pas aussi clair qu’il y
paraît et semble s’étendre davantage au fil du temps : au-delà
des troubles qui peuvent en découler, il est maintenant présent
dans le discours des médias qui « vendent » du
traumatisme puisque c’est un thème porteur, des politiques qui
tentent de convaincre leurs électeurs qu’ils sont au plus près de
leurs attentes, des financiers, au travers des questions
d’indemnisation, des magistrats puisqu’il faut toujours trouver un
responsable, mais aussi du grand public, fort de son droit de
victime qui lui est maintenant reconnu par le corps social. Robert
Badinter résumait d’ailleurs parfaitement les attentes des victimes
dans une formule choc : « La victime attend de la
justice qu’elle la comprenne, la venge et l’indemnise... Freud,
l’archange Saint-Michel et la Fiduciaire confondus en une même
espérance ».
Rappelons pour commencer que le terme de trauma est à
l’origine un terme chirurgical qui se définit par l’ensemble des
lésions physiques provoquées par un agent extérieur ; cela
nous ramène à l’étymologie grecque, le mot trauma signifiant
blessure, et au sens figuré, désastre ou
échec.
A l’heure actuelle la définition du trauma psychique n’est toujours
pas consensuelle, celui-ci étant rapporté par certains au concept
de stress, d’autres le considérant comme indissociable de la
psyché, tous s’accordant cependant pour souligner le rôle de
l’événement qui peut lui donner naissance.
La notion de psychotraumatisme va d’ailleurs bien au-delà du seul
domaine de la médecine et de la psychiatrie. Elle rejoint en effet
les champs de la philosophie et de la métaphysique tant elle
interroge l’homme sur sa représentation de la mort : la
communication de J. Bieder lors de la séance du 23 avril
2001 de la Société médico-psychologique [3], pour provocatrice
qu’elle ait pu être, évoque ainsi l’absence de référence à la
théodicée (qu’il infère de son expérience clinique et de la
littérature sur la Shoah) dans les publications rapportant
les expériences de debriefing. Cette dimension religieuse
encore présente en Bretagne est pourtant quelquefois évoquée par
certains patients généralement sous la forme d’un « Comment
Dieu peut-il faire des choses pareilles ? » exprimée
également par une réflexion de Simone Veil : « Il est
étonnant que Dieu ait donné au malheur la puissance de saisir l’âme
elle-même des innocents et de s’en emparer » [20].
La transposition métaphorique qui permet de passer du traumatisme
corporel au trauma psychique permet néanmoins d’en retrouver des
aspects communs fondamentaux :
– d’abord un événement subit, inattendu, violent ;
– ensuite la notion d’effraction qui, sans attenter à l’enveloppe
corporelle, se fait dans l’organisation psychique du
sujet ;
– enfin des conséquences sur l’ensemble de cette organisation
psychique, dont font partie les réactions que l’on a longtemps
regroupées sous le terme de choc émotionnel, avant de les
nommer au gré des hypothèses théoriques névrose traumatique,
état de stress post-traumatique (qui est le terme
actuellement reconnu par l’OMS, reprenant la terminologie du DSM)
ou troubles psychotraumatiques, même si ces appellations ne
sont pas strictement superposables.
Sur le plan sémantique, il convient cependant de préciser que le
terme de traumatisme psychique dans son acception médicale ou
psychiatrique ne devrait être d’usage que lorsque le sujet a vécu
un événement qui l’a confronté à sa propre mort (même au travers de
la mort d’un autre), cet événement ayant provoqué ce que Freud
appelait une réaction d’effroi (en allemand schreck). Ce
traumatisme est le dénominateur commun de tous les troubles qu’il
peut engendrer, qu’il soit sexuel, de guerre, de catastrophe,
d’attentat ou d’accident et qu’il atteigne un adulte ou un
enfant.
D’autres événements qui ne produisent pas les mêmes
bouleversements psychiques sont souvent qualifiés de traumatiques
dans le langage commun ; les cliniciens les différencient des
traumatismes psychiques en utilisant les termes de facteurs de
stress (appelés parfois stresseurs) ou d’événements
de vie, auxquels chacun d’entre nous peut être confronté sans
ressentir un péril pour sa vie. Il s’agit des faits importants qui
peuvent provoquer une rupture dans l’existence d’un sujet, et avoir
des conséquences sur son psychisme, sous la forme de ce qui
subsiste dans les nosographies actuelles sous le terme de
troubles de l’adaptation.
Les réactions à ces événements de vie peuvent être très variées
pour trois raisons essentielles :
– un même événement peut en effet prendre un sens différent en
fonction des expériences antérieures des sujets ;
– les réactions au stress semblent dépendre également du milieu
social : Brown et Harris (1978) soulignent son influence
protectrice même s’il est difficile d’évaluer son importance
relative ;
– enfin, certains sujets semblent posséder un certain nombre de
qualités personnelles qui leur permettent de traverser les épreuves
de l’existence sans trop de souffrance : Cyrulnik [8] a ainsi
repris le terme anglo-saxon de résilience pour désigner ce
qui caractérise ces sujets. « Le mot
« résilience » vient du latin et signifie
« re-sauter ». Non pas re-sauter à la même place, comme
si rien ne s’était passé, mais re-sauter un petit peu à côté pour
continuer d’avancer... Résilier un engagement signifie aussi ne
plus être prisonnier d’un passé, se dégager. La résilience n’a rien
à voir avec une prétendue invulnérabilité ou une qualité supérieure
de certains mais avec la capacité de reprendre une vie humaine
malgré la blessure, sans se fixer sur cette blessure. La vie, la
capacité de rebondir des individus, ça se « tricote »
avec les fils qu’on trouve autour de soi. Il peut y avoir des
mailles sautées, quelques trous qui ne se rattrapent pas, le tricot
en sera forcément affecté, mais il se tiendra quand
même ».
On peut par ailleurs constater que les éventuels troubles de
l’adaptation qui peuvent survenir à la suite d’événements de vie
heureux ou malheureux, que Selye lui-même baptisait
eu-stress ou dis-stress, sont avec le PTSD
(post-traumatic stress disorder, dont Crocq rappelle qu’il
est mal traduit par le terme d’état de stress post-traumatique dans
la littérature francophone) [7], les seules survivances dans le DSM
ou la CIM10 des pathologies dites réactionnelles qui font
intervenir la subjectivité.
L’engouement connu en Europe et même chez nombre de psychiatres
français pour le concept américain de PTSD semble cependant faire
oublier la distinction fondamentale qui existe entre les deux
termes de stress, concept bio-physiologique qui traduit la réaction
d’adaptation, et celui de trauma dont l’implication psychodynamique
est intrinsèque. Il est d’ailleurs savoureux de constater que le
DSM qui se veut athéorique substitue ainsi un concept biologique à
un autre. On peut y ajouter une évidence que tous les cliniciens
connaissent : après la période immédiate qui peut en effet
s’accompagner de modifications biologiques, les symptômes
prééminents des syndromes psychotraumatiques restent les cauchemars
de répétition, même s’ils sont accompagnés de symptômes
neurovégétatifs pouvant évoquer l’adaptation physiologique que
constitue le stress.
Il faut également souligner un point fondamental : tous les
événements traumatiques sévères ne donnent pas lieu à l’émergence
de troubles psychotraumatiques et la majorité des sujets y
échappent.
Il n’en reste pas moins que, dans le corps social, la notion de
traumatisme dépasse à l’heure actuelle ce que nos prédécesseurs des
siècles précédents décrivaient sous des appellations parfois très
variées qui allaient du « syndrome du vent du boulet »
aux « états nostalgiques ». Il suffit de suivre les
journaux télévisés ou radiophoniques pour en avoir des exemples et
l’on peut s’interroger sur l’influence des médias dans les attentes
du grand public dans ce domaine. Deux exemples personnels
illustrent les excès de cette extension : après le décès d’une
adolescente des suites d’une méningite durant les congés scolaires,
la directrice du collège de cette jeune fille demandait
l’intervention d’une cellule médico-psychologique pour gérer le
retour des enfants et des professeurs qui « forcément seraient
traumatisés » ! L’autre exemple est encore plus
caricatural puisqu’il s’agissait d’un confrère qui demandait
l’assistance d’un psychiatre pour annoncer le décès d’un patient à
sa famille, « puisqu’il était décédé après un accident de la
circulation, et que c’était le rôle de la cellule
d’urgence » ! S’il peut exister des deuils traumatiques
[12], nous sommes de plus en plus confrontés à une confusion entre
clinique du deuil et clinique du traumatisme.
Alors où situer les limites de la mobilisation des cellules
d’urgence médico-psychologique et où doit se situer le
filtre ?
Théoriquement l’organisation actuelle soumet le déclenchement et
la mise en place d’une antenne d’urgence médico-psychologique
(AUMP) ou d’un poste d’urgence médico-psychologique (PUMP) à une
procédure codifiée qui passe par le régulateur du SAMU puis par le
psychiatre référent départemental. Il ne semble cependant pas rare
que cette procédure soit ignorée par l’un ou l’autre des échelons
de responsabilité locale. Nous avons par exemple été confrontés en
février 2002 à la réquisition intempestive de personnel soignant
d’un centre hospitalier spécialisé pour une intervention en urgence
par une fonctionnaire de permanence à la Préfecture sans que le
psychiatre référent départemental ait été prévenu auparavant.
Au-delà de l’indication qui n’avait pas été appréciée et qui a
posteriori apparaît discutable, les résultats de cette
intervention ont été difficiles à évaluer. Par ailleurs, qu’en
est-il dans ce cas de l’engagement de responsabilité du psychiatre
référent ?
Dans les catastrophes qui impliquent avant tout des victimes
somatiques, le déclenchement d’un plan de secours (plan Rouge par
exemple) intègre d’emblée la cellule d’urgence médico-psychologique
à la chaîne des secours. Mais il peut arriver qu’aucun plan de
secours ne soit mis en place lorsque l’événement catastrophique a
donné lieu à un fort retentissement psychologique sans qu’il y ait
eu un grand nombre de victimes physiques. Et c’est alors la
subjectivité des régulateurs de SAMU et donc leur sensibilisation à
l’urgence médico-psychologique qui va permettre la mise en alerte
des équipes spécialisées.
Interventions immédiates et différées
Il faut d’emblée rappeler que l’absence de manifestations
immédiates n’est pas rare et ne préjuge nullement de l’apparition
ultérieure de troubles. Sans revenir sur les discussions
nosographiques toujours très vives, les aspects cliniques peuvent
se développer en plusieurs temps. Après la décharge émotionnelle
qui suit immédiatement l’événement qui peut parfois se prolonger
par une décharge émotionnelle tardive [6], cette clinique des
réactions au traumatisme psychique se présente sous deux
aspects : les troubles qui apparaissent de façon aiguë ou
subaiguë, dont les manifestations sont immédiatement visibles, et
ceux qui se déclarent de façon plus insidieuse, s’installant de
façon durable dans le psychisme et constituant le classique
syndrome de répétition.
Les psychiatres militaires connaissent depuis la fin du xixe siècle
l’importance de soins précoces pour les victimes psychiques des
horreurs de la guerre. Si les doctrines initiales s’orientaient
vers l’évacuation de ces blessés vers l’arrière, dès 1915, Guillain
peut écrire : « ces malades, qui ne sont pas des
simulateurs, doivent être soignés rapidement dans des centres
spéciaux ; en effet, les troubles sont parfaitement curables
au début, alors que si on les laisse subsister et se fixer, la
guérison en est de beaucoup plus difficile [...] de tels malades ne
doivent pas être évacués à l’arrière, ils doivent être conservés
dans la zone des armées »[10].
Ce revirement doctrinal en plein milieu de la Première Guerre
mondiale allait être à l’origine en 1917 des principes de Salmon
qui sont toujours à la base des soins psychiques en milieu
militaire : immédiateté des soins, proximité du lieu où ils
sont prodigués et simplicité des moyens. Mais il a fallu attendre
quelques décennies pour que leur application aux situations
d’exception en milieu civil ait lieu : ainsi la technique du
debriefing est née à la suite de la prise d’otages à
l’ambassade des États-Unis à Téhéran en 1979 et a été développée
par Mitchell. Peu après, la nécessité d’interventions encore plus
précoces suivant les principes de Salmon donnera naissance au
defusing.
Les techniques développées dans les hôpitaux américains ont été
par la suite adoptées telles quelles ou adaptées par les équipes
européennes, la technique de Mitchell faisant l’objet de nombreuses
critiques. Les travaux de Dyregrov pour corriger les défauts du
debriefing « à l’américaine » mettent en valeur le
rôle du leader du groupe dont les qualités personnelles sont à son
sens primordiales : il doit dans un premier temps établir la
relation avec le groupe avant de s’effacer progressivement pour
laisser la place aux échanges entre les participants du groupe.
Ainsi les techniques de debriefing se sont progressivement
affinées avec l’expérience, mais elles ne constituent souvent que
le premier temps groupal du soutien médico-psychologique pour que
« ce qui a été vécu en commun se dénoue en
commun » [5].
En pratique, les intervenants qui se rendent immédiatement sur le
terrain ont pour missions de trier les blessés psychiques, de leur
prodiguer des soins médico-psychologiques et de les faire évacuer,
si nécessaire, vers des hôpitaux. Tous les patients doivent être
répertoriés et dotés d’une fiche médicale de l’avant qui, outre les
renseignements d’état civil, comporte les constatations cliniques
et les traitements prodigués. Cela étant, il est parfois difficile
de ne pas se sentir intrusif, voire agressif, pour aborder les
sujets en souffrance, sauf lorsque les sujets manifestent celle-ci
par leur comportement. Mais la plupart des intervenants, en
particulier les infirmiers psychiatriques habitués au contact
quotidien avec des patients, se sortent finalement très aisément de
cette difficulté. Dans ces situations il n’est évidemment question
ni d’effectuer un debriefing qui doit toujours avoir lieu
dans l’après-coup, ni d’espérer une abréaction longtemps évoquée
comme traitement d’urgence du traumatisme, et encore moins de
dédramatiser. L’objectif essentiel dans l’immédiat est donc
l’accueil des sujets, qui permet de repérer ceux qui manifestent la
souffrance la plus intense (qui n’est pas toujours la plus
voyante), et possède de surcroît la fonction d’interlocution dont
Lebigot souligne qu’elle peut éventuellement passer par un contact
physique : aider le sujet à s’asseoir, lui prendre le bras par
exemple [10].
Les interventions post-immédiates auprès des victimes se font au
niveau des services d’accueil et d’urgence des hôpitaux, puis, dans
les jours qui suivent, dans les services hospitaliers s’ils restent
hospitalisés ou par le biais de consultations.
L’exemple récent d’un mouvement de foule lors d’un concert qui a
provoqué la mort de cinq personnes à Brest en février
2002 montre cependant que les objectifs définis par les textes
réglementaires ne peuvent pas toujours être atteints en pratique.
En effet entre le début des événements et la mise en alerte d’une
équipe de soignants, la plupart des sujets impliqués avaient quitté
les lieux rendant impossible une intervention sur le terrain. En
revanche, les soins post-immédiats ont pu être mis en place mais en
plusieurs temps : l’équipe du service des urgences
psychiatriques n’a reçu que peu de sujets qui se sont présentés
spontanément, alors que près de 5 000 personnes
assistaient à ce concert. Le deuxième temps a été celui de
l’identification des sous-groupes plus directement impliqués
pouvant nécessiter un debriefing collectif dans les jours
qui suivaient : trois sous-groupes ont ainsi fait l’objet
d’une ou deux séances de debriefing dans les jours qui ont
suivi. Enfin le troisième temps du suivi post-immédiat n’a pu
s’effectuer qu’à la suite d’interventions dans les médias locaux et
nationaux, qui ont abouti à des consultations individuelles pour
tous les sujets demandeurs. Nous avons donc vu environ
80 personnes, dont certaines ne se sont décidées à consulter
que plus de 10 jours après les événements, ce qui va dans le
sens de notre approche personnelle puisque nous considérons qu’il
est toujours utile d’attendre la demande. Les émotions exprimées au
cours de ces entretiens ont été très diverses, de la tristesse à la
colère et à la révolte, mais seules une dizaine de personnes ont
fait l’objet d’un suivi plus long, parmi lesquelles trois étaient
déjà suivies auparavant.
Ainsi la mise en alerte des structures de l’urgence
médico-psychologique telle qu’elle est prévue par la circulaire du
28 mai 1997 ne peut se faire que dans un cadre clinique
relativement restreint qui comprend les réactions aiguës de
stress et leurs suites post-immédiates, avec l’espoir d’éviter
l’apparition d’un syndrome de répétition. Aucune étude n’a en effet
pour l’instant démontré l’éventuel effet préventif des
interventions d’urgence sur l’émergence de ce syndrome. C’est
pourquoi il est quelquefois nécessaire d’organiser un suivi au long
cours avec des centres spécialisés dans le traitement des victimes.
Et même dans ce cas, nul ne peut préjuger de l’évolution ultérieure
dans la mesure où la période de latence peut être de plusieurs
décennies. De la même façon, une prise en charge thérapeutique
extrêmement précoce n’exclut pas son apparition rapide :
l’exemple de Marcy Boarders (la « dame de cendres » qui a
fait la une de nombreux magazines après l’attentat terroriste
contre le World Trade Center, survivante du 80e étage de
la première tour) en témoigne puisque, malgré un suivi à la
fois médicamenteux et psychothérapique commencé le soir même du
11 septembre, elle est toujours cloîtrée dans son appartement,
vivant dit-elle « la guerre dans sa tête, comme une image
arrêtée sur l’effondrement de la tour » et
l’enrichissant même de scènes reconstruites qui incluent des
navires de guerre (journal télévisé France 2 du 11 septembre
2002).
D’autre part, l’activation des cellules d’urgence ne s’effectue à
la demande des autorités officielles que lorsqu’il existe un
événement touchant la collectivité et jamais lors d’événements
micro-sociaux ou individuels, comme si la possibilité de développer
des troubles psychotraumatiques était réservée aux grands groupes.
L’organisation des soins individuels repose donc soit sur les
premiers intervenants (SAMU, urgentistes, médecins généralistes,
mais aussi pompiers, forces de l’ordre, etc.), qui doivent
accueillir et orienter ces patients vers des soignants spécialisés,
soit sur l’initiative du sujet lui-même. Cependant, en dépit de la
médiatisation de l’action des équipes spécialisées, il existe
vraisemblablement encore des sujets confrontés à l’horreur de la
mort qui échappent à tous les systèmes de soins.
Enfin, il ne faut pas oublier que le soutien médico-psychologique,
qu’il ait lieu en aigu, en post-immédiat ou en différé, doit
s’accompagner d’un soutien juridique et administratif généralement
fourni par les services ou les associations d’aide aux victimes.
Celui-ci est encore loin d’être organisé de façon convenable sur
l’ensemble du territoire mais on peut noter que certains
départements ont mis en place de telles structures. Cet
accompagnement semble d’autant plus nécessaire que son absence peut
donner lieu à un phénomène que Barrois appelle le traumatisme
second, soulignant par là le rôle aggravant des milieux
socio-professionnel, familial, médical dans l’évolution du syndrome
psychotraumatique. « Le traumatisme second est la
répétition, sans sa soudaineté, de la solitude, de la déréliction
et de la détresse du sujet, qui se trouve non plus seul, dans sa
solitude absolue devant la perspective désespérée de sa propre mort
(ou de son équivalent), comme dans le traumatisme psychique
fondateur, mais au sein même de sa collectivité, absolument seul,
malgré la présence des autres ». Barrois souligne
également que, s’il n’est pas pleinement satisfait de son
appellation, cette notion est « très précieuse, car c’est
sur elle, en partie que nous pouvons agir sur le plan
thérapeutique ».
En tout état de cause, on ne peut plus actuellement discuter de
l’intérêt de la précocité des interventions lors des catastrophes
collectives : elles ne doivent toutefois pas être effectuées
n’importe comment (le debriefing trop précoce peut par
exemple être néfaste) et par n’importe qui et nécessitent toujours
compétence, adaptabilité et bon sens. Dans l’urgence, elles ne se
situent évidemment pas du côté de la psychothérapie (il y a un
temps pour tout !), mais bien du côté de l’accueil (qui va de
la couverture à la boisson chaude) et parfois seulement du côté de
l’écoute lorsqu’elle est possible. Il reste cependant plusieurs
questions en suspens pour tous les intervenants : est-il
si évident que l’on puisse écouter de façon neutre les récits des
traumatisés ? Et être neutre dans ces circonstances, n’est-ce
pas être sourd à ce qui est dit et qui est parfois
insupportable ? Peut-on d’ailleurs mettre sur un même plan
toutes les situations traumatiques ?
La qualité de sauveteur est un abri bien précaire
La possibilité de développer des troubles psychotraumatiques des
sauveteurs ou des témoins d’événements traumatiques a ainsi fait
l’objet de multiples publications [10, 13, 15, 18, 19]. Nous avons
d’ailleurs eu l’occasion de voir, à leur demande, des personnels
qui avaient participé à l’opération Turquoise (au Rwanda) à leur
retour en France et qui n’avaient pas consulté le psychiatre
présent sur place [16]. Ces personnes ne présentaient d’ailleurs
pas toutes des troubles psychopathologiques patents mais elle
ressentaient a posteriori le besoin de dire l’horreur
ressentie lors des opérations d’inhumation des victimes du choléra
dans les camps de réfugiés.
Bien que peu de travaux en fasse état, il existe sans aucun
doute un certain nombre de facteurs de vulnérabilité chez ces
sujets :
– des facteurs extérieurs aux sauveteurs : effet de surprise,
lieu d’intervention, intensité des images initiales, persistance
d’une menace sur les lieux d’intervention, qualité de la logistique
environnante, émergence d’éventuelles critiques, etc.
– des facteurs inhérents aux sauveteurs eux-mêmes : qualité
de leur formation, capacités adaptatives, motivations initiales,
trajectoire antérieure, identification aux victimes, sensation
d’impuissance ou de fatigue, confrontation à l’échec, place de la
mort dans leur univers psychique personnel.
Lors de la guerre du Golfe, plusieurs études concernant des
sujets ayant procédé à des récupérations de corps ou à des
identifications de restes humains ont relevé une incidence de
46 % de sujets ayant présenté un PTSD [19]. Une autre équipe
montre qu’il existe déjà des symptômes d’évitement anticipé chez
certaines catégories de personnel : les sujets non
volontaires, ceux qui sont chargés de la manipulation des corps et
les personnels féminins [15]. Cette même équipe insiste sur la
nécessité d’un suivi d’au moins un an en raison du caractère
retardé de l’apparition des troubles [16].
Ce risque de développement de troubles psychotraumatiques chez
les sauveteurs et les témoins est d’ailleurs de plus en plus pris
en compte par les responsables de ces populations exposées. Il faut
dorénavant sauvegarder les sauveteurs : personnels soignants,
pompiers, gendarmes, policiers, etc.
On peut également trouver sur internet un travail de
psychologues de l’université de Tulsa effectué en collaboration
avec un centre d’études sur journalisme et trauma (Dart Center for
Journalism and Trauma) qui souligne le risque d’émergence de PTSD
chez les journalistes photographes qui accumulent les photos de
tragédies, tout en remarquant néanmoins que la plupart de ces
photographes sont résilients. L’International Society for Traumatic
Stress Studies a également édicté des recommandations pour que les
médias évitent la répétition d’images chargées émotionnellement qui
peuvent être vues par des enfants, en alertant par ailleurs les
parents sur la nécessité de limiter l’exposition des enfants à la
télévision, en particulier après le 11 septembre 2001.
À propos des attentats terroristes contre le World Trade Center,
il est sans doute trop tôt pour en évaluer sur un plan
épidémiologique les conséquences traumatiques à moyen et long
terme, mais nous avons constaté dans les jours qui ont suivi une
augmentation de consultations urgentes pour des réactions
émotionnelles directement reliées par les patients aux images
qu’ils avaient pu voir à la télévision.
Les aspects médico-légaux
Depuis longtemps, tous les auteurs soulignent « un appel
à la reconnaissance chez les patients souffrant de troubles
psychiques traumatiques, ce qui ne signifie pas qu’ils manifestent
une tendance sinistrosique ou une surenchère à la
compensation » [4]. Personne n’est en effet préparé à
devenir une victime, l’environnement social contribuant à
l’exigence d’un « droit à la sécurité » dont la puissance
publique est la garante, exigence d’autant plus grande que la
victime est perçue comme innocente. Cette demande de reconnaissance
s’exprime donc à la fois de façon collective par l’attente de la
désignation de responsables, voire de coupables par l’institution
judiciaire pénale, mais aussi individuellement par une demande de
« réparation » des préjudices qui s’adresse à la justice
civile ou aux compagnies d’assurance. Cette réparation se fait
généralement sous la forme d’une indemnisation financière qui, bien
qu’elle puisse apparaître inadéquate, semble néanmoins souvent
nécessaire à l’évolution thérapeutique des victimes [9]. Mais cette
indemnisation peut aussi s’avérer néfaste lorsqu’elle survient trop
tôt (catastrophe du mont Sainte-Odile).
De plus, l’existence de périodes parfois très longues entre
l’événement traumatique et la révélation des troubles complique
encore cette dimension de réparation, d’autant que celle-ci suppose
d’établir une preuve de l’existence d’un traumatisme alors que
c’est l’émergence du syndrome de répétition qui est la signature la
plus claire de cette existence.
La reconnaissance d’un véritable handicap lié aux troubles
n’existe à l’heure actuelle officiellement que dans le Code des
pensions militaires d’invalidité (annexe au Guide barème
pour la classification et l’évaluation des troubles psychiques de
guerre, arrêté du 10 janvier 1992) et ce, en dépit des
efforts des associations de victimes.
Malgré les tentatives d’évaluation des symptômes
psychotraumatiques à partir d’outils se fondant sur les critères
cliniques du DSM IV, la dimension subjective de la réaction à
l’événement ne peut se mesurer sur aucune échelle. L’absence de
cadre légal instituant un barème permettant d’évaluer le
retentissement fonctionnel des troubles psychotraumatiques conduit
ainsi à une grande hétérogénéité des pratiques expertales,
également subjectives, après lesquelles le sujet traumatisé ne se
sent pas toujours reconnu. Ainsi ces expertises peuvent en
elles-mêmes devenir pathogènes et aggraver le pronostic évolutif.
Il y a donc lieu à notre sens d’ouvrir ce questionnement, non
seulement en l’adressant aux autorités publiques mais aussi en nous
interrogeant au niveau éthique.
La question de la formation
La circulaire du 28 mai 1997 prévoyait la formation
théorique des référents des 100 départements, chaque référent
répercutant cette formation sur les équipes de volontaires de sa
zone géographique. Si beaucoup ont effectivement pu acquérir cette
formation initiale, la mise en place d’une formation continue
régulière s’impose, ne serait-ce qu’en raison de la nécessité d’une
actualisation annuelle de la constitution de ces équipes, elle-même
souvent difficile. L’expérience pratique montre d’ailleurs que la
constitution inopinée d’une cellule médico-psychologique n’est pas
toujours aussi facile. De plus, le caractère théorique de la
formation nécessite de prévoir localement des exercices
d’entraînement aux catastrophes sous la forme de plans de secours
fictifs, mais cela pose souvent des problèmes d’organisation.
Il n’en reste pas moins que l’expérience du terrain constitue
indéniablement la meilleure formation : encore s’agit-il de
prévoir également un « retour d’expériences » régulier
afin de tirer les enseignements des diverses interventions qui
reposent encore souvent sur les capacités d’improvisation et
d’adaptation des volontaires, dont il faut souligner une fois
encore le bénévolat, la question du financement n’étant toujours
pas réglée.
Les blessures psychiques, on le sait, sont aussi douloureuses que
les blessures physiques, et leur caractère discret, voire secret,
en accentue trop souvent l’acuité. Si certains traversent et
dépassent les événements qui en sont la source, d’autres les vivent
au quotidien dans l’indicible de la confrontation avec la mort. Cet
indicible traduit un impensable issu d’une « rencontre »
avec un événement : cet impensable peut-il devenir
pensable ? Au-delà des questions qui se posent encore, c’est
peut-être là que se situe l’enjeu essentiel de l’existence du
réseau de l’urgence médico-psychologique.
Références
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2. BARROIS
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psychotraumatique. Ann Méd Psychol 1998 ; 156 :
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G, LEBIGOT F, LAFONT B, FAVRE J-D, VALLET D. Le traumatisme
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Bienvenue à Collinwood, de Anthony Russo
(2001). Photo : Les Cahiers du cinéma.
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