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Soins de support en cancérologie digestive : règles de bonne pratique


Hépato-Gastro. Volume 17, 35-47, Prise en charge de la toxicité de la chimiothérapie anticancéreuse et soins de support en oncologie digestive, Mini-revue

DOI : 10.1684/hpg.2009.0379

Résumé   Summary  

Auteur(s) : Guillemette Laval, Nicolas Béziaud, Victoire Granger, Aurélie Durand, Karine Liatard, Christine Rebischung , CHU de Grenoble, Equipe Mobile de Soins Palliatifs et Coordination en Soins de Support, BP 217, 38043 Grenoble Cedex 9, France, CHU de Grenoble, Hôpital de Jour, Pôle de Cancérologie, BP 217, 38043 Grenoble Cedex 9, France, CHU de Grenoble, Service d'Hépato-gastroentérologie, BP 217, 38043 Grenoble Cedex 9, France.

Résumé : L'apport de compétences concourant à la qualité de vie des patients atteints d'un cancer digestif en cours de chimiothérapie ou échappant à celle-ci, justifie de règles de bonne pratique voire de véritables recommandations pour la prévention et le traitement des symptômes liés à la maladie ou à son traitement. Cela concerne principalement l'anorexie, la dénutrition, les nausées et vomissements, la constipation, le syndrome occlusif mais aussi l'asthénie, la douleur, les troubles respiratoires et les troubles neuropsychiques. Si l'arsenal thérapeutique est large, les recommandations sont encore insuffisantes dans certains domaines. La question de la poursuite ou non d'une chimiothérapie palliative restera toujours difficile. Elle impose la réalisation chaque fois que nécessaire de réunions de concertation et dans tous les cas une bonne relation médecin/patient.

Mots-clés : cancer, soin de support, soins palliatifs, symptôme, limitation de traitement

Illustrations

ARTICLE

Auteur(s) : Guillemette Laval1, Nicolas Béziaud1, Victoire Granger2, Aurélie Durand3, Karine Liatard1, Christine Rebischung2

1CHU de Grenoble, Equipe Mobile de Soins Palliatifs et Coordination en Soins de Support, BP 217, 38043 Grenoble Cedex 9, France
2CHU de Grenoble, Hôpital de Jour, Pôle de Cancérologie, BP 217, 38043 Grenoble Cedex 9, France
3CHU de Grenoble, Service d'Hépato-gastroentérologie, BP 217, 38043 Grenoble Cedex 9, France

Les soins de support sont représentés par « l'ensemble des soins et soutiens nécessaires aux personnes malades tout au long de la maladie conjointement aux traitements onco-hématologiques spécifiques lorsqu'il y en a » (DHOS 2005/101 – www.sante.gouv.fr). A la prise en compte des symptômes physiques s'ajoutent, celle de la souffrance psychosociale et existentielle du patient ainsi que les soins et accompagnement de fin de vie, si la maladie évolue malgré les traitements anticancéreux. Les soins de support sont avant tout une coordination avec nécessaire organisation des compétences de recours, principalement : médecins (nutritionniste, psychiatre, douleur et soins palliatifs), infirmier(e)s d'annonces, psychologues, assistant(e)s social(e)s, kinésithérapeutes, diététicien(ne)s…

L'approche globale du patient impose une bonne connaissance de la maladie, des traitements anticancéreux utilisés et des événements et symptômes intercurrents plus ou moins directement liés au cancer et à son traitement. L'attitude préventive est capitale et justifie de protocoles maintenant bien établis tels que ceux concernant les nausées et vomissements chimio-induits et l'utilisation à bon escient des facteurs de croissance. Le risque important de dénutrition nécessite une collaboration étroite avec les nutritionnistes et diététicien(ne)s ; la fréquence des douleurs peut amener à solliciter des équipes spécialisées. Dans tous les cas, une démarche évaluative est essentielle pour aboutir à un traitement symptomatique efficace. Les aspects psychologiques et éthiques sont présents tout au cours du suivi, la question de la poursuite ou non d'une chimiothérapie palliative s'impose lorsque le patient est en fin de vie. Le travail en équipe facilitera les choix les plus adaptés dans une dynamique du « prendre soin » et de l'accompagnement indissociable de l'approche biomédicale.

Symptômes digestifs

Anorexie-dénutrition

Au 1er rang des troubles digestifs par sa fréquence, l'anorexie n'est en rien spécifique d'une localisation tumorale particulière. L'amaigrissement et la dénutrition qu'elle entraîne sont associés à une augmentation de la morbidité, des toxicités dues à la radiothérapie ou à la chimiothérapie, des infections nosocomiales et à une altération de la qualité de vie. Ainsi, 65 % des patients en Oncologie Digestive sont objectivement dénutris et nécessitent une prise en charge spécifique [1].

L'absence actuelle de traitements validés susceptibles de bloquer les substances endogènes circulantes anorexigènes liées au cancer (cytokines pro-inflammatoires, glucagon, etc.) limite les possibilités de prise en charge préventive. On insistera sur la qualité de l'état buccodentaire (prévention et traitement des bouches sèches ou douloureuses, des candidoses, etc.) (tableau 1) et au choix de plats peu odorants, en petite quantité (prises plus fréquentes), du fait de l'exacerbation de l'odorat et de l'impression rapide de satiété. Les médicaments orexigènes les plus utilisés sont les stéroïdes (prednisone orale ou équivalent, 0,5 à 1 mg/kg/j) en cure courte de 5 à 10 jours [2]. Des critères simples de dénutrition doivent ensuite être mieux connus des oncologues tels que l'indice de masse corporelle (poids/taille2) ≤ 18,5, une perte de poids ≥ 10 % en 6 mois [1], l'albuminémie (g/L) < 35 et la préalbumine (mg/L) < 180 – CRP (mg/L) > 5 [3]. Le dépistage de la dénutrition passe par la mesure de la perte de poids du patient, laquelle doit entraîner une évaluation nutritionnelle par un spécialiste (nutritionniste, diététicien) avec une mesure de l'activité inflammatoire et une évaluation de la balance énergétique (est-ce que les apports correspondent aux besoins du patient ?) pour une prise en charge adaptée.

Les compléments nutritionnels oraux (CNO) doivent être proposés selon des indications thérapeutiques précises : il faut réserver les immunonutriments à l'indication validée (Oral IMPACT®, 3 briquettes/j pendant les 7 jours qui précèdent une chirurgie carcinologique digestive), les CNO non enrichis pour les autres patients en fonction de conseils diététiques. L'indication d'une alimentation artificielle dépend du statut nutritionnel du patient et du pronostic de la maladie. Elle se discute avec l'oncologue et le nutritionniste et est à réserver aux patients dont l'estimation de l'espérance de vie est à plus de 2 à 3 mois, sans quoi elle expose à plus de complications que de bénéfices [4]. Cette estimation est toujours difficile, des indicateurs pronostics tels que l'indice de Karnovsky ≤ 30%, l'indice de masse corporelle < 19 et albuminémie ≤ 24 g/L, permettent le calcul de scores assez précis [5]. La nutrition entérale (NE) est la technique à privilégier par rapport à la nutrition parentérale (NP), les principales complications généralement avancées pour récuser la NE (diarrhée, pneumopathie d'inhalation…) pouvant le plus souvent être évitées par le respect d'une technique rigoureuse. De très nombreuses études comparant la NE à la NP ont en effet montré sa supériorité en termes de réduction de morbidité notamment infectieuse qui peut s'expliquer par son effet bénéfique sur la trophicité intestinale avec une réduction potentielle de la translocation bactérienne et des défaillances multiviscérales, son effet stimulant sur le système immunitaire ou encore la moindre incidence des complications métaboliques [4].

Au stade terminal, outre l'alimentation artificielle, les préparations orales hyperprotidiques et hypercaloriques ne sont plus justifiées. Seules des mesures favorisant la convivialité et le plaisir sont alors à mettre en œuvre, en association à une hydratation suffisante.

Tableau 1 Soin de bouche et traitement symptomatique en fonction de l'état buccal [27].

Type de bouche

Prise en charge

- Bouche sèche

Soins systématiques de base avec bicarbonate de sodium à 1,4 %.

- Hyposialie, Asialie

Faire boire, mettre à disposition : eau, eau gélifiée, yaourt, boissons pétillantes, thé ou tisane froide. Pour stimuler les sécrétions : glaçons, jus de fruits (agrumes), bonbons acidulés. Brumisateur, corps gras sur les lèvres. - ± Salive artificielle (Artisial® solution ou Aéquasyal® spray, etc.). En cas d'impossibilité pour le patient lui-même, utilisation d'un doigtier et d'une bande de gaz humide.

- Bouche sale : Plaque dentaire, dépôts Gingivite

- Soins systématiques de base avec bicarbonate de sodium à 1,4 %. - Mâcher de l'ananas frais ou en jus, boire du coca-cola. - Brosser la langue, effectuer un détartrage.

- Bouche mycosique : Plaques blanches adhérentes Perlèche Rougeurs, irritations locales

- Soins systématiques de base avec bicarbonate de sodium à 1,4 %. - Entretien et nettoyage de l'appareil dentaire minutieux. - Antifongique systémique (Triflucan®, Mycostatine®, Loramyc®, etc.)

- Bouche malodorante

- Traiter la cause : bouche sale, mycose, hémorragie.

- Bouche hémorragique

- Soins systématiques de base avec bicarbonate de sodium à 1,4 %. - Éviter les aliments chauds et durs. - Comprimer ou faire mordre une compresse. - Badigeonnage avec Xylocaïne-adrénaline® 2 % (hors AMM). - ± antihémorragique (Exacyl®, etc.).

- Bouche douloureuse :

- Soins systématiques de base avec bicarbonate de sodium à 1,4 % - Evaluer la douleur, antalgique de palier I, II ou III si nécessaire ± anesthésiques locaux (Xylocaïne visqueuse®, Xylocaïne spray 5 %®).

Aphtes, mucites

- Adapter les prothèses. - Bains de bouche alternant : Solumédrol®, 40 à 120 mg ± Xylocaïne® 2 %, 1 flacon dans 500 mL de Bicarbonate® 1,4 % ; Ulcar® ou Keal®, 1 sachet dans une ampoule d'eau stérile en gargarisme pendant 2 à 3 minutes puis avaler (hors AMM). L'arrivée sur le marché d'une solution extemporanée de phosphate de sodium et de phosphate de calcium (Caphasol®) indiquée dans l'hyposalivation, la xérostomie, la prévention et le traitement de la mucite devrait remplacer les préparations magistrales.

Herpès

- Antiviral (Zovirax®, Zelitrex®, etc.).

Infection d'ulcérations

- Antibiothérapie systémique.

Nausées et vomissements chimio-induits

Un des moyens de maintien de la qualité de vie du patient et de la prévention de la dénutrition est le contrôle des nausées et vomissements chimio-induits (NVCI) dont la fréquence et l'intensité dépendent de l'agent anti-tumoral utilisé. Ces derniers sont classés en 3 phases distinctes selon le moment de leur survenue :
  • les NVCI anticipés qui surviennent dans les 24-48 heures précédant la chimiothérapie ;
  • les NVCI aigus qui surviennent pendant les 24 premières heures de la chimiothérapie ;
  • les NVCI retardés qui surviennent au-delà des 24 premières heures.

La fréquence et l'intensité des NVCI dépendent de l'agent anti tumoral utilisé selon qu'il est plus ou moins émétisant (très faiblement, faiblement, moyennement, et hautement) (tableau 2). A chaque niveau correspond un protocole antiémétique répondant aux recommandations internationales (tableau 2) [6, 7]. Pour les NVCI anticipés, correspondant à une réponse conditionnée, fonction du niveau d'anxiété du patient et de la sévérité des NVCI vécus lors des précédentes cures, on insistera sur l'approche psychologique et corporelle et l'utilisation de benzodiazépines, la veille et le jour de la chimiothérapie. Pour les NVCI retardés des chimiothérapies hautement émétisantes, on recommande l'association dexaméthasone et aprépitant les deux jours suivant la fin de la chimiothérapie ; pour les chimiothérapies moyennement émétisantes, les sétrons peuvent être une alternative à la dexaméthasone [7]. A noter que les antidopaminergiques sont aussi utilisés pour les chimiothérapies faiblement émétisantes avec principalement le métoclopramide (Primpéran®, 30 mg/j), l'halopéridol (Haldol®, 3 à 15 mg/j), ou la chlorpromazine (Largactil®, 15 à 75 mg/j), cette dernière étant souvent utilisée avec succès sur les NVCI rebelles par une administration continue au pousse-seringue électrique (PSE). Les mesures hygiéno-diététiques privilégiant les repas fractionnés (5 à 6/jour), sans odeurs fortes, peu gras, peu épicés et peu sucrés sont importantes.

Tableau 2 Pouvoir émétisant des chimiothérapies* et utilisation des antiémétiques [6, 7].

Médicaments

Doses

Chimiothérapie hautement émétisante (Risque NVCI > 90%) Carmustine - Cisplatine - Cyclophosphamide (≥ 1,500 mg/m2) - Darcarbazine - Dactinomycine - Méchloréthamine - Streptozoticine

Aprépitant (Emend ®)

Voie orale : 125 mg à J1, une heure avant et 80 mg à J2 et J3

Fosaprépitant (IVEmend®)

Voie IV : 115 mg à J1 30 min avant et 80 mg per os à J2 et J3

Ondansétron (Zophren® ou générique)

Voie orale : 16 mg à J1 une heure avant (suppositoire possible)

Voie IV : 8 à 16 mg à J1 30 minutes avant

Granisétron (Kitryl® ou générique)

Voie orale : 2 mg à J1 une heure avant

Voie IV : 3mg à J1 30 minutes avant

Tropisétron (Navoban®)

Voie orale : 5 mg à J1 une heure avant

Dolasétron (Anzemet®)

Voie orale : 200 mg à J1 une heure avant

Corticoïdes : dexaméthasone (méthylprednisolone)

Voie IV : 12 mg à J1 30 minutes avant puis 8 mg de J2 de J4 selon NVCI

Chimiothérapie moyennement émétisante (Risque NVCI entre 30 et 90 %) Carboplatine - Cyclophosphamide (<1,500 mg/m2) - Cytarabine (1,000 mg/m2) - Daunorubicine - Doxorubicine - Epirubicine - Idarubicine - Ifosfamide - Irinotecan – Oxaliplatine (Si association Anthracycline + Cyclophosphamide : voir hautement émétisant)

Aprépitant (Emend ®)

Voie orale : 125 mg à J1, une heure avant et 80 mg à J2 et J3

Fosaprépitant (IVEmend®)

Voie IV : 115 mg à J1 30 minutes avant et 80 mg per os à J2 et J3

Ondansetron (Zophren® ou générique)

Granisetron (Kitryl® ou générique)

Posologie moindre possible à adapter

Tropisetron (Navoban®)

Dolasetron (Anzemet®)

Corticoïdes : dexaméthasone (méthylprednisolone)

Voie IV : 12 mg à J1 30 minutes avant puis 8 mg à J2 à J4 selon NVCI

Chimiothérapie faiblement émétisante (risque NVCI entre 10 et 30 %) Bortezomib – Cetuximab - Cytarabine (1,000 mg/m2) – Docétaxel – Étoposide - Fluro-uracine – Gemcitabine – Méthotrexate – Mitomycine – Mitoxantrone – Paclitaxel – Pemetrexed – Topotécan – Trastuzumab

Corticoïdes seuls ou corticoïdes ± un sétron ou un antidopaminergique si NVCI

Chimiothérapie très faiblement émétisante (risque NVCI < 10 %) Bevacizumab – Bléomycine – Fludarabine – Rituximab – Vinblastine – Vincristine - Vinorelbine

Rien en phase aiguë ou retardée ± un sétron ou un antidomaminergique si NVCI

Syndrome occlusif

Le syndrome occlusif ayant été largement détaillé dans un précédent article [8], considérons les recommandations actuelles après avoir éliminé un iléus fonctionnel ou en avoir traité sa cause (troubles métaboliques, affection satellite par foyer septique intra péritonéal, fécalome, etc.). En dehors d'une endoprothèse ou d'une chirurgie d'exérèse, en cas de lésion bien localisée et si l'état général le permet, le traitement symptomatique de première intention est l'association d'un stéroïde (Solumédrol®, 2 à 4 mg/kg/24 heures) et d'un antisécrétoire anticholinergique (Scoburen®, 20 à 80 mg/8 heures). En cas de vomissements, un antiémétique antidopaminergique (halopéridol, chlorpromazine) est ajouté ; une sonde nasogastrique ne sera posée que s'ils sont abondants. L'utilisation d'un dérivé de la somatostatine, principalement l'octréotide (Sandostatine®, 600 μg/24 heures), bien qu'il n'ait pas l'AMM dans cette indication, peut être utilisé soit d'emblée, lors d'épisodes subocclusifs à répétition, soit en cas d'échec du premier traitement [9]. Un relais par de la Sandostatine® LP (30 mg une injection IM/mois) est possible si le syndrome occlusif se chronicise. La gastrostomie de décharge doit être réservée aux vomissements rebelles à ces propositions, sous réserve de sa faisabilité et de l'accord du patient. Il va de soi que l'alimentation artificielle parentérale est associée si le patient ne présente pas rapidement de levée d'occlusion, sauf chez le patient en toute fin de vie. De la même manière, le traitement de la douleur est adapté. En aucun cas, dans l'occlusion maligne, le traitement opioïde ne saurait être contre-indiqué sous prétexte qu'il diminue la motricité intestinale.

Constipation induite par un traitement opioïde

La commercialisation d'un antagoniste morphinique périphérique, la méthylnaltrexone (Relistor®), bloquant l'action intestinale de l'opioïde sans en modifier l'action centrale antalgique devrait faire évoluer les pratiques [10]. L'intérêt thérapeutique a été démontré dans plusieurs études chez des patients en soins palliatifs et souffrant d'une constipation induite par un opioïde (CIO) malgré un traitement laxatif bien conduit, avec une reprise du transit pour 50 % des patients dans les 4 heures suivant l'injection, contre environ 15 % des patients sous placebo [11, 12]. La méthylnatrexone s'administre par voie sous-cutanée toutes les 48 heures, voire toutes les 24 heures en cas d'échec sur la reprise du transit après les premières 24 heures (maximum 1 injection/24 heures, 3 fois). Il n'y a pas, à l'heure actuelle, d'évaluation sur son utilisation au long cours. Les recommandations nationales de la Société française de soins palliatifs (SFAP) le proposent après échec d'une mono- ou d'une bithérapie laxative associée à des règles hygiéno-diététiques bien conduites (Arbre décisionnel, tableau 3) [13]. Notons également l'arrivée sur le marché français d'une association d'oxycodone et de naloxone à libération prolongée per os (Targinact®), permettant de limiter la constipation induite par l'oxycodone [14]. Les seules données publiées à ce jour concernent cependant uniquement la douleur chronique non cancéreuse et, en oncologie, les doses d'opioïde fort utilisées dépassent souvent les 80 mg/24 heures d'oxycodone per os (160 mg/24 heures d'équivalent morphine orale) permises par la galénique du Targinact®.

Tableau 3 Arbre décisionnel. Démarche thérapeutique en cas de constipation sous opioïdes en soins palliatifs [13]

Les diarrhées

Elles sont à distinguer des fausses diarrhées qui sont la conséquence d'une constipation avec ou sans fécalome (TR nécessaire) ; leurs principales étiologies restent les antibiotiques, la chimiothérapie et la radiothérapie abdomino-pelvienne. Le traitement est étiologique lorsque possible, associé aux antidiarrhéiques et à un régime sans résidus (pâtes, riz, semoule) avec ou sans réhydratation parentérale selon les cas. Les antisécrétoires anticholinergiques (Scoburen®, Scopolamine®), ou les dérivés de la somatostatine (Sandostatine®), sont utilisés dans les formes rebelles [2].

L'ascite maligne

Liée à l'obstruction tumorale lymphatique et l'augmentation de la perméabilité vasculaire à l'albumine, la stratégie thérapeutique repose essentiellement sur les ponctions évacuatrices et plus rarement du fait du risque septique, sur le drainage péritonéal en continu chez le patient à l'espérance de vie limitée. Les diurétiques (spironolactone 100 à 200 mg/j seul ou associé au furosémide) sont à tester sur 2 ou 3 semaines, surtout si le patient présente une hypertension portale associée (métastases hépatiques). Leur efficacité et tolérance sont évaluées par la mesure quotidienne du poids et du périmètre abdominal avec surveillance de la soif et de la déshydratation, du ionogramme sanguin et de la fonction rénale [15]. Lors d'échappement à la chimiothérapie systémique ou intrapéritonéale, la possible utilisation d'immunomodulateurs intrapéritonéaux pourrait représenter des perspectives nouvelles pour un symptôme presque toujours réfractaire et très inconfortable [16].

Le hoquet

Un hoquet chronique (> 48 heures), ou rebelle (> 1 mois) est très invalidant par son retentissement somatique (anorexie, amaigrissement, trouble du sommeil, anxiété, dépression, etc.). Un traitement étiologique ou, à défaut, symptomatique, tentera de le stopper mais il n'y a pas de médicament spécifique de ce symptôme.

En pratique, les inhibiteurs de la pompe à protons peuvent être proposés de façon systématique, la diminution de l'acidité gastrique permettant parfois un soulagement du patient. Sinon, en dehors de certains hoquets par irritation vagale qui peuvent bénéficier d'un traitement spécifique par ponction d'ascite ou pleurale, il faut avoir recours aux neuroleptiques ou à un myorelaxant, le baclofène (Lioresal®). Les corticoïdes seraient moins efficaces ; certains proposent la gabapentine (Neurontin®) en cas de hoquet réfractaire, ainsi que le midazolam (Hypnovel®).

Autres symptômes

D'autant plus fréquents en stade avancé de la maladie, ils font l'objet de traitements symptomatiques précis à défaut de traitements étiologiques lorsqu'ils ne sont plus possibles [17]. Considérons principalement la douleur, la fatigue, les troubles neuropsychiques et les troubles respiratoires.

Douleurs

La particularité de la douleur digestive est sa difficulté d'évaluation liée au fait que les informations arrivant de la périphérie se projettent non pas sur un mais sur plusieurs niveaux métamériques juxtaposés, chacun recevant des afférences nociceptives émanant de plusieurs viscères parfois distants, et au faible nombre de fibres sensitives n'aidant pas à la discrimination [18]. Les différents mécanismes générateurs de la douleur peuvent également être associés chez un même patient (douleur nociceptive, neuropathique, projetée, etc.) ce qui complique encore le diagnostic étiologique. Cependant, une bonne compréhension de ses mécanismes générateurs est à la base d'un traitement efficace. L'évaluation s'attache à préciser le caractère, la topographie et l'irradiation, l'intensité par une échelle de la douleur, les horaires, les facteurs calmant et déclenchant et la durée tant du fond douloureux que des recrudescences. Il faut apprécier son ancienneté, l'influence des traitements appliqués. L'interrogatoire doit également évaluer les retentissements de la douleur sur la vie quotidienne qui conduisent à la souffrance globale expérimentée par le patient.

Le paradigme de la douleur abdominale est la douleur due au cancer du pancréas où l'on retrouve les pesanteurs des distensions capsulaires, les douleurs spasmodiques de l'obstruction du canal de Wirsung, les douleurs de colique hépatique par envahissement des voies biliaires, les douleurs de spasme abdominal par iléus réflexe ou par envahissement des parois intestinales, les douleurs d'irritation diaphragmatique en barres sous-costales bloquant la respiration et provoquant des hoquets, les douleurs neurogènes par envahissement plexique, les douleurs projetées dorsales, scapulaires et pariétales, les douleurs de contraction musculaire, projetées ou par infiltration tumorale, les douleurs d'inflammation péritonéale ± occlusion intestinale (carcinose péritonéale) associées à une défense, et enfin les douleurs à type d'hématome des carcinoses péritonéales [18].

L'arsenal thérapeutique dont nous disposons est très large (figure 1). Le bon usage des opioïdes forts est bien codifié avec de nombreux médicaments et formes galéniques maintenant disponibles sur le marché (tableau 4) [19]. Pour la prise en charge des accès douloureux paroxystiques (ADP) d'apparition rapide, en trois à cinq minutes, et de durée courte, la cinétique d'action du fentanyl est beaucoup plus adaptée (par rapport à celle des autres opioïdes actuellement à notre disposition par voie orale, morphine, oxycodone). Plusieurs galéniques de fentanyl pour les ADP sont ainsi déjà commercialisées (transmuqueux voies orale et sublinguale) ou en cours de développement (transmuqueux voie nasale, comprimés solubles, comprimés muco-adhésifs). L'administration d'un morphinique par pompe type PCA permettant au patient de s'auto-administrer des suppléments morphiniques en plus d'une dose de fond continue est aussi intéressante. En revanche, si la morphine constitue le gold standard chez le patient cancéreux douloureux, son efficacité est relative pour l'antalgie des douleurs neuropathiques. Les antidépresseurs imipraminiques (amitriptyline : Laroxyl®, 15-50 mg/j) et les antiépileptiques (gabapentine : Neurontin®, 1200-3600 mg/j ; prégabaline : Lyrica®, 150-600 mg/j) constituent les traitements de référence bien que leur efficacité reste partielle [20, 21]. L'habitude française tend à utiliser le clonazépam (Rivotril®) mais il n'a jamais fait l'objet d'étude contrôlée permettant de confirmer son efficacité et il n'est plus recommandé.

Il ne faut pas négliger également l'importance des coantalgiques. Les stéroïdes sont largement utilisés pour leurs propriétés anti-inflammatoires et anti-œdémateuses (phénomènes inflammatoires et compressifs, syndromes subocclusifs, etc.). Les doses les plus adaptées aux situations rencontrées varient de 1 à 4 mg/kg/j, en préférant des cures courtes (< 10 jours) ou en recherchant la dose minimale efficace. Les antispasmodiques anticholinergiques (butylbromure de scopolamine, scopolamine, tiémonium) sont essentiellement utilisés pour leur puissante action sur le tube digestif (occlusion…). Les bisphosphonates (clodronate [Clastoban®], pamidronate [Arédia®], zolédronate : [Zometa®], etc.) inhibent l'activité ostéoclastique et, en réduisant la résorption osseuse, contribueraient à l'antalgie des douleurs par métastases osseuses.

Lorsque les thérapeutiques pharmacologiques antalgiques s'avèrent inefficaces ou mal tolérées, il faut avoir recours à des techniques d'analgésie interventionnelle radiologique (infiltration, alcoolisation, cimentoplastie, radiofréquence) ou anesthésique, type analgésie périmédullaire [22, 23]. Les douleurs solaires liées aux tumeurs pancréatiques et gastriques envahissant le plexus sympathique font par exemple partie des douleurs cancéreuses les plus invalidantes et difficiles à traiter. Elles sont une très bonne indication à une neurolyse cœliaque : 80 % des patients sont soulagés au long cours et une réalisation précoce de la neurolyse, voire même anticipée, avant une infiltration tumorale massive de l'espace rétropéritonéal médian, améliore l'efficacité notamment par une meilleure diffusion du produit neurolytique [22]. Ses effets secondaires (douleur, diarrhée, hypotension orthostatique) sont limités lorsqu'elle est réalisée par un « algoradiologue » interventionnel expérimenté.

La plainte douloureuse lorsqu'elle persiste au-delà d'une approche large, concertée, avec un travail d'accompagnement vient rappeler les limites du système médical tout autant que la crise existentielle liée au cancer et particulièrement présente en fin de vie. Face à l'intrication somato-psychique, E. Ferragut rappelle la fonction capitale que peut jouer la douleur comme rempart contre une souffrance psychique encore plus intolérable, non élaborée et non verbalisée, la douleur ayant alors une réelle valeur protectrice du sujet [24]. La médiation corporelle par la relaxation peut faciliter chez certains patients la verbalisation et ouvrir à une approche psychothérapique. Lorsque la douleur est réfractaire et que la souffrance existentielle est majeure, la question de la sédation peut se poser dans le cadre d'une réflexion collégiale et consensuelle. Le clinicien s'en référera à la loi Léonetti du 22 avril 2005 relative aux droits des malades et à la fin de vie) ainsi qu'aux recommandations 2009 de la SFAP (www.sfap.org).

Tableau 4 Principaux opioïdes forts disponibles en France [19].

Spécialités

Délai d'action

Durée d'action

Durée maximale de prescription

Formes injectables à libération immédiate (LI) : Chlorhydrate et sulfate de morphine injectable Amp 10 – 20 – 50 – 100 – 200 - 400 –500 mg Chlorhydrate d'oxycodone injectable OXYNORM® amp 10 – 20 – 50 - 200 mg

IV : 5 minutes SC : 15 minutes

4 heures

Sans système actif pour perfusion : 7 jours

Avec système actif (PSE, PCA) : 28 jours

Formes orales à libération immédiate (LI) : Morphine solution buvable, amp 10 et 20 mg Morphine solution buvable, flacons préparés en officine (concentration adaptable) Sulfate de morphine SEVREDOL® cp sécable 10 – 20 mg ACTISKENAN® gel 5 – 10 – 20 – 30 mg ORAMORPH® soluté en récipients unidoses, 10 – 30 – 100 mg/5 mL ORAMORPH® solution compte-gouttes 20 mg/ml (4 gouttes = 5 mg) Chlorhydrate d'oxycodone OXYNORM® gel 5 – 10 – 20 mg OXYNORM ORO® cp orodispersible 5 – 10 – 20 mg

30 min

4 heures

28 jours

Formes orales à libération prolongée (LP) : Sulfate de morphine MOSCONTIN® cp 10 – 30 – 60 – 100 – 200 mg SKENAN® gel 10 – 30 – 60 – 100 – 200 mg Chlorhydrate d'oxycodone OXYCONTIN® cp 5 – 10 – 20– 40 – 80 – 120 mg Chlorhydrate d'hydromorphone SOPHIDONE® gel 4 – 8 – 16 – 24 mg

2 heures (1 heure pour l'Oxycontin®)

12 heures

Formes orales à libération prolongée (LP) : Sulfate de morphine KAPANOL® gel 20 – 50 – 100 mg

2 heures

24 heures

Dispositif transmuqueux à libération immédiate (LI) : Fentanyl ABSTRAL® cp orodispersible 100 – 200 – 300 – 400 – 600 – 800 mg ACTIQ® cp avec dispositif pour application buccale 200 – 400 – 600 – 800 – 1200 – 1600 μg EFFENTORA®* cp gingivaux 100 – 200 – 400 – 600 – 800 μg INSTANYL®* sol pour pulvérisation nasale 50 – 100 – 200 μg

Quelques minutes

Quelques minutes

Délivrance fractionnée 7 J

Dispositif transdermique à libération prolongée (LP) : Fentanyl DUROGESIC® patch 12 –25 – 50 – 75 – 100 μg/h FENTANYL RATIOPHARM® patch 12 –25 – 50 – 75 – 100 μg/h MATRIFEN® patch 12 –25 – 50 – 75 – 100 μg/hFENTANYL Sandoz® Patch 12 – 25 – 50 – 75 – 100 μg/h

12 heures

72 heures

Délivrance fractionnée 14 J

Fatigue

Symptôme très fréquent subjectif et désagréable, la fatigue est le plus souvent plurifactorielle : anémie, troubles métaboliques, déshydratation et/ou dénutrition, et toutes causes liées à des traitements, en particulier la chimiothérapie et la radiothérapie. Notons aussi l'influence d'une douleur mal soulagée, de l'anxiété ou d'un état dépressif et la part de l'immobilité et du déconditionnement physique. A chaque étiologie, une proposition. Parmi les traitements symptomatiques, retenons l'importance des stéroïdes en cure courte de 5 à 10 jours (0,5 à 1 mg/kg/jour de prednisone oral ou équivalent) et un possible développement dans cette indication du modafinil (Modiodal®), normalement réservé à la narcolepsie avec ou sans cataplexie et aux hypersomnies idiopathiques et du méthylphénidate (Ritaline®) indiqué dans les troubles déficitaires de l'attention avec hyperactivité chez l'enfant de plus de 6 ans. Pour ce dernier, on peut commencer, sur ordonnance sécurisée, par 10 à 20 mg per os, le matin, chez le patient adulte atteint de cancer évolutif non terminal, (indice de performance de Karnovsky ≥ 50%) se plaignant de fatigue quantifiée à 5 ou plus sur 10 à l'échelle numérique simple et sans traitement étiologique possible [25]. Nous proposons par ailleurs aux patients des mobilisations passives ou actives en fonction de leur état, des exercices physiques adaptés, avec ou sans aide technique, pour conserver une autonomie le plus longtemps possible (gestes de la vie courante, exercices d'équilibre, marche…) des massages et parfois des séances de relaxation. Soutien et accompagnement font aussi partie des moyens à mettre en œuvre.

Troubles respiratoires

Les troubles respiratoires sont essentiellement représentés par la dyspnée par métastases pulmonaires, lymphangite carcinomateuse ou pleurésie maligne, à moins qu'il ne s'agisse d'une cause non maligne (OAP et insuffisance cardiaque, pneumopathie ou anémie, etc.), et par l'encombrement. Leurs traitements sont étiologiques chaque fois que possible.

Outre les moyens non médicamenteux (positionnement, air frais…), le traitement symptomatique repose sur l'association morphinique (initiation ou ajustement obéissant aux mêmes règles que pour le traitement de la douleur), benzodiazépine et oxygénothérapie [2]. Cette dernière, administrée par lunettes nasales (pas de masque à haute concentration en toute fin de vie), ne sera maintenue que si le patient est amélioré par celle-ci car elle entraîne aussi un assèchement des muqueuses et peut générer une gêne supérieure au bénéfice attendu [26].

L'encombrement oro-phagryngé responsable des râles agoniques fait l'objet de traitements bien codifiés avec l'utilisation de la scopolamine, soluté injectable sous-cutané ou IV (possible prise en sublingual) ou par patch (Scopoderm). Rappelons que, sauf exception, en toute fin de vie, la fibro-aspiration n'est pas indiquée, de même que les aérosols fluidifiants et la kinésithérapie à visée expectorante car le patient n'a pas la force de cracher. Enfin, il est nécessaire de réduire les apports hydriques parentéraux qui contribuent à la production des sécrétions.

Symptômes neuropsychiques [27]

Pour les états confusionnels, surtout fréquents dans les cancers évolués, la démarche évaluative et étiologique est capitale permettant de corriger quand cela est possible les causes iatrogènes (opiacés, psychotropes, sevrage en benzodiazépine etc.) ou organiques (fécalome, globe vésical, sepsis, troubles biochimiques, métastases cérébrales, etc.). D'une manière générale, seule la confusion avec agitation justifiera d'un traitement symptomatique le plus souvent par un neuroleptique ou par une benzodiazépine si l'angoisse domine. L'halopéridol, peu sédatif, est souvent efficace même à petite dose 0.5 à 1 mg/8 à 12 heures per os, en SC ou en IV. En cas d'insuffisance, on utilisera le tiapride (Tiapridal® : 25, 50 ou 100 mg per os en SC ou IV toutes les 8 heures) ou la cyamémazine (Tercian® : 25, 50 ou 100 per os en SC ou IM toutes les 8 heures), l'un et l'autre moins sédatifs que la lévomépromazine (Nozinan® : 12, 25, 50 mg per os, en SC/8 heures ou en IM toutes les 8 heures). La lozapine (Loxapac®) est très efficace en urgence à raison de 25 à 50 mg per os, SC ou IV toutes les 8 heures.

Les mouvements dépressifs (plutôt que de véritables états dépressifs) avec tristesse, perte de l'estime de soi et ralentissement psychomoteur existent en tant que symptômes de la phase constitutive du processus d'adaptation à la maladie. Tout comme l'anxiété, ils font partie du vécu normal d'une personne menacée par la maladie grave. La présence et le soutien apporté par les proches et les professionnels de la santé ainsi que l'approche corporelle par le toucher, les massages et la relaxation ne suffisent pas toujours, imposant alors l'usage d'anxiolytiques, principalement les benzodiazépines, l'hydroxyzine (Atarax®) ou le méprobronate (Equanil®) et d'antidépresseurs. Sur ce dernier point, les auteurs soulignent l'intérêt des IRS (inhibiteurs de la recapture de la sérotonine) et des IRSNA (… et de la noradrénaline) en 1re intention, à efficacité comparable aux imipraminiques pour une meilleure tolérance [28]. Chez le patient très angoissé, les neuroleptiques à propriété anxiolytique comme le tiapride (Tiapridal®) ou la cyamémazine (Tercian®) peuvent aussi être utilisés et sont particulièrement intéressants en ambulatoire. Le midazolam (Hypnovel®) est souvent utilisé en milieu hospitalier, notamment la nuit, en continu avec des posologies qui dépendent principalement de l'intensité de l'angoisse mais aussi de l'utilisation conjointe ou non d'autres psychotropes : le plus souvent entre 0,25 à 1 mg/h de midazolam par voie SC ou IV. La recherche d'une sédation fait l'objet de protocole particulier : le lecteur pourra se référer aux recommandations 2009 de la SFAP (www.sfap.org).

Les facteurs de croissance

L'anémie et la neutropénie sont des facteurs limitant la tolérance des traitements anticancéreux (chimiothérapie et radiothérapie). Lorsqu'ils imposent une diminution de dose ou une interruption du traitement, ils peuvent aussi remettre en cause son efficacité. Si les chimiothérapies utilisées en oncologie digestive sont en général mieux tolérées que celles reçues au cours des hémopathies, des tumeurs pulmonaires ou gynécologiques, elles nécessitent tout de même parfois le recours aux agents stimulant l'érythropoïèse (ASE) et/ ou aux facteurs de croissance des lignées granulocytaires (GCSF).

Les agents stimulant l'érythropoïèse disponibles sont les époétines, alpha et bêta, la darbepoétine et, plus récemment, l'époétine zêta. Mise à part cette dernière pour laquelle nous n'avons pas encore suffisamment de recul, leurs efficacités sont reconnues comme similaires [29]. Leurs principales contre-indications sont l'HTA non contrôlée et les intolérances au produit. L'attention des prescripteurs est attirée sur l'augmentation du risque thromboembolique (RR = 1,6) induit par les ASE en particulier lorsque le taux d'hémoglobine est supérieur à 12 g/dL [30].

En cours de traitement anticancéreux, l'utilisation des ASE doit permettre d'atteindre un taux d'hémoglobine de 11 à 12 g/dl. Leur recours doit être pondéré en fonction des symptômes liés à l'anémie, en particulier l'asthénie, et du rapport bénéfices/risques, en particulier thromboembolique induit par ces traitements. Leurs indications se discutent fréquemment au moment d'une séquence thérapeutique associant chimioradiothérapie avec sels de platine.

Le tableau 5 récapitule les principales causes d'anémie à rechercher et à corriger avant l'initiation du traitement ainsi que les modalités de surveillance et d'adaptation des doses d'ASE en fonction de la variation du taux d'hémoglobine et de réticulocytes. La supplémentation en fer intraveineux améliore l'efficacité du traitement lors de son initiation (objectif : ferritinémie entre 200 et 500 μg/L) ce qui ne semble pas être le cas de la supplémentation orale [29-31].

En l'absence de traitement anticancéreux et dans le cadre de la prise en charge purement palliative des patients, les ASE améliorent la qualité de vie et diminuent les besoins transfusionnels des patients anémiques (hémoglobine entre 9 et 11 g/dl). Leur utilisation a été proposée chez les patients dont l'espérance de vie est estimée supérieure à 3 mois [32], mais quelques études suggèrent une surmortalité chez ces patients ce qui impose le strict respect de l'AMM et la non-prescription d'ASE hors chimiothérapie.

Les facteurs de croissance des lignées granulocytaires disponibles sont le filgastrim, le lenogastrim et le pegfilgastrim. Ils sont indiqués pour diminuer la durée de la neutropénie et l'incidence de la neutropénie fébrile (NF) induite par les chimiothérapies cytotoxiques. Le risque de NF varie en fonction de la chimiothérapie utilisée et de facteurs individuels (âge > 65 ans, antécédent de NF, maladie de stade métastatique, absence d'antibioprophylaxie ou d'usage de GCSF) [31].

L'usage des GCSF en prophylaxie primaire est formellement indiqué lorsque le risque de NF est supérieur à 20 % [31, 33]. Parmi les chimiothérapies référencées dans le thésaurus de la Fédération Francophone de Cancérologie Digestive (www.ffcd.fr), seule l'association docétaxel cisplatine 5FU généralement utilisée dans le traitement des adénocarcinomes gastriques métastatiques correspond strictement à ce risque.

L'usage des GSCF se discute en prophylaxie primaire en cas de risque de NF compris entre 10 et 20 % ; ils sont rarement prescrits dans ce cadre en oncologie digestive. En prophylaxie secondaire, les GCSF sont recommandés en cas d'antécédent de NF ou de report de cure suite à une neutropénie de grade 3 ou 4. Cependant, en oncologie digestive, en dehors de protocoles de chimiothérapie où la dose intensité doit être respectée car elle apporte un bénéfice au patient (chimiothérapie adjuvante du cancer colique, chimiothérapie néo-adjuvante avant résection chirurgicale de métastases hépatiques) la réduction des doses de chimiothérapie est préférée à l'usage de ces molécules.

Lorsqu'ils sont utilisés, les GCSF doivent débuter au plus tôt 24 heures après la fin de la chimiothérapie. Le pegfilgrastim s'administre en une injection sous-cutanée unique le lendemain de la chimiothérapie. Le filgrastim (5 μg/kg/jour) et le lénograstim (150 μg/m2/jour) doivent être renouvelés quotidiennement en injection sous-cutanée pendant 5 à 7 jours (jusqu'à dépassement du nadir). Il n'y a pas d'adaptation de doses en cas d'insuffisance rénale ou hépatique. Les principaux effets secondaires sont des douleurs osseuses voire un syndrome pseudo-grippal.

Tableau 5 Utilisation des agents stimulant l'érythropoïèse (ASE) en oncologie digestive [29, 30].

La question de la poursuite ou non d'une chimiothérapie palliative en fin de vie

Sans revenir sur les problématiques multiples, psychologiques, sociales et existentielles, liées au cancer et qui ont amené entre autres à développer le dispositif d'annonce (Mesure 40 du Plan Cancer 2003-2007 – www.plan-cancer.fr), nous nous interrogeons sur la fréquence des patients décédant d'un cancer alors qu'ils reçoivent encore ou ont reçu une chimiothérapie dans leur dernier mois de vie. De récentes études montrent que les patients âgés de moins de 45 ans ou encore ceux avec une bonne qualité de vie, préfèrent poursuivre la chimiothérapie le plus longtemps possible [34, 35]. Cependant, si le souci de lutter contre le cancer, ou tout au moins d'en freiner l'évolution et d'améliorer la qualité de vie du patient intervient, d'autres facteurs sont aussi en cause. Notons l'insuffisance d'indicateurs pronostiques [5, 36] mais aussi bien probablement, la peur. Nous pouvons, en effet, nous interroger sur les peurs liées à l'annonce de l'arrêt de traitement anticancéreux : peur du patient confronté à la réalité incontournable de sa propre mortalité, et peur du clinicien ramené à son impuissance face à la maladie, à la mort à venir et à l'investissement que cela peut représenter pour lui dans sa relation au patient [37]. Il semble qu'encore aujourd'hui, les patients en phase avancée de leur maladie ne soient pas suffisamment informés des possibilités de traitements symptomatiques de confort comme alternatives à la chimiothérapie lorsque la question du rapport bénéfices/risques se pose [35].

La rechute de la maladie cancéreuse comme l'inefficacité du traitement bouleverse le patient avec, on le sait, un risque d'effondrement psychique. En même temps, « Le pacte de soin » tel que décrit par Paul Ricoeur dans le sens d'une information partagée et de l'exigence d'une relation de confiance médecin/patient avec une volonté réciproque de faire confiance et ce, dès le début de la maladie, permet un certain compagnonnage entre Médecin et Patient dans une fonction soutenante et contenante [38]. L'écoute est capitale. Elle appartient à tous les professionnels engagés autour du patient. Le psychologue, s'il peut intervenir directement auprès du patient, l'aide à s'exprimer sur son vécu et à mettre des mots sur ses émotions et ressentis de manière à ce que cela fasse sens pour lui et qu'il puisse trouver un certain apaisement. Ces accompagnements s'articulent aussi avec la rencontre et le soutien des familles.

Enfin, la valeur symbolique d'une chimiothérapie est telle qu'il peut être difficile de l'arrêter pour un patient et sa famille. Les pionniers des soins palliatifs ont insisté sur le fait qu'un patient peut à la fois envisager sa mort et en parler avec le médecin tout en gardant l'espoir d'une guérison, ce pourquoi la nécessité parfois de réaliser une « Fenêtre thérapeutique », arrêt temporaire de la chimiothérapie avec possible reprise ultérieure selon l'état général : cela protège le patient et le médecin dans une phase où la relation de confiance est mis à mal. Cette incertitude ainsi amenée peut être un facteur d'espoir nécessaire, à ce moment-là, pour le patient [39]. Les réunions de concertation pluridisciplinaire (RCP) « Soins de support - Soins palliatifs », rassemblant les différentes spécialités et disciplines médicales et les partenaires de soins engagés autour du patient peuvent être nécessaires lors de choix difficiles [40].

Il est bien entendu que ces attitudes et ces choix rentrent dans le cadre de la loi (code de déontologie médicale, loi 2002. 303 du 4 mars 2002 relative aux droits des malades et à la qualité du système de soins, loi 2005 – 370 du 22 avril 2005 dite loi Leonetti, relative aux droits des malades et à la fin de la vie…) s'accordent aux grands principes d'éthique médicale tout particulièrement :

  • le principe de proportionnalité qui justifie d'une thérapeutique uniquement si ses effets sont proportionnés au bien qu'en tire le patient,
  • le principe de futilité, à savoir qu'une thérapeutique est sans objet quand elle n'apporte aucun bénéfice au patient et qu'il est alors justifié de l'arrêter,
  • le principe d'autonomie garantissant au patient l'information nécessaire à la connaissance de sa situation médicale pour un consentement éclairé ou un refus de traitement comme la loi l'y autorise. Comme l'expliquent très bien Laude et al. à propos de la loi Léonetti et son application en cancérologie [41], on ne saurait assez insister face à un traitement possiblement agressif, sur la nécessaire remise en question des traitements en cours ou ceux techniquement possibles pour ne laisser au patient dont la maladie évolue irrémédiablement que les soins lui apportant un bénéfice immédiat.

Conclusion

L'ensemble des thérapeutiques destinées à la prévention et aux traitements de symptômes gênants liés à la maladie cancéreuse et à ses traitements représente une véritable dynamique de prise en charge en équipe. Cela suppose l'acquisition de compétences à travers des formations initiales et continues et impose la réalisation de règles de bonnes pratiques et de recommandations. Elles ne sauraient être toutes abordées dans ce présent article et renvoient le lecteur aux guidelines et sociétés savantes référentes. On ne saurait également assez insister sur le savoir-faire et le savoir être de tout professionnel engagé autour du patient atteint de cancer et de ses proches.

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