ARTICLE
Auteur(s) : Stanislas Pol
Hôpital Cochin INSERM U-567 Institut Cochin Université Paris
Descartes APHP Unité d’Hépatologie Paris France
La sévérité potentielle des hépatopathies liées au virus de
l’hépatite B (VHB) (risque de survenue de cirrhose dans environ 20
% des cas et de ses complications carcinomateuses ou non) est liée
à la persistance d’une multiplication virale à l’origine de
l’activité nécrotico-inflammatoire et de la fibrose.
Il importe de réduire la réplication virale.
La physiopathogénie immuno-médiée de l’infection virale B
justifie les approches thérapeutiques combinées qui associent,
d’une part, les antiviraux pour réduire l’expression des antigènes
viraux (analogues nucléos(t)idiques et interféron), d’autre part,
les immunostimulants pour améliorer une lymphocytotoxicité
suboptimale et permettre la clairance des hépatocytes infectés.
Seule l’efficacité de l’interféron est établie. L’objectif du
traitement antiviral est dans tous les cas une indétectabilité
rapide de l’ADN du VHB réduisant les risques viraux
(résistance/échappement) et hépatiques (complications de la
cirrhose). Tout patient ayant une infection virale B avec activité
ou fibrose significative (A>1 et/ou F>1) et/ou des
transaminases élevées et un ADN du VHB détectable doit recevoir un
traitement antiviral efficace et à barrière génétique élevée,
c’est-à-dire principalement par entécavir ou ténofovir [1-3].
L’efficacité de ces traitements et leur faible taux de résistance
font que les deux problèmes principaux qu’ils posent sont
l’observance, indispensable à l’obtention d’une indétectabilité
durable du VHB et la tolérance, du fait d’une prescription au très
long cours voire définitive. Si les chances de séroconversion Ag
HBs/anti-HBs existent, elles restent faibles.
Ainsi, la prise en charge d’une infection chronique par le virus
de l’hépatite B (VHB) inclut de façon parallèle :
- – le contrôle de sa réplication, majoritairement par une
viro-suppression fondée sur les analogues et leur surveillance
virologique ;
- – la surveillance au long cours du traitement,
c’est-à-dire de son efficacité (indétectabilité de l’ADN du VHB,
absence de résistance), largement dépendante de l’observance et de
sa tolérance.
La néphrotoxicité potentielle des analogues de nucléotides
justifie ce point de vue.
Bénéfices associés à la viro-suppression
Le facteur principalement associé au risque d’hépatopathie sévère
(cirrhose et carcinome hépatocellulaire) est l’importance de la
réplication virale [4, 5] : ainsi dans l’étude Reveal, plus la
charge virale était élevée au départ, plus le risque relatif de
survenue dans la décennie suivant l’inclusion d’une cirrhose ou
d’un cancer était élevé, indépendamment de l’activité des
transaminases [4, 5]. C’est pourquoi les maladies hépatiques
actives et fibrosantes justifient un traitement afin d’obtenir une
viro-suppression optimale [1-3]. Elle seule permet la réduction
significative de la progression de l’hépatopathie et de la survenue
du carcinome hépatocellulaire [6, 7]. Le risque de carcinome
hépatocellulaire est lié non seulement à la cirrhose mais aussi à
des effets directs du VHB incluant des mécanismes de mutagenèse
insertionnelle et de transactivation de gènes cellulaires par les
protéines virales X et préS2/S [8].
En plus de la réplication virale, les co-facteurs d’aggravation
de l’hépatite B doivent être contrôlés pour réduire l’activité de
l’hépatite et, par là même, la survenue des complications :
- – immuno-restauration pour les patients VIH+ ;
- – prise en charge de la consommation d’alcool, du
surpoids par un régime et exercice physique, d’une dyslipidémie par
les statines et de l’insulino-résistance par les hypoglycémiants
voire les insulino-sensibilisants.
La plupart des études, analysant les résultats à long terme du
traitement de l’hépatite B ont montré un bénéfice clinique chez les
patients avec ou sans cirrhose [3, 9]. C’est vrai pour
l’interféron- α où les bénéfices sont principalement observés chez
les patients ayant éliminé l’antigène HBe après le traitement [9,
10] comme pour les analogues nucléos(t)idiques.
Le bénéfice associé à la viro-suppression est d’autant plus
important que l’hépatopathie est sévère : l’intérêt de la
lamivudine a ainsi été rapporté :
- – chez les cirrhotiques graves : réduction du taux de
mortalité, de transplantation hépatique ou de récidive virale sur
le greffon [11-13] ;
- – chez les sujets ayant une fibrose significative
(fibrose extensive ou cirrhose) : réduction de la progression de
l’hépatopathie et du carcinome hépatocellulaire à 3 ans.
Le bénéfice est moindre lorsqu’une mutation de résistance est
apparue [6].
La viro-suppression associée à l’adéfovir permet une
amélioration histologique significative (réduction de la fibrose),
maintenue au cours du temps [14-16]. Des améliorations
significatives de l’activité nécrotico-inflammatoire et de la
fibrose ont aussi été rapportées avec l’entécavir après 1 an
[17] et 5 ans de traitement, incluant des cas de régression de
cirrhose comme cela a été rapporté pour les autres cirrhoses
virales [12, 18] ; des résultats comparables, du fait de leur
puissance antivirale, sont attendus avec le ténofovir [19] et la
telbivudine [20].
En résumé, il importe d’inactiver l’activité
nécrotico-inflammatoire par des traitements viro-suppresseurs
efficaces et de contrôler activement les co-facteurs d’aggravation
[1-3]. Même si l’interféron est efficace par son activité
antivirale et immunostimulatrice [21-23], les analogues sont
aujourd’hui les traitements les plus choisis par les cliniciens.
Il convient, selon les récentes recommandations européennes,
d’utiliser les molécules les plus efficaces et ayant le profil de
résistance le plus satisfaisant, c’est-à-dire en 2010, l’entécavir
et/ou le ténofovir. Le coût indiscutable de ces nouveaux
traitements reste néanmoins contrebalancé par leur grande
efficacité [24].
Il faut inactiver l’activité nécrotico-inflammatoire par des
traitements virosuppresseurs efficaces et contrôler les co-facteurs
d’aggravation
VHB et rein
Analogues et néphropathies
Le point de vue de l’hépatologue sur les problèmes néphrologiques
ne concerne pas tant les atteintes rénales observées au cours de
l’infection virale B : glomérulopathie extramembraneuse, non
membranoproliférative ou autres même si 96 % des glomérulopathies
extramembraneuses sont associées à un antigène HBs détectable [25].
Il s’agit surtout des risques des analogues nucléotitiques
prescrits au long cours.
Tous les analogues (lamivudine, adéfovir, entécavir, ténofovir
et telbivudine) sont éliminés principalement par voie rénale avec
une filtration glomérulaire et une sécrétion tubulaire active. Ceci
explique que pour l’ensemble d’entre eux, la fonction rénale
préexistante conditionne la posologie qui devra être espacée pour
des clairances de la créatinine inférieures à 50 mL/min.
Un essai randomisé en double aveugle de l’efficacité de
l’adéfovir chez 170 patients infectés par le VHB a noté dans
le groupe placebo la présence d’une protéinurie chez 17 %, d’une
hématurie chez 30 %, d’une glycosurie chez 8 % et d’une
hypophosphatémie chez 10 % [26]. Ces anomalies dans le groupe
placebo témoignent de morbidités rénales préexistantes au
traitement :
- – diabète ;
- – hypertension artérielle ;
- – vieillissement ;
- – infection par le VIH ;
- – épisodes d’insuffisance rénale aiguë ;
- – néphropathies préexistantes ;
- – prises de médicaments néphrotoxiques comme les
anti-inflammatoires non stéroïdiens, les inhibiteurs de l’enzyme de
conversion, les diurétiques, etc.
Ces morbidités rénales préexistantes, qu’il ne faudrait pas
attribuer secondairement au traitement antiviral en l’absence
d’évaluation basale, peuvent favoriser la néphrotoxicité des
antiviraux.
Tous les analogues sont éliminés principalement par voie
rénale
L’utilisation d’analogues nucléos(t)idiques doit prendre en
compte les bénéfices et les inconvénients éventuels.
Les bénéfices ont été rappelés et soulignons sur un plan plus
néphrologique l’efficacité :
- – des analogues oraux dans le traitement des
glomérulonéphrites associées au virus de l’hépatite B [27] ;
- – l’efficacité et la bonne tolérance de l’adéfovir chez
les hémodialysés ou transplantés rénaux traités par bithérapie
adéfovir et lamivudine du fait d’une résistance à la lamivudine.
Nous avons rapporté une diminution de plus de 5 log de l’ADN du VHB
après 24 mois de traitement avec une amélioration de la
créatininémie et une réduction significative de la protéinurie
suggérant un contrôle de lésions glomérulaires minimes [28]. En
adaptant les doses des analogues à la fonction rénale, les
événements rénaux, et notamment l’augmentation de la clairance de
la créatinine, semblent peu fréquents.
Néphrotoxicité des analogues nucléotidiques
Les analogues nucléotidiques sont indiscutablement néphrotoxiques
in vitro vis-à-vis des cellules humaines du tube proximal (surtout
le cidofovir mais aussi l’adéfovir plus que le ténofovir) [29].
In vivo, après 96 semaines de traitement par ténofovir, il
n’a pas été observé de détérioration significative de la fonction
rénale chez les patients infectés par un virus B sauvage ou par un
mutant pré-C, qu’ils soient ou non cirrhotiques, ou antérieurement
traités ou non par lamivudine ou adéfovir [30-32].
A 2 ans, on notait l’absence d’augmentation de plus de
0,5 mg/dL de la créatininémie, une diminution de la
phosphorémie au dessous de 2 mg/dL chez seulement 0,5 % des
patients et pas de diminution au dessous de 50 ml/min de la
clairance de la créatinine. Cependant, tous ces patients avaient
une fonction rénale initialement normale ou du moins, une clairance
de la créatininémie supérieure à 70 ml/min pour pouvoir être
inclus [30-32]. Dans les essais non industriels, une équipe a
traité par une bithérapie adéfovir et lamivudine 275 sujets
résistants à la lamivudine : avec un suivi moyen de 35 mois,
une augmentation de plus de 0,5 mg/dl de la créatininémie
était observée chez 16 % des patients et une réduction de la
clairance de la créatinine en dessous de 50 ml/min chez 12 %
des patients (ces chiffres sont plus inquiétants dans
l’actualisation à 5 ans des données avec une augmentation de
la créatininémie chez 28 % et une clairance inférieure à
50 ml/min chez 36 %) [33]. Une hypertension artérielle de novo
était observée chez 13 % des patients avec un délai moyen de
survenue de 15 mois (17 % à 5 ans). Deux pour cent des
patients avaient à la fois une hypertension et une augmentation de
la créatinine. Les caractéristiques différenciant les patients
développant (n = 44) ou non (n = 231) une atteinte rénale était la
clairance de la créatininémie initiale (74 vs 92 mL/min),
la créatininémie initiale (1,0 vs 0,8 mg/dL) et
l’existence d’une immunosuppression (14 vs 2 %) (pour toute
comparaison p < 0,0001), témoignant de l’importance des
co-morbidités rénales préexistantes.
Dans une étude multicentrique incluant 131 sujets, dont 15
% de cirrhotiques précédemment traités par des analogues [34], il
n’y avait pas de diminution significative de la clairance de la
créatinine au cours du traitement par ténofovir. La clairance
de la créatinine a diminué de plus de 10 % chez 21 patients
mais ceci ne justifiait pas de modification de la dose de
ténofovir. La réponse au traitement, la durée du traitement et
surtout l’existence d’une atteinte rénale préexistante n’étaient
pas associées aux modifications de la clairance. Ces résultats
sont rassurants sur la relative innocuité du ténofovir chez les
patients traités pour une infection virale B mais le critère de
jugement de néphrotoxicité est principalement l’insuffisance rénale
biologique.
Ces résultats rejoignent ceux obtenus dans le cadre de
l’infection par le VIH avec un traitement au long cours. Après
7 ans d’exposition au ténofovir, à l’emtricitabine et à
l’efavirenz, il n’y avait pas de variation significative de la
clairance de la créatininémie chez des mono-infectés VIH. Chez les
co-infectés VIH-VHB, une différence significative de la clairance
de la créatininémie était observée chez les patients recevant du
ténofovir par rapport à ceux recevant d’autres analogues à
12 mois (p = 0,05) et à 24 mois (p = 0,03) mais pas à
30 et 36 mois malgré la poursuite du traitement [35].
La situation des patients infectés par le VIH est par ailleurs
différente de celle des sujets infectés par le seul VHB : ce sont
des patients polymédicamentés, ayant plus fréquemment des
affections cardiovasculaires et le VIH peut lui-même participer au
risque rénal par le biais d’atteintes spécifiques (hyalinose
segmentaire et focale). Enfin, le ritonavir semble augmenter la
néphrotoxicité du ténofovir.
Le risque rénal principal du ténofovir et de l’adéfovir est la
survenue d’un syndrome de Fanconi défini par l’association d’une
hypophosphorémie, d’une glycosurie (avec glycémie normale), d’une
hypokaliémie, d’une hypo-uricémie avec par ailleurs uricosurie,
amido-acidurie, acidose tubulaire rénale (liée à une fuite de
bicarbonate urinaire) et hyperphosphaturie. Cette situation est
rarement observée même chez les patients traités pour le VIH
(risque entre 0,3 et 2 %) et pour pouvoir parler de syndrome
de Fanconi, il faut que l’ensemble de ces anomalies soit associé.
Rappelons que le syndrome de Fanconi est majoritairement réversible
à l’arrêt du traitement incriminé.
L’hypophosphatémie n’a pas pour cause exclusive le syndrome de
Fanconi. Elle s’observe en cas d’augmentation de la sécrétion
urinaire de phosphate (hyperparathyroïdie primaire ou secondaire,
diurétiques), de diminution de l’absorption intestinale (diarrhée
chronique, antiacide…), de diminution des apports alimentaires
(anorexie, alcoolisme chronique) et aussi en cas d’hypovitaminose
D3 ou de pertes intracellulaires (alcalose respiratoire,
syndrome de réalimentation ou encéphalopathie hépatique). Environ
un tiers des sujets alcooliques ou ayant une hépatopathie chronique
ont une hypophosphatémie et une proportion comparable, une
hypovitaminose D3. Il ne faut donc pas considérer que toutes
les hypophosphatémies reflètent une atteinte rénale.
VHB et rein, en pratique
Lors d’un traitement par analogues, et pas uniquement par analogues
nucléotidiques, il est important à l’instauration du traitement
d’évaluer l’état fonctionnel du rein, en s’assurant de l’absence
d’antécédent de néphropathie, de calculer la clairance de la
créatinine et de vérifier la phosphorémie. On adaptera la posologie
de l’analogue à la clairance de la créatinine comme précédemment
indiqué et on corrigera une hypophosphorémie par une substitution
orale.
Sous traitement par analogues nucléotidiques, la fonction rénale
doit certes être surveillée avec une mesure de la clairance de la
créatinine et de la phosphorémie une fois par mois la première
année, puis tous les 3 mois avec, là encore, l’adaptation des
doses en fonction de la clairance. Surtout, la glycosurie (en
dehors du diabète) et la phosphaturie, mieux que la phosphorémie,
seront régulièrement évaluées. Au-delà des atteintes tubulaires
aiguës attribuées clairement aux premières semaines d’utilisation
du ténofovir (favorisées par les inhibiteurs de protéases) [36],
aux rares syndromes de Fanconi voire aux insuffisances rénales
directement liées au métabolisme des analogues nucléotidiques
(favorisées par une surveillance rénale insuffisante) [37], il
semble indispensable de repenser la néphrotoxicité de ces
médicaments. Certes l’hypophosphorémie n’est pas constamment
synonyme d’insuffisance rénale mais des lésions tubulaires avec une
glycosurie et une hyperphosphaturie peuvent ne pas s’accompagner
d’une hypophosphorémie. Il convient de les dépister
précocement et d’en discuter le traitement. Le dépistage
précoce repose sur la mesure simple du taux de réabsorption
tubulaire du phosphore (prenant en compte une évaluation de la
phosphaturie sur échantillon, de la phosphorémie et de la clairance
de la créatininémie). Cette évaluation chez 90 patients
traités par une multithérapie antirétrovirale incluant le ténofovir
(ayant avant traitement une créatininémie > 50 ml/min) a
identifié une réduction de la réabsorption tubulaire du phosphore
chez 29 d’entre eux (32 %) dont 21 avaient une
phosphorémie normale [38].
Ce type de marqueurs précoces pose la question non résolue de la
conduite à tenir en cas d’anomalie : remplacement de
l’antirétroviral suspecté, substitution orale en phosphore,
substitution en vitamine D, etc. Enfin, des études de
pharmaco-génomique des transporteurs du ténofovir au cours de
l’infection virale B sont à envisager pour la prédiction du risque
rénal. Chez des patients infectés par le VIH traités par ténofovir,
une homozygotie pour l’allèle C à la position 24 du gène
ABCC2 lié au transporteur « multidrug resistance
protein 2 » (MRP2) responsable de l’efflux dans la lumière
tubulaire du ténofovir était clairement associée à la dysfonction
tubulaire observée chez 17 % des patients traités [39].
Sous traitement par analogues nucléotidiques, la fonction
rénale doit être surveillée avec une mesure de la clairance de la
créatinine et de la phosphorémie une fois par mois la première
année, puis tous les 3 mois
Conflit d’intérêt : aucun.
Take home messages
Penser aux reins quand on soigne le foie.
Se méfier des néphropathies sous-jacentes et des risques de
co-morbidité rénale, notamment dans l’utilisation des médicaments à
élimination rénale.
Établir un bilan rénal initial incluant :
- – la recherche des antécédents de néphropathie ;
- – la recherche d’exposition à des médicaments
néphrotoxiques ;
- – une évaluation initiale de la fonction rénale
(clairance de la créatininémie et phosphorémie).
Surveiller ensuite par des bilans urinaires et sanguins
réguliers (une fois/mois la première année, puis tous les
3 mois).
Adapter la posologie à la fonction rénale et prendre l’avis d’un
néphrologue en cas de complications rénales significatives qui
restent rares.
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