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Prise en charge des hépatocarcinomes non résécables


Hépato-Gastro. Volume 15, Numéro 6, 457-63, Novembre-Décembre 2008, Mini-revue

DOI : 10.1684/hpg.2008.0263

Résumé   Summary  

Auteur(s) : Jean-Luc Raoul , Département d’oncologie médicale, centre E.-Marquis, CS 44229, 35042 Rennes cedex, France.

Résumé : Le traitement palliatif des carcinomes hépatocellulaires est en pleine révolution depuis quelques années. La chimioembolisation, dont l’efficacité reste discutée, voit arriver de nouvelles modalités de réalisation qui la rendent plus reproductible. De nouvelles techniques utilisant des radioéléments semblent prometteuses. Les données les plus encourageantes viennent des traitements dits ciblés qui profitent des progrès de la biologie moléculaire. Pour la première fois, l’intérêt d’un traitement systémique, le sorafenib, inhibiteur de plusieurs tyrosines kinases vient d’être démontré \; le sorafenib est le premier d’une longue liste de nouvelles molécules prometteuses \; de plus, son utilisation dans d’autres situations qu’en traitement palliatif est en cours d’étude. En revanche, l’arrivée de ces nouvelles substances va nous faire modifier nos conduites avec le retour de la biopsie hépatique (travaux translationnels à la recherche de facteurs prédictifs de réponse aux nouveaux agents), l’apprentissage de la gestion de nouveaux effets secondaires, la modification de nos paramètres d’efficacité mais également des motifs d’arrêt du traitement. Tout cela doit nous engager pour aller plus vite à accélérer notre participation aux essais thérapeutiques.

Mots-clés : carcinome hépatocellulaire, traitement palliatif, formes avancées

Illustrations

ARTICLE

Auteur(s) : Jean-Luc Raoul

Département d’oncologie médicale, centre E.-Marquis, CS 44229, 35042 Rennes cedex, France

Le carcinome hépatocellulaire (CHC) est le sixième cancer et la troisième cause de décès par cancer au niveau mondial [1]. Plus de 80 % des cas compliquent une cirrhose, les maladies survenant sur un foie réellement sain sont rares (moins de 5 %). La majorité des cas surviennent en Asie et en Afrique subsaharienne et sont liés aux infections virales chroniques C ou B et à la contamination alimentaire par l’aflatoxine B. En Europe et aux Etats-Unis, son incidence augmente régulièrement, et ce, pour plusieurs raisons. Tout d’abord, le pic de cancers dus aux infections virales C contractées, il y a 20 à 30 ans, est attendu pour la prochaine décennie ; l’amélioration des traitements des complications autres des cirrhoses (infections, hémorragies…) fait qu’actuellement le CHC est la principale cause de mortalité des patients cirrhotiques dans les pays du sud de l’Europe ; les mouvements migratoires provenant de zones de forte prévalence interviennent comme la forte augmentation des stéatohépatites non alcooliques liées à l’obésité et au diabète. La proportion de CHC résécable est certainement très variable selon les pays et selon les critères de résécabilité. La proportion de petits cancers (early carcinoma) avoisine actuellement les 20 à 30 % en Europe et dépasse les 40 % au Japon, bénéfice de la surveillance des patients cirrhotiques ; cependant, dans notre pays, un CHC sur deux révèle une hépatopathie sous-jacente. La classification du Barcelona Clinic Liver Cancer Group (BCLC) considère comme résécable un CHC unique, compliquant une cirrhose bien compensée (Child A) chez un patient en excellent état général, indemne d’hypertension portale et ayant un taux de bilirubine normal. Pour beaucoup d’équipes chirurgicales françaises, ces critères sont trop restrictifs, notamment pour des patients ayant une bonne fonction hépatique. Les traitements percutanés (radiofréquence, injections d’alcool ou d’acide acétique) sont essentiellement réservés à des tumeurs de moins de 3 cm. Les indications retenues de la transplantation sont celles dites de Milan : une tumeur de moins de 5 cm ou au plus 3 tumeurs d’au plus 3 cm ; nous nous heurtons actuellement, dans le cadre de la transplantation, à des forces contradictoires : demande d’élargissement de ces critères pour permettre de proposer ce traitement curatif au maximum de patients, proposition de transplanter des patients qui, après traitement initial, sont revenus dans les critères, alors que, parallèlement, il y a pénurie de greffons et que les transplantations à donneurs vivants sont arrêtées. Malheureusement, dans la majorité des cas, la taille ou le nombre des tumeurs, la fonction hépatique ou l’état général du patient interdisent toute option à visée curative, et seuls des traitements palliatifs sont de mise. Une révolution démarre avec l’apparition des thérapeutiques dites ciblées issues des progrès dans la connaissance de la carcinogenèse hépatique. Le chef de file en est le sorafenib qui vient de démontrer un bénéfice en survie chez les patients ayant une maladie à un stade avancé et est actuellement disponible en Europe et aux Etats-Unis dans cette indication. Cet avènement du sorafenib ouvre de nouvelles pistes considérables. Dans cette mini-revue ne seront abordées ni la chirurgie (résection, transplantation) ni les techniques percutanées (injections percutanées d’éthanol ou d’acide acétique).

Embolisations et chimioembolisations

Ces techniques reposent sur l’hypervascularisation des CHC et sur le double apport vasculaire au foie, ce qui permet d’interrompre temporairement le flux artériel sans entraîner de nécrose ischémique hépatique. La chimioembolisation utilise également les propriétés de vecteur du lipiodol qui permettent d’associer à ce produit de contraste lipidique un agent de chimiothérapie, usuellement la doxorubicine ou le cisplatine, qui se concentrera dans la tumeur et y sera progressivement libéré. Cette option thérapeutique est l’une des plus utilisées au niveau mondial malgré la faiblesse des données attestant de son efficacité. En effet, parmi les études randomisées publiées, ayant comparé cette technique à un simple traitement de confort ou à la prise de tamoxifène, seules deux, ayant inclus des patients en excellent état général, sont positives (tableau 1). Cependant, une méta-analyse démontre un bénéfice qui reste modéré. Les résultats de cette méta-analyse pourraient être modifiés par l’inclusion des données récemment publiées d’une étude française qui est négative. La survie médiane après chimioembolisation serait de 19 contre 16 mois pour les patients sous placebo. En plus de ce bénéfice en survie, la chimioembolisation donne 15 à 50 % de réponses objectives et permet de retarder la progression locale ainsi que le risque de développement de thrombose porte. Les complications, dominées de façon quasi constante par le syndrome postembolisation, sont sévères chez plus de 10 % des patients mais mortelles dans moins de 5 % des cas. L’injection d’un simple mélange lipiodol-agent chimiothérapique est parfois réalisée mais est peu efficace. Cette technique est très dépendante de l’opérateur ; l’arrivée de nouveaux dispositifs de chimioembolisation par des « microsphères » chargées de produits cytotoxiques (doxorubicine en cas de CHC) devrait permettre de la standardiser. Les premières études de phase II sont très intéressantes en taux de réponse tumorale et en tolérance ; les résultats d’une grande étude de phase III comparant cette technique à la chimioembolisation classique sont attendus pour les prochains mois. La démonstration de l’efficacité de cette technique permettra de standardiser le processus de chimioembolisation gommant les différences de pratique, et donc probablement de résultats, d’une équipe à l’autre.

Tableau 1 Résumé des résultats des études randomisées comparant la chimioembolisation (CE) ou l’embolisation (E) aux soins de confort (témoins) ou au tamoxifène (tam) dans les carcinomes hépatocellulaires.

Nombre

Survie

1 an

2 ans

  • Pelletier
  • J Hepatol, 1990


CE

21

24

NS

Témoins

21

31

  • GETCH
  • N Engl J Med, 1995


CE

50

62

37

NS

Témoins

46

43

26

  • Bruix
  • Hepatology, 1998


CE

40

-

49

NS

Témoins

40

-

50

  • Pelletier
  • J Hepatol, 1998


CE + tam

37

51

24

NS

tam

36

55

26

  • LO
  • Hepatology, 2002


CE

40

57

31

DS

Témoins

40

32

11

  • Llovet
  • Lancet, 2002


CE

40

82

63

DS

E

37

75

50

Témoins

35

63

27

DS

  • Doffoel
  • Eur J Cancer, 2008


CE + tam

62

-

25

NS

tam

61

-

22

Injections de produits radioactifs

L’injection intra-artérielle hépatique de lipiodol radiomarqué à l’iode 131 a permis d’améliorer le pronostic des patients atteints d’un CHC avec thrombose porte néoplasique ; ce traitement a également montré, lors d’une étude randomisée, une efficacité comparable et une moindre toxicité que la chimioembolisation. Cependant, ce traitement nécessite une hospitalisation d’une semaine pour des motifs de radioprotection et reste peu employé. Des marquages du lipiodol avec d’autres radio-isotopes, particulièrement le rhénium 188, permettent d’éviter cette hospitalisation et d’effectuer ce traitement en ambulatoire. Parallèlement, d’autres produits ont été développés, notamment des billes ou des microsphères chargées en Yttrium 90. Ces traitements nécessitent une embolisation préalable des branches à destinée digestive provenant de l’artère hépatique pour éviter des complications notamment ulcéreuses et une quantification du shunt artério-sus-hépatique pour éviter le risque de pneumopathies radiques. La radioembolisation, utilisant des microsphères de verre chargées à l’Yttrium 90, a démontré une efficacité remarquable (taux de réponse de plus de 40 %) et une excellente tolérance (faible effet embolique) dans une étude de phase II [2] regroupant plus de 100 patients. Les microbilles ont plus été développées dans le cadre des foies métastatiques. Pour l’instant, aucune étude de phase III utilisant ces dispositifs ne semble en cours.

Chimiothérapies systémiques

Les chimiothérapies systémiques sont dominées par la doxorubicine qui reste étonnamment très utilisée malgré l’absence d’efficacité démontrée. Plusieurs schémas basés sur la doxorubicine ont été développés, notamment le schéma PIAF qui lui associe le CDDP, la 5FU et de l’interféron. Cependant, une étude récente de phase III n’a pas démontré la supériorité de cette association par rapport à la doxorubicine seule. Un nouvel inhibiteur de la thymidylate synthase, le nolatrexed, a été démontré inférieur en termes de survie à la doxorubicine dans une grande étude randomisée (plus de 440 patients). Plusieurs associations (GEMOX, ECF ou ECC) ont été étudiées en phase II, sans résultat très attractif, avec des taux de réponse objective entre 10 et 25 %. Quoi qu’il en soit, pour l’instant, il n’y a pas lieu, hors essai thérapeutique, de proposer des chimiothérapies systémiques aux patients atteints d’un CHC sur cirrhose.

Hormonothérapies

De nombreux schémas d’hormonothérapie ont été testés, notamment les anti-androgènes, le tamoxifène et la somatostatine ; hélas, après des résultats précoces semblant intéressants, venant d’essais statistiquement sous-dimensionnés, tous les essais de qualité et de grands effectifs [3] se sont révélés négatifs et n’ont pas confirmé les espoirs mis en eux.

Thérapies ciblées

Les progrès récents dans la compréhension de la carcinogenèse hépatique et le développement de substances spécifiques de voies de signalisation ou de facteurs de croissance ont permis de repenser le traitement du CHC et de l’ouvrir enfin aux patients ayant une maladie évoluée. Les principales cibles thérapeutiques [4] sont l’angiogenèse (VEGF, PDGF, héparanases…), les autres facteurs de croissance (EGF, IGF, HGF…) et les principales voies de signalisation dérégulées (Wnt/β-caténine, PI3K/AKT/mTOR et raf/MEK/ERK). Les nouvelles molécules en développement dans le CHC peuvent cibler un seul processus (anticorps monoclonaux, inhibiteurs spécifiques d’une kinase, inhibiteurs enzymatiques…) ou plusieurs (inhibiteurs de plusieurs kinases) et une population cellulaire (cellules néoplasiques) ou plusieurs (cellules néoplasiques, cellules endothéliales, péricytes, autres cellules de l’environnement tumoral). Les interactions entre les divers types cellulaires, les facteurs de croissance (d’effets paracrine ou autocrine) et les diverses voies de signalisation restent mal connus et peuvent expliquer des résistances primaires « illogiques » ou des échappements thérapeutiques. Plusieurs molécules sont des inhibiteurs multicibles ; cependant, pour les concentrations sanguines obtenues en situation thérapeutique, il n’est pas évident que toutes les cibles soient inhibées avec une même efficacité. Un des principaux éléments issu de ces nouveaux traitements, et non spécifique aux CHC, est la démonstration du peu de pertinence des paramètres oncologiques d’efficacité jusqu’ici utilisés en phase II (taux de réponse objective selon les critères de l’OMS ou du RECIST) : ces traitements modifient peu la taille tumorale mais diminuent par contre la vascularisation (figure 1), la vitesse de croissance et l’agressivité tumorale. De nouveaux paramètres d’efficacité antitumorale doivent être pris en compte dans les études de phase II s’intéressant à ces « nouvelles substances ». Dans le cadre du CHC, les critères de l’European association for the study of the liver (EASL) (appréciant la portion hypervascularisée – donc viable ? – de la tumeur), les paramètres de vascularisation tumorale quantifiée en échographie de contraste, en TDM ou en IRM… et le temps avant progression deviennent les standards remplaçant le taux de réponse objective ou la survie globale, si dépendante des critères d’inclusion dans les études de phase II. Un très grand nombre de molécules de « biothérapie » est actuellement en développement en oncologie et un grand nombre est testé dans les CHC (tableau 2) ; ne seront ici abordés que quelques produits et études.

Agents ciblant la voie EGF-EGF récepteur

Des récepteurs à l’EGF ont été démontrés sur les cellules tumorales, notamment dans les tumeurs de mauvais pronostic. Plusieurs molécules, actuellement à notre disposition ciblant cette voie, ont été étudiées en phase II : des anticorps monoclonaux (cetuximab) et des inhibiteurs de sa tyrosine kinase, notamment l’erlotinib. L’erlotinib ou le cetuximab sont bien tolérés en monothérapie, mais les taux de réponse objective et de contrôle tumoral semblent faibles. Leur utilisation en association, notamment avec des anti-angiogènes, semble plus prometteuse. La démonstration dans d’autres modèles tumoraux de synergie entre l’inhibition de cette voie et la chimiothérapie ou la radiothérapie justifierait des études dans le CHC.

Tableau 2 Principales thérapeutiques ciblées actuellement en développement dans le carcinome hépatocellulaire selon leur cible et leur mode d’action.

Angiogenèse

Voie EGF-EGFr

Voie PI3K-Akt-mTOR

Voie raf-MEK-ERK

ACMO

Bevacizumab

  • Cetuximab
  • Panitumumab


TKI

  • Erlotinib
  • Gefitinib
  • Lapatinib


  • Rapamycine
  • Temsirolimus
  • Everolimus


MultiTKI

  • Sunitinib
  • Sorafenib
  • Brivanib


Sorafenib

Autres

  • PI 88
  • Thalidomide


Agents ciblant l’anti-angiogenèse

Le bevacizumab, anticorps monoclonal anti-VEGF, a été utilisé dans plusieurs études. Des réponses objectives ont été obtenues, parfois impressionnantes et de longue durée : de plus, un fort pourcentage de patients a présenté des modifications importantes et précoces de la vascularisation tumorale, mais la tolérance était plus discutable, avec notamment des complications hémorragiques (ruptures de varices œsophagiennes). Son association avec des schémas de chimiothérapie donne, en phase II, un taux de réponse objective oscillant entre 10 et 20 % avec plus de 50 % de contrôle tumoral ; la toxicité associe celle du bevacizumab à celle de la chimiothérapie. Des résultats proches ont été obtenus avec l’association bevacizumab-erlotinib (inhibiteur de la tyrosine kinase de l’EGFR) avec moins de toxicité.

Agents multicibles

Ils sont nombreux et, actuellement, dominés par le sorafenib et le sunitinib. Ces produits associent un effet antiprolifératif à un effet anti-angiogène. Le sorafenib est un inhibiteur de raf kinase et des tyrosines kinases de VEGFR2, PDGFR, FLT3, RET et cKIT, alors que le sunitinib a pour cibles VEGFR, PDGFR, RET et FLT3.

La première phase II rapportée avec le sunitinib donnait des résultats dissociés ; de plus, des modifications majeures de la vascularisation tumorale se faisaient au prix malheureusement de toxicités sévères, voire mortelles. Ce schéma, basé sur une dose de 50 mg/j, 4 semaines sur 6, a donc été modifié ; une autre étude de phase II, utilisant la dose de 37,5 mg, 4 semaines sur 6, a montré une meilleure tolérance et des signes d’efficacité (diminution de la taille tumorale et de la vascularisation) semblant aussi fréquents. Les résultats d’une étude testant la dose de 37,5 mg en continu sont attendus.

Le sorafenib à la dose de 800 mg/j a été testé lors d’une large phase II incluant 137 patients. La tolérance était excellente, marquée essentiellement par des diarrhées, un syndrome cutané prédominant au niveau des paumes et des plantes et une asthénie. Le taux de réponse objective était très faible (2,2 %), mais deux arguments ont conduit à aller plus en avant : un temps avant progression « inhabituellement long » de 5,5 mois et un fréquent aspect de modifications tumorales. Le sorafenib est, pour l’instant, le seul agent de biothérapie à avoir été testé en phase III dans le cadre de l’essai SHARP, étude en double insu contre placebo chez plus de 600 patients ayant une tumeur de stade avancé (classification de BCLC) ou récidivant après des traitements palliatifs (chimioembolisation) ou à visée curative (chirurgie, radiofréquence). Les résultats définitifs [5] sont convaincants avec une amélioration significative de la survie globale (médiane : 10,7 contre 7,9 mois), du temps avant progression (5,5 contre 2,8 mois) sans dégradation du temps avant progression symptomatique et au prix de peu d’effets secondaires sévères : pas de toxicités de grade 4, moins de 10 % de diarrhées et de syndromes cutanés de grade 3 (figure 2), autant de complications hépatiques ou hémorragiques que sous placebo (tableau 3). Ce bénéfice en survie de plus de 3 mois est « cliniquement significatif », surtout s’il est rapporté à la survie spontanée (hazard-ratio de 0,69). Il est de l’ordre de celui qui est observé avec les autres biothérapies dans les autres maladies tumorales. Comme attendu, le taux de réponse objective était anecdotique (2,2 %), mais le taux de contrôle tumoral était significativement supérieur dans le bras sorafenib à celui du bras placebo (43 versus 32 %). Un autre point intéressant et assez inattendu était que l’intérêt du sorafenib se retrouvait dans toutes les sous-analyses planifiées (selon le performans status, la présence ou non de métastases et/ou de thrombose porte) ou non prévues (selon l’étiologie, l’existence ou non d’un prétraitement…). Enfin, pour la première fois dans le cadre du CHC, un traitement systémique fait preuve de son efficacité au cours d’une étude bien conduite et incluant un grand nombre de patients. Bien entendu, il ne s’agit que d’un premier pas. Le sorafenib va maintenant être testé en palliatif en association avec d’autres traitements (autres biothérapies, chimiothérapies, chimioembolisation) et dans d’autres situations (en tant qu’adjuvant, voire néoadjuvant).

Les nombreuses autres thérapies biologiques actuellement disponibles ou en développement, et ciblant d’autres voies de signalisation dérégulées ou d’autres facteurs de croissance, devront, dans les prochaines années, être comparées en phase III au sorafenib. Il est tout à fait probable que le futur soit, comme espéré depuis plusieurs années, aux traitements personnalisés en fonction des profils tumoraux, permettant d’utiliser le traitement le mieux adapté à chaque tumeur et à chaque patient, voire aux traitements associés. Cela va impliquer que les futures études de phase III ne concerneront probablement plus des centaines de patients inclus sur des critères clinicoradiologiques mais peut-être de plus petits groupes définis par la présence (dans la tumeur ?, le sérum ?) de la cible de la substance testée. Cela va bien entendu remettre au premier plan des explorations la biopsie tumorale, dont le but ne sera pas uniquement de confirmer le diagnostic de cancer mais de déterminer le profil tumoral basé sur les modifications génomiques, transcriptomiques ou protéomiques.

Dans l’immédiat, les indications raisonnables du sorafenib retenues en France [6] sont (tableau 4) les CHC dits avancés de la classe A de Child (ou ayant une fonction hépatique peu modifiée) et ayant un état général correct (patients passant moins de 50 % de la journée au lit). Il nous faut impérativement éviter 2 écueils : celui de proposer du sorafenib à des sujets qui auraient pu bénéficier d’une autre thérapeutique et celui de le donner à des patients à la fonction hépatique altérée ou à l’état général dégradé pour lesquels le bénéfice en survie, s’il existe, ne saurait être que minime ; il nous faut aussi apprendre à gérer les effets secondaires, inhabituels pour l’hépatogastroentérologue, de ce type de molécules, effets secondaires rarement graves en eux-mêmes, mais qui peuvent considérablement dégrader la qualité de vie s’ils ne sont pas correctement traités et prévenus. Enfin, il est pour l’instant difficile d’avoir des règles permettant de savoir quand arrêter ce type de traitement, car il est difficile de se baser sur la taille tumorale, et il faut utiliser des arguments « composites » et subjectifs associant tolérance, taille et aspect de la vascularisation des tumeurs, voire marqueurs tumoraux (non évalués dans l’étude SHARP). Parallèlement, de nombreux progrès sont attendus dans les champs de la chirurgie, des thérapeutiques transpariétales (sujets non abordés ici), des traitements palliatifs intra-artériels, progrès qui comprendront leur association avec ces traitements systémiques efficaces et bien tolérés. Cette profusion de possibilités, après une si longue pénurie, doit nous inciter à inclure nos patients dans les essais thérapeutiques actuellement en cours ou qui vont débuter, de façon à avoir très rapidement plusieurs options thérapeutiques. Ces études seront associées à des études translationnelles, dont le but sera de déterminer les facteurs prédictifs d’efficacité, notamment de ces nouvelles thérapies ciblées, de façon à rapidement approcher de ce traitement à la carte si longtemps espéré.

Tableau 3 Principaux effets secondaires (ES) observés dans le bras sorafenib et dans le bras placebo au cours de l’essai randomisé contrôlé en double insu, comparant le sorafenib au placebo (essai SHARP) distingués en effets secondaires de tous grades ou effets secondaires sévères (grades 3 et 4). Noter l’absence d’effets secondaires mettant en jeu le pronostic vital (grade 4) dans le bras sorafenib et la fréquence identique d’effets secondaires sévères hépatiques ou hémorragiques dans les deux bras.

Sorafenib (n = 297)

Placebo (n = 302)

ES dus au traitement (%)

Tous

Grade 3/4

Tous

Grade 3/4

Diarrhée

39

8/–

11

2/–

Douleurs (abdominales)

8

2/–

3

<1/–

Perte de poids

9

2/–

<1

0/–

Anorexie

14

<1/–

3

<1/–

Nausées

11

<1/–

8

1/–

Syndrome cutané

21

8/–

3

<1/–

Vomissements

5

1/–

3

<1/–

Alopécie

14

0/–

2

0/–

Anomalies hépatiques

<1

<1/–

0

0/–

Hémorragies

7

<1/–

4

<1/<1



Tableau 4 Propositions d’indications et de contre-indications à l’utilisation du sorafenib dans les carcinomes hépatocellulaires ; proposition de l’intergroupe PRODIGE-AFEF.

Indications

Inéligibilité pour un autre traitement

Child-Pugh A

OMS 0-2

Diagnostic idéalement histologique

ARRAY(0x26b2b0)

Contre-indications

Insuffisance coronarienne ou cardiaque

HTA, troubles du rythme non contrôlés

Infection sévère

Hémorragie digestive récente

Anémie (< 8 g/dL), thrombopénie (< 60 G/L)

Albumine < 28 g/L, bilirubinémie > 50 μmol/L

Taux de prothrombine < 35 %

Références

1 Llovet JM, Burroughs A, Bruix J. Hepatocellular carcinoma. Lancet 2003 ; 362 : 1907-17.

2 Kulik LM, Carr BI, Mulcahy MF, Lewandowski RJ, Atassi B, Ryu RK, et al. Safety and efficacy of 90Y radiotherapy for hepatocellular carcinoma with and without portal vein thrombosis. Hepatology 2008 ; 47 : 71-81.

3 Barbare JC, Bouché O, Bonnetain F, Raoul JL, Rougier P, Abergel A, et al. Randomized controlled trial of tamoxifen in advanced hepatocellular carcinoma. J Clin Oncol 2005 ; 23 : 4338-46.

4 Villanueva A, Newell P, Chiang DY, Friedman SL, Llovet JM. Genomics and signalling pathways in hepatocellular carcinoma. Semin Liver Dis 2007 ; 27 : 55-76.

5 Llovet JM, Ricci S, Mazzaferro V, Hilgard P, Gane E, Blanc JF, et al. Sorafenib in advanced hepatocellular carcinoma. N Engl J Med 2008 ; 359 : 378-90.

6 Boige V, Barbare JC, Rosmorduc O, Groupe de travail carcinome hépatocellulaire. Utilisation du sorafenib dans le traitement du carcinome hépatocellulaire : recommandations PRODIGE-AFEF. Gastroenterol Clin Biol 2008 ; 32 : 3-7.


 

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