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Histoire naturelle de l’hépatite C chez les patients infectés par le VIH


Hépato-Gastro. Volume 15, Numéro 6, 435-40, Novembre-Décembre 2008, Mini-revue

DOI : 10.1684/hpg.2008.0260

Résumé   Summary  

Auteur(s) : Anaïs Vallet-Pichard, Stanislas Pol , Inserm U-567, unité d’hépatologie, université René-Descartes–Paris-V, AP–HP, hôpital Cochin, Paris, France.

Résumé : La co-infection par le virus de l’hépatite C (VHC) est observée chez plus de 30 % des patients infectés par le virus de l’immunodéficience humaine (VIH). Dans les études conduites avant l’ère des multithérapies antirétrovirales, l’impact de l’hépatite C sur la mortalité était faible, et celle-ci était liée principalement à la sévérité du déficit immunitaire. L’avènement de traitements efficaces du VIH a entraîné une diminution significative de la mortalité de ces patients, se traduisant par une augmentation de l’expression des complications liées aux maladies hépatiques sévères associées au VHC. Si l’impact du VHC sur l’histoire naturelle du VIH est probablement nul, le VIH a, en revanche, un impact négatif sur l’histoire naturelle du VHC. Au stade aigu de l’hépatite C, l’infection par le VIH augmente la charge virale du VHC et diminue les chances de guérison spontanée. Au stade chronique, elle accélère la progression de la fibrose, augmente le risque de cirrhose et le risque de carcinome hépatocellulaire (CHC) : les maladies hépatiques sont maintenant la troisième cause de morbidité et de mortalité chez les patients infectés par le VIH. Un rôle bénéfique des multithérapies antirétrovirales sur la morbidité et la mortalité hépatiques a été suggéré. Différents mécanismes non exclusifs peuvent expliquer cette augmentation du taux de complications hépatiques associées au VHC chez les patients infectés par le VIH. Enfin, l’accès au traitement antiviral C des patients co-infectés et l’efficacité grandissante de ce traitement pourraient à moyen terme stopper cette évolution défavorable.

Mots-clés : virus de l’hépatite C, virus de l’immunodéficience humaine, histoire naturelle, mulithérapies antirétrovirales

Illustrations

ARTICLE

Auteur(s) : Anaïs Vallet-Pichard, Stanislas Pol

Inserm U-567, unité d’hépatologie, université René-Descartes–Paris-V, AP–HP, hôpital Cochin, Paris, France

Les co-infections par les virus hépatotropes et par le virus de l’immunodéficience humaine (VIH) sont fréquentes puisque les modes de transmission sont identiques. L’histoire naturelle du virus de l’hépatite C (VHC) dans l’infection par le VIH peut schématiquement se diviser en 2 périodes :

  • la première, avant les multithérapies antirétrovirales (highly active antiretroviral therapy ou HAART), où l’impact du VHC sur la morbidité et la mortalité des patients était peu important puisque les patients mourraient d’infections opportunistes [1-2] ;
  • la seconde, à l’ère de la HAART, où la mortalité des patients de cause non hépatique a considérablement diminué et où l’on voit apparaître les complications des maladies hépatiques qui deviennent à l’heure actuelle la troisième cause de décès non liés au VIH [3].

Il est probable que cette tendance négative s’inverse dans l’avenir, du fait de l’accès au traitement antiviral C des patients co-infectés par le VIH, avec des résultats presque comparables à ceux des patients mono-infectés en termes de guérison virologique [4]. Les mécanismes pathogéniques à l’origine des lésions hépatiques sont souvent multiples, avec association aux lésions d’hépatite virale C, d’hépatotoxicité médicamenteuse, de stéatose ou de stéatopathie non alcoolique (NASH), de lésions liées à l’alcool ou à la consommation de drogues, de lésions vasculaires (hyperplasie nodulaire régénérative)… Il a, cependant, été suggéré que la HAART (notamment les antiprotéases [inhibiteurs de la protéase ou IP]) pourrait diminuer la sévérité de la maladie hépatique et la mortalité liée au foie [5-6].

Interactions réciproques entre VIH et VHC avant les multithérapies antirétrovirales

Prévalence de la co-infection VIH-VHC

Les anticorps anti-VHC sont fréquemment détectés chez les patients infectés par le VIH (30 % avec les tests Elisa de troisième génération), avec une fréquence accrue (70 à 90 %) chez les patients hémophiles et toxicomanes par voie intraveineuse. Ils sont en général associés à une infection active avec virémie détectable [7-8]. Du fait des bonnes sensibilités et spécificités de ces tests et de la restauration immune des patients sous traitement antirétroviral, le risque de sous-estimation est maintenant faible. On peut, cependant, recommander chez les patients fortement immunodéprimés de s’assurer de la présence ou non du virus par la recherche de l’ARN du VHC par PCR en cas de sérologie négative.

Conséquences réciproques de la co-infection par le VIH et le VHC

Influence du VHC sur l’histoire naturelle du VIH

Les données anciennes ne montrent pas d’impact clair du VHC sur le VIH [9-10]. Cependant, des études plus récentes suggèrent un impact négatif du génotype 1b sur l’évolution spontanée du VIH chez les patients hémophiles et toxicomanes [11-12]. Par ailleurs, l’infection par le VHC semble être un facteur important de comorbidité et de mortalité chez les patients toxicomanes intraveineux actifs infectés par le VIH [13]. Les mécanismes expliquant pourquoi le VHC pourrait être un cofacteur d’aggravation de la maladie VIH incluraient une stimulation immune non spécifique augmentant la réplication du VIH et la déplétion en cellules T CD4.

Influence du VIH sur l’histoire naturelle du VHC

L’infection par le VIH a un impact négatif sur l’évolution du VHC [1-2, 8] qui passe par l’augmentation de la virémie du VHC [14, 15]. Cette augmentation de la virémie (entre 2 et 8 fois) diminue le taux de guérison spontanée à la phase aiguë de 0 à 22 % (contre 20 à 30 % dans la mono-infection par le VHC)[16-18], augmente le risque de transmission de la mère à l’enfant qui est 3 fois plus élevé (18 %) que dans la mono-infection par le VHC (6 %) et le risque de transmission hétérosexuelle qui se situe autour de 3 % (contre 0 % dans la mono-infection par le VHC) [19, 20]. L’incidence de l’hépatite C aiguë, acquise par voie homosexuelle chez les patients infectés par le VIH, est en augmentation : elle est passée de 6,86 ‰ patients-années en 2002 à 11,58 ‰ en 2006 [21] (figure 1).

La co-infection par le VIH accélère la progression de la fibrose et augmente le risque de cirrhose [22-25]. Elle peut entraîner une fibrose hépatique cholestasiante mortelle, qui est liée à une toxicité directe du virus dont la charge virale est élevée, entraînant une accumulation de protéines virales dans le réticulum endoplasmique et la mort hépatocytaire [26]. Le taux de cirrhose était, avant la HAART, 2 à 5 fois supérieur chez les patients co-infectés par rapport aux patients mono-infectés et le temps moyen entre la contamination et la cirrhose était raccourci. Le taux annuel de progression de la fibrose était augmenté et dépendait du taux de CD4, avec une progression plus rapide chez les patients à moins de 200 CD4 [22, 25]. Les études les plus récentes chez les patients sous HAART, ayant une immunorestauration, suggèrent une évolution comparable chez les patients VIH+ et VIH–.

Interactions réciproques entre VIH et VHC à l’ère des multithérapies antirétrovirales

Influence du VHC et de son traitement sur le VIH

L’impact du VHC sur la réponse au traitement antirétroviral est limité. La remontée des CD4 est retardée mais est finalement obtenue sans association avec une progression de la maladie VIH [13, 27].

Le traitement antiviral C diminue le taux de CD4 des patients qu’ils soient ou non traités pour le VIH, justifiant un monitoring mensuel des taux de CD4 et de la charge virale du VIH pendant la durée de la bithérapie interféron pégylée et ribavirine [28-30].

Influence du VIH et de son traitement sur le VHC

La HAART ne permet pas de contrôler la multiplication virale C, contrairement à ce qui est décrit pour le virus de l’hépatite B avec certains analogues nucléosidiques.

Par ailleurs, la restauration significative des cellules CD4 et CD8 sous traitement antirétroviral diminue rarement la charge virale du VHC [31-32]. Ces données suggèrent que la HAART ne diminue pas clairement l’incidence de la maladie hépatique associée à la réplication virale.

Une diminution significative des CD4 pourrait modifier la répartition des quasi-espèces du VHC, avec un risque potentiel de sélection des quasi-espèces dont la pathogénie est augmentée [33]. Inversement, étant donné la pathogénie immunomédiée du VHC, la restauration immunitaire sous HAART pourrait être délétère (hépatite de restauration immune) [34]. Le nombre de lymphocytes T CD8 hépatiques dirigés spécifiquement contre les antigènes du VHC est corrélé à l’activité de la maladie. La HAART restaure à la fois le nombre de cellules CD4 et CD8. Des cas d’aggravation de la maladie hépatique ont été décrits parallèlement à la restauration immune. Les cliniciens doivent prendre en compte ces éléments et suivre de façon rapprochée les patients co-infectés par le VIH et le VHC sous traitement antirétroviral.

Se pose aussi la question de la séquence temporelle respective des 2 traitements (antirétroviral et antiviral). La plupart des analogues nucléosidiques sont à éviter en association avec la ribavirine [35] avec un risque d’anémie et de neutropénie accru pour l’AZT, risque de cytopathie mitochondriale pour didanosine et D4T [30]. Plus récemment, des études ont suggéré que la prise d’abacavir était associée à une moins bonne réponse à la bithérapie interféron pégylée et ribavirine [36]. Par ailleurs, la didanosine et la stavudine semblent être des facteurs de progression de la fibrose [35]. Il est donc préférable que le traitement antiviral C soit proposé en premier, sous réserve que le patient n’ait pas dans l’immédiat d’indication au traitement antirétroviral [35].

Inversement, il a été suggéré que les IP pourraient diminuer la sévérité de la maladie hépatique et que les IP, associés à un taux de CD4 élevé, pourraient avoir un impact bénéfique sur la progression de la fibrose chez les patients co-infectés [5].

Causes associées de maladie hépatique

Hépatotoxicité des antirétroviraux

Toutes les classes sont potentiellement hépatotoxiques [37, 38]. La prévalence de cette hépatotoxicité n’est pas bien définie. Le diagnostic est souvent difficile, car la plupart des patients ne répondent pas aux critères chronologiques et sémiologiques qui permettent un diagnostic clair de toxicité médicamenteuse [37]. Les patients sont polymédicamentés, peuvent consommer de l’alcool ou des drogues et être co-infectés par le VHC ou le VHB. L’utilisation des analogues nucléosidiques de la reverse transcriptase (zidovudine, stavudine, didanosine) peut se compliquer de microstéatose sévère associée à une acidose lactique [30, 39]. Il a été récemment rapporté des cas d’hyperplasie nodulaire régénérative (HNR) avec un lien clair à l’exposition à la didanosine [40].

Les hépatites liées aux IP sont observées chez 2 à 8,5 % des patients traités, avec un risque augmenté chez les patients co-infectés par le VHC et le VHB [38]. Une toxicité hépatique est également associée à l’utilisation des analogues non nucléosidiques de la reverse transcriptase, notamment des hépatites fulminantes. Ce risque est augmenté par une hépatopathie sous-jacente [41].

Dans la plupart des cas, les anomalies hépatiques régressent à l’arrêt du médicament incriminé, en dehors des formes fulminantes et des cholestases associées aux maladies vasculaires du foie. L’utilisation d’une autre molécule, par exemple d’un autre IP, n’entraîne pas de rechute.

Cette hépatotoxicité peut participer à la détérioration du foie en incluant des mécanismes de stéatohépatite non alcoolique (NASH).

Autres causes de lésions hépatiques chez les patients co-infectés par le VIH et le VHC (alcool, drogues, NASH, HNR)

La consommation chronique d’alcool chez les patients infectés par le VHC a un impact hépatique délétère puisqu’elle augmente les taux d’ARN du VHC et la progression de la fibrose par le biais de la stéatose hépatique et de l’hépatite alcoolique [42]. L’arrêt de l’alcool est donc justifié chez les patients co-infectés pour limiter l’impact hépatique négatif et améliorer la situation immune. Environ 30 % des patients ayant le VIH ont une consommation d’alcool chronique (au moins ancienne) [25]. Enfin, l’alcool, en lui-même, peut favoriser les toxicités hépatiques médicamenteuses.

Les drogues (en particulier amphétamine et cocaïne) ont une toxicité hépatique parfois sévère (hépatite fulminante avec insuffisance rénale et rhabdomyolyse).

La NASH reliée au syndrome métabolique (associé au diabète, à la dyslipidémie, au surpoids et à l’HTA) ou à la HAART est un cofacteur d’aggravation de la maladie hépatique. Le rôle délétère de la NASH est suggéré par la plus grande fréquence de stéatose, de corps de Mallory et d’infiltrats à polynucléaires neutrophiles chez les patients VIH que les patients non VIH, avec un possible effet de la HAART sur les mitochondries déclenchant la péroxydation lipidique et la production de cytokines pro-inflammatoires qui favorisent l’apoptose et la fibrose (figure 2).

Enfin des lésions d’hyperplasie nodulaire régénérative (HNR) sont possibles chez les patients co-infectés par le VIH et le VHC, délétères car évoluant vers l’hypertension portale et ses complications, indépendamment d’une évolution cirrhogène de l’hépatopathie [40].

Morbidité et mortalité

La diminution des décès liés au VIH après l’utilisation de la HAART a entraîné l’émergence des complications liées aux maladies hépatiques qui deviennent une cause importante de mortalité chez les patients infectés par le VIH. Les données récentes sur 7 ans de suivi après l’introduction de la HAART, entre 1995 et 2003, chez 20 940 patients infectés par le VIH ont montré qu’en 2003, 215 patients étaient décédés (1 %). Les causes de décès étaient les suivantes : Sida (40,4 %), maladie hépatique sévère (12,6 %) et autres (40,4 %) (figure 3). Les maladies sévères hépatiques étaient d’origine virale C dans 92,6 % des cas et/ou alcoolique dans 70 % des cas. La mortalité de cause hépatique était de 12,6 % en 2003, alors qu’elle était par comparaison de 1,5 % en 1995, 6,6 % en 1997 et 14,3 % en 2001. Cette mortalité hépatique représentait 23,7 % des décès non liés au VIH. La prévalence du carcinome hépatocellulaire, comme cause de décès, restait élevée en 2003 à 14,8 contre 25 % en 2001. En revanche, l’accès au traitement pour le VHC était meilleur en 2003 qu’en 2001 (44,4 contre 26,3 %) [3]. Les chiffres actualisés, en 2004, sur 24 000 patients (dont 19,4 % co-infectés par le VHC), retrouvent une mortalité globale de 1,2 %, avec 34,8 % de mortalité liée au Sida, 16,7 % liée au foie et 48 % d’autre origine [42] (figure 3).

Les mécanismes pouvant expliquer l’augmentation de la mortalité hépatique sont multiples : l’augmentation de la longévité sous HAART, l’augmentation de la prévalence de la consommation d’alcool et de la NASH, la toxicité hépatique potentielle de la HAART [24]. Mais à l’inverse, l’accès au traitement antiviral C contrebalance cet impact négatif [28-30]. Par ailleurs, les IP pourraient avoir un rôle potentiel bénéfique sur la progression de la maladie hépatique et pourraient réduire à long terme la mortalité hépatique [5-6].

Conclusion

Si l’impact du VHC sur l’histoire naturelle du VIH est faible, à l’inverse, l’impact du VIH sur l’histoire naturelle du VHC est clair et négatif. Le développement des multithérapies antitrétrovirales a permis de diminuer les causes de mortalité liées au VIH mais a permis l’expression des complications liées aux maladies hépatiques sévères qui sont devenues une des causes importantes de morbidité et mortalité. Chez les patients co-infectés, l’augmentation de la durée de vie des patients et de la prévalence chez ces patients, de la consommation d’alcool et de la NASH pourraient également expliquer cette mortalité hépatique accrue. Il est probable que cette tendance négative s’inverse dans l’avenir, du fait de l’accès au traitement antiviral C qu’il faut amplifier avec des résultats presque comparables à ceux des patients mono-infectés en termes de guérison virologique.

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