ARTICLE
Auteur(s) : Dominique
Thabut1, Didier Lebrec2
1Service d’hépatogastroentérologie, hôpital de la
Pitié-Salpêtrière, 47-83, boulevard de l’Hôpital, 75013 Paris,
France
2Inserm U773 et service d’hépatologie, hôpital Beaujon,
100, boulevard du Général-Leclerc, 92100 Clichy, France
Malgré une amélioration considérable du pronostic de
l’hémorragie digestive par rupture de varices œsophagiennes, la
mortalité d’un épisode hémorragique reste élevée, atteignant
20 % dans les séries les plus récentes [1]. Les bêtabloquants
et la ligature de varices œsophagiennes préviennent environ la
moitié des hémorragies chez les patients ayant des varices de
grades II et III [2, 3]. C’est pourquoi les recommandations sur la
prise en charge des patients ayant une hypertension portale
incluent un dépistage des varices œsophagiennes, afin d’initier une
prophylaxie primaire de l’hémorragie digestive par rupture de
varices œsophagiennes. Jusqu’à présent, l’examen de dépistage de
référence est l’endoscopie digestive haute. Selon les
recommandations de Baveno, le dépistage doit être effectué tous les
ans, si les patients ont des varices de petite taille, et tous les
2-3 ans s’ils n’ont pas de varices [4]. Une telle stratégie
impose un nombre conséquent d’endoscopies, examen désagréable,
invasif et coûteux. En raison de l’essor des techniques non
invasives de dépistage de la fibrose hépatique, on peut faire
l’hypothèse que les indications d’endoscopies de dépistage vont
encore croître, étant donné le nombre de malades, chez qui l’on va
découvrir une cirrhose asymptomatique. Cependant, la moitié des
malades n’auront pas encore développé de varices 10 ans après
la découverte de la cirrhose et auront subi 3 endoscopies inutiles
pendant cette période. Il y a donc un réel besoin de développer des
techniques de dépistage non invasif des varices œsophagiennes.
Il faut souligner 3 points :
- – l’indication de prophylaxie primaire étant retenue de
façon consensuelle pour les patients ayant des varices de taille
moyenne ou large, il paraît raisonnable d’attendre d’un examen de
dépistage qu’il permette d’identifier les patients ayant ce type de
varices ; le dépistage des petites varices nous paraît moins
important ;
- – afin de ne pas passer à côté de patients devant
bénéficier d’une prophylaxie, le test de dépistage doit être très
sensible (peu de faux-négatifs) ;
- – la population ciblée étant composée de malades ayant
une cirrhose compensée, les outils de dépistage devraient
théoriquement être évalués dans cette catégorie de malades.
Plusieurs paramètres biologiques ou radiologiques sont associés
avec la présence de varices œsophagiennes : le taux de
plaquettes, le taux de prothrombine, l’existence d’une
splénomégalie, le diamètre de la veine porte, l’ascite et, parfois,
la combinaison de ces différents marqueurs. La valeur diagnostique
du taux de plaquettes a notamment été largement étudiée. Cependant,
aucune valeur seuil n’a été validée de façon robuste, et récemment
la performance de ce marqueur a été remise en question [5]. Des
modèles pronostiques incluant les plaquettes et d’autres tests
semblaient prometteurs en raison de sensibilités élevées ;
malheureusement, la validation de ces modèles est encore en attente
ou paraît décevante [6, 7]. Récemment, deux méthodes non invasives
d’estimation de la fibrose hépatique, le FibroTest® et
le Fibroscan®, ont été utilisées pour le dépistage des
varices œsophagiennes [8-10]. Des validations sont encore
nécessaires, et la valeur diagnostique du Fibroscan est
controversée [10]. Pour toutes ces raisons, aucune méthode ne peut
actuellement supplanter l’endoscopie digestive haute dans le
dépistage des varices œsophagiennes.
Deux méthodes non invasives de dépistage des varices
œsophagiennes ont été récemment étudiées : la capsule et la
tomodensitométrie [11, 12].
La première étude, menée par de Franchis et al., est un essai
multicentrique international incluant 290 patients, dont l’objectif
principal était de déterminer la performance diagnostique de la
capsule pour le diagnostic de varices œsophagiennes (tous stades
confondus) en prenant l’endoscopie comme examen de référence [11].
Les patients remplissant les critères d’inclusion devaient soit
avoir un dépistage de l’hypertension portale, soit une surveillance
systématique de varices œsophagiennes déjà connues. La capsule et
l’endoscopie étaient effectuées à 48 heures d’intervalle au
plus. L’hypothèse de départ était que si le pourcentage de varices
œsophagiennes dépistées par capsule et endoscopie différait de
moins de 10 %, il y avait équivalence entre les 2 techniques.
Les patients inclus avaient une cirrhose compensée dans 69 %
des cas, d’étiologies variées. La concordance entre la capsule et
l’endoscopie digestive haute était correcte (86 %). Cependant,
comme la différence dans la proportion de varices dépistées par les
2 examens était supérieure à 10 %, cette étude a été
considérée comme négative. La concordance entre les 2 techniques
pour différencier les malades ayant des varices de taille moyenne
ou large des malades n’ayant pas de varices ou des varices de
petite taille était très bonne (91 %). La sensibilité pour la
détection des varices (toutes tailles confondues) était de
84 %, et celle pour le dépistage des varices de taille moyenne
ou large de 78 %. La sensibilité pour le diagnostic de
gastropathie d’hypertension portale était moins bonne (74 %).
La tolérance de la capsule était excellente, et cet examen était
préféré par les patients, que ce soit concernant leur opinion avant
ou après la procédure.
La seconde étude, menée par Perri et al., est une étude
prospective monocentrique étudiant la performance diagnostique de
la tomodensitométrie dans le dépistage des varices œsophagiennes
[12]. Les auteurs ont screené 581 patients ayant une cirrhose, et
chez lesquels une endoscopie digestive haute était programmée.
Parmi eux, 300 devaient avoir un dépistage, et seulement 134 ont
accepté de participer à l’étude. Les performances de la
tomodensitométrie pour le dépistage de varices (toutes tailles
confondues) et de varices de moyenne ou grande taille ont été
évaluées. L’originalité de l’étude était que les tomodensitométries
étaient interprétées par 2 radiologues expérimentés indépendants,
en insu du résultat de l’endoscopie. Les endoscopies étaient
effectuées par des endoscopistes qui n’étaient pas obligatoirement
experts dans le diagnostic d’hypertension portale. Cependant, un
échantillon d’endoscopies était montré à plusieurs endoscopistes,
expérimentés ou non, afin de déterminer la concordance
interobservateurs de l’endoscopie. Les préférences du patient pour
une méthode ou l’autre étaient recueillies, et une analyse de
coût-efficacité effectuée, comparant 3 approches : endoscopie
seule, tomodensitométrie seule, ou tomodensitométrie puis
endoscopie chez les patients présentant des varices de petite
taille. Quand les varices étaient de grande taille à l’endoscopie,
la sensibilité de la tomodensitométrie pour le dépistage des
varices (toutes tailles confondues) était de 90 % ;
cependant la sensibilité pour le dépistage des varices de grande
taille était seulement de 60 %. La spécificité de la
tomodensitométrie était de 50 % pour le dépistage des varices
toutes tailles confondues, et de 90 % pour le dépistage des
varices de grande taille. La sensibilité de la tomodensitométrie
pour le diagnostic de varices gastriques était assez bonne, et cet
examen permettait de mettre en évidence des varices gastriques et
des varices péri-œsophagiennes, ces dernières n’étant pas vues en
endoscopie, ainsi que d’autres pathologies de découverte fortuite
radiologique, comme un carcinome hépatocellulaire. Les patients
préféraient de loin la tomodensitométrie à l’endoscopie. La
concordance interobservateurs était meilleure entre radiologues
qu’entre endoscopistes. La stratégie « tomodensitométrie
seule » était la plus coût-efficace, quelle que soit la
proportion de patients ayant des varices de grande taille.
Plusieurs conclusions intéressantes peuvent être tirées de ces 2
travaux. Tout d’abord, la capsule et la tomodensitométrie sont des
techniques parfaitement tolérées, et préférées de loin à
l’endoscopie par les malades. Ce sont donc de bons outils de
dépistage. De plus, dans l’étude sur la tomodensitométrie, une
analyse coût-efficacité montrait que la tomodensitométrie seule
était la stratégie la plus coût-efficace, et ce, quelle que soit la
proportion de patients ayant des varices de grande taille dans la
population étudiée.
Malheureusement, les résultats de ces 2 études sont décevants et
ne permettent pas de s’affranchir de l’endoscopie pour le dépistage
des varices œsophagiennes. En effet, les sensibilités de ces 2
examens pour le dépistage des varices de grande taille,
c’est-à-dire celles qui nécessiteront de mettre en place une
prophylaxie, sont insuffisantes. Un tiers des varices de grande
taille n’auraient pas été détectées par la tomodensitométrie, et la
sensibilité de la capsule était de 78 % seulement. Remplacer
l’endoscopie par l’un de ces 2 examens ne semble donc pas
raisonnable actuellement. Une stratégie différente, suggérée par
Perri et al., serait de pratiquer un examen non invasif (la
tomodensitométrie dans le cas présent) et une endoscopie haute par
la suite chez les malades ayant des varices de petite taille. Cette
approche n’est pas coût-efficace dans l’étude présente, où la
proportion de patients ayant des varices de petite taille est assez
faible (38 %). Cependant, à l’ère du diagnostic non invasif de
la fibrose, on peut faire l’hypothèse que de plus en plus de
patients vont se voir découvrir une cirrhose au stade
asymptomatique et que la proportion de patients devant bénéficier
d’un dépistage de l’hypertension portale et sans varices
œsophagiennes va augmenter. Cette stratégie sera donc probablement
à réévaluer à l’avenir.
Autre fait intéressant, dans l’étude sur la tomodensitométrie,
les performances de cet examen étaient améliorées quand les
endoscopistes étaient des seniors, avec une sensibilité atteignant
80 %. Cela met l’accent sur le difficile problème de la
variabilité interobservateur de l’endoscopie tant pour
diagnostiquer des varices, notamment grade I, que pour les grader,
et donc sur la relative faiblesse de notre examen de référence. Ce
fait, déjà rapporté [13], est particulièrement bien étudié dans le
travail qui nous intéresse : la variabilité interobservateur
de l’endoscopie était déterminée en prenant des photographies
pendant des endoscopies choisies au hasard, qui étaient relues par
5 endoscopistes indépendants expérimentés ou non (plus ou moins de
5 années d’expérience). Chez les endoscopistes expérimentés, la
concordance interobservateur pour les varices de petite taille
était moyenne, avec une discordance dans un tiers des cas. Plus
préoccupant, dans 26 % des cas, ces varices étaient jugées de
grande taille par au moins un des endoscopistes. Comme attendu, la
concordance interobservateur était encore plus faible (49 %)
chez les endoscopistes non expérimentés. De façon similaire, dans
l’étude de de Franchis, un patient avait des varices de grande
taille à la capsule et pas à l’endoscopie, l’endoscopie de contrôle
confirmant les varices de grande taille. Il aurait été intéressant,
dans cette étude aussi, de refaire une endoscopie à tous les
malades présentant une telle discordance.
Le caractère imparfait de notre examen de référence nous amène à
nous poser 2 autres questions : d’abord, peut-on attendre plus
des examens non invasifs alors qu’une partie des discordances
peuvent probablement être imputées à l’endoscopie ? Ensuite,
quelle est la variabilité des techniques non invasives
étudiées ? Ici, dans l’étude tomodensitométrie, les 2
radiologues avaient plus de 10 ans d’expérience. Malgré ce
point, la concordance interobservateur concernant la taille des
varices (différence de diamètre de moins de 2 mm) était de
75 % seulement. De la même façon, les performances de la
capsule dans l’étude présente étaient inférieures à celles déjà
publiées [14, 15], où les endoscopistes étaient rompus à
l’interprétation de la capsule et étaient plus élevées dans les
centres ayant inclus plus de 15 patients, confirmant la nécessité
d’une courbe d’apprentissage avant d’interpréter des examens de
façon fiable.
Finalement, comment améliorer le dépistage des varices
œsophagiennes par des moyens non invasifs ? Un point important
est certainement de s’assurer, dans les études, d’avoir un examen
de référence le plus parfait possible, en soignant particulièrement
l’interprétation des endoscopies. Une autre possibilité est
d’associer plusieurs moyens non invasifs, comme cela a été fait
pour le diagnostic de la fibrose hépatique [16].
En conclusion, l’interprétation des résultats de ces 2 études ne
nous permet pas de remplacer l’endoscopie par la tomodensitométrie
ou la capsule. Cependant, il faut garder à l’esprit que, comme pour
le diagnostic de la fibrose hépatique, l’outil parfait de dépistage
n’existe probablement pas.
Références
1 Bosch J, Thabut D, Albillos A, Carbonell N,
Spicak J, Massard J, et al. Recombinant factor VIIa
for variceal bleeding in patients with advanced cirrhosis : a
randomized, controlled trial. Hepatology 2001 ; 47 :
1434-6.
2 D’Amico G, Pagliaro L, Bosch J. Pharmacological
treatment of portal hypertension : an evidence-based approach.
Semin Liver Dis 1999 ; 19 : 475-505.
3 Imperiale TF, Chalasani N. A meta-analysis of
endoscopic variceal ligation for primary prophylaxis of oesophageal
variceal bleeding. Hepatology 2001 ; 33 : 802-7.
4 de Franchis R. Evolving consensus in portal hypertension.
Report of the Baveno IV consensus workshop on methodology of
diagnosis and therapy in portal hypertension. J Hepatol 2005 ;
43 : 167-76.
5 Qamar AA, Grace ND, Groszmann RJ,
Garcia-Tsao G, Bosch J, Burroughs AK, et al.
Platelet count is not a predictor of the presence or development of
gastro-oesophageal varices in cirrhosis. Hepatology 2008 ;
47 : 153-9.
6 Giannini E, Botta F, Borro P, Risso D,
Romagnoli P, Fasoli A, et al. Platelet count/spleen
diameter ratio : proposal and validation of a non-invasive
parameter to predict the presence of oesophageal varices in
patients with liver cirrhosis. Gut 2003 ; 52 :
1200-5.
7 Giannini EG, Zaman A, Kreil A, Floreani A,
Dulbecco P, Testa E, et al. Platelet count/spleen
diameter ratio for the non-invasive diagnosis of oesophageal
varices : results of a multicenter, prospective, validation
study. Am J Gastroenterol 2006 ; 101 : 2511-9.
8 Kazemi F, Kettaneh A, N’Kontchou G,
Pinto E, Ganne-Carrie N, Trinchet JC, et al.
Liver stiffness measurement selects patients with cirrhosis at risk
of bearing large oesophageal varices. J Hepatol 2006 ;
45 : 230-5.
9 Thabut D, Trabut JB, Massard J, Rudler M,
Muntenau M, Messous D, et al. Non-invasive diagnosis
of large oesophageal varices with FibroTest® in patients
with cirrhosis : a preliminary retrospective study. Liver Int
2006 ; 26 : 271-8.
10 Vizzutti F, Arena U, Romanelli RG,
Rega L, Foschi M, Colagrande S, et al. Liver
stiffness measurement predicts severe portal hypertension in
patients with HCV-related cirrhosis. Hepatology 2007 ;
45 : 1290-7.
11 de Franchis R, Eisen GM, Laine L,
Fernandez-Urien I, Herrerias J, Brown R, et al.
Oesophageal capsule endoscopy for screening and surveillance of
oesophageal varices in patients with portal hypertension.
Hepatology 2008 ; 47(5) : 1595-603.
12 Perri R, Chiorean M, Fidler J,
Fletcher J, Talwalkar J, Stadheim L, et al. A
prospective evaluation of computerized tomographic scanning as a
screening modality for oesophageal varices. Hepatology 2008 ;
47 : 1587-94.
13 Cales P, Oberti F, Bernard-Chabert B,
Payen JL. Evaluation of Baveno recommendations for grading
oesophageal varices. J Hepatol 2003 ; 39 : 657-9.
14 Eisen GM, Eliakim R, Zaman A, Schwartz J,
Faigel D, Rondonotti E, et al. The accuracy of
PillCam ESO capsule endoscopy versus conventional upper endoscopy
for the diagnosis of oesophageal varices : a prospective
three-center pilot study. Endoscopy 2006 ; 38 : 31-5.
15 Lapalus MG, Dumortier J, Fumex F,
Roman S, Lot M, Prost B, et al. Oesophageal
capsule endoscopy versus oesophagogastroduodenoscopy for evaluating
portal hypertension : a prospective comparative study of
performance and tolerance. Endoscopy 2006 ; 38 :
36-41.
16 Castera L, Vergniol J, Foucher J, Le
Bail B, Chanteloup E, Haaser M, et al.
Prospective comparison of transient elastography,
FibroTest®, APRI, and liver biopsy for the assessment of
fibrosis in chronic hepatitis C. Gastroenterology 2005 ;
128 : 343-50.
|