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Prise en charge des sténoses au cours de la maladie de Crohn


Hépato-Gastro. Volume 15, 32-8, Numéro spécial : MICI, L'essentiel en 2008, Mini-revue

DOI : 10.1684/hpg.2008.0225

Résumé  

Auteur(s) : Kouroche Vahedi, Karine Pautrat, Mourad Boudiaf, Séverine Poupeney, Stéphanie Reignier, Patrice Valleur, Philippe Marteau , Département médico-chirurgical de pathologie digestive, Hôpital Lariboisière, 2 rue Ambroise Paré 75010 Paris, Service de radiologie, Hôpital Lariboisière, 2 rue Ambroise Paré 75010 Paris.

Résumé : La constitution d’une sténose est la complication la plus fréquente de la maladie de Crohn. Elle peut résulter de lésions purement inflammatoires, fibrosantes ou néoplasiques. Les premières sont habituellement accessibles à un traitement médical anti-inflammatoire, les secondes imposent un traitement mécanique endoscopique ou chirurgical et les troisièmes (non discutées dans cet article) un traitement toujours chirurgical. La prise en charge est donc souvent multidisciplinaire médicale, radiologique, endoscopique et chirurgicale. Après une introduction sur la définition des sténoses, leurs explorations radiologiques (en insistant sur l’IRM), la description des modalités thérapeutiques possibles (incluant les anti-TNFα), nous envisageons la stratégie habituellement utilisée face aux situations les plus fréquentes : l’occlusion, la sténose inflammatoire iléale, la sténose serrée d’une anastomose iléocolique, la sténose anale, les sténoses coliques et la sténose fibreuse chronique iléale.

Mots-clés : maladie de Crohn, sténoses, chirurgie, anti-TNF, traitement endoscopique

ARTICLE

Auteur(s) : Kouroche Vahedi1, Karine Pautrat1, Mourad Boudiaf2, Séverine Poupeney1, Stéphanie Reignier1, Patrice Valleur1, Philippe Marteau1

1Département médico-chirurgical de pathologie digestive, Hôpital Lariboisière, 2 rue Ambroise Paré 75010 Paris
2Service de radiologie, Hôpital Lariboisière, 2 rue Ambroise Paré 75010 Paris

La constitution d’une sténose intestinale est la complication la plus fréquente de la maladie de Crohn (MC). Elle peut résulter de 3 types de lésions, purement inflammatoires, fibrosantes ou néoplasiques, dont les traitements diffèrent. Schématiquement, les premières sont habituellement accessibles à un traitement médical (anti-inflammatoire), les secondes imposent un traitement mécanique endoscopique ou chirurgical (en l’absence à ce jour de traitement médical permettant d’espérer une régression de la fibrose) et les troisièmes (adénocarcinome) un traitement toujours chirurgical.

Cette revue envisage la prise en charge des sténoses inflammatoires et/ou fibreuses. Néanmoins, le clinicien doit toujours penser à une néoplasie possible et réaliser les examens nécessaires tout particulièrement les nombreuses biopsies, et spécialement quand une sténose affecte le côlon, a fortiori au cours d’une colite ancienne.

Les études de l’histoire naturelle de la MC ont montré que les lésions inflammatoires initiales sont réversibles mais qu’une fibrose progressive et variable accompagne leur cicatrisation. Le phénotype sténosant d’une MC selon la classification de Montréal augmente avec le temps ; il est observé chez 30 % des malades à 10 ans d’évolution d’une atteinte iléale et a une valeur pronostique [1, 2]. Le risque principal est le syndrome obstructif dont la forme complète est l’occlusion. Le risque de lésions associées augmente aussi avec le temps : fistules et/ou abcès. In fine, une intervention chirurgicale pour l’une de ces complications est nécessaire chez plus d’un malade sur deux [1, 2].

Malgré la fréquence de la survenue de sténoses et de leurs conséquences cliniques (syndrome obstructif), les recommandations de prise en charge de la MC [3, 4] ne se basent en général pas sur la sténose (lésion) mais plus sur l’appréciation de l’inflammation (ce qui est logique puisque les traitements médicaux efficaces sont anti-inflammatoires). De manière pragmatique, on peut reconnaître plusieurs situations décrites dans cette revue : celle de l’occlusion, celle de la sténose inflammatoire au cours d’une poussée de MC iléale avec un syndrome de König, la sténose serrée d’une anastomose iléocolique chirurgicale antérieure, la sténose anale compliquant la MC anopérinéale, les sténoses coliques et, situation très fréquente, la sténose fibreuse chronique d’une MC iléale connue depuis longtemps. Après une introduction sur la définition des sténoses, la description des modalités thérapeutiques possibles, nous envisageons la stratégie habituellement utilisée face à ces différentes situations.

Définition d’une sténose et modalités diagnostiques

Une sténose est un rétrécissement de la lumière digestive. Elle peut (doit) être décrite par sa longueur, son diamètre, sa forme, son caractère figé et rigide ou encore souple et les lésions qui s’y associent à son niveau (ulcérations, voire fistules) ou à son voisinage (abcès, sclérolipomatose, dilatation d’amont). Il est donc important de préciser systématiquement l’existence de 3 lésions élémentaires « UFS » : U pour ulcérations, F pour fistule ou abcès, S pour sténose.

Une sténose peut être responsable d’un syndrome clinique obstructif, voire occlusif. L’occlusion est, en général, de diagnostic facile, caractérisée par des douleurs de mise en tension du tube digestif d’amont, éventuellement des vomissements, l’accumulation de gaz et/ou liquides en amont responsable de niveaux hydroaériques et l’absence de passage des gaz et des selles en aval. L’obstruction partielle est typiquement responsable d’un syndrome de König qu’il faut différencier des douleurs abdominales à type de coliques sans obstruction.

La description d’une sténose (pour la prise de décision) nécessite des examens morphologiques qui tous ont leurs limites. Ils peuvent être réalisés soit sans modifier la pression naturelle intraluminale, soit en induisant une hyperpression intraluminale par la réalisation d’une entéroclyse ou d’un lavement. L’interprétation des images doit tenir compte de ces éléments. Une tendance nette se dessine à tenir compte de l’irradiation induite par ces examens (qui doivent souvent être répétés au cours de la vie du malade) aussi les méthodes non irradiantes, en particulier l’IRM sont-elles de plus en plus employées.

Les explorations complémentaires doivent permettre de reconnaître le caractère inflammatoire et le degré de fibrose et de progresser dans la fiabilité de ce diagnostic. Le transit du grêle était – il y a quelques années seulement – réputé avoir une sensibilité et une spécificité de l’ordre de 90 % pour détecter les sténoses. Cependant, des études récentes et utilisant notamment la vidéo-capsule ont montré que certaines sténoses pouvaient passer complètement inaperçues avec cet examen (de même qu’avec tous les examens radiologiques) [5]. L’entéroscanner nécessite le remplissage de l’intestin par de l’eau injectée rapidement via une sonde nasojéjunale. Il est donc inconfortable notamment puisqu’il distend l’intestin en amont des sténoses [6-8]. Sa sensibilité pour détecter les lésions iléales a été évaluée à 87 % par rapport à l’iléoscopie [6]. Les signes scanographiques d’inflammation pariétale sont l’hyperdensité de la muqueuse après injection, la congestion des vasa recta (signe du peigne) et la présence d’adénopathies. Les signes évocateurs de fibrose sont l’épaississement pariétal sans prise de contraste et l’existence d’une dilatation présténotique. Chiorean et al. ont récemment rapporté une corrélation de 75 % entre cette sémiologie radiologique et l’étude anatomopathologique de pièces opératoires [7]. Dans la série de Vogel qui incluait 36 malades opérés, la précision diagnostique du TDM pour les sténoses était de 86 % [8]. Le TDM met aussi en évidence les abcès (bien) et les fistules (ce qui est parfois plus difficile). L’irradiation qu’il entraîne est du même ordre que celle d’un transit du grêle.

L’entéro-IRM a pour avantage l’absence d’irradiation ce qui en autorise la répétition et l’utilisation chez la femme enceinte. Cette technique permet un excellent bilan lésionnel [9]. Une « opacification » entérale optimale est souhaitable, soit par la technique d’IRM-entéroclyse, soit par la technique d’entéro-IRM nécessitant l’ingestion d’un agent de contraste. L’IRM-entéroclyse permet le remplissage de l’intestin grêle à l’aide d’une sonde nasojéjunale préalable à l’installation du patient dans la machine ou au mieux directement au sein de l’aimant, ce qui nécessite un matériel dédié. Une distension optimale de la lumière du grêle obtenue par l’IRM-entéroclyse est supérieure à celle obtenue par l’entéro-IRM [10, 11]. La plupart des auteurs utilisent des agents de contraste biphasiques tel que le mannitol à 5 % ou 6 %, la méthylcellulose à 5 %, ou le polyéthylène glycol qui donnent un hyposignal luminal en T1 et un hypersignal luminal et T2. Dans notre centre nous utilisons la technique d’entéro-IRM, évitant ainsi la pose de sonde d’entéroclyse, avec absorption orale de 1,3 litre de mannitol à 5 %, 20 mg de métoclopramide et l’injection intraveineuse de 1 mg de glucagon. L’analyse de la lumière intestinale (sténoses, lésions) est favorisée par le contraste positif en T2. La recherche d’un œdème pariétal est favorisée par un contraste luminal négatif en T2 et la saturation de graisse. Les séquences pondérées T2, de type « HASTE » ou « RARE » ainsi que les séquences hybrides de type « True FISP » acquises dans un plan coronal fournissent une excellente résolution anatomique avec une cartographie digestive superposable au transit du grêle. L’analyse de la paroi intestinale et de l’atmosphère péri digestive doit comporter des séquences dynamiques en écho de gradient T1 idéalement en 3D, avec suppression de graisse et injection IV de gadolinium. L’entéro-IRM a les mêmes performances que l’IRM-entéroclyse pour la détection des sténoses ou fistules entérales.

En revanche l’IRM-entéroclyse ainsi que le transit du grêle par entéroclyse semblent supérieurs à l’entéro-IRM pour la détection des lésions superficielles de la MC [10].

Il est fréquent que les évaluations des sténoses varient de plusieurs (parfois dizaines de) centimètres en fonction des spécialistes radiologues et gastroentérologues, soit du fait des limites des examens, soit du fait de la volonté de décrire toute la zone malade ou la seule zone très serrée (plus courte). Les images doivent donc toujours être examinées par tous les intervenants et non seulement leurs comptes rendus.

Traitements des sténoses inflammatoires ou fibreuses

Il existe deux points communs dans la prise en charge des sténoses de MC : l’arrêt du tabac sur lequel il convient d’insister (car le tabagisme aggrave très significativement la MC [12]) et le régime excluant les fibres longues (asperges, poireaux, etc.) ou les résidus volumineux (pois, noix, peaux de pommes…) afin de réduire le risque d’occlusion [13].

Traitements médicaux de l’inflammation intestinale

À ce jour, on ne dispose pas de traitement permettant de faire régresser les fibroses scléreuses constituées (fibreuses). Tous les médicaments dont l’effet anti-inflammatoire a été établi au cours de la MC peuvent être utilisés chez les malades atteints de sténoses mais leur efficacité sur la sténose elle-même n’a jamais été étudiée comme telle. Les stéroïdes (voir plus loin) sont largement utilisés mais on tend à diminuer leur utilisation par voie systémique au profit de topiques (budésonide), d’injections locales intralésionnelles (ce qui reste anecdotique) ou surtout d’alternatives [3, 4]. Certains auteurs posent la question théorique de savoir si certains médicaments de l’inflammation aiguë pourraient favoriser (plus que ce qu’aurait fait la nature sans leur intervention ?) une évolution fibrosante. Le TNFα ayant un effet antifibrosant, un effet profibrosant des anti-TNFα a été imaginé [14]. La question de l’aggravation de sténoses de MC sous anti-TNFα a été abordée essentiellement par des cliniciens et sur de courtes séries (sujettes donc à des interprétations encore variées). Louis et al. ont traité par infliximab 6 malades souffrant de manifestations subocclusives depuis au moins 2 mois et résistant à des traitements corticoïdes et immunosuppresseurs, avec une CRP élevée et sans abcès au TDM. Ils ont observé 2 réponses thérapeutiques favorables et soutenues (avec au TDM une amélioration de la sténose et de son caractère inflammatoire), 2 cas d’absence totale de réponse (conduisant à une chirurgie rapide) et 2 cas de réponse initiale suivie d’occlusion imposant la chirurgie (sans abcès) à J35 et J42 [15]. Lichtenstein et al. ont étudié les cas d’obstruction intestinale déclarés dans l’observatoire TREAT (the Crohn’s Therapy, Resource, Evaluation, and Assessment Tool) incluant 3 179 malades et l’étude ACCENT I (A Crohn’s Disease Clinical Trial Evaluating Infliximab in a New Long-Term Treatment Regimen). Dans le registre TREAT, les déclarations de sténoses ou d’obstruction étaient plus fréquentes chez les malades ayant reçu de l’infliximab que chez ceux n’en n’ayant pas reçu (1,95/100 années-patient versus 0,99/100 années-patient ; p < 0,001) mais cette association n’était pas significative en analyse multivariée prenant en compte les facteurs confondants : sévérité de la maladie, ancienneté et atteinte iléale (tous trois associés à un risque significatif reconnu de sténose). Dans l’essai ACCENT I, il n’y avait pas plus d’obstruction ou de sténose chez les maladies recevant le traitement continu par infliximab que chez ceux le recevant de manière épisodique [16]. Dans une étude ouverte française portant sur 22 malades ayant une sténose iléale symptomatique ou pas et traités par infliximab, 3 patients (14 %) ont présenté un syndrome occlusif, conduisant à une intervention chirugicale dans 2 cas et à une dilatation endoscopique dans 1 cas [17]. Au bout du compte, il est donc possible, comme cela a été précisé dans les recommandations d’utilisation du produit (cf. Vidal) d’utiliser l’infliximab chez des malades atteints de sténose et de signes inflammatoires de la MC ; il est établi que ceci n’augmente pas le risque de complications périopératoires si le malade devait être opéré [18] et les chances que ce traitement évite le geste opératoire sont encore évaluées de manière différente par les experts (notre équipe étant clairement favorable à son utilisation).

Traitements endoscopiques

L’abord des sténoses par voie intraluminale (endoscopique) permet de réaliser des dilatations et pour certains des injections, des incisions et éventuellement la mise en place de prothèses.

Les traitements endoscopiques sont envisageables chez des patients ayant une sténose intestinale courte (classiquement inférieure à 5 cm) et surtout accessible par l’endoscope.

La dilatation hydrostatique est la technique la plus souvent utilisée. Elle est réalisée à l’aide d’un ballonnet de 4 à 8 cm de long, et de diamètre allant de 12 à 22 mm, introduit à travers le canal opérateur de l’endoscope. Le ballonnet est introduit dans la sténose sous contrôle endoscopique, et au mieux radiologique, puis gonflé à l’eau avec un manomètre, pendant 1 à 3 minutes, avec des pressions variables suivant le type de ballonnet et du diamètre de la sténose, généralement de 1 à 4 atmosphères. La dilatation peut être répétée plusieurs fois au cours d’une même séance. Il a été montré que le franchissement de la sténose par l’endoscope après la dilatation serait un facteur prédictif d’efficacité clinique prolongée [19]. La présence d’ulcérations n’est pas une contre-indication aux dilatations. Une méta-analyse récente de 13 études non contrôlées incluant 347 malades atteints de sténoses (dans 74 % des cas postopératoires) a montré que le succès technique de la dilatation hydrostatique était de 86 % et l’efficacité clinique (pour éviter une chirurgie) de 58 (obtenue dans 59 % des cas en une seule dilatation, 22 % des cas après 2 dilatations et 19 % des cas après trois) [20]. À long terme, l’efficacité de la dilation est moindre, avec une récidive des symptômes dans 40 à 53 % des cas à 1 an et dans 62 à 70 % des cas à 5 ans [19, 21], nécessitant une nouvelle dilatation en cas de récidive symptomatique [22]. Les complications majeures de la dilatation hydrostatique étaient rapportées dans 2 % des cas, dominées par la perforation. La longueur de la sténose était un critère de prédiction d’une moindre efficacité si elle dépassait 4 cm (ce qui ne veut néanmoins pas dire que ce geste ne doit alors pas être tenté dans certains cas sélectionnés) [20]. Les recommandations du groupe européen ECCO sont que ce geste soit réalisé dans un environnement chirurgical [4]. L’entéroscopie double ballon permet le traitement endoscopique par dilatation hydrostatique des sténoses jéjunales [23].

Quelques cas d’injections de corticoïdes dans des sténoses courtes coliques ou anastomotiques ont été décrits [24, 25]. Dans certains cas, l’utilisation simultanée d’une incision de la sténose par un papillotome était décrite [24]. Il est difficile d’établir avec certitude si cette technique apporte un avantage par rapport à une dilatation simple. Cependant, les résultats des quelques cas rapportés ne semblaient pas meilleurs que ceux de la simple dilatation ; aussi, cette technique n’a-t-elle probablement que très peu d’intérêt.

Des cas très anecdotiques de sténoses anastomotiques ou anorectales traitées par des injections endoscopiques d’infliximab directement dans ces sténoses ont été rapportés. Biancone et al. ont traité 8 malades souffrant d’une sténose (< 5 cm) inflammatoire de MC par une injection intralésionnelle de 8 à 60 mg d’infliximab. Aucun effet indésirable n’a été observé et une amélioration lésionnelle était observée dans 3 cas [26] quelques semaines plus tard. Swaminath et al. ont rapporté 3 cas de sténoses rectales (n = 2) ou sigmoïdiennes (n = 1), toutes les 3 améliorées en quelques jours par une ou plusieurs séances d’injections circonférentielles de 90 à 120 mg d’infliximab par fractions de 10 mg à l’aide d’une aiguille à sclérose [27]. Ces informations sont insuffisantes pour proposer des recommandations d’emploi. Ccependant, elles doivent stimuler une recherche d’évaluation.

Des traitements médicaux « adjuvants » ont été proposés par certaines équipes, là encore de manière anecdotique pour encadrer les gestes de dilatations endoscopiques. Ainsi, par exemple, le budésonide et l’azathioprine ont été proposés [28]. Ces idées étant logiques et recevables mais le niveau de preuve actuel très bas, il faut faire des études.

Des auteurs japonais ont rapporté des résultats intéressants après mise en place d’endoprothèses métalliques auto-expansibles couvertes, précédées de dilatations hydrostatiques, en cas de sténoses cicatricielles intestinales coliques ou iléo-coliques au cours de la MC [29] avec un résultat satisfaisant à 3 et 4,5 ans, malgré une migration spontanée des endoprothèses entre 1 et 5 mois après leur mise en place [30]. Plus récemment, de nouvelles endoprothèses en nitinol, extractibles et couvertes, ont été conçues pour réduire les risques de complications et faciliter leur mise en place. Le film de polyuréthane recouvrant la partie métallique permet de minimiser les phénomènes d’obstruction secondaire au développement d’un tissu de granulation et de fibrose, et de retirer la prothèse par traction sous endoscopie. Une étude préliminaire récente, publiée sous forme d’abstract chez 7 malades ayant une sténose anastomotique malgré un traitement par dilatation endoscopique d’efficacité transitoire [31], a montré un succès technique chez 6/7 malades. Une migration spontanée précoce (< 3 jours) a été observée chez 4 malades et une prothèse a été retirée à 3 semaines. Au total, sur les 6 malades traités, un a été opéré pour un syndrome occlusif à deux semaines (après migration du stent), un a été opéré à 5 semaines pour un syndrome occlusif sur incarcération de la prothèse, un était de nouveau symptomatique à 12 mois et 3 malades étaient asymptomatiques (dont 2 traités par infliximab) à long terme (15-22 mois). Ce traitement endoscopique apparaît donc potentiellement séduisant, mais d’autres études sont nécessaires pour évaluer la morbidité et l’efficacité de cette technique à plus large échelle.

Traitement chirurgical

Les gestes de dérivation ne doivent plus être effectués pour des sténoses de l’intestin grêle ou du côlon. On peut parfois en proposer pour les sténoses anales, associées à des dilatations locales. Les principaux gestes chirurgicaux sont donc les stricturoplasties ou surtout les résections. Quel que soit le type d’intervention, l’exploration de la cavité abdominale doit être systématique ; elle permet la description des lésions en précisant leur nombre et leur localisation ainsi que la mesure de la longueur de l’intestin grêle. La cœlioscopie est une voie d’abord intéressante et validée, et ce pour autant qu’il s’agit de malades jeunes et susceptibles d’être réopérés. Il est parfois difficile d’explorer correctement l’ensemble de l’intestin grêle. En cas de résection, le rétablissement de continuité se fait en général dans le même temps. Les facteurs de risque de complications postopératoires et notamment de fistules sont un état de dénutrition sévère, un abcès intra-abdominal et un traitement par corticoïdes depuis plus de 3 mois [32].

Prise en charge spécifique de diverses situations anatomocliniques de sténoses

Prise en charge d’une occlusion aiguë sur maladie de Crohn

Le traitement doit être en premier lieu médical : aspiration digestive, correction et prévention des troubles hydroélectrolytiques. Ce traitement doit être réalisé en l’absence de signes de gravité cliniques (défense abdominale voire contracture). Une fièvre élevée et un syndrome inflammatoire biologique doivent aussi être pris en compte. Un TDM abdomino-pelvien est indispensable. Les signes de gravité imposant la chirurgie d’urgence sont un pneumopéritoine, une pneumatose intestinale ou un épanchement diffus intra-abdominal.

Prise en charge d’une sténose inflammatoire au cours d’une poussée d’iléite

C’est la situation la plus fréquente. Quand les examens morphologiques (guidés par la clinique et la biologie notamment la protéine C réactive) ont montré qu’il n’existe pas d’abcès associé, le traitement est habituellement médical, tenant compte de la sévérité des symptômes (indice CDAI) et de la réponse/tolérance à des traitements dans les poussées antérieures. Le traitement le plus employé (et recommandé) de première intention pour une poussée minime ou modérée est le budésonide à libération iléale et en cas d’échec la corticothérapie systémique [3, 4]. La durée du traitement dit d’attaque est habituellement limitée à quelques jours ou semaines et il faut diminuer les stéroïdes selon les schémas conseillés dès la rémission clinique obtenue [3, 4]. Les aminosalicylés sont possibles, plus efficaces que le placebo, mais moins que le budésonide et les stéroïdes [3, 4]. Les analogues des purines ou le méthotrexate peuvent être indiqués pour maintenir la rémission, notamment chez les malades corticodépendants [3, 4]. Les anti-TNFα sont proposés en cas de résistance ou d’intolérance aux corticoïdes et/ou immunosuppresseurs. Un traitement nutritionnel est indiqué en cas de dénutrition. Un régime excluant les fibres longues est indiqué et l’arrêt du tabac doit être fermement conseillé.

Prise en charge d’une sténose serrée courte d’une anastomose iléocolique

Cette situation est fréquente. En effet, la récidive de lésions après résection iléale ou iléo-caecale pour MC est de l’ordre de 70 % à un an, siège le plus souvent sur l’anastomose et en amont et évolue volontiers vers la sténose. Si les examens complémentaires radiologiques (qu’il faut toujours faire avant l’endoscopie thérapeutique) montrent que la sténose est courte (inférieure à 4 cm), la meilleure option est une dilatation endoscopique [3, 4]. Il faut alors l’effectuer après avoir prévenu le malade des risques (2 %) de perforation respecter les conditions de réalisation (voir plus haut). Si des signes inflammatoires importants sont présents avant le geste endoscopique, on peut le faire précéder d’un traitement médical (du type de celui utilisé en cas d’iléite inflammatoire). Si la découverte d’une inflammation significative est faite uniquement au cours de l’endoscopie on peut décider d’une injection intralésionnelle de stéroïdes (avis d’expert) ou d’un traitement médical adjuvant par budésonide. Il n’existe aucune recommandation pour la prise en charge d’une sténose courte anastomotique courte de découverte fortuite chez un malade strictement asymptomatique. À ce stade des connaissances (et si le malade est vraiment strictement asymptomatique), nous ne pratiquons pas de dilatation dans cette indication.

Prise en charge d’une sténose anale ou rectale de maladie de Crohn

Cette situation est souvent de mauvais pronostic. La sténose résulte en général de phénomènes fibreux périrectaux suite à des fistules et les examens morphologiques (TDM, IRM) mettent en évidence une fibrose périanorectale. Les symptômes dus à la sténose sont souvent longtemps discrets voire absents et en tout cas moindres que ceux des autres lésions qui sont quasiment toujours associées, notamment des ulcérations et une inflammation muqueuse bruyantes. Le traitement de la sténose s’intègre donc dans des traitements visant l’inflammation aiguë et aujourd’hui très largement dominés par des associations d’anti-TNF et immunosuppresseurs. Des dilatations douces au doigt ou à la bougie doivent être employées ; leur rythme et leur nature n’ont jamais été déterminés par des travaux prospectifs randomisés. Dilater trop risque de créer de nouvelles lésions muqueuses inflammatoires et aggraver l’évolution sténosante, ne rien faire est une possibilité mais les sténoses trop serrées sont inaccessibles à tout traitement en dehors de la proctectomie [33]. En cas de sténose courte, une plastie est possible en réalisant une résection anastomose sous couvert d’une iléostomie. Marchesa a rapporté un taux de guérison de 61 % à un an [34]. Une dérivation du flux fécal est parfois nécessaire mais elle doit être absolument accompagnée d’un traitement médical car les chances de rétablir la continuité après une amélioration suffisante des lésions sont modestes [35, 36]. Les stratégies chirurgicales sont donc toujours utilisées en synergie avec des traitements médicaux adjuvants, anti-TNFα et immunosuppresseurs ; un dialogue étroit entre les praticiens impliqués dans ces traitements spécialisés est nécessaire.

Prise en charge d’une sténose colique de la maladie de Crohn

La difficulté la plus grande est rencontrée quand un malade présente une sténose infranchissable en endoscopie car le risque qu’elle soit néoplasique ne peut être évalué. Les recommandations n’abordent pas cette situation avec précision [3, 4]. Obtenir une exploration radiologique est indispensable pour prendre la décision. Si le malade souffre de symptômes (notamment inflammatoires), un traitement médical anti-inflammatoire (et en général immunosuppresseur) est indiqué avec contrôle de la sténose après quelques semaines ou mois. Si la sténose reste infranchissable ou est d’emblée suspecte ou est facilement résécable, une intervention chirurgicale est indiquée [36, 37]. Si, par contre, la chirurgie s’avère difficile et/ou avec un risque de conséquences fonctionnelles importantes et que le malade informé du risque néoplasique préfère un suivi étroit à une résection, une surveillance peut être proposée, avec évaluation à 6 mois cherchant à franchir de la sténose (endoscopes de fin calibre).

Prise en charge d’une sténose fibreuse chronique d’une iléite ancienne

Les sténoses fibreuses ne sont pas améliorées par les traitements médicaux, les endoscopies ne peuvent dilater que des sténoses courtes. Aussi, les symptômes et le risque d’occlusion aiguë ne peuvent-ils alors être résolus que par un geste chirurgical. Certains malades tolèrent parfaitement des sténoses jugées serrées en imagerie et pendant des dizaines d’années. Ces malades ne nécessitent pas d’intervention chirurgicale. D’autres ont des symptômes obstructifs qui, typiquement, se produisent selon un rythme s’accélérant ; il faut alors proposer la chirurgie à froid afin qu’elle soit réalisée dans des conditions optimales pour en diminuer la morbidité (bon état nutritionnel, absence ou faibles doses de stéroïdes) [3, 4].

Références

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