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Surveillance des traitements immunosupresseurs au cours des maladies inflammatoires cryptogénétiques de l’intestin


Hépato-Gastro. Volume 12, Numéro 2, 113-21, Mars-Avril 2005, Mini-revue


Résumé  

Auteur(s) : Xavier Roblin, Frédéric Heluwaert, Bruno Bonaz , Département d’Hépato-gastroentérologie, CHU Grenoble.

Résumé : La prise en charge des maladies inflammatoires cryptogénétiques de l’intestin par immunosuppresseurs est très importante. Elle permet ainsi, dans certains cas, de lever une corticodépendance ou corticorésistance. L’avenir nous dira si cette classe thérapeutique peut permettre, en cas de prescription précoce, de changer l’histoire naturelle de ces maladies. Ces médicaments sont par contre non dénués d’effets secondaires, potentiellement sévères, imposant, afin de les prévenir, une surveillance rigoureuse. Une meilleure connaissance de la pharmacologie notamment pour l’azathioprine (AZA) permet de mieux prescrire cette molécule et d’obtenir des taux de réponse clinique plus élevés en obtenant des facteurs prédictifs de réponse. De plus ces données pharmacologiques peuvent nous permettre de diminuer les risques d’effets secondaires liés à l’AZA ou de prescrire cette molécule chez certaines personnes autrefois exclues de cette prescription comme les sujets homozygotes mutés vis-à-vis du gène de la thiopurine-méthyl transférase (TPMT).

Mots-clés : maladie inflammatoire cryptogénétique de l’intestin, traitement, surveillance, effet secondaire

Illustrations

ARTICLE

Auteur(s) : Xavier Roblin, Frédéric Heluwaert, Bruno Bonaz

Département d’Hépato-gastroentérologie, CHU Grenoble

Les traitements immunosuppresseurs ont un rôle clé dans la prise en charge des maladies inflammatoires cryptogénétiques de l’intestin (MICI). Si certaines indications sont indiscutables (corticodépendance, corticorésistance, poussée sévère, répétée, de la maladie), la décision reste débattue quant à leur indication après une première poussée. Il n’existe actuellement aucune donnée pour cette indication au cours de la maladie de Crohn (MC) de l’adulte et au cours de la rectocolite hémorragique (RCUH). Seule une étude multicentrique chez l’enfant a montré qu’un traitement précoce par 6-mercpatopurine (6-MP) était bénéfique [1]. Même si ces résultats plaident en faveur de l’utilisation de la 6-MP très tôt dans l’histoire de la maladie, les limites de l’étude imposent des confirmations. De plus, l’évolution des MICI est extrêmement variable. Ainsi, après une prise en charge intensive d’une première attaque sévère de RCUH dans une série de 18 patients, Jewell et al. [2] rapportent que 12 patients sur 16 (75 %) étaient en rémission sous 5-aminosalicylés seuls sur une durée de 3 ans. Une des autres indications des immunosuppresseurs est sans doute la prévention des récidives postopératoires au cours de la MC. Une seule étude prospective (publiée uniquement sous forme d’abstract) est rapportée [3]. Dans cette étude, 131 patients ont été randomisés en 3 groupes (6-MP, mésalazine ou placebo). Les taux de rechutes à 2 ans étaient significativement plus bas sous 6-MP (respectivement 50 %, 59 % et 69 %). Différents paramètres ont été démontrés comme à haut risque de récidive en postopératoire permettant de personnaliser notre attitude de prise en charge. Ainsi un tabagisme actif, les formes “perforantes”, une résection étendue (50 cm) et une MC jéjunale/périanale sont des facteurs de risque majeurs pour Lautenbach et al. [4]. De plus, Rutgeerts et al. [5] ont montré qu’il existait une forte corrélation entre le risque de récidive clinique postopératoire et le stade endoscopique 1 an après la chirurgie dans une série de 89 patients. Ainsi, avant de proposer une endoscopie systématique à 6 mois, la prise en compte de paramètres cliniques peut permettre de cibler les indications (figure 1). Dans tous les cas, les indications d’immunosuppresseurs doivent être contrebalancées par les risques inhérents à ces molécules. C’est pourquoi une surveillance précise s’impose afin de diminuer les effets secondaires possibles.

Surveillance d’un traitement par 6-MP (Purinéthol®) et AZA (Imurel®)

L’AZA et le 6-MP représentent le gold standard dans le traitement d’entretien des MICI (MC et RCUH). Si aux USA, la 6-MP est le plus utilisée, en Europe et en France notamment, c’est l’AZA qui représente la principale prescription. La connaissance pharmacologique de l’AZA a permis d’améliorer l’efficacité de la molécule et de mieux surveiller sa prescription.

Rappel sur le métabolisme de l’azathioprine

L’AZA est utilisée en transplantation depuis 1963, cependant son métabolisme n’est pas complètement connu. Dans l’organisme, l’AZA est très rapidement transformée en 6-MP, par une réaction non enzymatique faisant intervenir le glutathion, puis la 6-MP est elle-même métabolisée selon 3 voies enzymatiques compétitives [6, 7] (figure 2).
  • La première voie est sous la dépendance de l’hypoxanthine guanine phosphoribosyl-transférase (HGPRT) intracellulaire qui conduit aux 6-thioguanine nucléotides (6-TGN) qui représentent les métabolites actifs de l’AZA. Les 6-TGN s’accumulent dans les érythrocytes où ils séjournent car ces cellules ne synthétisent pas d’acides nucléiques, et servent ainsi de tissu de substitution dans lequel on peut doser les 6-TGN. Un déficit constitutionnel en HGPRT est observé au cours de la maladie de Lesch et Nyhan, affection récessive liée au sexe (garçon) caractérisée par une hyperuricémie congénitale et une encéphalopathie hyperuricémique ; les effets immunosuppresseurs et la cytotoxicité de l’AZA diminuent dans ce cas. Il n’existe pas de polymorphisme génétique documenté de cette enzyme. La 6-MP, sous l’action de l’HGPRT, est d’abord convertie en 6-thioinosine monophosphate (6-TIMP) puis en 6-thioxanthosine monophosphate (6-TXMP) puis en 6-thioguanosine monophosphate, puis di- et triphosphates (6-TGMP, 6-TGDP, 6-TGTP respectivement). Ce sont ces derniers métabolites qui sont dosés dans les 6-TGN. Les dérivés TIMP peuvent également être méthylés sous l’action de la TPMT. Ces dérivés Me-TIMP ont également une action immunosuppressive par inhibition de la synthèse de novo des purines [8] car ce sont des inhibiteurs potentiels de la phosphoribosyl-pyrophosphate amidotransférase (PRPP-AT), enzyme catalisant la première étape de la synthèse de novo des purines.
  • La deuxième voie de la thiopurine S-méthyltransférase (TPMT) qui transforme la 6-MP en dérivé méthylé, la 6-methylmercaptopurine (6-MMP). La TPMT est une enzyme cytoplasmique qui catalyse de façon préférentielle la S-méthylation des composés sulphydryls aromatiques et hétérocycliques tels que la 6-MP. La cytotoxicité de l’AZA est influencée par la TPMT ; il existe en effet une relation inverse entre le taux de 6-TGN et l’activité TPMT. Un polymorphisme génétique de la TPMT a été démontré. Dans les tissus humains (érythrocytes, leucocytes, plaquettes, hépatocytes, et cellules rénales), cette enzyme suit une distribution trimodale [9] : 88,6% des sujets ont une activité élevée, 11,1 % une activité intermédiaire et, chez 0,3 % des sujets, l’activité n’est pas détectée. Un déficit de cette voie enzymatique entraîne une déviation du métabolisme de l’AZA vers la voie HGPRT augmentant ainsi la production des métabolites actifs, les 6-TGN, responsables de la myélotoxicité. Chez les patients présentant un déficit complet de cette activité, l’éviction de l’AZA est théoriquement définitive. Inversement, plus l’activité TPMT est élevée, moins il y a de formation de 6-TGN, dérivés cytotoxiques, source d’AZA résistance. Il existe une induction possible de l’activité de la TPMT par l’AZA et par les diurétiques, diminuant de ce fait l’efficacité de l’AZA. Cette activité est augmentée chez les patients insuffisants rénaux dialysés (25 %). L’activité TPMT mesurée sous AZA comprend 2 composants, un niveau basal génétiquement déterminé et un niveau induit par l’AZA. La sulfasalazine, essentiellement, et les salicylés, plus modérément, ont un effet direct inhibiteur sur l’activité TPMT prédisposant ainsi les patients à l’activité cytotoxique des 6-TGN [10, 11]. Les Noirs américains ont une activité TPMT significativement plus basse que l’Américain caucasien mais le même polymorphisme génétique est observé dans les deux populations.
  • La troisième voie de la xanthine oxydase (XO) conduit à l’acide 6-thiourique, métabolite inactif éliminé par voie rénale. Cette enzyme est absente des leucocytes circulants et présente dans les érythrocytes. Elle est retrouvée en quantité importante dans le foie et la muqueuse de l’intestin grêle. Il n’existe pas de polymorphisme génétique documenté de cette enzyme. Le déficit en xanthine oxydase reste une anomalie autosomique rare, elle toucherait 2 % de la population générale et se traduit par une hypouricémie. La variabilité de transformation de l’AZA par ces deux dernières voies implique une adaptation individuelle de posologie car elle peut provoquer des troubles toxiques. La combinaison possible d’un déficit concomitant de la xanthine oxidase et de la TPMT pourrait être à l’origine d’une intolérance rapide et sévère à l’AZA ; dans ce cas, une hypouricémie pourrait en être le témoin indirect [12]. Une inhibition de son activité par l’allopurinol a été décrite rendant nécessaire la diminution des doses d’AZA des 2/3 ou des 3/4 de façon à ne pas dévier le métabolisme de l’AZA vers les composés cytotoxiques (6-TGN).

Résistance et toxicité à l’azathioprine : un problème de métabolisme

La résistance à l’AZA est fréquemment rencontrée aux doses habituellement prescrites (2 à 2,5 mg/kg/jour). Cette notion nous impose souvent de changer de thérapeutique ou d’augmenter, « à l’aveugle », la posologie d’AZA. Inversement, devant toute toxicité, notamment hématologique, de l’AZA, un arrêt de la molécule ou une baisse de posologie est effectué sans possibilité de l’analyse du mécanisme.

Ces complications sont la conséquence :

  • d’une activité TPMT élevée ou un déficit ;
  • d’un sous-dosage en AZA : d’où l’intérêt d’un « monitorage » des 6-TGN.

Activité TPMT élevée

Si environ 1/300 patients (0,3 %) a un déficit génétique en TPMT, une activité significativement plus élevée de cette enzyme est en fait plus fréquemment retrouvée, dans environ 10 % des cas. Dans ce cas, le métabolisme de l’AZA est « dévié » vers la 6-MMP. Ces dérivés méthylés, souvent considérés comme inactifs, ont toutefois également un effet immunosuppresseur car ce sont des inhibiteurs potentiels de la synthèse des purines de novo [13]. De façon concomitante, ces patients ont un taux de 6-TGN bas du fait de la relation inverse entre l’activité TPMT et le taux des 6-TGN. Par contre, des données récentes impliqueraient la 6-MMP dans l’hépatotoxicité de l’AZA, notamment pour des taux de 6-MMP > 6 000 pmoles/8×108 érythrocytes [14]. Des données récentes montrent également qu’une déplétion en glutathion, sous l’action de l’AZA, entraînerait des lésions mitochondriales qui aboutiraient à la mort hépatocytaire par déplétion en ATP [15].

Sous-dosage en AZA

Une illustration simple de ce fait est que les patients qui ne répondent pas à l’AZA, à la posologie usuelle de 2 à 2,5 mg/kg/j, peuvent répondre à des posologies plus élevées en cas de MICI [16]. Ceci est probablement lié aux particularités du métabolisme de l’AZA (cf. ci-dessus). Dans ce cas, il paraît intéressant de disposer d’un marqueur d’efficacité du métabolisme de l’AZA ; les 6-TGN apparaissent comme le candidat potentiel. Dans ce contexte, un suivi du taux des 6-TGN pourrait être d’une grande aide dans la surveillance thérapeutique des patients sous AZA. Le but recherché étant d’optimiser le rapport efficacité/toxicité de l’AZA. Ce dosage a également un intérêt dans l’étude de la compliance des patients. En effet, la mise en évidence d’un taux de 6-TGN bas ou nul avec une activité TPMT normale confirme la non-observance thérapeutique.

La concentration en 6-TGN a été récemment corrélée à la réponse clinique chez des enfants leucémiques traités par 6-MP (taux thérapeutique > 275 pmoles/8×108 érythrocytes) [17]. Dans le domaine des MICI, Cuffari et al. [18], ont, les premiers, montré une corrélation inverse entre le niveau de 6-TGN et l’évolutivité de la MC. Un taux de 6-TGN > 250 pmol/8x108 érythrocytes était hautement corrélé avec la rémission clinique chez plus de 130 adolescents avec MC. De même, Dubinsky et al. [19], dans une étude prospective chez 92 patients de moins de 19 ans, porteurs d’une maladie de Crohn (n = 79), d’une rectocolite hémorragique (n = 8) ou d’une colite indéterminée (n = 5), sous 6-MP ou AZA depuis au moins 4 mois, sont arrivés aux mêmes conclusions. Le taux médian des 6-TGN était plus élevé chez les répondeurs que chez les non-répondeurs (312 vs 199 ; p < 0,0001). Le taux seuil de 6-TGN, au-delà duquel les patients avaient une probabilité élevée de répondre au traitement était de 235 pmoles/8x108 érythrocytes. Les taux de 6-TGN étaient significativement associés avec la réponse (p = 0,002). La dose médiane de 6-MP n’était pas significativement différente entre les répondeurs et les non-répondeurs ; cela confirme que l’efficacité de l’AZA n’est pas fonction des doses mais de son métabolisme (la dose efficace n’étant que le témoin du métabolisme de l’AZA par le patient).

La détermination du génotypage et/ou de l’activité TPMT, avant institution d’un traitement par AZA, a également un intérêt pour savoir quels sont les patients susceptibles de faire un accident hématologique sous AZA (homozygotes déficitaires, activité TPMT faible) ou au contraire d’être répondeurs faibles (activité TPMT élevée). Une récente étude du GETAID sur les MICI [20] montre que seulement 27 % des patients qui ont présenté un accident hématologique sous AZA sont déficitaires en TPMT. Dans ce cas, les accidents hématologiques surviennent dans le premier mois suivant l’introduction de l’AZA, voire même dans les deux premières semaines. Ceci suppose que l’on ne parle pas d’échec thérapeutique tant que le taux des 6-TGN n’est pas supérieure à 250 pmoles/8×108 érythrocytes ou que l’on n’attribue pas trop vite à l’AZA son imputabilité dans les complications hématologiques, privant ainsi le patient d’une molécule efficace. Cela laisse entrevoir une nouvelle ère thérapeutique de l’AZA, pour une vieille molécule (AMM en 1968), reposant sur un « phénotypage » des patients. On peut en effet penser que la détermination du génotypage et/ou de l’activité TPMT avant introduction de l’AZA et la surveillance des 6-TGN devrait permettre : de raccourcir le délai d’action de l’AZA ; d’optimiser le pourcentage de rémission clinique tout en diminuant la toxicité (notamment hématologique) ; de proposer aux patients résistants (activité TPMT élevée) une autre voie thérapeutique comme, par exemple, la 6-thioguanine (6-TG) qui est essentiellement métabolisée par l’HGPRT, court-circuitant ainsi les étapes enzymatiques limitantes, et qui débouche directement sur les 6-TGN, ou l’association éventuelle avec des inhibiteurs de la TPMT (dérivés 5-aminosalycilés ou inhibiteurs sélectifs).

Toxicité de l’azathioprine

L’utilisation de l’Aza et de la 6-MP peut entraîner un certain nombre d’effets secondaires qui conduisent à l’arrêt du traitement chez moins de 7 % des malades. Certains effets secondaires peuvent néanmoins être sévères, en particulier, les effets myélotoxiques, les complications pancréatiques et hépatiques et les réactions immunoallergiques systémiques.

Atteintes hématologiques : une augmentation du volume globulaire moyen (VGM) est habituellement observée sous traitement. Elle constitue un signe indirect en faveur d’une bonne compliance au traitement. Elle n’implique pas de dosages de vitamine B12 ou de folates sauf contexte clinique particulier et ne justifie pas non plus de supplémentation systématique en folates ou vitamine B12. Une leucopénie est également fréquemment observée. La survenue d’une thrombopénie est beaucoup plus rare. Les accidents hématologiques graves surviennent dans près de 50 % des cas chez des sujets avec une activité TPMT normale, ce qui souligne le caractère multifactoriel de la physiopathologie des complications hématologiques observées au cours du traitement par Aza ou 6-MP.

Atteintes hépatiques : Aza et 6-MP sont susceptibles d’induire des hépatites cholestatiques et de manière exceptionnelle une maladie veino-occlusive. La survenue de complications hépatiques semble corrélée aux taux de 6-MMP.

Atteintes pancréatiques : l’incidence des pancréatites aiguës liées à l’Imurel® reste discutée, la MC elle-même pouvant être responsable de pancréatite indépendamment de tout traitement. Ces pancréatites surviennent dans le premier mois du traitement et sont en général bénignes. En cas d’authentique pancréatite aiguë sous Aza ou 6-MP, il est inutile, voire dangereux, d’essayer de remplacer Aza par la 6-MP et inversement puisqu’une réaction croisée est constante.

AZA- 6.MP et grossesse. Le rôle tératogène possible de l’Aza et de la 6-MP a conduit pendant de nombreuses années à conseiller l’interruption du traitement immunosuppresseur chez les malades souhaitant entreprendre une grossesse, voire une interruption thérapeutique de grossesse en cas de grossesse déclarée. Des études récentes, portant sur plusieurs centaines de malades, sont venues contredire cette recommandation en ne montrant pas de risques accrus de malformation foetale au cours des traitements par Aza-6-MP. Chez l’homme, certaines études ont montré expérimentalement une atteinte de la spermatogenèse.

Risques de lymphome et de cancer : l’Aza et la 6-MP ont été impliqués dans la survenue de lymphomes chez les sujets traités pour une polyarthrite rhumatoïde ou pour la prévention du rejet de greffe. L’évaluation de la responsabilité éventuelle de ces drogues au cours de la MC est compliquée par le fait que la MC elle-même, indépendamment des traitements reçus, est associée à un risque accru de développer un lymphome ou un cancer. L’existence d’un sur-risque lié au traitement immunosuppresseur lui-même reste controversée, il serait responsable de moins de 5 % de l’ensemble des lymphomes survenant au cours des MICI. Un travail en cours parrainé par la SNFGE et conduit par L. Beaugerie permettra sur une très large population de mieux analyser ce risque.

Intérêt du dosage pharmacologique des métabolites de l’AZA

Le dosage des 6-TGN

L’existence d’un seuil de 6-TGN reste encore débattu. Trois études ont isolé un seuil d’efficacité des 6-TGN : Dubinsky et al. avec 235 pmol [19], Cuffari et al. avec 250 pmol [18] puis 292 pmol [21]. À l’inverse, Lowry et al. [22] n’isolaient pas de seuil d’efficacité des 6TGN. Il en était de même pour Bellaiche et al. [23] dans une plus petite série. Dans notre expérience, le monitorage des 6-TGN nous a permis de montrer, qu’à deux mois, l’absence de rémission clinique malgré un taux de 6-TGN > 250 pmol présentait une valeur prédictive de résistance à l’AZA de 91 %. De plus, l’augmentation des doses d’AZA, afin d’obtenir un taux de 6TGN > 250 pmoles, chez 73 patients en échec d’AZA, a permis d’obtenir une rémission clinique sans corticothérapie dans 80 % des cas à 6 mois [24]. La discordance des résultats sur l’existence ou non d’un seuil pour les 6-TGN est sans doute liée à la technique de dosage des 6-TGN. Ainsi, même si la discussion d’un seuil d’efficacité reste ouverte, tout le monde s’accorde à penser que ce dosage est utile, soit en cas d’inefficacité de l’AZA (recherche d’une non-observance ou d’une activité TPMT élevée), soit en cas d’effets secondaires hématologiques ou hépatotoxiques (recherche de taux élevé de 6-TGN ou d’un rapport 6-MMP/6-TGN élevé).

Intérêt du dosage de l’activité TPMT

Cuffari et al. ont montré récemment qu’un taux d’activité TPMT > 12UI/ml était un facteur de résistance à l’AZA [21]. Ces résultats doivent être confirmés par des études randomisées et prospectives.

Intérêt du génotypage de la TPMT

Les patients porteurs d’une mutation homozygote au niveau du gène de la TPMT présentent un risque majeur et précoce de myélotoxicité [25]. Si l’AZA n’est pas contre-indiquée formellement, la dose à utiliser ne doit pas dépasser 0,2 à 0,3 mg/kg/j sous surveillance du taux de 6-TGN et de l’hémogramme. Les résultats de Colombel et al. ne montrant pas de lien entre génotypage et myélotoxicité étaient confirmés par Dubinsky et al. [19] montrant que seul 1 patient sur 12 présentant une leucopénie sous AZA était porteur d’une mutation du gêne de la TPMT.

Surveillance des effets secondaires sous AZA/6-MP

Surveillance de l’hémogramme : elle est indispensable, toutes les semaines pendant le premier mois puis une fois/mois pendant toute la durée du traitement (cette surveillance peut être espacée tous les 2 à 3 mois, à distance de la période « à risque » des patients déficitaires en TPMT). Cette surveillance a pour but de rechercher une éventuelle myelotoxicité (prévalence d’environ 3 %) de ces molécules. Cette complication survient principalement dans plus de la moitié des cas dans les deux premiers mois et dans deux tiers des cas dans les 4 mois après l’introduction [20]. Malgré tout, des cas d’atteinte médullaire ont été décrits après 11 ans d’AZA mais l’imputabilité directe de l’AZA était probablement discutable. Des atteintes hématologiques sont décrites malgré des taux de 6-TGN normaux. Cela impose de doser systématiquement les taux de folates et de vitamine B12. En cas de normalité, une mutation au niveau du gêne de l’ITPase, enzyme du métabolisme de l’AZA, doit être évoquée comme cela a été récemment rapporté dans la littérature . Sur un plan pratique, en fonction des résultats de l’hémogramme, E. Lerebours et al. lors des journées de formation continue de la SNFGE proposaient [26] : polynucléaires neutrophiles (PN) < 1 000/mm3 et/ou plaquettes < 100 000 mm3 : arrêt du traitement ; 1 000 < PN < 1 500/mm3 et/ou 100 000 < plaquettes < 150 000/mm3 : réduction de 50 % de la posologie ; lymphopénie < 500/mm3 : prévention des infections opportunistes par Bactrim®. Après guérison de la complication hématologique, la stratégie thérapeutique ultérieure dépend de la sévérité des anomalies hématologiques observées. En cas d’accident mineur, situation la plus fréquente, il est possible, après avoir recherché et supprimé une éventuelle interaction médicamenteuse, de poursuivre le traitement immunosuppresseur en adaptant la posologie en fonction des résultats des contrôles rapprochés de la NF. En cas d’accident grave, il est recommandé de réaliser une mesure de l’activité de la TPMT ou une étude du polymorphisme génétique de la TPMT.

Surveillance électrolytique et des fonctions hépatiques : la posologie des thiopurines devra être réduite en cas d’insuffisance rénale imposant une surveillance biologique. Des atteintes hépatotoxiques sont retrouvées dans 2,5 % des cas. Les mécanismes sont variables (immunoallergiques, toxicité des 6MMP chez les patients ayant une forte activité TPMT [19], enfin risque d’hyperplasie nodulaire régénérative imposant en cas de doute une PBH. En pratique, il est souvent difficile d’imputer formellement des perturbations du bilan hépatique observées sous Aza ou 6-MP à un effet secondaire du traitement et avant d’arrêter de principe le traitement immunosuppresseur un bilan étiologique complet s’impose. En effet, au cours de la MC, de nombreux facteurs sont susceptibles de modifier le bilan biologique hépatique : infection virale, en particulier CMV, effet des modifications de l’alimentation et de l’état nutritionnel et surtout conséquences hépato-biliaires des phénomènes de translocation bactérienne favorisés par les sténoses et la rupture de la barrière muqueuse intestinale.

Des risques de pancréatites en général peu sévères sont décrits lors du premier mois de traitement. Leur apparition entraîne, en cas d’imputabilité formelle, l’éviction définitive non seulement de l’AZA mais également de la 6-MP. Par contre aucun bilan pancréatique n’est à réaliser, de façon systématique, en l’absence de symptômes évocateurs de pancréatite (une augmentation des enzymes pancréatiques ayant été rapportée en l’absence de toute manifestation clinique).

Des intolérances digestives (nausées essentiellement, voire vomissements) sont parfois rencontrées au début de la mise en route du traitement par AZA. Il est conseillé alors de mettre ces patients sous Purinéthol. Les symptômes s’amendent en général dans plus de 50 % des cas. Ces effets secondaires de l’AZA seraient liés à la libération d’un composé thioimidazole lors de la transformation d’AZA en 6-MP.

En cas de souhait de grossesse : chez l’homme, certaines études ont montré expérimentalement une atteinte de la spermatogenèse. Aucune étude épidémiologique n’a confirmé l’implication pratique de ces résultats en termes de fertilité ou de risques accrus de malformations fœtales. En pratique, comme chez la femme, il n’y a pas lieu de proposer un arrêt systématique du traitement en cas de souhait de procréation.

Surveillance d’un traitement par thioguanines : 6-TG (Lanvis®)

La 6-TG a surtout été utilisée dans le traitement des leucémies aiguës lymphoblastiques de l’enfant . Par rapport à l’AZA/6-MP, la 6-TG est surtout métabolisée en 6-TGN, qui sont les métabolites dits actifs de l’AZA/6-MP. Elle permet ainsi de « shunter » les étapes enzymatiques débouchant sur des composés non actifs (acide 6-thiourique, sous l’action de la xanthine oxydase) ou des composés qui ont une certaine activité immunosuppressive mais qui sont potentiellement hépatotoxiques (dérivés 6-MMPR, sous l’action de la thiopurine méthyltransférase : TPMT). Depuis la description princeps de Dubinsky et al. [27] sur Lanvis® au cours des MC intolérantes ou avec pancréatites aiguës sous AZA/6MP, deux travaux complémentaires ont montré des résultats intéressants de Lanvis® dans ce type d’indication. Ainsi Bonaz et al. [28] ont inclus 53 patients (intolérance : n = 42 ; résistance : n = 11) qui ont été traités par 6-TG (20 mg/j). Aucun patient n’a présenté de récidive de pancréatite aiguë sous 6-TG. Aucune anomalie hématologique n’a été rapportée sous 6-TG malgré des taux élevés de 6-TGN (660 pmoles). Les probabilités de rémission sans stéroïdes ou infliximab (Remicade®) à 6 et 12 mois étaient de 47 % et 82 %, respectivement. Depuis, Dubinsky et al. [29] ont rapporté, dans près de 20 % des cas, des tableaux d’hyperplasie nodulaire régénérative. De nombreux biais à cette étude imposent d’attendre les résultats de suivi au long cours d’autres cohortes avant d’apprécier la place réelle de cette molécule.

Surveillance d’un traitement par méthotrexate

Le méthotrexate est une molécule dont l’efficacité est bien démontrée dans l’induction de la rémission et le traitement d’entretien de la MC. Il n’existe aucune étude prospective randomisée concernant les résultats du méthotrexate dans la prise en charge de l’induction au cours des MC. Les résultats sont donc rétrospectifs. Lemann et al. [30] rapportent un taux de rémission clinique de 84 % dans une série de 41 patients porteurs de MC réfractaires. Malgré tout, les résultats sont sans doute liés au mode d’administration et à la dose de méthotrexate. Oren et al. [31] rapportent que la dose la plus efficace dans cette indication est de 25 mg en IM une fois par semaine. Dans le traitement d’entretien de la MC, les travaux de Feagan et al. [32] dans une étude prospective randomisée contre placebo montraient un taux de rémission à 40 semaines de 65 % sous méthotrexate (15 mg/semaine en IM) contre 39 % sous placebo. Actuellement aucune étude n’a comparé AZA et méthotrexate en première ligne. C’est pourquoi pour beaucoup, l’indication du méthotrexate reste l’échec de l’AZA au cours de la MC. Dans la RCUH, les études sont plus rares et discordantes. La principale étude était celle rapportée par Oren et al. [33] ne montrant pas d’efficacité du méthotrexate au cours de la RCUH mais les auteurs ont utilisé la molécule per os. Depuis quelques études, sur peu de patients toutefois, montrent que le méthotrexate, utilisé selon le même protocole que dans la MC, donnerait en termes d’induction, de rémission et de maintenance, des résultats superposables à ceux de la MC [34]. Malgré tout le travail d’experts dans le cadre des recommandations pour la pratique clinique (RPC), rapporté par Philippe Marteau, lors des dernières Journées Francophones, ne retient pas cette indication dans le traitement d’entretien de la RCH.

Méthotrexate et atteinte hépatique

Si une surveillance régulière du bilan hépatique est proposée sous méthotrexate, le risque de fibrose hépatique n’est retrouvé que dans des groupes à risque (alcool, obésité, syndrome polymétabolique). La ponction biopsie hépatique autrefois recommandée de manière régulière n’est plus de mise. Une élévation transitoire des enzymes hépatiques est fréquente dans les premiers mois sans conséquence histologique.

Surveillance pulmonaire

Des cas de pneumonies interstitielles parfois mortelles ont été rapportés sous méthotrexate imposant en cas de dyspnée ou de toux une radiographie de thorax. Ces événements sont rares : 2 cas pour 100 patients/an.

Toxicité hématologique

L’interférence entre le méthotrexate et le métabolisme des folates impose un apport hebdomadaire en folates. Des risques d’atteintes médullaires sont possibles mais rares et sont souvent associés à d’autres traitements potentiellement hématotoxiques (noramidopyrine, triméthoprime). Une surveillance régulière de l’hémogramme s’impose sur le même mode que l’AZA.

Il faut de plus rappeler que la grossesse est contre-indiquée sous méthotrexate imposant la prescription d’un moyen contraceptif systématique. Enfin, des effets secondaires à type de nausées et de stomatite sont rapportés en début de traitement, régressant en général avec le temps ou avec une baisse des doses.

Des études pharmacologiques ont été rapportées sur l’intérêt du dosage du méthotrexate dans le sang ou les érythrocytes. Contrairement à l’AZA, ces résultats ne sont pas prédictifs de réponse ou toxicité.

Surveillance d’un traitement par ciclosporine au cours des RCUH graves

Il est maintenant bien démontré que la ciclosporine en IV est efficace au cours des RCUH graves ou réfractaires. Les résultats montrent en association avec l’AZA, une réponse favorable dans 73 % des cas à court terme mais seuls 47 % des patients suivis plus d’un an évitent une colectomie [35]. L’utilisation de la ciclosporine impose un centre entraîné à cette prise en charge avec une collaboration médicochirurgicale. Son mode de prescription doit être parfait et est résumé dans le tableau 1 ci-dessus. Dans tous les cas, une surveillance clinicobiologique et radiologique s’impose dans ces formes sévères afin de ne pas retarder une indication chirurgicale.

L’utilisation d’autres immunosuppresseurs comme le tacrolimus et le mycophénolate mofétil reste encore du domaine d’essais cliniques. Les études semblent apporter dans certains cas des résultats favorables mais doivent être confirmées.
Tableau 1 Mode d’utilisation pour la ciclosporine.

Bilan préthérapeutique

Contre-indications

Tension artérielle

Grossesse

Cholestérol (si < 3mM : risque neurologique)

HTA, Insuffisance rénale

Magnésium (si < 0,6 mM : à corriger car risque neurologique)

Épilepsie

Fonction hépatique et rénale

Atteinte colique ancienne ou dysplasie

Protocole thérapeutique

Dose : 2 mg/kg/j en infusion continue puis passage en microémulsion per os à J7 si réponse 5 mg/kg/j

Prévention vis-à-vis de Pneumocystis carinii

Arrêt si non réponse à J7

Si réponse :

– T0 ciclo : taux entre 100 et 200 mg/ml ;

– adjoindre AZA en l’absence de contre-indication ;

– surveillance iono, créatinine bilan hépatique, Mg, tension artérielle ;

– arrêt entre 3 et 6 mois.

Vérifier l’absence de prise de traitements ayant une interaction avec la ciclosporine

Références

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