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Hépatite aiguë et anémie sévères chez un homme de 19 ans d’origine haïtienne


Hépato-Gastro. Volume 14, Numéro 5, 389-93, Septembre-Octobre 2007, Cas clinique

DOI : 10.1684/hpg.2007.0128


Auteur(s) : Thomas Sersté, Dominique Cazal-Hatem, Claire Francoz, Dominique-Charles Valla , Service d’Hépatologie, Hôpital Beaujon, 100 Bld du Général Leclerc, 92118 Clichy Cedex, Service d’anatomie pathologique, Hôpital Beaujon, 100 Bld du Général Leclerc, 92118 Clichy Cedex.

Mots-clés : hépatite aiguë, anémie, drépanocytose, cirrhose

Illustrations

ARTICLE

Auteur(s) : Thomas Sersté1, Dominique Cazal-Hatem2, Claire Francoz1, Dominique-Charles Valla1

1Service d’Hépatologie, Hôpital Beaujon, 100 Bld du Général Leclerc, 92118 Clichy Cedex
2Service d’anatomie pathologique, Hôpital Beaujon, 100 Bld du Général Leclerc, 92118 Clichy Cedex

Un patient âgé de 19 ans, d’origine haïtienne a une hépatite aiguë sévère accompagnée de fièvre. Il ne présente aucun antécédent particulier. Il vit en France depuis 5 ans et n’a pas effectué de voyage à l’étranger depuis son arrivée en France. Il ne consomme pas d’alcool et ne déclare aucune addiction. Il n’est pas en contact avec des toxiques. Il n’a pas de rapports sexuels à risque. Il ne prend pas de médicaments de façon prolongée.À l’admission, la température du patient est de 38,5 °C. L’examen physique met en évidence des adénopathies inguinales d’un cm au plus et une hépatomégalie franche. On remarque également la présence d’œdème palpébral bilatéral.Les examens de laboratoire mettent en évidence une anémie (hémoglobine 10,8 puis 6,6 g/L, VGM 73 fL), une hyperleucocytose de 15 000/μL avec 47 % de polynucléaires neutrophiles et une myélémie, ainsi qu’une hypoplaquettose (153 000 puis 57 000 par mm3). Le TP est franchement diminué à 54 % ainsi que le facteur V à 65 %. Les transaminases sont fortement augmentées : ASAT à 120 fois la limite de la normale (N), ALAT à 100 N. La bilirubinémie atteint 233 micromoles par litre et est conjuguée pour un tiers seulement. Les LDH sont à plus de 20 N. Les gammaglobulines sont à 13,5 g/L, la céruloplasmine à 200 mg/L, la ferritinémie de 44 090 ng/mL.Il se développe en 48 heures une insuffisance rénale, la créatininémie atteignant 245 μmol/L, avec une polyurie.La recherche des marqueurs d’hépatite A, B, C, D, E, CMV, HSV et EBV est négative, ainsi que la recherche d’anticorps anti-VIH et antiparvovirus B19. Les auto-anticorps antitissus et antinoyaux sont indétectables dans le sérum.À l’échographie, le foie apparaît de grande taille, la rate est petite (5 cm), les voies biliaires normales, et il existe une perte de gradient cortico-médullaire des reins. L’examen d’une goutte épaisse ne met pas en évidence de parasite sanguin. L’examen du myélogramme montre une nécrose médullaire (figure 1).

Diagnostic

Ce jeune malade d’origine haïtienne, sans antécédent notable, avait donc une anémie d’aggravation rapide associée à une hépatite aiguë sévère. Les principales causes possibles de cette association sont indiquées dans le tableau 1. Parmi les éléments d’un diagnostic urgent, l’examen de la lame de sang et le myélogramme sont généralement essentiels. Mais l’atrophie splénique et les remaniements de l’échostructure rénale étaient à eux seuls des éléments suggérant fortement la drépanocytose.

Chez ce malade, l’examen du frottis sanguin (figure 2) montrait de nombreuses hématies falciformes. Le diagnostic de drépanocytose fut ultérieurement confirmé. L’électrophorèse de l’hémoglobine, en montrant une double mutation hétérozygote de type SC (47 % HbS, 45 % HbC), a permis de conclure au diagnostic de crise aiguë drépanocytaire accompagnée d’hépatite aiguë avec hémolyse massive et insuffisance rénale. Aucun facteur déclenchant n’a été retrouvé (hypoxémie, infection, accès palustre, déshydratation, acidose, exposition au froid ou à l’humidité, ingestion d’alcool, ou de cocaïne notamment). L’évolution a été favorable après un traitement associant réhydratation, oxygénothérapie et exsanguinotransfusion de 50 % de la masse sanguine maintenant le taux d’hémoglobine S à 20 %.
Tableau 1 Association anémie et hépatite sévères. Principales causes.

• Hépatite hypoxémique au cours de toute anémie aiguë très sévère (surtout si associée à une hypotension)

Hémolyses

• Maladie de Wilson (hémolyse par relargage du cuivre hépatique ; transaminases assez peu élevées, céruloplasmine généralement basse, cuprurie élevée, anneau de Kayser)

• Anémie hémolytique auto-immune associée à une hépatite auto-immune (test de Coombs, hypergammaglobulinémie, anticorps anti-tissus)

• Paludisme (anamnèse, frottis et goutte épaisse)

• Microangiopathie thrombotique (hémolyse mécanique avec schizocytose, insuffisance rénale aiguë, contexte)

• Syndrome des antiphospholipides « catastrophique » (hémolyse mécanique et immune, insuffisance rénale aiguë, HTA, atteinte pulmonaire, neurologique, intestinale, cardiaque, cutanée)

• HELLP syndrome, toxémie gravidique et stéatose aiguë gravidique : contexte

• Hémoglobinurie paroxystique nocturne (Marchiafava-Micheli) (associée à un syndrome de Budd-Chiari « aigu »)

• Choc infectieux (porte d’entrée, hémocultures)

• Intoxication aiguë par le plomb

• Hépatite aiguë (surtout virale) survenant chez un malade atteint d’hémolyse chronique (déficit en G6PD p.ex., parfois méconnue)

Insuffisance médullaire

• Infection à parvovirus B19 (enfant, aplasie ou érythroblastopénie, sérologie)

• Aplasie compliquant une hépatite virale aiguë (souvent retardée, souvent hépatite virale non étiquetée, myélogramme et séro-virologie)

• Syndrome aplasie–hépatite aiguë non virale (diagnostic par élimination d’autres causes)

• Leucémies aiguës et lymphomes avec infiltration hépatique massive (hépatomégalie, myélogramme, voire biopsie hépatique transveineuse)

Les hépatopathies drépanocytaires

Généralités

Les hépatopathies drépanocytaires désignent un ensemble large d’atteintes hépatiques en relation avec la maladie drépanocytaire [1]. Elles surviennent généralement chez les sujets porteurs de la mutation SS homozygote, plus rarement chez le sujet porteur du trait drépanocytaire, de la mutation double hétérozygote SC, ou de la mutation hétérozygote associée à la bêtathalassémie. Les atteintes hépatiques peuvent être secondaires au processus de falciformation intravasculaire et aux transfusions multiples requises par ces malades.

Les conséquences directes de la falciformation entrent dans le cadre de processus ischémiques dus à l’occlusion vasculaire. Les conséquences indirectes de la falciformation sont liées aux transfusions multiples. Ce sont essentiellement les infections par les virus des hépatites B et C ainsi que les surcharges en fer. Il faut également inclure, parmi les conséquences indirectes de l’anémie falciforme, celles liées à la formation de calculs biliaires pigmentaires secondaires à l’hémolyse.

Épidémiologie

La drépanocytose est la maladie d’origine génétique la plus fréquente en Ile-de-France. En Afrique, elle touche à l’état homozygote une naissance pour 1 200 et 10 % de la population est porteuse du trait drépanocytaire [2]. Elle est en France, trois fois plus fréquente que la mucoviscidose : 4 000 adultes sont porteurs de la maladie à l’état homozygote. L’incidence de la maladie est maximale en Afrique mais la maladie est également présente en Amérique du Sud, sur le pourtour méditerranéen, et en Inde.

L’espérance de vie à la naissance de ces patients est de 45 ans ; 95 % des enfants atteignent l’âge adulte.

Physiopathologie

La drépanocytose est issue d’une mutation autosomique récessive affectant le 6e acide aminé (acide glutamique) de la chaîne bêta de l’hémoglobine (figure 3). Celui-ci est substitué par une valine ce qui change la conformation spatiale de la molécule d’hémoglobine. À l’état homozygote, chacun des deux gènes bêta hémoglobiniques (paternel et maternel) sont touchés. Ainsi, il existe 3 génotypes majeurs : AA homozygote normal, AS hétérozygote asymptomatique, SS homozygote drépanocytaire malade. On décrit également de rares cas d’hétérozygoties composites : SC, S-βthal (associé au trait thalassémique), SD punjab et SO arab. L’hémoglobine S est un tétramère de globine qui peut se polymériser, en cas de baisse de la pression partielle en oxygène, d’acidose, de déshydratation ou d’élévation de la température. L’hémoglobine S polymérisée a une très faible affinité pour l’oxygène [3].

Présentations cliniques

Les complications hépatiques de cette maladie sont liées à la crise vaso-occlusive que crée la falciformation, et aux transfusions multiples. Dans une série de 70 sujets atteints de la maladie, 91 % avaient une hépatomégalie [4]. Les anomalies se rapportant aux atteintes hépatiques incluent également une hyperbilirubinémie et une augmentation des phosphatases alcalines. Il faut garder à l’esprit que la bilirubine augmentée est partiellement secondaire à l’hémolyse et que les phosphatases alcalines peuvent être d’origine osseuse.

La crise aiguë drépanocytaire

La crise aiguë drépanocytaire hépatique est secondaire à l’atteinte vaso-occlusive. Elle s’accompagne de douleurs abdominales, nausées, hépatomégalie et ictère. Une forme majoritairement cholestatique de l’atteinte hépatique de la drépanocytose a été décrite. Dans ce cas, la cytolyse est généralement modérée, alors que la cholestase est majeure. Les atteintes vaso-occlusives peuvent prendre une forme sévère, souvent fatale, conséquence de l’ischémie hépatique et de la nécrose hypoxique du foie. Dans ce cas, la cytolyse est majeure, accompagnée de chute de la fonction hépatocellulaire [5].

Histologiquement (figures 3 et 4), la crise aiguë vaso-occlusive hépatique est associée à des signes de cholestase aiguë, incluant des thrombi biliaires, à une distension des veinules portes ; à une congestion sinusoïdale avec des amas de drépanocytes et à une nécrose centrolobulaire liée à l’ischémie. Des foyers d’hyperplasie nodulaire régénérative peuvent également se rencontrer. Une hyperplasie des cellules de Küppfer et des signes d’hémophagocytose peuvent être observés.

L’hépatalgie et l’hépatomégalie sont généralement secondaires à la séquestration hépatique des globules rouges falciformés [6]. Les sites usuels de séquestration des globules sont classiquement le poumon et la rate, de telle sorte que généralement la rate s’atrophie avec le temps ; toutefois, la séquestration hépatique des globules rouges peut également survenir, ce qui participe à l’hépatomégalie et à l’anémie. Cette séquestration peut s’inverser rapidement ce qui conduit à un retour à la normalité de l’hématocrite.

La lithiase biliaire

La lithiase biliaire est extrêmement fréquente chez les patients drépanocytaires : elle touche 58 % des patients atteints de la double mutation SS et est formée de bilirubinate de calcium [7]. La cholécystite qui peut la compliquer est un diagnostic différentiel de la crise aiguë drépanocytaire hépatique.

Les hépatopathies transfusionnelles

Dans les séries autopsiques, les patients souffrant de drépanocytose ont une cirrhose dans 16 à 29 % des cas. Les causes de ces cirrhoses regroupent les infections virales chroniques (transmises lors des transfusions), l’anoxie hépatique et la surcharge en fer. L’infection par le virus de l’hépatite B est fréquente chez les patients drépanocytaires mais il reste néanmoins difficile d’évaluer le mode de contamination. La prévalence de l’hépatite virale B est effectivement élevée dans les régions du globe qui sont touchées par la drépanocytose. L’infection liée au virus de l’hépatite C est pour l’essentiel la conséquence des transfusions multiples. Dans une série de 121 patients drépanocytaires, la prévalence de l’infection par le virus de l’hépatite C était de 20 % [8].

La surcharge en fer est liée à l’accumulation de fer dans les macrophages à la suite des transfusions multiples [9]. La résonance magnétique est l’examen de choix pour évaluer cette surcharge. À la différence de l’hématochromatose génétique, la surcharge en fer concerne aussi la rate.

Présentations exceptionnelles

Les présentations plus rares des atteintes hépatiques de la drépanocytose sont essentiellement secondaires à des occlusions vasculaires. Elles regroupent entre autres le syndrome de Budd-Chiari, l’infarctus hépatique et l’abcès hépatique.

Une transplantation hépatique a été effectuée dans un petit nombre de cas associés à une insuffisance hépatique [10]. Les cas décrits ont bénéficié de transfusions postopératoires abondantes dans le but de limiter les atteintes de la falciformation sur le greffon.

En conclusion, l’atteinte hépatique de la drépanocytose a un spectre clinique très large allant de la découverte asymptomatique d’une élévation des transaminases à l’insuffisance hépatique fulminante.

Références

1 Schubert TT. Hepatobiliary system in sickle cell disease. Gastroenterology 1986 ; 90 : 2013-21.

2 Motulsky AG. Frequency of sickling disorders in U.S. blacks. N Engl J Med 1973 ; 288 : 31-3.

3 Petrakis NL. Sickle-cell disease. Lancet 1974 ; 7 : 1368-9.

4 Bauer TW, Moore GW, Hutchins GM. The liver in the sickle cell disease. A clinicopathologic study of 70 patients. Am J Med 1980 ; 69 : 833-7.

5 Johnson CS, Omata M, Tong MJ, Simmons JF, Weiner J, Tatter D. Liver involvement in sickle cell disease. Medicine 1985 ; 64 : 349-56.

6 Hatton CS, Bunch C, Weatherall DJ. Hepatic sequestration in sickle cell anaemia. Br Med J 1985 ; 290 : 744-5.

7 Bond LR, Hatty SR, Horn ME, Dick M, Meire HB, Bellingham AJ. Gall stones in the sickle cell disease in the UK. Br Med J 1987 ; 295 : 234-6.

8 De Vault KR, Friedman LS, Westerberg S, Martin P, Hosein B, Ballas SK. Hepatitis C in the sickle cell anaemia. J Clin Gastroenterol 1994 ; 18 : 206-9.

9 Brownel A, Lowson S, Brozowic M. Serum ferritin concentration in sickle cell crisis. J Clin Pathol 1986 ; 39 : 253-5.

10 Lang T, Berquist WE, So SK, Cox KL, Rich EJ, Vichinsky E, et al. Liver transplantation in a child with sickle cell anemia. Transplantation 1995 ; 27 : 1490-2.


 

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