ARTICLE
Auteur(s) : Estelle Cauchin1,
Marie-Françoise Heymann2, Eric Frampas3,
Karen Geboes1, Bruno Buecher1
1Service d’Hépato-Gastroentérologie
2Service d’Anatomie Pathologique
3Service central de radiologie et imagerie médicale, CHU
de Nantes, Boulevard Jacques Monod, Saint Herblain 44093 Nantes
cedex 1
Les tumeurs endocrines digestives sont des tumeurs rares puisque
leur prévalence est évaluée à 1 pour 100 000. Le sex
ratio est voisin de 1 mais certaines séries rapportent une légère
prédominance féminine [1]. L’origine embryologique des tumeurs
endocrines n’est pas univoque. Ainsi, alors que les
phéochromocytomes, les paragangliomes et les cancers médullaires de
la thyroïde dérivent du tissu neuroectodermique, il est
actuellement acquis que les tumeurs endocrines digestives et
bronchiques ont pour origine le tissu endodermique. Ceci justifie
l’abandon du terme « tumeurs neuroendocrines » au profit
de celui de « tumeurs endocrines ». La dernière version
de la classification de l’OMS distingue les tumeurs endocrines bien
différenciées de pronostic favorable ou de pronostic intermédiaire,
les carcinomes endocrines bien différenciés ou de bas grade et les
carcinomes endocrines peu différenciés ou de haut grade [2].Les
tumeurs endocrines présentent le plus souvent des caractéristiques
morphologiques évocatrices, au moins pour les formes bien
différenciées. Elles sont généralement constituées de cellules
régulières, faiblement anisocaryocytaires, organisées selon un
dispositif insulaire, trabéculaire et/ou acineux au sein d’un
stroma richement vascularisé. L’étude immuno-histochimique apporte
une contribution majeure au diagnostic grâce à la mise en évidence
de l’expression de marqueurs généraux des tumeurs endocrines
(cytosoliques [chromogranine, neuron specific enolase ou NSE,
synaptophysine] ou membranaires [neural cell adhesion molecule ou
N-CAM] éventuellement associée à celle de produits de sécrétions
spécifiques [3].Les tumeurs endocrines de l’intestin grêle sont le
plus souvent iléales. Elles se situent par la fréquence au deuxième
rang des tumeurs endocrines digestives après les tumeurs endocrines
appendiculaires et sécrètent habituellement de la sérotonine. Les
formes multifocales sont relativement fréquentes (10 à 26 %
des cas). Les métastases hépatiques sont les plus fréquentes,
suivies des métastases pulmonaires et osseuses. Les autres
localisations métastatiques (pancréatiques notamment) sont beaucoup
plus rares voire franchement anecdotiques (mammaires) [4]. Les
métastases intrapancréatiques doivent être distinguées des
métastases ganglionnaires juxta-pancréatiques. Leur existence doit
être connue car elles peuvent être une source de confusion et
conduire au diagnostic erroné de tumeur endocrine pancréatique
primitive.Nous rapportons l’observation d’une femme chez qui une
tumeur endocrine iléale à sérotonine était l’origine à la fois des
métastases hépatiques révélatrices et d’une métastase pancréatique
synchrone.
Observation
Une femme de 45 ans était examinée pour une gêne épigastrique
et des nausées évoluant depuis plusieurs mois associées à asthénie
et un amaigrissement de 5 kg.
À l’interrogatoire, il n’existait pas d’antécédent
médico-chirurgical notable en dehors d’un terrain atopique.
L’examen physique montrait une volumineuse hépatomégalie d’allure
tumorale. Le toucher rectal était normal ; les aires
ganglionnaires libres.
L’échographie abdominale confirmait l’existence d’un foie
tumoral multinodulaire.
En tomodensitométrie, les nombreux nodules étaient parfois
coalescents et répartis dans l’ensemble du parenchyme hépatique
(figure 1A). Ils
présentaient un rehaussement de densité précoce au temps artériel.
Il existait par ailleurs une lésion nodulaire de 10 mm de
l’isthme du pancréas également hypervascularisée de façon homogène
au temps artériel, associée à une dilatation du canal de Wirsung
d’amont, le corps et la queue du pancréas étant atrophiques.
L’analyse histologique et immuno-histochimique d’une biopsie
hépatique permettait de conclure à une métastase d’un carcinome
endocrine peu différencié ou de haut grade (figure 2A, B, C, D). Les
cellules tumorales exprimaient le CD 56 (anticorps dirigé contre la
molécule N-CAM), la synaptophysine et la chromogranine AB. L’index
de prolifération était supérieur à 10 mitoses pour 10 champs au
grossissement 400. L’anticorps MiB1 marquait plus de 15 % des
cellules tumorales environ.
Sur le plan biologique, la chromogranine A plasmatique était à 1
025 ng/mL soit 10 fois la limite supérieure de la normale. Le
diagnostic retenu à ce stade était donc celui de tumeur endocrine
pancréatique associée à des métastases hépatiques.
La scintigraphie des récepteurs à la somatostatine
(Octréoscan®) réalisée pour le bilan d’extension
montrait, outre les multiples foyers pathologiques hépatiques, une
zone d’hyperfixation digestive localisée sous le rein droit ;
la lésion pancréatique n’était pas fixante. Cette nouvelle donnée
d’imagerie et la mise en évidence d’une élévation importante des
taux de la sérotonine plasmatique et des 5-HIAA urinaires
(sérotonine à 1 408 pmol/L [valeur normale < 30], 5 HIAA
urinaires à 366 mg/24 heures [valeur normale < 8,9]
faisaient reconsidérer le diagnostic initial et réévaluer
attentivement l’intestin grêle. Un nouveau scanner permettait
effectivement d’identifier une lésion nodulaire iléale prenant le
contraste, associée à la présence de ganglions calcifiés du
mésentère (figure
1C). Rétrospectivement, cette lésion était visible sur le
scanner initial mais avait été méconnue. Dans ces conditions, le
diagnostic définitif était celui de tumeur endocrine à sérotonine
de l’iléon avec métastases intrapancréatiques et hépatiques
multiples synchrones.
La malade a été initialement traitée, en 2004, par
streptozotocine et 5-FU, puis par analogue de la somatostatine,
sans efficacité. En raison de la prééminence des métastases
hépatiques, la patiente a ensuite reçu 4 cures de
chimioembolisation lipiodolée intra-artérielle à
l’adriamycine ; on a observé une réponse morphologique et
biologique objective, mais le traitement a été interrompu en raison
de la tolérance médiocre de la dernière cure. En 2006, est apparue
une métastase symptomatique de la 3e vertèbre cervicale
traitée par radiothérapie. On a ensuite essayé, en raison, malgré
son caractère bien différencié, d’un index de prolifération
histologique élevé, de traiter la tumeur par l’association VP
16-cisplatine ; 4 cures ont été administrées, avec de nouveau
une réponse objective au niveau hépatique, mais une interruption
pour mauvaise tolérance, suivie d’une association de carboplatine
et de VP 16 arrêtée après 2 cures en raison d’une altération de
l’état général.
Discussion
Nous rapportons donc un cas de probable métastase intrapancréatique
d’une tumeur endocrine iléale à sérotonine. Bien que nous n’ayions
pas de certitude cytohistologique, et bien que la tumeur
pancréatique ne soit pas fixante à l’Octréoscan, son caractère
fortement hypervascularisé au temps artériel du scanner était très
évocateur de lésion endocrine ; une échoendoscopie aurait sans
doute permis d’éliminer plus sûrement un cystadénome séreux
fortuitement associé.
Les métastases pancréatiques sont considérées comme des
affections rares puisqu’elles ne représentent que 2 % environ
de l’ensemble des tumeurs pancréatiques [5]. Dans la série
américaine de 1 050 cytoponctions à l’aiguille fine de masses
pancréatiques rapportée par Volmar et al. [6], ce diagnostic
n’était retenu que dans 20 cas. La prévalence des métastases
pancréatiques est cependant probablement sous-estimée puisqu’elle a
été évaluée entre 3 et 11 % dans de vastes séries autopsiques.
Elles résultent d’une dissémination hématogène par voie artérielle
ou veineuse rétrograde et doivent être distinguées des
envahissements de la glande par contiguïté, à partir d’adénopathies
péripancréatiques ou rétropéritonéales [7].
Les circonstances du diagnostic sont variées : pancréatite
aiguë par obstruction canalaire, hémorragie digestive extériorisée,
anémie ferriprive, masse abdominale, diabète, stéatorrhée,
altération non spécifique de l’état général. Dans 30 à 80 %
des cas, ces métastases sont asymptomatiques et découvertes de
manière fortuite ou dans le cadre du bilan morphologique
systématique d’une néoplasie connue [8, 9].
Les tumeurs primitives les plus fréquemment en cause
correspondent aux adénocarcinomes à cellules claires du rein et aux
carcinomes bronchiques. Les autres types tumoraux sont plus
rarement, voire exceptionnellement, impliqués : cancers
colorectaux, cancers mammaires, mélanomes, sarcomes des tissus
mous, carcinome médullaire de la thyroïde, adénocarcinome
gastrique, adénocarcinome de l’endomètre, adénocarcinome
prostatique, tumeurs müllériennes de l’ovaire, etc. [5, 7,
10] ; les tumeurs endocrines intestinales font partie de ce
groupe [10].
Les métastases pancréatiques peuvent être uniques ou multiples,
synchrones ou métachrones, isolées ou associées à d’autres
localisations métastatiques. De nombreuses études ont souligné la
possibilité de survenue de métastases pancréatiques métachrones
très tardives, en particulier en cas d’adénocarcinomes à cellules
claires du rein [5, 6, 11-17]. Par exemple, dans la série
chirurgicale rétrospective de Ghavamian et al. [12], le délai
médian entre la néphrectomie pour cancer et le diagnostic de
métastase pancréatique était de 116 mois (extrêmes :
1-295) ; il était supérieur à 5 ans chez 18 des 23 cas
inclus, soit 78 % de l’effectif. Haque et al. ont rapporté un
cas de métastase pancréatique d’un carcinome mammaire lobulaire
infiltrant diagnostiqué 14 ans auparavant [18].
Les tumeurs primitives du pancréas sont le principal diagnostic
différentiel des métastases pancréatiques. Les caractéristiques
morphologiques (tomodensitométriques et échoendoscopiques
notamment) ne permettent pas toujours d’établir le diagnostic qui
implique, la réalisation d’un prélèvement tumoral. Ainsi, dans le
travail de Volmar et al. déjà cité [6], le diagnostic de cancer
primitif du pancréas était évoqué avant la cytoponction dans 7 des
20 cas de métastases colligés. Les métastases pancréatiques sont le
plus souvent hypoéchogènes en échographie et hypodenses au scanner
(poumon, côlon). Elles peuvent être cependant hypervascularisées
(rein, tumeurs endocrines) ou pseudokystiques [19, 20]. Le
caractère bien limité et le rehaussement précoce de la densité
après l’injection de produit de contraste peuvent évoquer une
origine endocrine mais ces caractéristiques ne sont pas spécifiques
et ne présagent pas de la nature primitive ou secondaire de la
lésion [21].
Le prélèvement tumoral peut être obtenu au moyen d’une ponction
transpariétale réalisée sous contrôle tomodensitométrique ou d’une
ponction à l’aiguille fine per-écho-endoscopique. En dehors de
types histologiques particuliers (adénocarcinome à cellules
claires, mélanome…), le diagnostic de la nature primitive ou
secondaire de la lésion peut être difficile à établir sur la base
de la seule analyse histologique. La notion d’un antécédent de
tumeur maligne est un élément d’orientation essentiel. L’étude
immuno-histochimique peut être d’une aide précieuse et
complémentaire de l’analyse morphologique (par exemple expression
du TTF1 – thyroid-specific transcription factor –, de récepteurs
hormonaux, etc.). En cas de tumeur endocrine, l’expression de
sérotonine par les cellules tumorales doit faire évoquer de
principe le diagnostic de métastase d’une tumeur intestinale, les
tumeurs endocrines primitives pancréatiques exprimant rarement
cette amine [22].
Les modalités de la prise en charge des métastases pancréatiques
et notamment les indications chirurgicales ne sont pas bien
codifiées. La nature de la lésion primitive, les caractéristiques
anatomiques des métastases pancréatiques (nombre, taille,
localisation), le délai entre le diagnostic de la lésion primitive
et celui de la (des) métastase(s) pancréatique(s) et l’existence
éventuelle d’autres localisations métastatiques sont les principaux
éléments intervenant dans la décision thérapeutique. Une
localisation primitive rénale semble constituer un élément de
pronostic favorable et les données issues de la littérature se
rapportent majoritairement à ce type de métastases compte tenu de
leur plus grande prévalence.
Les données des différentes séries chirurgicales disponibles
indiquent que certains individus sélectionnés tirent manifestement
profit d’une exérèse chirurgicale. Ainsi, dans le travail canadien
de Law et al., 14 individus ont bénéficié d’une exérèse de
métastase(s) pancréatique(s) d’un cancer du rein [13]. Après un
suivi médian de 32 mois, 11 d’entre eux étaient vivants, dont
7 (soit la moitié de l’effectif) sans récidive tumorale. Des
résultats concordants ont été rapportés par d’autres équipes [5,
11, 12, 14-17]. La question du type de résection pancréatique est
également débattue dans cette situation. En effet, alors que la
rareté des métastases ganglionnaires péripancréatiques dans cette
situation conduit certains auteurs à préconiser la réalisation de
« simples » métastasectomies, d’autres sont au contraire
favorables aux exérèses pancréatiques « radicales », du
même type que celles réalisées dans le contexte des adénocarcinomes
primitifs du pancréas [13].
En conclusion, les métastases intrapancréatiques sont rares.
Elles constituent un groupe hétérogène et sont dominées par les
métastases de cancers du rein. Le diagnostic est parfois difficile
à établir mais doit être systématiquement évoqué, en particulier
chez les individus ayant un antécédent personnel, même ancien, de
tumeur maligne. L’indication d’une exérèse chirurgicale doit être
systématiquement discutée, en particulier en cas de métastases
métachrones tardives, uniques, peu évolutives, et en cas d’origine
rénale. Même en cas de tumeur endocrine, le diagnostic de métastase
doit également être envisagé, comme dans notre observation, compte
tenu des implications thérapeutiques éventuelles.
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