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Dysphagie chez une femme de 40 ans, 9 ans après le traitement d’un cancer du sein


Hépato-Gastro. Volume 14, Numéro 1, 71-5, Janvier-Février 2007, Cas clinique commenté

DOI : 10.1684/hpg.2007.0040


Auteur(s) : Barbara Bonnefoy, Valérie Cales, Maxime Malet, Alexandre Pariente , Unité d’hépatogastroentérologie, Centre hospitalier de Pau, 64046 Pau Université Cedex, Laboratoire d’anatomie et de cytologie pathologiques, Centre hospitalier de Pau, 64046 Pau Université Cedex, Unité d’oncologie, Centre hospitalier de Pau, 64046 Pau Université Cedex.

Illustrations

ARTICLE

Auteur(s) : Barbara Bonnefoy1, Valérie Cales2, Maxime Malet3, Alexandre Pariente1

1Unité d’hépatogastroentérologie, Centre hospitalier de Pau, 64046 Pau Université Cedex
2Laboratoire d’anatomie et de cytologie pathologiques, Centre hospitalier de Pau, 64046 Pau Université Cedex
3Unité d’oncologie, Centre hospitalier de Pau, 64046 Pau Université Cedex

Une femme de 40 ans consultait en août 2003 pour une dysphagie basse pour les solides, récemment apparue, sans amaigrissement. Il n’y avait ni pyrosis ni régurgitations préalables, et la patiente ne consommait ni alcool ni tabac. Elle ne souffrait pas de syndrome de Raynaud. Neuf ans auparavant, elle avait été traitée pour un carcinome canalaire infiltrant polymorphe du sein droit (tumeur de 40 mm de diamètre, classée T2 N1B M0, par une chimiothérapie comportant 3 cures de farmorubicine, cyclophosphamide, méthotrexate, puis 3 cures de mitomycine C, cyclophosphamide et vindésine, suivie de tumorectomie, curage ganglionnaire (2 ganglions sur 18 envahis), radiothérapie (50 + 10 Gy), puis traitement au long cours par leuproréline.L’examen clinique était normal, ainsi que la biologie de routine (hémogramme, tests hépatiques, fonction rénale, calcémie, ionogramme) ; l’antigène CA 15-3 sérique était à 57 U/mL (N < 30).Le scanner thoracique et abdominal et la scintigraphie osseuse étaient normaux. En endoscopie, le cardia était rétréci, passé avec un ressaut par l’endoscope de 9 mm de diamètre, sans ulcération ni végétation ; on voyait, à la jonction de la grosse tubérosité et de la portion verticale de l’estomac, une petite lésion d’environ 5 mm de diamètre, légèrement surélevée à centre déprimé, jaunâtre avec des télangiectasies stellaires ( (figure 1) ) ; il n’y avait pas d’autre lésion gastroduodénale notable. L’échoendoscope (Olympus EUM20) ne franchissait pas la sténose. Sur le bord droit de l’œsophage, juste au-dessus du cardia, en continuité avec la plèvre (un minime épanchement était visible), on voyait une infiltration hypoéchogène mal limitée, dont l’épaisseur maximale était de 15 mm latéralement, et de 19 mm d’avant en arrière ( (figure 2) ). L’examen des biopsies œsophagiennes et cardiales montrait une muqueuse normale. L’examen des biopsies de la petite lésion gastrique ( (figure 3) ) montrait une prolifération carcinomateuse à la partie profonde du chorion, sous forme de fines travées ou de petites glandes irrégulièrement réparties dans une stroma-réaction fibreuse, et faites de cellules à noyau assez régulier, à petit cytoplasme éosinophile. L’épithélium de surface était intact, ainsi que la couche glandulaire, certaines glandes fundiques étant repoussées par les glandes tumorales. Le marquage par les anticorps antiestrogènes et antiprogestérone était intense et positif sur la quasi totalité des cellules tumorales.La malade était traitée par l’association d’épirubicine, de taxotère et d’anastrozole. La dysphagie régressait progressivement. Au contrôle de mars 2004, la lésion gastrique était moins visible, mais l’examen des biopsies montrait encore la présence de glandes tumorales ; l’antigène CA 15-3 avait baissé à 30 U/mL. Le traitement était poursuivi par taxotère et anastrozole. En décembre 2004, il n’y avait plus de dysphagie. La lésion gastrique avait l’aspect d’une cicatrice plane et l’examen des biopsies ne montrait qu’une discrète fibrose du chorion ; en échoendoscopie, l’infiltration hypoéchogène latéro-œsophagienne droite avait diminué. En février 2005, un Pet-scan montrait un foyer de fixation unique au niveau du cardia. L’administration de taxotère était réduite à un rythme mensuel, l’anastrozole poursuivi. En février 2006, le Pet-scan était négatif. L’endoscopie ne montrait qu’une petite cicatrice stellaire au niveau de laquelle les biopsies étaient négatives, et l’échoendoscopie une zone hypodense en croissant périœsophagienne droite dont l’épaisseur était de 5 mm, avec un épanchement pleural au contact. Ballonnet gonflé, un ressaut était encore ressenti à 35 cm des arcades dentaires. L’antigène CA 15-3 était à 7 U/mL (figures 4, 5).

Discussion

Les métastases gastriques sont rares (1,7 % des cancers de l’estomac dans une série autopsique ancienne, les primitifs les plus fréquents étant le sein, le poumon et le mélanome [1]).

Le cancer du sein est le cancer le plus fréquent chez la femme, avec environ 42 000 nouveaux cas par an en France, pour une incidence de 89/100 000/an, et 11 600 décès [2]. Il donne fréquemment des métastases osseuses, pulmonaires, hépatiques, des tissus mous et des glandes surrénales (à 10 ans, 30 % des tumeurs N0 et 70 % des tumeurs N+ ont donné des métastases). Les métastases digestives et péritonéales sont plus rares, et rarement isolées. Dans des études autopsiques, la prévalence des métastases au tube digestif va de 8 à 35 %, de 7 à 18 % pour les lésions gastriques, mais ces dernières ne sont découvertes du vivant de la malade que dans 0,3 à 6 % des cas [1, 3]. Les métastases digestives des cancers du sein n’ont été habituellement rapportées que sous forme de cas isolés ou de courtes séries, à l’exception de 2 séries récentes de 51 cas de métastases gastriques [1], et de 72 cas de métastases de l’ensemble du tube digestif et du péritoine [4].

Dans ces 2 séries, l’âge moyen des malades était d’environ 55 ans au moment du diagnostic de cancer du sein, et 1/3 des malades avaient moins de 50 ans. La fréquence respective des cancers canalaire et lobulaire était inversée en cas de métastases digestives : environ deux fois plus de cancers lobulaires que canalaires, contre 7 fois plus de cancers canalaires que lobulaires dans l’ensemble de la population de cancers du sein [4].

Le délai médian entre le diagnostic de cancer du sein et des métastases digestives était de 7 ans, les lésions étant découvertes simultanément dans 16 % des cas [4], mais des intervalles libres allant jusqu’à 30 ans ont été rapportés [5]. La métastase digestive pouvait être le premier site métastatique (dans 35 à 44 % des cas), mais elle n’était apparemment isolée que dans 5 % des cas environ [1, 4].

L’endoscopie est le moyen diagnostique de choix des métastases gastriques : les symptômes digestifs hauts étant fréquents, il n’est pas surprenant qu’elle ne montre que rarement une tumeur (5 % de tumeurs chez 118 malades ayant eu un cancer du sein et des symptômes digestifs hauts [6]). Les aspects sont divers, et l’emploi d’une classification proche de celles utilisées pour les lymphomes gastriques est justifié, le polymorphisme lésionnel étant similaire [1]. Cette classification oppose des lésions localisées (18 %), diffuses de type linitique ou gastritique (57 %), ou liées à une compression extrinsèque (25 %) [1], la topographie des lésions étant également répartie sur l’estomac. Il n’est donc pas étonnant que l’examen des biopsies perendoscopiques puisse être négatif dans près d’un cas sur cinq [1] ; l’utilisation de macrobiopsies à l’anse, de ponctions sous échoendoscopie, voire de biopsies percutanées pour atteindre les couches profondes de la paroi pourrait, par analogie avec les linites gastriques, améliorer ce rendement.

Alors qu’en cas de métastase gastrique, la tumeur primitive est plus souvent de type lobulaire, les biopsies sont plus souvent positives en cas de carcinome canalaire que lobulaire, sans doute parce que ce dernier type est plus souvent associé à des lésions de type linitique (14/36 versus 1/10) et surtout à des compressions extrinsèques (12/36 versus 1/10) [1]. Au moins 2 cas de petites lésions mimant un cancer gastrique superficiel ont été rapportés [7, 8], tous deux sans autre site métastatique, dont une lésion avait pu être examinée complètement après mucosectomie endoscopique ; c’est l’aspect qu’avait la métastase gastrique de notre malade.

Le diagnostic différentiel entre métastase gastrique de cancer du sein et adénocarcinome gastrique primitif peut être difficile, spécialement dans les formes linitiques, la présence de cellules en bague à chaton étant commune aux linites gastriques primitives et aux carcinomes lobulaires [9]. La comparaison histologique et immunohistologique avec la tumeur mammaire initiale, et l’étude immunohistochimique (récepteur aux estrogènes, gross cystic fluid protein, cytokératines 7 et 20) doivent permettre le diagnostic différentiel [9, 10], essentiel car débouchant sur un traitement différent, et évitant une chirurgie majeure inutile [11, 12]. A l’inverse, d’exceptionnelles métastases lymphatiques mammaires d’adénocarcinomes gastriques à cellules indépendantes ont été rapportées [13, 14].

Les métastases œsophagiennes sont plus rares [4], mais le cancer du sein est, avant le cancer bronchique, leur origine la plus fréquente [15]. Elles partagent avec les métastases gastriques les mêmes particularités concernant le type de la tumeur primitive, et le délai d’apparition. Elles se présentent le plus souvent comme une sténose ni ulcérée, ni végétante, au niveau de laquelle les biopsies ne montrent habituellement pas de tumeur. L’échoendoscopie est très utile pour montrer la cause de la compression extrinsèque, qu’il s’agisse d’un envahissement mural plus ou moins nodulaire, ou d’adénopathies compressives [16], voire, comme chez notre malade, d’une possible extension d’origine pleurale. En l’absence d’autre métastase accessible, le diagnostic histologique peut être apporté par une ponction sous échoendoscopie [16, 17], voire par une résection muqueuse endoscopique [18]. Le site juxtacardial, comme chez notre malade est plus rare [19] ; une voie lymphatique sous-pleurale est possible.

Les données concernant le traitement sont fragmentaires. La plupart des malades sont traitées par chimiothérapie et/ou hormonothérapie, avec une grande hétérogénéité dans la littérature, tenant à l’évolution temporelle des traitements. La survie médiane est de l’ordre de 2 ans [1, 4], mais elle est supérieure à 30 mois chez un tiers des malades (dont la médiane fut alors de 84 mois) dans l’étude de Mc Lemore [4]. La chirurgie (hors erreur diagnostique) est réservée aux complications non traitables par d’autres moyens. En cas de sténose œsophagienne, le recours aux dilatations, ou a fortiori à la pose de prothèses, qui ne sont pas sans complication [20], devrait être réservé aux malades ne répondant pas à un traitement chimio-et/ou hormonothérapique.

En conclusion, l’hypothèse d’une métastase doit systématiquement être évoquée devant une lésion potentiellement tumorale du tube digestif chez une femme ayant un antécédent, même lointain, de cancer du sein. Les métastases digestives compliquent plus souvent les cancers de type lobulaire, et la difficulté diagnostique est majeure en cas d’adénocarcinome à cellules indépendantes. L’aspect des métastases gastriques est polymorphe (lésions localisées ou diffuses, nodulaires, ulcérées, linitiques, sténosantes) et peut simuler un cancer gastrique superficiel. L’examen des biopsies perendoscopiques peut être négatif, et d’autres moyens (mucosectomie, macrobiopsie, ponctions sous échoendoscopie) peuvent être utiles. L’utilisation des marqueurs immunohistochimiques est très utile au diagnostic histologique. La reconnaissance du diagnostic est essentielle pour éviter des traitements inadaptés, et porter un pronostic, des survies prolongées étant possibles, surtout en cas de réponse objective au traitement chimio- et/ou hormonothérapique.

Références

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