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Hépatite C : l’orientation du malade et les relations ville/hôpital


Hépato-Gastro. Volume 13, Numéro 3, 191-4, Mai-Juin 2006, Mini-revue


Résumé  

Auteur(s) : Agnès Dumas, Sophie Hillaire , CESAMES (Centre de recherche psychotropes, santé mentale, sociétés), université René Descartes, Hôpital Foch Réseau Ville Hôpital Val-de-Seine, 40, rue de Worth, BP 36, 92151 Suresnes Cedex.

Résumé : L’objectif principal de cette recherche-action résidait dans l’appréhension des pratiques des médecins généralistes vis-à-vis du repérage et de la prise en charge de l’hépatite C, et dans l’identification de leviers sur lesquels fonder des actions formatives. Pour cela, cette étude sociologique s’est basée sur une démarche qualitative, par la réalisation d’entretiens auprès de médecins généralistes et spécialistes. L’analyse révèle qu’au-delà de la question du degré de formation et d’investissement des généralistes dans la prise en charge de l’hépatite C, ce sont des tensions dans les relations ville/hôpital qui peuvent nuire à la qualité de l’orientation vers la filière spécialisée, ces tensions étant liées à des obstacles de nature organisationnelle, qui peuvent faire l’objet d’ajustements locaux et partiels.

Mots-clés : VHC, médecin généraliste, orientation, relations ville-hôpital

ARTICLE

Auteur(s) : Agnès Dumas1, Sophie Hillaire2

1CESAMES (Centre de recherche psychotropes, santé mentale, sociétés), université René Descartes
2Hôpital Foch Réseau Ville Hôpital Val-de-Seine, 40, rue de Worth, BP 36, 92151 Suresnes Cedex

Les modalités de repérage du virus de l’hépatite C (VHC) et de prise en charge des malades ont récemment connu de profondes transformations, que ce soit avec le recul des cas associés à la transfusion, avec l’évolution de la stratégie diagnostique – et plus particulièrement la généralisation de la détection qualitative de l’ARN du VHC dans le sérum (PCR) – ou avec l’optimisation des traitements, qui permettent de guérir jusqu’à 80 % des malades dans les essais thérapeutiques, selon l’âge, le sexe et le génotype [1]. En conséquence de ces récentes évolutions, le relais des médecins généralistes revêt aujourd’hui une importance majeure dans l’amélioration de l’accès aux soins pour les personnes atteintes de l’hépatite C, aussi bien au niveau du dépistage que dans les différentes étapes qui lui succèdent, qu’il s’agisse de l’orientation vers la filière spécialisée ou de l’accompagnement dans la mise en place du traitement antiviral. Or en France, bien que quelques études aient abordé la prise en charge du VHC par les médecins généralistes et les attentes que ceux-ci peuvent avoir dans ce domaine [2-6], la plupart des enquêtes se sont focalisées sur les techniques et les pratiques relatives au dépistage [7-13].L’originalité de cette recherche-action réside dans le choix d’une démarche sociologique dite qualitative, permettant de dépasser la question des connaissances des médecins généralistes en matière d’hépatite C pour appréhender leurs pratiques concrètes face au dépistage, à l’orientation ou à la prise en charge d’un malade. Grâce à la réalisation d’entretiens auprès de généralistes, il a été possible d’identifier les raisons pour lesquelles ceux-ci mènent – ou non – un bilan approfondi, les obstacles et les motivations qui les poussent à prendre en charge la surveillance d’un malade et enfin leurs attentes en termes de formation.

Méthodologie

Cette recherche-action, conduite en 2004, est le résultat d’une collaboration entre sociologues et professionnels de santé dans le cadre du réseau Ville-Hôpital Val-de-Seine, qui regroupe des professionnels travaillant à l’amélioration de la prise en charge des patients infectés par le VIH et/ou le VHC. Dans un premier temps, des spécialistes de l’hépatologie ont été interviewés sur les éventuelles difficultés qu’ils éprouvaient dans leurs relations avec les médecins généralistes, et leurs attentes en termes d’orientation du malade. Puis des entretiens ont été plus largement menés auprès de médecins généralistes, recrutés selon deux méthodes distinctes. Un premier groupe de médecins généralistes a été sollicité de manière aléatoire tandis qu’un second groupe a été contacté après avoir adressé un patient muni d’un courrier vers quatre consultations spécialisées de centres hospitaliers de la région parisienne. Parallèlement, le spécialiste qui recevait le nouveau patient remplissait un document synthétisant le dossier et évaluant la qualité de l’orientation, permettant de situer à la fois l’état de la pathologie du patient autour de quelques critères (date de la contamination, génotype, examens prescrits par le généraliste), mais aussi de récolter l’avis du spécialiste sur l’opportunité de la consultation, l’utilité du courrier reçu, et sa décision finale.

Au total, ce sont vingt professionnels qui ont été interviewés, cinq médecins spécialistes et quinze généralistes, dans le cadre d’entretiens semi-directifs. On a utilisé à cette fin une grille d’observation, mais sans imposer une standardisation de la forme et de l’ordre des questions. La grille d’observation s’articulait principalement autour des expériences que les professionnels avaient pu avoir de l’hépatite C, que l’on tentait de saisir notamment par un récit détaillé des cas de prise en charge les plus récents. Elle comprenait également des questions d’ordre général (parcours du professionnel, histoire de l’implantation, type de clientèle, etc.). Enfin, les relations avec l’hôpital (sur ces questions et plus généralement) étaient abordées, ainsi que les formations suivies et souhaitées (à la fois sur le fond et la forme). Dans le cadre d’une recherche qualitative, chaque entretien vaut d’abord pour sa propre exemplarité, c’est-à-dire pour ce qu’il représente et révèle d’une certaine pratique, et d’une certaine conception de la médecine et de la prise en charge de l’hépatite C. L’analyse retranscrite ici, dans la mesure où elle cherche à traduire la diversité des pratiques et des représentations des professionnels, s’est donc essentiellement appuyée sur la confrontation transversale des différents points de vue qui se dégageaient dans chaque entretien, à partir des rapprochements et des oppositions que l’on a pu opérer.

Résultats

D’après les entretiens menés avec les spécialistes, l’orientation du malade posait des difficultés notables, non seulement parce que les malades leur étaient adressés après un bilan sommaire ou incomplet, mais aussi car les courriers des généralistes étaient trop souvent lacunaires, alors que ces derniers – grâce à la relation de confiance souvent établie depuis plusieurs années – sont supposés être plus à même de transmettre des éléments sur l’histoire du patient. Or l’analyse des entretiens menés avec les généralistes, à partir de l’identification de deux pratiques typifiées, montre que la qualité de l’orientation ne dépend pas tant du niveau de connaissances ou de formation des médecins mais que ce sont davantage des obstacles de nature organisationnelle qui influencent le bon déroulement de l’orientation.

Deux conceptions et pratiques contrastées

On a différencié deux formes de pratiques typiques des généralistes lorsqu’ils sont confrontés à un porteur du virus de l’hépatite C, qu’ils aient ou non été à l’origine de la découverte de la contamination.

D’une part, des généralistes quasiment « spécialisés » n’envisagent pas d’orienter un patient vers la filière spécialisée sans avoir réalisé un bilan exhaustif, comme l’explique ce médecin : « Arrêter très vite les investigations ? Ah, non, non, pour moi c’est pas envisageable, ça n’aurait pas de sens. J’essaie toujours de m’intéresser un peu au minimum au cas, parce que c’est quand même pas tous les jours que ça nous arrive, non ? » Comme le repérage du VHC nécessite un véritable travail « d’investigation », celui-ci se trouve en parfaite adéquation avec des aspects que ces professionnels valorisent dans leur métier : la recherche, la santé publique, la prévention de première ligne.

D’un autre côté, certains praticiens véhiculent une représentation a minima de leur rôle, parfaitement résumé par cet extrait d’entretien : « Mon rôle avant tout c’est de faire le diagnostic, de dépister, point. […] Moi, mon rôle c’est d’être une boîte aux lettres comme dirait un de mes confrères, c’est de faire le diagnostic, c’est fondamental… » Les généralistes qui ont adopté cette attitude considèrent que leur rôle consiste, en tout et pour tout, à orienter le plus rapidement possible un patient dépisté vers la filière hospitalière, muni le plus souvent d’un courrier succinct et factuel, qui remplit uniquement une fonction de « courtoisie ».

La dualité de ces catégories, aussi durcie soit-elle dans la réalité, ne peut toutefois être réduite à une simple opposition binaire et indigène entre « médecins formés » et « médecins non formés », puisque certains membres du second groupe ont consenti à un important effort de formation sur l’hépatite C par le passé. Il existe en réalité plusieurs principes d’opposition entre ces deux pratiques, et l’adoption de l’une ou de l’autre s’appuie largement sur des rapports distincts au métier et/ou à la pathologie. Des rapports étroits avec le monde hospitalier, dans un sens large, peuvent ainsi favoriser l’alignement sur le modèle « spécialisé » de la prise en charge. Cependant, les tropes professionnels qui peuvent amener un praticien à développer un intérêt pour une pathologie sont nombreux et divers, mais ce sont avant tout des obstacles de nature organisationnelle, qui peuvent faire l’objet d’ajustements locaux et partiels, que cet article met en lumière.

Des dysfonctionnements organisationnels

La plupart des médecins généralistes qui appréhendent leur rôle a minima estiment que la réalisation d’examens complémentaires « ça fait perdre du temps » étant donné que les examens sont systématiquement prescrits à nouveau par les hospitaliers. Un médecin généraliste confiait ainsi : « J’avais fait une PCR à un patient, et bingo, il me dit qu’ils lui ont fait refaire une PCR à l’hôpital ! Alors moi, je veux bien qu’on nous dise de faire ci ou ça, mais si c’est pour refaire la même chose derrière, je vois pas trop où est l’intérêt, si vous voulez. […] Faut juste qu’ils se décident… » D’après ces praticiens, il semble donc contre-productif de mener des examens complémentaires, qui risquent d’être incomplets et redondants. Mais il serait également superflu de réaliser un interrogatoire approfondi afin de transmettre le maximum d’informations au spécialiste, qui, de toute manière, « refera tout » : « De toute façon, ils refont tout à l’hôpital… […] Non, parce que l’interrogatoire est refait… il y a pas que les examens de laboratoire qui sont refaits. Donc si je parle de ses antécédents, et de ce qui est peut-être la cause de sa contamination… [Il hausse les épaules.] » Par ailleurs, le lien entre ville et hôpital, une fois la prise en charge spécialisée mise en place, peut parfois susciter quelques « ratés » dans le suivi du patient. Ceux-ci sont loin d’être systématiques et relèvent le plus souvent de micro-ajustements. C’est le cas par exemple, lorsqu’un patient change de médecin traitant, et que celui-ci ne se voit pas transmettre d’informations sur l’évolution de la pathologie ou sur le type de prise en charge mise en œuvre par la filière spécialisée.

La redondance des examens entre la ville et l’hôpital, perçue comme contre-productive, peut donc quelquefois expliquer ce fonctionnement chez des médecins généralistes pourtant parfois très impliqués dans la formation médicale continue, et qui se sont intéressés au VHC dans ce cadre particulier. Au-delà de l’aberration fonctionnelle, cette situation tend également à faire ressortir le rapport de domination symbolique exercé par l’hôpital sur la ville (« les examens pratiqués à l’hôpital sont meilleurs que ceux de la ville »), et à renvoyer les généralistes à l’image « subalterne » de leur statut (« peu importe ce qu’ils font, car tout sera refait… en mieux »). Or c’est dans ces enjeux de valeurs symboliques et statutaires que sont produites les tensions anodines et les frictions qui peuvent ensuite peser sur le bon déroulement de la prise en charge. Pour des acteurs du monde médical, ces faits peuvent apparaître comme structurels et inévitables. Pourtant, du point de vue du sociologue, le règlement formel, négocié et standardisé de la question de la légitimité de la prescription et du prescripteur, à un niveau individuel ou local, pourrait contribuer à régler ces questions.

Conclusion

L’étude des relations ville/hôpital autour de la prise en charge de l’hépatite C constitue une sorte de cas particulier au regard d’autres pathologies puisque l’hépatite C appartient a priori davantage au monde hospitalier, notamment car l’hôpital reste le lieu privilégié où peuvent se dérouler la biopsie et la primo-prescription du traitement antiviral. Cette analyse des relations entre les médecins généralistes et spécialistes pourrait sûrement se retrouver dans d’autres contextes, mais le sentiment qu’ont certains généralistes d’être « déconnectés » de patients atteints du VHC exacerbe probablement les éventuelles tensions relationnelles.

L’analyse des trajectoires et des positions des généralistes interviewés a néanmoins permis de dégager des obstacles à l’investissement dans la prise en charge du VHC, et par là même de réfléchir aux possibilités pour les dépasser dans le cadre d’actions formatives. En effet, si le travail de partenariat demeure une notion difficilement possible à mettre en œuvre en dehors d’arrangements très locaux et individualisés, elle peut être facilitée par la standardisation de certaines étapes de la prise en charge des malades du VHC, notamment celles concernant le dépistage et l’orientation vers le spécialiste, comme le souhaitent les généralistes interviewés, indiquant par la même occasion la répartition et la division du travail entre secteurs général et spécialisé. Les supports utilisés à cette fin pourraient également attirer l’attention sur la PCR, technique partiellement maîtrisée par les médecins interviewés.

Références

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13 Sahajian F, Caillat-Vallet E, Bailly F, Excler G, Trepo C, Fabry J, et al. Pratique des médecins généralistes en matière de dépistage du virus de l’hépatite C dans la région lyonnaise. Santé Publique 1999 ; 11 : 513-25.


 

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