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Rôle des myofibroblastes dans la fibrogenèse hépatique


Hépato-Gastro. Volume 12, Numéro 2, 143-52, Mars-Avril 2005, Bases fondamentales


Résumé  

Auteur(s) : Pascale Grenard, Ariane Mallat, Sophie Lotersztajn , Inserm, U581, 94010 Créteil, AP-HP, Hôpital Henri Mondor, département d’Hépatologie et de Gastroentérologie, 94010 Créteil, Université Paris XII-Val de Marne, 94010 Créteil.

Résumé : La fibrose hépatique est la complication commune de toutes les maladies chroniques du foie et conduit à la cirrhose et à ses complications sévères : l’hypertension portale, l’insuffisance hépatique et le carcinome hépatocellulaire. Il est établi que les myofibroblastes hépatiques jouent un rôle majeur dans le développement de la fibrose hépatique. Au cours des hépatopathies chroniques, ces cellules sont soumises à l’action de cytokines et de chimiokines qui stimulent leur prolifération et provoquent leur accumulation, notamment dans les zones de nécrose où elles synthétisent les constituants de la fibrose ainsi que des molécules bloquant la dégradation de la matrice extracellulaire. La compréhension des mécanismes régulant le fonctionnement des myofibroblastes hépatiques constitue une étape préalable indispensable au développement de molécules capables de stopper la progression de la fibrose, voire de la faire régresser. À cet égard, plusieurs stratégies, non exclusives, sont à l’étude. Elles visent à : réduire l’accumulation des myofibroblastes, en bloquant leur prolifération ou en stimulant leur apoptose \; diminuer l’accumulation de la fibrose, en bloquant la synthèse de composants matriciels ou en favorisant leur dégradation. Bien que plusieurs molécules candidates aient été validées dans des modèles expérimentaux de fibrose, on ne dispose pas aujourd’hui de molécules antifibrosantes dont l’efficacité ait été démontrée chez l’homme. Cette revue fait le point sur le rôle des myofibroblastes dans le processus de fibrogenèse ainsi que sur les stratégies antifibrosantes ciblant les cellules fibrogéniques du foie.

Illustrations

ARTICLE

Auteur(s) :, Pascale Grenard1,3, Ariane Mallat1,2,3, Sophie Lotersztajn1,3,*

1Inserm, U581, 94010 Créteil
2AP-HP, Hôpital Henri Mondor, département d’Hépatologie et de Gastroentérologie, 94010 Créteil
3Université Paris XII-Val de Marne, 94010 Créteil

La fibrose hépatique est la complication commune de toutes les maladies chroniques du foie, quelle qu’en soit l’origine, le plus souvent alcoolique ou virale dans les pays occidentaux. Elle est due à un processus de cicatrisation exagérée qui se caractérise par l’accumulation progressive dans le foie d’une matrice extracellulaire de composition altérée, en réponse à une agression chronique, et résulte d’un déséquilibre entre synthèse, dépôt et dégradation de ces constituants [1, 2]. Elle provoque une désorganisation de l’architecture du foie et perturbe son fonctionnement. La progression de la fibrose, le plus souvent sur 10 à 20 ans, conduit à la cirrhose et à ses complications sévères (insuffisance hépatique, hypertension portale), sources d’une morbidité et d’une mortalité élevée. De plus, elle expose à un risque élevé de carcinome hépatocellulaire avec une incidence annuelle de carcinome hépatocellulaire sur cirrhose de 3 à 4 %.Les dix dernières années ont été marquées par des progrès considérables dans la compréhension des mécanismes moléculaires de la fibrogenèse hépatique. Le but de cette revue sera de faire le point sur le rôle des myofibroblastes hépatiques dans le processus de fibrogenèse.

La matrice extracellulaire dans le foie normal et le foie fibreux

Le foie normal contient une faible quantité de matrice extracellulaire, localisée principalement dans l’espace de Disse (espace entre les cellules endothéliales sinusoïdales et les hépatocytes), dans les espaces portes autour des vaisseaux et des canaux biliaires, et dans la paroi des veines centrolobulaires (( figure 1A )) [2, 3]. Une des caractéristiques de la matrice extracellulaire hépatique est de former une lame basale discontinue entre les hépatocytes et les cellules endothéliales des sinusoïdes qui permet des échanges bidirectionnels entre les hépatocytes et le sang (( figure 2A )).

Au cours des atteintes hépatiques aiguës, la lésion initiale, généralement hépatocytaire ou biliaire, déclenche une réaction inflammatoire, suivie d’une régénération et d’une synthèse de composants matriciels [1, 2]. Ce processus permet la cicatrisation de la lésion en restaurant une architecture hépatique normale. En revanche, si la maladie causale se prolonge, l’inflammation devient chronique, le déséquilibre entre la synthèse excessive de composants matriciels et la faillite des mécanismes de dégradation aboutit à la fibrogenèse [1]. Dans le foie fibreux, les modifications de la matrice extracellulaire sont qualitativement et quantitativement comparables quelle que soit l’étiologie. On constate en effet une augmentation de trois à six fois de la plupart des molécules matricielles, principalement les collagènes de type I et III (fibrillaires), des protéoglycanes et des glycoprotéines, avec un dépôt précoce de fibronectine suivi par l’apparition de fibres de collagènes interstitiels [3]. En revanche, la distribution des composants de la matrice extracellulaire dans le lobule varie en fonction de l’agression. La localisation initiale de la fibrose est superposable à celle de la lésion causale : ainsi, la fibrose d’origine virale prend naissance dans la région portale, alors que la fibrose d’origine alcoolique débute dans la zone centrolobulaire [4]. Dans tous les cas, la fibrose s’étend progressivement sous deux formes. La fibrose de l’espace de Disse, ou fibrose périsinusoïdale, s’observe précocement au cours de la fibrogenèse hépatique, quelle que soit l’étiologie. Elle établit une véritable néomembrane basale qui isole les hépatocytes des capillaires sinusoïdes, et modifie leur phénotype avec notamment une perte des fenestrations des cellules endothéliales sinusoïdales et une disparition des microvillosités hépatocytaires (( figure 2B )). L’accumulation matricielle et les modifications cellulaires qui en résultent réduisent les échanges de substances solubles entre le compartiment sanguin et les hépatocytes, concourant au développement de l’insuffisance hépatique et de l’hypertension portale. La fibrose septale, bien visible en microscopie optique, progresse dans le lobule pour former des ponts avec les espaces portes ou les régions centrolobulaires adjacents, aboutissant à l’isolement de nodules d’hépatocytes au stade de cirrhose (( figure 1B )).

Les cellules fibrogéniques du foie

Il est maintenant clairement établi que les constituants matriciels qui s’accumulent dans le foie au cours de la fibrogenèse sont synthétisés majoritairement par des myofibroblastes exprimant l’alpha-actine de type musculaire lisse. Néanmoins, un grand nombre d’études indiquent qu’au moins deux populations de cellules myofibroblastiques, dérivés de populations cellulaires distinctes, les cellules étoilées du foie activées et les myofibroblastes hépatiques, contribuent à l’accumulation de la matrice extracellulaire dans le foie [5, 6] (( figure 3 )).

Dans le foie normal, les cellules étoilées représentent 5 à 10 % des cellules et sont localisées dans l’espace de Disse. Elles sont impliquées dans le métabolisme des rétinoïdes et le stockage de la vitamine A, et sont capables de synthétiser les composants de la matrice extracellulaire normale. Elles jouent un rôle essentiel dans le maintien du phénotype des hépatocytes, des cellules biliaires et des cellules non parenchymateuses. Lors d’une agression hépatique aiguë ou chronique, ces cellules acquièrent un phénotype myofibroblastique caractérisé par la perte de leurs vacuoles lipidiques et l’acquisition de filaments d’alpha-actine de type musculaire lisse [7]. Ce processus d’activation est associé à l’acquisition de propriétés fibrogéniques : en particulier, les cellules myofibroblastiques prolifèrent et s’accumulent dans les zones de nécrose (( figure 1D )), sécrètent des cytokines proinflammatoires et des chimiokines, et synthétisent les protéines de la matrice extracellulaire ainsi que des inhibiteurs de leur dégradation, conduisant à la formation progressive d’une cicatrice (( figure 3 )).

Les myofibroblastes représentent une autre source de cellules fibrogéniques qui dérivent des fibroblastes portaux du tissu conjonctif, des fibroblastes périvasculaires portaux et centraux, ainsi que des fibroblastes périductulaires, présents autour des voies biliaires [4] (( figure 1C )). La contribution de ces cellules à la fibrogenèse a été initialement démontrée dans la cirrhose biliaire expérimentale, au cours de laquelle la modification phénotypique des fibroblastes portaux et périductulaires en myofibroblastes précède l’activation des cellules étoilées du parenchyme [8, 9].

Les propriétés phénotypiques et fonctionnelles des myofibroblastes sont très semblables à celles des cellules étoilées activées. Cependant, des études in vitro et in vivo ont permis d’établir que ces cellules diffèrent dans l’expression de plusieurs marqueurs, notamment l’expression spécifique de la fibuline-2 et de l’interleukine-6 par les myofibroblastes, et de celle de la protéase P100 et de la reeline par les cellules étoilées activées [4, 10]. L’expression de ces marqueurs a également été décrite dans des modèles expérimentaux de fibrose [11] et suggère que les myofibroblastes dérivés des (myo) fibroblastes portaux sont présents dans les travées fibreuses, alors que les cellules étoilées activées sont localisées principalement dans l’espace de Disse, à proximité des espaces portes. Concernant leurs fonctions biologiques, les cellules étoilées activées présentent des différences fonctionnelles mineures avec les myofibroblastes, notamment une apoptose rapide et une capacité de prolifération plus faible [5]. La contribution des différentes populations de cellules fibrogéniques au processus de fibrogenèse reste toutefois à établir.

Rôle des cellules fibrogéniques dans la physiopathologie de la fibrogenèse hépatique

L’étude des mécanismes impliqués dans la physiopathologie de la fibrogenèse hépatique a bénéficié d’une part de modèles murins, et d’autre part de la disponibilité de modèles cellulaires, notamment grâce à la possibilité d’isoler les cellules étoilées du foie avec une pureté relativement élevée. Les principaux modèles expérimentaux de fibrogenèse hépatique sont, d’une part, l’induction d’une hépatite toxique par administration répétée de tétrachlorure de carbone, de galactosamine ou de diméthylnitrosamine, qui génèrent une nécrose hépatocytaire massive associée à une inflammation importante, et, d’autre part, l’induction d’une cholestase par ligature de la voie biliaire principale, modèle moins inflammatoire. L’isolement de cellules étoilées est basé sur la digestion enzymatique du foie normal [12] et la purification par gradient de densité ou par FACS [13]. En quelques jours, ces cellules initialement riches en vitamine A, acquièrent spontanément des caractéristiques myofibroblastiques (expression de l’alpha-actine de type musculaire lisse) et les propriétés fonctionnelles des cellules étoilées du foie activées (prolifération, synthèse de composants matriciels et de leurs inhibiteurs, synthèse de facteurs de croissance, de cytokines et de chimiokines) (( figure 3 )). Elles constituent donc un bon modèle d’étude des modifications phénotypiques des cellules étoilées du foie au cours de la fibrogenèse. Les myofibroblastes hépatiques sont obtenus par culture d’explants de foie normal, ce qui ne permet pas d’étude de leurs modifications phénotypiques [14].

Activation et recrutement

Les mécanismes aboutissant à la modification phénotypique des cellules étoilées en myofibroblastes (« activation ») ont fait l’objet de multiples études in vivo mais les données proviennent essentiellement d’études sur les modèles de cellules étoilées du foie en culture [15]. En revanche, les mécanismes d’activation des myofibroblastes sont encore mal connus. L’activation des cellules étoilées résulterait de l’action combinée de médiateurs solubles libérés par les cellules adjacentes, et de modifications de la matrice extracellulaire. Ainsi, l’atteinte du parenchyme hépatique provoque l’activation des cellules de Kupffer (macrophages du foie), des cellules endothéliales et des plaquettes, mais également un afflux de leucocytes, occasionnant la production de lipides péroxydés, d’espèces réactives de l’oxygène et de nombreuses cytokines et chémokines notamment le Transforming Growth Factor-β (TGF-β, l’interleukine-1, le Platelet Derived Growth Factor (PDGF), le Tumor Necrosis Factor-α (TNF-α) et l’Epidermal Growth Factor [16]. En quelques heures, ces facteurs déclenchent l’induction de différents facteurs de transcription dans les cellules étoilées (NF-kB, c-myb, ZF9) [15], initiant ainsi l’induction de l’expression de cytokines et de chimiokines profibrogéniques, ainsi que de leurs récepteurs.

La migration des cellules fibrogéniques vers les lieux de nécrose contribuerait également à leur activation. Cette migration est sous la dépendance de facteurs de croissance (PDGF et fibroblast growth factor-2) et de chimiokines, produits par les cellules inflammatoires (MCP-1, CCl21) ou par les cellules fibrogéniques myofibroblastiques (MCP-1, PDGF) [16]. De plus, la libération de facteurs chimiotactiques par les cellules fibrogéniques du foie accentue leur recrutement vers les zones lésées mais également le recrutement de cellules inflammatoires.

Prolifération et survie

L’accumulation de cellules fibrogéniques lors d’une atteinte hépatique résulte à la fois de leur capacité de prolifération élevée et de leur résistance vis-à-vis de l’apoptose. La prolifération des cellules fibrogéniques est stimulée par une grande variété de facteurs de croissance exprimés au cours de l’atteinte hépatique chronique, notamment le PDGF, le mitogène le plus puissant dont les récepteurs sont surexprimés par les cellules étoilées dans le foie cirrhotique, des vasoconstricteurs comme la thrombine, des Matrix Metalloproteases (MMPs) comme la MMP-2, ou encore des molécules d’adhésion comme l’intégrine αVb3 [3]. Parmi les facteurs de survie, on compte le TGF-β [17], la sphingosine-1 phosphate [18] et le Tissu Inhibitor of Metalloproteases-1 (TIMP-1) [19]. Enfin, l’interaction des cellules étoilées activées avec des composants de la matrice comme le collagène de type I et la fibronectine joue également un rôle crucial dans la survie de ces cellules et implique notamment l’intégrine αVb3 [3, 20, 21].

Remodelage et fibrose

La dynamique de la fibrose implique, parallèlement à la synthèse des protéines, un processus de dégradation sous la dépendance de métalloprotéases matricielles. Les cellules étoilées activées expriment une grande variété d’enzymes permettant le remodelage de la matrice extracellulaire comme la plasmine, les cathepsines, l’élastase, et surtout les MMPs et les activateurs des MMPs, qui clivent les pro-MMPs en forme active [22]. De plus, elles produisent aussi des inhibiteurs spécifiques des enzymes de la famille des MMPs, les TIMPs. Les cellules étoilées activées synthétisent le Plasminogen Activator Inhibitor-1 (PAI-1), inhibiteur de la transformation du plasminogène en plasmine qui joue un rôle fondamental dans l’activation des autres enzymes dégradant la matrice, et qui permet la production de TGF-β par clivage du TGF-β latent inactif. La production de MMPs et de TIMPs est finement régulée selon le stade d’activation des cellules étoilées, et reflète le remodelage de la matrice au cours des maladies chroniques du foie [23]. Lors des stades précoces, les cellules étoilées activées expriment les MMP-1, MMP-2, MMP-3 et MMP-9 et leurs activateurs, mais ne produisent pas de TIMPs, permettant ainsi la dégradation de la matrice « lâche » présente dans le foie normal et son remplacement par des amas de collagènes fibrillaires. En revanche, à un stade plus tardif, les cellules étoilées activées ne produisent plus de MMPs mais synthétisent des TIMPs, provoquant ainsi une diminution dramatique de l’activité collagénolytique hépatique [24].

Parmi les facteurs stimulant la production de matrice extracelllulaire, le TGF-β, le Connective Tissue Growth Factor et la leptine jouent un rôle majeur. Le TGF-β est l’un des médiateurs les plus importants de la fibrogenèse [25]. Il stimule non seulement la synthèse de fibronectine, de collagènes, de protéoglycanes, et de glycoprotéines par les cellules fibrogéniques, mais il s’oppose également aux mécanismes physiologiques de dégradation de la matrice extracellulaire en inhibant la production d’enzymes dégradant la matrice, comme la MMP-1, la MMP-3, et en augmentant l’expression de leurs inhibiteurs, tels que le TIMP-1 et le PAI-1. De plus, il stimule sa propre synthèse par les cellules fibrogéniques et contribue à leur survie [25].

Les cellules fibrogéniques du foie sont donc au centre du processus de fibrogenèse, non seulement en synthétisant des constituants matriciels ainsi que des inhibiteurs de leur dégradation, mais également en produisant des enzymes qui stabilisent la fibrose par la formation de pontages covalents, limitant la dégradation des molécules matricielles par les MMPs. L’activité des lysyl oxydases et des transglutaminases, deux familles d’enzymes de réticulation covalente de la matrice extracellulaire augmentent au cours de la fibrogenèse [26, 27] et la densité des pontages covalents catalysés par ces enzymes est proportionnelle au degré de sévérité de la fibrose [26, 28]. La réticulation de la matrice extracellulaire par les transglutaminases serait un phénomène relativement précoce, alors que la réticulation par les lysyl oxydases serait impliquée plus tardivement dans la fibrogenèse [27].

Stratégies antifibrosantes

Le traitement de la maladie causale reste un objectif prioritaire dans la prévention de la cirrhose. Cependant, à un stade trop tardif d’évolution, il est essentiel de pouvoir disposer de molécules antifibrosantes. Les progrès réalisés ces dix dernières années dans la compréhension des mécanismes conduisant à la fibrogenèse ont permis de définir, sur un plan conceptuel, différents niveaux d’intervention possibles d’une molécule anti-fibrosante. De plus, l’utilisation de molécules anti-inflammatoires, notamment pour leur effet inhibiteur sur la production de cytokines fibrogéniques, peut également constituer une stratégie intéressante et éventuellement complémentaire à une action directe sur les cellules fibrogéniques.

Les myofibroblastes hépatiques sont une cible privilégiée des molécules antifibrosantes. Différentes stratégies sont actuellement développées, qui visent à bloquer l’activation des cellules fibrogéniques, réduire leur accumulation par des molécules antiprolifératives ou apoptotiques, inhiber la synthèse et augmenter la dégradation des composés matriciels, moduler la production ou l’activité des cytokines pro- ou antifibrogéniques ou de facteurs de croissance. Cependant, bien que plusieurs molécules antifibrosantes candidates aient été validées dans des modèles expérimentaux de fibrose (tableau 1( Tableau 1 )), on ne dispose pas aujourd’hui de traitement antifibrosant dont l’efficacité ait été démontrée chez l’homme.

Le blocage de la production et/ou de l’activité de cytokines pro-fibrogéniques représente une stratégie antifibrosante séduisante qui a fait l’ojet de nombreuses études. Le TGF-β est l’un des médiateurs central de la fibrogenèse, et l’efficacité anti-fibrosante de l’inhibition de sa production, de sa liaison à ses récepteurs ou le blocage de ses voies de signalisation a été validé dans de nombreux modèles expérimentaux [2, 25]. Cependant, bien qu’attrayantes de par leur efficacité antifibrosante, l’innocuité des stratégies systémiques anti-TGF-β reste à démontrer, notamment en raison de leurs risques carcinogènes potentiels.

Plusieurs arguments suggèrent que les interférons pourraient, outre leur activité antivirale, exercer un effet antifibrosant direct. Ainsi, les interférons-α et -γ inhibent l’activation, la prolifération et la synthèse de collagène des cellules étoilées activées du foie et des myofibroblastes hépatiques en culture [29]. De plus, ces cytokines inhibent le développement de la fibrose dans un modèle expérimental [30]. Ces données sont étayées par les résultats d’une étude chez des patients traités pour une hépatite virale C, qui rapporte que le traitement par l’interféron-α améliore la fibrose indépendamment de la réponse antivirale [31, 32].

D’autres stratégies sont axées sur le blocage du stress oxydant, dont la production augmente dans la grande majorité des maladies chroniques du foie, chez l’homme ou dans des modèles expérimentaux [33]. De nombreuses données indiquent en effet que le stress oxydant stimule l’activation des cellules étoilées du foie et active la transcription des gènes de collagènes. De plus, différents anti-oxydants : le resveratrol (polyphénol présent dans le vin rouge), l’α-tocophérol (vitamine E), ou encore certaines herbes médicales japonaises (Sho-saiko-to), possèdent des propriétés antifibrogéniques in vitro et in vivo dans des modèles expérimentaux ; cependant, les essais cliniques réalisés chez l’homme sont souvent décevants, voire contradictoires [2].

La production de plusieurs peptides vasorégulateurs possédant des propriétés pro- ou anti-fibrogéniques est augmentée au cours de la fibrogenèse, notamment celle de peptides vasoactifs tels que l’endothéline-1 ou l’angiotensine, ou encore des facteurs relaxants tels que les prostaglandines. L’endothéline-1 est pro-fibrogénique par l’intermédiaire de ses récepteurs ETA alors qu’elle est anti-fibrogénique via ses récepteurs ETB [16, 34-36]. En accord avec ces données, l’administration d’un antagoniste des récepteurs ETA prévient le développement de la fibrose dans un modèle de ligature de la voie biliaire principale [37], alors qu’un antagoniste non sélectif des récepteurs ETA et ETB l’aggrave [38]. En ce qui concerne l’angiotensine, l’inhibition de sa production par les enzymes de conversion de l’angiotensine, ou le blocage de sa liaison aux récepteurs AT1 par des antagonistes sélectifs réduit le développement de la fibrose chez le rat [2]. Enfin, la production de PGE2 par la cyclo-oxygénase-2 inhibe la prolifération des myofibroblastes hépatiques en culture [36, 39-41], et les propriétés antifibrosantes de la PGE2 ont été démontrées dans un modèle de ligature de la voie biliaire principale [42].

Des travaux récents indiquent que l’apoptose des myofibroblastes joue un rôle majeur dans la régression de la fibrose, suggérant que l’identification de molécules apoptotiques pour les myofibroblastes hépatiques pourrait être une voie intéressante pour le traitement de la fibrose. Schématiquement, il a été montré dans des modèles expérimentaux de fibrose, que l’équilibre prolifération/apoptose est en faveur de la prolifération. Cependant, après éradication de l’agent hépatotoxique, le phénomène s’inverse avec un arrêt de la prolifération et une accélération de l’apoptose des myofibroblastes. Ce processus s’accompagne d’une restauration des mécanismes de dégradation de la matrice extracellulaire, notamment une diminution de l’expression des TIMPs, et conduit à une régression de la fibrose [43] ; des résultats similaires ont été obtenus avec un agent pro-apoptotique tel que la gliotoxine, qui stimule l’apoptose des myofibroblastes hépatiques et provoque la régression de la fibrose [44]. D’autres stimuli apoptotiques ont été identifiés, notamment le ligand de Fas, une prostaglandine dérivée de COX2 (la 15-d-PGJ2) [45], et la sphingosine-1 phosphate [18, 39]. Cependant, la sélectivité de ces molécules pour les cellules fibrogéniques hépatiques devra être démontrée.

De nouvelles cibles d’action potentielles de drogues antifibrosantes ont récemment été identifiées. Ainsi, des données récentes ont mis en évidence des similarités dans les mécanismes de régulation des cellules fibrogéniques et des adipocytes, en particulier leur capacité à exprimer des adipokines, et/ou leurs récepteurs, comme la leptine, le récepteur gamma des proliférateurs de péroxysome (PPAR-γ) et l’adiponectine. La leptine est principalement produite par les adipocytes et joue un rôle majeur dans le contrôle de la balance énergétique et de la prise alimentaire. Elle est cependant également produite par les cellules fibrogéniques et est un facteur prédictif indépendant de la fibrose dans les cirrhoses d’origine alcoolique [46]. De plus, la fibrose hépatique est réduite chez des souris invalidées pour la leptine ou portant des mutations dans son récepteur étayant l’hypothèse d’un rôle pro-fibrogénique de cette adipokine [47, 48]. Le récepteur PPAR−γ joue un rôle clef dans l’adipogenèse, mais relaie également des effets anti-inflammatoires, antiprolifératifs et apoptotiques. Il est également exprimé dans les cellules étoilées dans le foie normal, mais son expression s’éteint au cours de leur activation. Il a été récemment démontré que les thiazolinediones, ligands pharmacologiques des PPAR-γ, possèdent des propriétés antifibrogéniques in vitro et in vivo, suggérant que ces molécules pourraient constituer une approche intéressante pour le traitement de la fibrose [49, 50]. Enfin, les propriétés anti-fibrogéniques de l’adiponectine, une adipokine qui sensibilise à l’action de l’insuline, viennent d’être mises en évidence, comme le démontrent l’aggravation de la fibrose hépatique chez des animaux invalidés pour l’adiponectine et la réduction de cette fibrose après administration d’un adénovirus produisant l’adiponectine [51].

Nous avons démontré récemment que le système endocannabinoïde est un élément régulateur majeur de la fibrogenèse hépatique. En effet, les récepteurs CB1 et CB2, qui sont peu exprimés dans le foie humain normal, sont fortement induits dans le foie humain cirrhotique. Des études sur des myofibroblastes hépatiques humains en culture et chez des souris invalidées pour le récepteur CB2 nous ont permis de démontrer les propriétés antifibrogéniques du récepteur CB2 [52]. En revanche, nous avons mis en évidence le rôle profibrogénique du récepteur CB1, à l’aide d’un modèle de souris invalidées pour ce récepteur [53].

Un point primordial dans l’évaluation de l’efficacité d’un traitement antifibrosant est que l’effet fibrostatique ou antifibrosant des molécules identifiées n’est souvent pas exclusivement restreint au foie, avec un risque d’effets secondaires extrahépatiques. Récemment, une technique de ciblage sélectif, aux myofibroblastes a été décrite [54]. Le principe repose sur le couplage covalent d’une molécule antifibrosante à un vecteur sélectivement capté par les myofibroblastes. Plusieurs vecteurs ont été développés, composés de peptides cycliques couplés à l’albumine, qui lient des récepteurs surexprimés par les cellules fibrogéniques du foie (récepteurs du PDGF, du collagène VI ou du mannose-6 phosphate/IGFII) [54].
Tableau 1 Principaux composés potentiellement antifibrogéniques.

Composé

Effet antiprolifératif ou pro-apoptotique sur les cellules fibrogéniques in vitro

Effet antifibrogénique direct in vitro (inhibition de la synthèse ou augmentation de la dégradation de la matrice extracellulaire)

Effet antifibrosant chez l’animal

Adiponectine

+

ND

+

Amiloride

+

+

+

Anti-angiotensine

+

+

+

Anti-oxydants (tocophérol, resveratrol, sylimarine, S-adenosylméthionine, Sho-Saiko-to, …)

+

+

+

Anti-TGF-β

+

+

+

Antagonisme du récepteur CB1 des cannabinoïdes

ND

ND

+

Agoniste du récepteur CB2 des cannabinoïdes

+

ND

ND

Antagoniste du récepteur A de l’endothéline

ND

ND

+

Agoniste du récepteur B de l’endothéline

+

ND

ND

Gliotoxine

+

ND

+

Halofuginone

+

+

+

Antagoniste des intégrines

+

+

+

Interleukine 10

ND

+

+

Interféron-α

+

+

+

Interféron-γ

+

+

+

Antagoniste noradrénergique

+

+

+

Pentoxifylline

+

+

+

15-d-prostaglandine J2

+

+

+

Prostaglandine E2

+

ND

+

Sphingosine-1 phosphate

+

+

ND

Thiazolinedione

+

+

+

Conclusion

La fibrose a longtemps été considérée comme irréversible, cependant un nombre grandissant d’observations chez l’homme indiquent que la fibrose peut régresser, après traitement de la maladie causale [55]. Dans ce contexte, il est intéressant de noter que la fibrose régresse d’autant plus qu’elle est peu réticulée [55]. En effet, il a récemment été démontré que les dépôts fibreux qui persistent dans le foie longtemps après la suppression de l’agent hépatotoxique, contiennent principalement des fibres de collagènes réticulées [56].

La caractérisation des mécanismes moléculaires de la fibrogenèse hépatique, et la possibilité de sa réversion, ont ouvert, dans les dix dernières années, des voies nouvelles dans la conception de traitements thérapeutiques anti-fibrosants, basés principalement sur la régulation des voies de signalisation pro- ou antifibrogéniques des cellules étoilées activées ou des myofibroblastes hépatiques. De nombreuses approches ont été validées à la fois in vitro et dans des modèles expérimentaux, et des essais cliniques sont en cours, ou envisagés, pour un grand nombre de molécules. L’utilisation combinée de différentes molécules ayant des propriétés fibrogéniques distinctes permettra probablement d’obtenir des effets thérapeutiques à des doses faibles et donc de réduire le risque d’effets secondaires indésirables.

Références

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