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Critères d’efficacité de la chirurgie bariatrique : un besoin de standardisation ?


Hépato-Gastro. Volume 12, Numéro 2, 87-90, Mars-Avril 2005, Éditorial



Auteur(s) : Thierry Piche, Antonio Iannelli, Moncef Dahman, Faredj Cherikh, Jean-François Demarquay, Xavier Hébuterne, Albert Tran, Jean Gugenheim , Hépato-gastroentérologie, Hôpital de l’Archet 2, Fédération des maladies de l’appareil digestif BP 3079 06202 Nice Cedex 3, Chirurgie Digestive et Transplantation Hépatique, CHU de Nice, Psychiatrie de liaison, CHU de Nice.

Mots-clés : chirurgie bariatrique, obésité, qualité de vie

ARTICLE

Auteur(s) :, Thierry Piche1,*, Antonio Iannelli2, Moncef Dahman2, Faredj Cherikh3, Jean-François Demarquay1, Xavier Hébuterne1, Albert Tran1, Jean Gugenheim2

1Hépato-gastroentérologie, Hôpital de l’Archet 2, Fédération des maladies de l’appareil digestif BP 3079 06202 Nice Cedex 3
2Chirurgie Digestive et Transplantation Hépatique, CHU de Nice
3Psychiatrie de liaison, CHU de Nice

La prévalence de l’obésité a augmenté de manière inquiétante aux États-Unis et revêt un caractère épidémique depuis les dix dernières années. Cinquante-quatre pour cent des Américains âgés de plus de 20 ans sont en excès pondéral avec un index de masse corporelle (IMC) compris entre 25 et 30 kg/m2, et 23,3 % d’entre eux ont un IMC supérieur à 30 kg/m2 ce qui définit l’obésité [1]. Ces modifications épidémiologiques sont expliquées par la conjonction de facteurs socio-économiques et environnementaux qui sont même valorisés par les médias à en croire la diffusion télévisuelle par la chaîne sportive ESPN du célèbre concours d’engloutissement de hot-dogs le jour de la fête nationale américaine le 4 juillet dernier ! Des données alarmantes suggèrent qu’en un an 300 000 décès seraient attribués à l’obésité et qu’environ 30 milliards de dollars seraient dépensés pour des traitements médicaux ou des thérapies comportementales [2]. Ce problème de santé publique n’est plus limité aux États-Unis et on constate que l’obésité atteint 10 à 12 % des adultes et des enfants en France.La chirurgie bariatrique a beaucoup évolué depuis la réalisation des premières dérivations jejunoiléales en 1950 [3] et plusieurs techniques chirurgicales ont été mises au point avec une efficacité prolongée sur la perte pondérale (voir mini-revue de ce même numéro). Les différents types d’intervention sont l’anneau de gastroplastie ajustable, la gastroplastie verticale calibrée, le court-circuit gastrique et la diversion biopancréatique. La chirurgie constitue le seul moyen efficace pour maintenir une perte pondérale prolongée et une réduction significative de la morbidité associée à l’obésité. Pourtant, la supériorité d’une procédure chirurgicale par rapport à un autre n’est pas toujours facile à établir, et si l’évolution des techniques peut expliquer des résultats divergents, l’absence de standardisation dans la sélection des malades, des méthodes et des critères de jugement expliquent en grande partie les variations des données de la littérature.La perte de poids est le critère de jugement le plus souvent utilisé dans la littérature [4], mais la manière de l’exprimer est souvent différente d’une étude à l’autre (pourcentage d’excès pondéral, index de masse corporelle ce qui influence considérablement les résultats. Par exemple, Brolin et al. [5] ont défini l’efficacité de la chirurgie bariatrique sur le poids de plusieurs manières différentes : la perte de plus de 25 % du poids préopératoire ou la perte de plus de 50 % de l’excès pondéral. Ces auteurs ont montré que les taux de succès variaient quand ces différents critères étaient appliqués à un même groupe de malades.L’impédancemétrie bioélectrique a été utilisée dans quelques travaux pour préciser l’évolution de la composition corporelle après la chirurgie. Ces études indiquent que l’IMC est un critère discutable pour juger l’efficacité de la chirurgie bariatrique car c’est surtout la masse grasse qui est directement liée à la mortalité chez l’obèse [6]. Gordon et Linvingston [7][8] ont étudié les variations de l’IMC, de la masse grasse et de la dépense énergétique de repos chez des malades obèses un an après la réalisation d’un court-circuit gastrique. Une réduction linéaire de la masse grasse était observée alors que les variations de l’IMC étaient irrégulières. L’index de masse grasse (kg/m2) semble encore plus intéressant pour apprécier l’efficacité de la chirurgie car il limite les variations attribuables à la taille des individus. Ces paramètres nutritionnels pertinents mériteraient d’être pris en compte comme critères de jugement dans la chirurgie de l’obésité.La sélection des malades constitue aussi un biais important et plusieurs études ont montré que les taux de succès étaient largement influencés par des facteurs individuels comme le sexe, l’âge, l’ethnie, le pays d’origine, la consommation d’alcool ou de tabac, l’importance de l’excès pondéral, l’âge de début et la durée de l’obésité, l’efficacité préalable des régimes, l’existence de troubles psychiatriques ou encore les conditions socio-économiques des malades. Par exemple, une réduction de 38 % de l’excès de poids un an après la mise en place d’un anneau de gastroplastie ajustable a été observée dans une étude belge [9] alors que de meilleurs résultats (52 %) ont été rapportés dans une étude australienne avec des méthodologies similaires [10]. Dans le travail de Diaz-Guerra [11], l’échec de la chirurgie, défini par une réduction d’excès de poids inférieure à 50 %, était plus fréquent chez les malades issus d’un milieu social défavorisé ou sans activité professionnelle. Un an après la réalisation d’une gastroplastie verticale calibrée, Capella et al. ont montré que la perte de poids était significativement plus importante chez des sujets jeunes que chez des sujets âgés [12]. Dans l’étude de Mason et al. [13], 80 % des malades perdaient 25 % de l’excès pondéral, 5 ans après une gastroplastie verticale calibrée mais cette baisse était moins prononcée chez les malades superobèses. Les courts-circuits gastriques donnent incontestablement de meilleurs résultats à long terme que les autres techniques chirurgicales qu’elles soient effectuées par voie ouverte ou laparoscopique, mais ces meilleurs résultats sont également influencés par les facteurs confondants identifiés précédemment [14]. L’ensemble de ces données indiquent que la chirurgie bariatrique entraîne une réduction significative et soutenue du poids corporel et que les variations parfois importantes des résultats publiés peuvent être attribuées à des biais de sélection plus qu’à l’évolution des techniques chirurgicales au cours du temps.Les facteurs de comorbidité associés à l’obésité constituent des indications de la chirurgie bariatrique [15] recommandées par l’Anaes [16]. Il est d’ailleurs surprenant de constater qu’une perte pondérale limitée peut avoir des conséquences importantes sur la morbidité chez l’obèse. En effet, une perte de 10 kg est souvent suffisante pour améliorer le diabète non insulinodépendant [17], l’hyperlipidémie [18], l’asthme [19] ou l’hypertension artérielle. De même, le maintien d’une perte de 10 % du poids initial suffit pour contrôler durablement ces cofacteurs [20]. Pourtant, l’impact d’une perte de poids modeste sur la morbidité de l’obèse est encore mal documenté comme en témoignent les données d’une méta-analyse récente dans laquelle ce point n’a pas pu être étudié en l’absence de données publiées suffisantes [21]. Ceci confirme que la perte de poids ne représente pas en elle-même un facteur prédictif fiable du succès de la chirurgie sur la morbidité associée à l’obésité.De nombreux travaux ont montré que la qualité de vie était altérée au cours de l’obésité [22]. L’impact de l’obésité sur la qualité de vie des malades touche essentiellement deux domaines : la limitation de l’activité physique avec ses conséquences professionnelles et un retentissement psychosocial majeur. Parmi les instruments de mesure de la qualité de vie, le SF-36, le Bariatric Analysis and Reporting Outcome System (BAROS) et l’Impact of Weight on Quality of Life-Lite (IWQoL-Lite) ont été les plus utilisés pour évaluer l’efficacité de la chirurgie bariatrique avec le plus souvent une amélioration, voire une normalisation de la qualité de vie. Pourtant, quelques études ont donné des résultats très troublants. Dans le travail de Lee et al., les auteurs n’observaient aucune différence dans les scores du Gastrointestinal Quality of Life Index (GICLI) deux ans après la réalisation d’une gastroplastie verticale calibrée [23]. Récemment, De Zwaan et al. ont comparé les scores du SF-36 chez 110 malades obèses ayant bénéficié d’un court-circuit gastrique après un suivi moyen de 13,8 ans à ceux de sujets sains. Les scores du SF-36 en postopératoire étaient significativement améliorés et quasiment identiques à ceux des sujets sains excepté pour le domaine de l’activité physique [24]. Schock et al. ont suivi des malades trois ans après la mise en place d’un anneau de gastroplastie ajustable et n’ont observé aucune différence significative entre les scores du SF-36 pré et postopératoire [25]. Ces résultats ont donné lieu à des interrogations sur la pertinence du SF-36 pour évaluer les effets de la chirurgie bariatrique sur la qualité de vie. Le BAROS est le seul questionnaire de qualité de vie qui répond aux objectifs spécifiques de la chirurgie bariatrique, à savoir, la perte pondérale, l’amélioration de la morbidité associée à l’obésité, le recours à des réinterventions, la survenue de complications et les modifications de la qualité de vie. Dans le BAROS, la qualité de vie est mesurée par le Moorehead-Ardelt Qol Questionnaire [26] dans lequel le malade fournit une auto-estimation de ses activités sur 4 jours. La somme de cinq scores permet d’établir un score global. Hell et al. ont suivi la qualité de vie de malades avec le BAROS en fonction des techniques chirurgicales pendant 3 à 8 ans. Dans ce travail, le court-circuit gastrique entraînait une perte pondérale plus importante que l’anneau de gastroplastie ajustable ou la gastroplastie verticale calibrée, mais ces dernières procédures restrictives étaient associées à de meilleurs résultats sur la morbidité et la qualité de vie [27]. L’Impact of Weight on Quol-Lite est un questionnaire composé de 31 items et de 5 échelles qui permettent de quantifier les activités physiques, sexuelles, professionnelles, sociales et une auto-évaluation de la qualité de vie. Il a été montré que les 5 échelles de l’IWQoL-Lite étaient corrélées aux variations pondérales [28]. Ces trois outils de mesures (SF-36, BAROS, IWQoL-Lite) ont été récemment comparés chez 93 malades ayant bénéficié d’un court-circuit gastrique et suivis pendant un an. Dans cette étude, le BAROS et l’IWQoL-Lite avaient une meilleure sensibilité que le SF-36 pour objectiver les variations de la qualité de vie des malades [29].Très peu d’études se sont intéressées à la satisfaction des malades en postopératoire. Si la majorité des malades s’estiment satisfaits du résultat de leur intervention, certains ne le sont pas malgré une perte pondérale significative. Dans l’étude de Westling et al., 92 % des malades ayant bénéficié d’un court-circuit gastrique un an auparavant étaient « très satisfaits » alors que 8 % s’estimaient « satisfaits » de leur intervention, ce qui montre toute la difficulté dans l’évaluation de la demande et de l’attente du malade dans la chirurgie bariatrique [30].À ce jour, la valeur qu’accordent les malades obèses à la perte de poids, la réduction de la morbidité ou l’amélioration de la qualité de vie est encore inconnue. Des critères d’efficacité standardisés intégrant une mesure de la masse grasse, les facteurs de comorbidité associés à l’obésité, une évaluation de la qualité de vie par le BAROS ou l’IWQoL-Lite et la satisfaction des malades mériteraient d’être pris en compte systématiquement dans l’évaluation à long terme des résultats de la chirurgie bariatrique qui est encore mal documentée.

Références

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