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Une fistule pancréatique d’origine cervicale


Hépato-Gastro. Volume 11, Numéro 6, 479-82, Novembre-Décembre 2004, Cas clinique commenté



Auteur(s) : Simon Ramirez, Guillaume Savoye , ADEN EA 3234, service d’Hépatogastroentérologie et de Nutrition, hôpital Charles Nicolle, CHU, 1 rue de Germont 76031 Rouen Cedex.

Mots-clés : pancréatite aiguë, hypercalcémie, pancréatite chronique, fistule pancréatite

Illustrations

ARTICLE

Auteur(s) :, Simon Ramirez, Guillaume Savoye*

ADEN EA 3234, service d’Hépatogastroentérologie et de Nutrition, hôpital Charles Nicolle, CHU, 1 rue de Germont 76031 Rouen Cedex

Les causes et les conséquences des pancréatites chroniques peuvent s’intriquer pour poser des problèmes thérapeutiques complexes.

Observation

Mr M., âgé de 52 ans, était adressé dans le service de gastroentérologie pour des douleurs abdominales évoluant depuis plusieurs semaines et associées à une altération de son état général. On notait dans ses antécédents une intoxication éthylique et tabagique à trente paquets/années. L’anamnèse ne retrouvait pas de facteur déclenchant à l’épisode en cours, mais objectivait une restriction alimentaire importante qui avait conduit à une perte de poids de 10 kg. Les douleurs siégeaient dans l’épigastre et irradiaient dans le dos. Le malade signalait une tendance à la constipation. L’examen clinique à l’admission retrouvait un abdomen globalement distendu, tympanique, associé à une matité des flancs. Il existait une circulation veineuse collatérale sans angiomes stellaires ni ictère. On ne notait pas d’organomégalie. L’examinateur était frappé par l’état quasi-stuporeux du malade qui présentait un ralentissement psychomoteur sans désorientation temporo-spatiale, ni astérixis. Il n’était pas noté de signe neurologique de localisation. Le reste de l’examen clinique mettait en évidence un mauvais état nutritionnel, avec en particulier une amyotrophie.

La numération formule sanguine était normale, le TP à 100 %, l’albumine à 25 g/L, les tests de cholestase et de cytolyse étaient normaux. L’amylasémie était à 863 UI/L (Nle < 45 UI/L), la lipasémie à 913 UI/L (Nle < 55 UI/L) et la calcémie à 3,90 mmol/L.

La radiographie du thorax montrait un discret épanchement pleural gauche et l’absence de foyer parenchymateux. Le cliché d’abdomen sans préparation retrouvait des calcifications de l’aire pancréatique tandis que l’échographie abdominale montrait un pancréas hétérogène, siège de calcifications multiples, avec un canal de Wirsung dilaté à 5 mm de diamètre. L’examen échographique confirmait la présence d’une ascite et mettait en évidence une thrombose porte. Un scanner abdominal confirmait les données de l’échographie pour les anomalies pancréatiques, compatibles avec une pancréatite chronique calcifiante, ainsi que pour la thrombose porte, et permettait d’objectiver une souffrance grêlique compatible avec une ischémie veineuse (( figure 1 )). La gastroscopie ne mettait pas en évidence de stigmate d’hypertension portale, et la papille duodénale présentait un aspect normal.

L’analyse du liquide d’ascite retrouvait un exsudat (protides 36 g/L) stérile avec une cytologie inflammatoire sans éléments néoplasiques. Le dosage de l’amylase dans le liquide d’ascite était à 16 000 UI/L. Le Ca 19,9 plasmatique était à 5 UI/L (Nle < 30 UI/L).

Des mesures de réhydradation intraveineuse étaient instaurées, rapidement suivies par l’administration de biphosphonate (Arédia®) après la réalisation d’un bilan phosphocalcique démontrant une hyperparathyroïdie primitive avec une parathormone à 2 fois la normale associée à une hypophosphorémie. L’échographie cervicale montrait un nodule évocateur d’adénome parathyroïdien. Une scintigraphie osseuse normale éliminait des localisations métastatiques avec hypercalcémie maligne secondaire, principal diagnostic différentiel dans cette situation. Une intradermoréaction à la tuberculine négative ainsi que la normalité du dosage de l’activité de l’enzyme de conversion et de l’électrophorèse des protides venaient renforcer le diagnostic en écartant tuberculose, sarcoïdose et myélome, autres causes fréquentes d’hypercalcémie symptomatique.

On concluait donc à une ascite pancréatique par fistule pancréatico-péritonéale développée sur une pancréatite chronique calcifiante mixte (éthylique et hypercalcémique) associée à une hyperparathyroïdie primitive par adénome parathyroïdien.

Devant le mauvais état général et l’importance de la dénutrition, un traitement conservateur était décidé, comprenant une alimentation parentérale exclusive pour 4 semaines accompagnée de l’administration d’analogues de la somatostatine et de paracentèses itératives. Une cholangiographie-wirsungographie IRM effectuée à ce stade confirmait la dilatation du Wirsung et mettait en évidence de multiples formations liquidiennes en chapelet de la tête du pancréas mais ne permettait pas de visualiser de trajet fistuleux. L’évolution était marquée par la persistance de l’épanchement péritonéal assorti d’une hypoalbuminémie sévère. Face à l’échec de ces mesures conservatrices, ainsi qu’à l’existence de la thrombose porte et à la précarité de l’état général, la pose d’une prothèse du Wirsung par voie endoscopique était préférée à la dérivation chirurgicale. L’opacification du Wirsung avant sphinctérotomie retrouvait une sténose avec dilatation en amont et fuite du produit de contraste à ce niveau. Malheureusement, il était impossible de passer le fil guide à travers la sténose (( figure 2 )). La laparotomie imposée par l’échec du traitement endoscopique objectivait un péritoine très inflammatoire avec des anses grêles très épaissies. Une exploration minutieuse permettait de découvrir le siège de la fistule et une dérivation wirsungo-jéjunale latéro-latérale sur anse en Y était pratiquée. Après des suites opératoires dominées par de multiples complications infectieuses respiratoires, la régression quasi complète de l’épanchement, une lente amélioration de l’état général et la reprise d’une alimentation orale sans complications étaient obtenues. L’exérèse d’un adénome parathyroïdien lobaire supérieur gauche était faite trois mois plus tard, sans complications.

Un bilan exhaustif comprenant octréoscan et bilan hormonal à la recherche d’une néoplasie endocrinienne multiple s’avérait négatif.

Commentaires

Hyperparathyroïdie primitive et pathologie pancréatique

L’hyperparathyroïdie primitive est une pathologie endocrinienne fréquente. L’hypersécrétion de parathormone est le fait d’un adénome parathyroïdien solitaire ou plus rarement d’une hyperplasie des quatre parathyroïdes ou encore d’un adénocarcinome parathyroïdien. Cette hypersécrétion provoque une hypercalcémie par une augmentation conjointe de la réabsorption rénale du calcium et de l’activité des ostéoclastes. Elle se traduit sur le plan biologique par une hypercalcémie modérée à sévère, une hypophosphorémie et une concentration plasmatique de PTH élevée. Certaines lésions radiologiques (déminéralisation diffuse, lésions phalangiennes) peuvent aider au diagnostic. L’association de l’hyperparathyroïdie (HPTH) et de la pancréatite est classique, l’atteinte pancréatique semblant médiée par l’hypercalcémie. Une étude portant sur 1 224 HPTH ne retrouvait cependant de pancréatite associée que dans 3,2 % des cas. Ces 40 cas se répartissaient en 26 pancréatites aiguës et 14 chroniques. La calcémie était significativement plus élevée chez les malades développant les deux pathologies que chez les patients ayants une HPTH isolée sans atteinte pancréatique [1]. Le rôle du calcium apparaît comme déterminant dans la physiopathologie de la pancréatite aiguë. Il est clairement établi dans des études animales que la perfusion de calcium induit des lésions morphologiques et microscopiques de pancréatite aiguë, une hyperamylasémie et une activation précoce et ectopique du trypsinogène qui pourrait être l’étape initiale à l’origine des lésions [2].

Ascite pancréatique

L’ascite pancréatique a été décrite dans les années 1950. Elle est définie par un épanchement intrapéritonéal causé par une pathologie pancréatique non maligne, caractérisé par un taux de protides > 30 g/L et une concentration d’amylase ascitique > 1000 UI/L [3]. Sa présentation clinique est celle d’une perte de poids associée à des douleurs abdominales. Un épanchement pleural associé par communication péritonéo-pleurale est rapporté dans un tiers des cas. Elle est deux fois plus fréquente chez l’homme. L’âge de survenue est compris entre 20 et 50 ans. Son incidence semble être faible : 3,5 % des pancréatites chroniques et 6 à 14 % des patients présentant des pseudokystes [4]. Elle est due à une rupture du canal pancréatique soit directement dans le péritoine soit par l’intermédiaire d’un pseudokyste. La survenue d’une ascite pancréatique reste un événement rare dans la pancréatite aiguë et sa régression spontanée est possible.

Le traitement de l’ascite pancréatique reste controversé du fait de l’absence d’études comparatives bien conduites entre les différentes stratégies que sont le traitement conservateur, les techniques endoscopiques et enfin la chirurgie.

L’analyse de la littérature sur ce thème permet néanmoins de dégager certaines lignes conductrices [5].

Mesures conservatrices

Elles comportent l’administration d’analogues de la somatostatine, la nutrition parentérale exclusive et les paracentèses itératives. Le but est l’obtention d’une diminution des sécrétions pancréatiques et l’évacuation de l’ascite pour faciliter la fermeture de la fistule. Ces mesures ont été utilisées seules ou plus souvent en combinaison comme dans notre observation. Les taux d’échec rapportés varient de 30 % à 60 %. Ces mesures sont volontiers mises en œuvre en première intention du fait de leur bonne tolérance. Les facteurs de risques d’échec des thérapeutiques conservatrices ne sont pas bien connus : ils dépendraient de la sévérité de l’atteinte pancréatique (principalement estimée sur les données de la CPRE). Ces mauvais résultats des thérapeutiques conservatrices doivent être pondérés par le faible nombre de malades qui ont pu bénéficier des analogues de la somatostatine récents. Les posologies de somatostatine ou d’octréotide utilisées étaient très variables, mais un consensus d’usage se dégage pour une posologie autour de 100 μg d’ocréotide trois fois par jour par voie sous-cutanée [6]. Il est à noter que si l’alimentation parentérale exclusive n’est pas un traitement isolé de l’ascite pancréatique, elle est souvent mise en place pour améliorer l’état nutritionnel souvent précaire de ces malades.

CPRE et traitement endoscopique

L’opacification du canal pancréatique est un examen clé dans l’exploration d’une ascite pancréatique. Cet examen permet de faire un bilan lésionnel précis, en localisant le point de rupture du canal de Wirsung avant une éventuelle chirurgie. Cependant, la CPRE comporte le risque d’infecter l’ascite et/ou le faux kyste quand il existe. L’imagerie par résonnance magnétique, notamment avec injection IV de sécrétine est capable de mettre en évidence les ruptures canalaires (extravasation hors de la lumière canalaire) sans effet indésirable [7] et devrait sans doute devenir l’examen de première intention. La CPRE doit dans le même temps permettre la pose d’une prothèse obturant la rupture canalaire, qui traite l’ascite dans 90 % des cas. Même si la pose d’une prothèse tutorant la rupture est impossible pour des raisons techniques, une sphinctérotomie pancréatique est recommandée, éventuellement associée à la pose d’une prothèse transpapillaire qui sans atteindre la fistule permettrait de réduire la pression dans le canal pancréatique et pourrait avoir un effet bénéfique.

Chirurgie

La chirurgie [5, 8, 9] est le traitement qui a le plus fort taux de réussites (88 %). Deux options existent : soit un geste de pancréatectomie dont l’étendue et le type sont fonctions de la position du trajet fistuleux et de l’état pancréatique ; soit un geste à morbidité plus faible de dérivation pancréaticojéjunale. Dans tous les cas, la décision chirurgicale doit être prise en possession des données de la cholangiopancréatographie. Avec cette précaution, la chirurgie a un faible taux d’échecs (15 %). A contrario, l’absence de visualisation exacte du trajet fistuleux expose à un taux d’échecs qui peut atteindre 50 %. En pratique, comme dans notre observation, le choix se porte souvent sur une anastomose pancréatico-jéjunale sur anse en Y plus aisée chez ces malades affaiblis par la dénutrition secondaire à la fistule. En présence de pseudokystes, la chirurgie permet souvent un traitement combiné à celui de la fistule soit par une dérivation ou plus rarement une exérèse. La mortalité de ces interventions, même chez des malades bien sélectionnés, reste lourde et avoisine les 10 % [8, 9].

Conclusion

Les fistules pancréaticopéritonéales restent une complication rare des pancréatites. Même si le niveau de preuve atteint par les travaux publiés sur son traitement n’est pas optimal, il semble se dégager un consensus professionnel pour organiser la prise en charge de ces fistules selon un algorithme décisionnel reposant sur les données de la cholangiopancréatographie (( figure 3 )). Des mesures conservatrices visant à améliorer l’état général du malade sont toujours de mise. La chirurgie, efficace à condition d’un diagnostic lésionnel précis, est indiquée en cas d’échec du traitement endoscopique.

Références

1 Carnaille B, Oudar B, Pattou F, Combemale F, Rocha J, Proye C. Pancreatitis and primary hyperparathyroidism : forty cases. Austral N Z J Surg 1998 ; 68 : 117-9.

2 Mithofer K, Fernandez del Castillo C, Frick TW, Lewandrowski KB, Rattner DW, Warshaw AL. Acute hypercalcemia causes acute pancreatitis and ectopic trypsinogen activation in the rat. Gastroenterology 1995 ; 109 : 239-46.

3 Fernandez-Cruz L, Marganora E, Llovera J, et al. Pancreatic ascites. Hepatogastroentérology 1993 ; 40 : 150-4.

4 Bracher GA, Manocha AP, DeBanto JR, et al. Endoscopic pancreatic duct stenting to treat pancreatic ascites. Gastrointest Endosc 1999 ; 49 : 710-5.

5 Gomez-Cerezo J, Barbado Cano A, Suarez I, Soto A, Rios JJ, Vazquez JJ. Pancreatic ascites : study of therapeutic options by analysis of case reports and case series between the years 1975 and 2000. Am J Gastroenterol 2003 : 568-77.

6 Segal I, Parekh D, Lipschitz J, et al. Treatment of pancreatic ascites and external pancreatic fistulas with a long acting somatostatin analogue. Digestion 1993 ; 54(Suppl 1) : 53-8.

7 Arvanitakis M, Delhaye M, de Maertelaere V, Bali M, Winant C, Coppens E, et al. Computed tomography and magnetic resonance imaging in the assessment of acute pancreatitis. Gastroenterology 2004 ; 126 : 715-23.

8 Broe PJ, Cameron JL. Pancreatic ascites and pancreatic pleural effusions. Complications of pancreatitis. Medical and chirurgical management. In : Philadelphia : WB Saunders, 1982 : 245-64.

9 Da Cunha JE, Machado M, Bachella T, Penteado S, Mott CB, Jukemera J, et al. Surgical treatment of pancreatic ascites and pancreatic pleural effusions. Hepato-gastroenterology 1995 ; 42 : 748-51.


 

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