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Particularités du traitement des cancers colorectaux chez les sujets de plus de 75 ans


Hépato-Gastro. Volume 10, Numéro 5, 347-51, Septembre 2003, Mini revue1


Résumé  

Auteur(s) : Emmanuel Mitry , Service d‘hépato‐gastroentérologie et oncologie digestive, Hôpital Ambroise Paré, 9 avenue Charles de Gaulle, 92100 Boulogne‐Billancourt. E‐mail : emmanuel.mitryapr.ap‐hop‐paris.fr .

Résumé : Plus de la moitié des cancers colorectaux surviennent chez des patients de plus de 70 ans et cette proportion va augmenter dans les prochaines années. L‘amélioration du stade de diagnostic et la réduction de la mortalité opératoire ont permis d‘améliorer les résultats de la chirurgie chez ces patients. Le traitement par chimiothérapie des cancers des sujets âgés fait encore, en revanche, l‘objet d‘importants a priori et ces patients sont globalement moins bien pris en charge que les patients plus jeunes. Les patients âgés ont été exclus des essais thérapeutiques ayant permis de valider les standards de chimiothérapie actuels et peu de données de qualité sont disponibles sur l‘efficacité et la tolérance de la chimiothérapie après l‘âge de 75 ans. L‘amélioration de la prise en charge et du pronostic de ces patients passe par le développement de l‘oncogériatrie et leur inclusion dans des essais thérapeutiques qui leur soient dédiés.

Mots-clés : cancer colorectal, patient âgé, oncogériatrie

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ARTICLE

Auteur(s) : Emmanuel Mitry

Service d'hépato-gastroentérologie et oncologie digestive, Hôpital Ambroise Paré, 9 avenue Charles de Gaulle, 92100 Boulogne-Billancourt. 
E-mail : emmanuel.mitry@apr.ap-hop-paris.fr

Le nombre de nouveaux cas de cancers colorectaux (CCR) en France a été estimé à 36 257 pour l'année 2000 [1]. L'incidence des CCR augmente avec l'âge et 60 % des cas surviennent après l'âge de 70 ans [1]. Cette proportion est de 43 % après 75 ans si l'on considère l'ensemble des patients, de 37 % chez les hommes et de 49 % chez les femmes. Compte tenu du vieillissement prévisible de la population et de l'augmentation de l'incidence des CCR au cours des prochaines années, on peut d'ores et déjà considérer que la prise en charge de cette pathologie des sujets âgés est un problème de santé publique majeur. 
Ce problème est d'autant plus important que les données épidémiologiques montrent que le pronostic des patients âgés est moins bon que celui des patients plus jeunes [2, 3]. Cela est probablement en grande partie lié au fait que ces patients sont globalement moins bien pris en charge, « sous-traités », et qu'ils n'ont pas, contrairement aux patients plus jeunes dont le pronostic s'est amélioré au cours des 25 dernières années, bénéficié des progrès thérapeutiques récents, en particulier liés au développement de protocoles de chimiothérapie plus efficaces [3]. Les cancers des sujets âgés sont globalement moins dépistés, moins souvent pris en charge en milieu spécialisé ; ils font l'objet de moins d'investigations diagnostiques et sont souvent traités de façon moins agressive, avec doses réduites, monothérapie ou traitement simplement symptomatique. Cette attitude est probablement favorisée par l'absence d'essai thérapeutique bien conduit dans cette population. En théorie pourtant, les principes de la prise en charge des tumeurs colorectales des patients de plus de 75 ans sont les mêmes que ceux des patients plus jeunes. Plusieurs facteurs liés à l'âge des patients vont cependant intervenir dans la décision thérapeutique : outre leur pathologie tumorale, ces patients présentent souvent des co-morbidités associées qui pourront contre-indiquer une intervention chirurgicale ou majorer les risques d'une chimiothérapie [4]. Une évaluation gériatrique standardisée (EGS) individuelle est fondamentale et va permettre de hiérarchiser leurs pathologies. Elle permettra de distinguer les patients devant bénéficier d'un traitement antitumoral actif des patients fragilisés présentant un syndrome gériatrique relevant plus d'un traitement symptomatique [5-8]. Cette EGS devrait idéalement s'intégrer dans le cadre d'une concertation multidisciplinaire incluant des gériatres. Un arbre décisionnel a été proposé pour schématiser l'attitude thérapeutique recommandée (figure 1) [9].

Chirurgie

Chez les patients opérables et en bon état général, la chirurgie reste le seul traitement curateur et elle doit être proposée quand elle est réalisable [10, 11]. Les données du registre des tumeurs digestives de Côte-d'Or montrent que l'amélioration du stade tumoral au diagnostic a permis d'augmenter la proportion de patients pouvant être opérés à visée curative [3]. La proportion de patients âgés de plus de 75 ans opérés à visée curative est ainsi passée de 57,5 % à 72,1 % entre les périodes 1976-87 et 1988-99. La mortalité opératoire des sujets de plus de 75 ans reste supérieure à celle des patients plus jeunes après chirurgie colorectale mais ce sont les patients âgés qui ont le plus bénéficié de la diminution de la mortalité opératoire au cours de 20 dernières années [12, 13].

Chimiothérapie

La réalisation d'une chimiothérapie selon les standards reste discutée après 75 ans en l'absence de données disponibles et fait encore l'objet de beaucoup d'a priori. Jusqu'à très récemment en effet ces patients étaient systématiquement exclus des essais thérapeutiques et les chimiothérapies recommandées actuellement ont été validées chez des patients plus jeunes [14, 15].

Toxicité

Compte tenu des modifications physiologiques liées à l'âge (modification de la fonction rénale, diminution de la réserve médullaire...) et à la présence possible de comorbidités, la chimiothérapie est potentiellement plus toxique chez les sujets âgés. Une étude de phase III évaluant une chimiothérapie à base de 5FU en bolus a montré une augmentation significative du taux de toxicité sévère hématologique (neutropénie) et digestive (mucite) ainsi qu'une augmentation des décès liés au traitement chez les patients de plus de 70 ans [16]. D'autres études ont confirmé la moins bonne tolérance hématologique et digestive du 5FU en bolus chez les patients âgés [17, 18]. Une analyse groupée de deux essais prospectifs randomisés comparant une chimiothérapie de première ligne par Fufol Mayo Clinic ou par capécitabine a montré une toxicité plus importante (en particulier digestive) de la capécitabine après 80 ans [19]. Parmi les 596 patients randomisés dans le bras capécitabine, 64 étaient âgés de 75 ans et plus et l'augmentation de la toxicité avec l'âge était liée à l'altération de la fonction rénale. L'âge n'était cependant pas un facteur associé à la toxicité en analyse multivariée. Les protocoles LV5FU2, Folfiri et Folfox semblent ne pas être plus toxiques que chez les patients jeunes et leur tolérance tout à fait acceptable [20-22].

Chimiothérapie adjuvante

Les données épidémiologiques montrent que, pour la période 1997-98 dans le département de la Côte d'Or, 4,9 % des patients de plus de 75 ans ayant une tumeur colique de stade II opérée à visée curative et 24,4 % de ceux ayant une tumeur de stade III ont reçu une chimiothérapie. Ces valeurs sont respectivement de 47,3 % et 86,1 % chez les patients de moins de 65 ans [23]. Il y a peu de données dans les essais thérapeutiques sur l'indication d'une chimiothérapie adjuvante après exérèse à visée curative d'un cancer colorectal chez les sujets âgés. Une méta-analyse à partir des données individuelles de 3351 patients inclus dans 7 essais de phase III comparant une chimiothérapie par 5FU + lévamisole ou 5FU + acide folinique à une chirurgie seule a été publiée. Cinq cent six patients étaient âgés de plus de 70 ans (dont seulement 23, soit 0,7 % de l'effectif, avaient plus de 80 ans). L'analyse de la survie sans progression et de la survie globale par groupe d'âge a montré qu'il n'y avait pas d'interaction âge-traitement et que les patients de plus de 70 ans bénéficiaient de la chimiothérapie adjuvante d'une façon comparable aux patients plus jeunes [18]. Les patients inclus dans ces essais étaient sélectionnés et il n'est pas certain que ces résultats puissent être généralisés à l'ensemble de la population, en particulier pour les patients les plus âgés. On peut cependant estimer qu'après exérèse à visée curative d'un cancer du côlon de stade III, si l'espérance de vie du patient est supérieure au bénéfice de survie lié au traitement adjuvant, il peut être justifié, en l'absence de contre-indication et si le patient est demandeur, de prescrire une chimiothérapie adjuvante.

Chimiothérapie palliative

Les patients âgés présentant un cancer à un stade avancé sont significativement moins souvent traités par chimiothérapie palliative que les patients plus jeunes [23, 24]. La proportion de patients âgés de 75 ans et plus recevant une chimiothérapie palliative est passé de 2,9 % pendant la période 1976-87 à 8,0 % pendant la période 1988-99, mais elle reste très inférieure à ce qui est observé chez les patients plus jeunes (44,1 % pour la période 1988-99) [3]. L'indication d'une chimiothérapie palliative après 75 ans reste en effet encore discutable pour certains. Alors que l'intérêt et les bénéfices d'une chimiothérapie palliative sont clairement démontrés chez les sujets jeunes, il n'existe pas aujourd'hui en effet d'essai de phase III ayant évalué de façon satisfaisante l'intérêt d'une chimiothérapie palliative en cas de cancer colorectal métastatique chez des patients de 75 ans et plus. Une seule étude de phase III, disponible sous forme de résumé et non encore publiée, a montré qu'une chimiothérapie par 5FU + acide folinique augmentait modestement mais significativement la survie par rapport à un traitement seulement symptomatique chez des sujets de plus de 70 ans [25]. Il est cependant important de signaler que seule la moitié environ des patients inclus dans cette étude avaient un cancer colorectal et que les données présentées ne permettent pas d'analyser spécifiquement ce groupe de patients. Cette étude a été incluse dans une méta-analyse ayant porté sur 1365 patients inclus dans 13 essais comparant une chimiothérapie palliative à un traitement symptomatique [26]. Les résultats n'ont pas mis en évidence de différence de survie ou de survie sans progression entre les groupes d'âge inférieur à 50 ans, 50-64 ans et supérieur ou égal à 65 ans, mais seuls 2,5 % des patients étaient âgés de 75 ans et plus et les patients âgés inclus dans ces études étaient hautement sélectionnés et non représentatifs de l'ensemble des patients âgés.
Plusieurs études de phase II ont été présentées sous forme de résumé ou publiées mais aucune n'était randomisée et les patients dits âgés avaient en fait 65 à 70 ans. Les chimiothérapies évaluées dans ces essais ne sont pas les traitements standards utilisés chez les patients plus jeunes et nous n'en détaillerons pas les résultats. Deux équipes ont rapporté leur expérience de l'utilisation du LV5FU2 chez les patients âgés de 70 ans et plus : chez des patients sélectionnés cette chimiothérapie paraît aussi efficace et bien tolérée que chez les plus jeunes [20, 27]. Une étude prospective de phase II a évalué le schéma LV5FU2 chez 34 patients âgés de 70 ans et plus [28]. Les résultats préliminaires ont été présentés sous forme de résumé : le taux de réponses objectives rapporté était de 20,6 % avec 5 cas de toxicité sévère.
Les essais de phase III comparant une chimiothérapie de première ligne par capécitabine ou FU-AF Mayo Clinic ont inclus des patients âgés jusqu'à 86 ans mais les résultats du groupe de patients de 75 ans et plus n'ont pas été détaillés [29]. Très peu de données sont disponibles concernant l'utilisation de l'oxaliplatine ou de l'irinotecan après 75 ans. Une étude italienne a comparé la tolérance et l'efficacité d'une chimiothérapie par Folfox2 (qui n'est plus utilisée actuellement) chez 19 patients de moins de 65 ans et 15 patients d'âge médian 70 ans (rang : 65-78) sans mettre en évidence de différence d'efficacité entre les deux groupes [30]. L'analyse poolée des essais ayant évalué le protocole Folfox4 incluait 207 patients âgés de 70 à 75 ans traités en première ligne de chimiothérapie et 97 patients du même âge traités en seconde ligne [22]. Les survies sans progression et globales de ces patients n'étaient pas différentes de celles des patients de moins de 70 ans. Dans l'essai américain évaluant la place de l'irinotecan en première ligne [31], les patients avaient jusqu'à 87 ans et les patients âgés de 65 ans et plus représentaient environ 40 % des effectifs. Malheureusement le détail des résultats chez les patients de 75 ans et plus n'est pas disponible. Ce protocole américain (protocole IFL ou Saltz) n'est pas utilisé en Europe et paraît plus toxique que les protocoles LV5FU2 + irinotecan ou Folfiri. Aucun patient de plus de 75 ans n'a été inclus dans l'essai comparant une chimiothérapie par LV5FU2 à une chimiothérapie par LV5FU2 + irinotecan [32]. La toxicité et l'efficacité de l'association LV5FU2 + irinotecan n'était pas différentes entre les patients âgés de 65 à 75 ans et ceux de moins de 65 ans [Rougier et al., Asco 2003]. L'analyse rétrospective de 33 patients âgés de 75 à 88 ans (âge médian 78 ans) traités par chimiothérapie à base d'oxaliplatine ou d'irinotecan a montré que ces protocoles sont utilisables chez les patients âgés en bon état général sans majoration de la toxicité sévère et avec une efficacité probablement proche de celle observée chez les patients plus jeunes. Dans cette étude, la durée médiane jusqu'à progression tumorale était de 9 (rang : 1-29) mois. La durée médiane de survie globale était de 12 (rang : 1-30) mois après le début de la chimiothérapie par oxaliplatine ou irinotecan et de 18 (1-42) mois depuis le début de la première ligne de chimiothérapie pour métastase [21].

Conclusion

Bien que des progrès indéniables aient été réalisés dans le traitement des CCR des sujets âgés au cours des dernières années (essentiellement pour le traitement chirurgical), ces patients restent globalement sous-traités et sont loin de bénéficier d'une prise en charge optimale. Cela n'est pas justifié et est en grande partie lié à des a priori reposant sur des idées fausses. Tous les patients âgés ne justifient pas d'un traitement actif de leur CCR mais il est indispensable que les décisions thérapeutiques soient prises dans le cadre d'une concertation multidisciplinaire oncologique et gériatrique après réalisation d'une évaluation gériatrique standardisée. Si un traitement actif de la maladie est décidé, en accord avec le patient bien évidemment, celui-ci doit être réalisé selon les standards thérapeutiques habituels (avec éventuellement une adaptation de la dose initiale afin de juger de la tolérance). Les données actuelles sont cependant trop peu nombreuses et il est évident que l'amélioration de la prise en charge de ces patients passe par leur inclusion dans des essais thérapeutiques qui leurs soient spécifiquement dédiés, c'est-à-dire prenant en compte l'aspect oncologique de la maladie mais également l'aspect gériatrique (qualité de vie, maintien de l'autonomie...) [15]. Deux essais sont actuellement en cours en France : une étude de phase II FNCLCC-Gerico 02 qui évalue une chimiothérapie par oxaliplatine + capécitabine chez les patients de 70 ans et plus et un essai randomisé de phase III (essai FFCD 2001-03) qui compare une chimiothérapie par LV5FU2 à une chimiothérapie par LV5FU2 plus irinotecan. Les résultats de ces essais seront importants et il faut y participer.

En résumé

• Un âge supérieur ou égal à 75 ans permet de définir les sujets âgés.

• Les principes généraux de la prise en charge des cancers colorectaux des sujets de plus de 75 ans sont les mêmes que ceux des sujets plus jeunes, mais les indications doivent être modulées en fonction de l'âge physiologique, de l'état général, de l'existence de co-morbidités associées et du désir des patients.

• L'âge physiologique est plus important que l'âge chronologique.

• Il faut comprendre et tenir compte de la demande et des motivations du patient.

• Les essais ayant permis d'établir les standards thérapeutiques ont été réalisés chez des sujets de moins de 75 ans. Des essais concernant ces sujets âgés sont nécessaires.

• Les décisions thérapeutiques doivent être prises dans le cadre d'une concertation multidisciplinaire onco-gériatrique.

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