ARTICLE
Reconnue voici une quinzaine d'années comme responsable d'épidémies
importantes qui ne pouvaient pas être attribuées au virus
de l'hépatite A, l'hépatite E a accédé au
statut d'entité nosologique autonome après qu'ont été
établis successivement son mode de transmission fécal-oral,
son origine virale et enfin la structure du génome de l'agent responsable.
Le virus
En immunomicroscopie électronique, le virus de l'hépatite
E (VHE) a l'aspect d'une sphère de 27 à 34 nm de diamètre
hérissée de spicules [1]. Il est sensible aux fortes concentrations
salines et aux opérations de congélation-décongélation.
Ses propriétés physiques sont proches de celles des calicivirus
[2]. On a pu obtenir sa réplication dans des hépatocytes
simiens ou humains en culture. Dépourvu d'enveloppe, son matériel
génétique est constitué par un ARN monobrin de polarité
positive à hélice droite. Il ne présente que peu
de ressemblance avec les autres virus humains connus. L'extrémité
5' en est la région non structurale, l'extrémité
3', polyadénylée, la région structurale [3]. L'expression
protéique fait appel à trois phases de lecture ouvertes
(ORF) qui se chevauchent partiellement. Entre les isolats provenant d'origines
géographiques différentes, il existe un haut degré
d'homologie. Toutefois, des variations ont été décrites
dans la partie non structurale [4-6], ainsi qu'une délétion
dans la région de l'ORF 3 sur des souches indiennes [7], permettant
de distinguer plusieurs génotypes. La partie structurale, qui inclut
les zones codant pour les épitopes dominants, apparaît comme
hautement conservée.
Épidémiologie
Le réservoir de virus est humain et probablement animal. Chez l'homme,
le virus ingéré franchit la barrière muqueuse intestinale
pour gagner la circulation sanguine. L'ARN-VHE y est détecté
par amplification génomique quelques jours avant le début
de la maladie [8] et jusqu'à plus de 100 jours après l'apparition
de l'ictère [9]. Hépatotrope, il se réplique dans
le cytoplasme des hépatocytes où son antigène peut
être mis en évidence [10], ainsi que des intermédiaires
de réplication [11]. Des arguments militent en faveur de sa toxicité
directe à l'encontre des hépatocytes [12]. Il est rejeté
avec les selles où son excrétion précède les
premiers symptômes d'au moins quatre jours. Elle persiste pendant
la phase ictérique, généralement pendant une douzaine
de jours [13], sans être corrélée à l'élévation
des aminotransférases sériques [14]. L'amplification génomique
a cependant permis de trouver des séquences virales dans les selles
jusqu'à plus de cinquante jours après le début de
l'ictère [9]. L'existence d'un réservoir animal est hautement
probable. Des macaques sauvages se sont révélés porteurs
d'anticorps anti-VHE lors de leur capture [15]. En milieu épidémique,
des anticorps ou des protéines spécifiques du VHE ont été
trouvés dans le sérum de cochons, de rats, de poulets [16].
Le rat de laboratoire est sensible à l'infection par le VHE [17].
Le mode de transmission principal du VHE est indirect, par la voie fécale-orale.
La contamination résulte de l'ingestion d'eau ou d'aliments souillés
[18]. On connaît mal la résistance du VHE dans le milieu
extérieur. Une transmission interhumaine directe est possible mais
peu fréquente. Dans les foyers épidémiques, les cas
secondaires restent relativement rares [19, 20], ce qui explique l'aspect
unimodal des courbes épidémiques. Bien qu'il ne semble pas
y avoir de contamination par voie sexuelle, la transmission du virus pourrait
être facilitée par les pratiques homosexuelles masculines
[21]. L'existence d'une phase de virémie rend concevable une éventuelle
contamination par voie sanguine [9], suggérée dans certaines
régions par une prévalence des anticorps plus élevée
chez les toxicomanes, les porteurs d'anticorps anti-VHC et les hémodialysés
que dans la population générale [22]. Le fait reste controversé
[23]. En Hollande [24] et en Israël [25], la prévalence de
l'anti-VHE chez les hémodialysés ne diffère pas significativement
de celle de la population générale après ajustement
en fonction de l'âge. La transmission verticale est responsable
d'une mortalité et d'une morbidité non négligeables
chez l'enfant. Morts ftales et avortements sont observés
avec une fréquence anormalement élevée chez les femmes
enceintes contaminées par le VHE, même en l'absence d'évolution
fulminante [26].
Il ne semble pas exister d'immunité naturelle contre le VHE. Les
personnes contaminées acquièrent une immunité en
élaborant des anticorps dont certains sont neutralisants. La plupart
des isolats de VHE provenant de diverses parties du monde partagent au
moins un épitope majeur réagissant de façon croisée
[27]. Toutefois a été décrite en Inde du Nord une
souche ne suscitant pas l'élaboration d'anticorps détectables
au moyen des antigènes généralement utilisés
[13]. La durée de l'immunité est mal connue. Le suivi longitudinal
de personnes atteintes lors d'une épidémie survenue en 1978
dans la vallée du Cachemire a montré qu'aucune n'a présenté
de nouvelle hépatite pendant les quatorze années suivantes
[28].
La distribution géographique du VHE (figure)
n'est encore qu'imparfaitement établie par l'observation clinique
et par les enquêtes sérologiques. Il sévit surtout
dans les régions où l'hygiène de l'eau est précaire.
L'Asie du Sud-Est, le sous-continent indien, le sud de la Sibérie,
une partie de l'Afrique, le Mexique connaissent des épidémies
dont les caractères figurent dans le tableau
1. Ces épidémies peuvent comporter plusieurs dizaines
de milliers de cas ictériques. L'atteinte préférentielle
de l'adolescent et de l'adulte jeune pourrait être due à
une précarité de l'immunité acquise. La raison d'une
sévérité particulière chez la femme enceinte
n'est pas connue. L'existence d'un fond endémique est prouvée
par l'observation de cas sporadiques et par la contamination occasionnelle
de voyageurs. La prévalence des anticorps dans la population générale
varie de 5 % à 25 %. En Inde, faible avant l'âge de 10 ans,
elle atteint un plateau à partir de 16-25 ans, autour de 40 % [29],
prévalence très inférieure à celle des anticorps
anti-VHA, proche de 100 % au même âge.
Dans un grand nombre de pays de l'Asie tropicale, du Moyen-Orient, d'Afrique,
d'Amérique du Sud, une part notable des hépatites aiguës
sporadiques est due au VHE. La prévalence des anticorps anti-VHE
dans la population est du même ordre de grandeur que celle des régions
précédentes. L'existence d'un état d'endémie
n'y fait pas de doute. Il existe toutefois des disparités importantes
d'un lieu à l'autre dans une même zone.
Dans les pays à meilleur niveau d'hygiène d'Europe occidentale
et d'Amérique du Nord, ainsi qu'en Australie, les rares cas d'hépatite
E observés concernent habituellement des voyageurs revenant d'un
pays d'endémie. Il est exceptionnel que la maladie, éventuellement
une forme grave, survienne chez quelqu'un qui n'a pas voyagé [30].
L'absence de contage par l'entremise d'un voyageur est difficile à
affirmer avec certitude. L'existence d'un état d'endémie
de faible niveau est cependant plausible. Les enquêtes de prévalence
des anticorps dans la population générale concordent en
effet pour trouver un taux d'environ 1 % à 2 % [27]. Cette prévalence
est corrélée de façon positive à l'âge
[22, 23, 31]. Le fait peut être interprété comme l'expression
d'un effet de cohorte. La question du réservoir de virus reste
en suspens. Les hypothèses d'une infection par une souche non virulente
ou de réactions croisées avec d'autres immunogènes,
en particulier au cours d'hépatopathies chroniques liées
à une cause différente, ne sont pas exclues [10, 27, 32].
Clinique
Individuellement, l'hépatite E aiguë dans sa forme commune
est indiscernable des autres hépatites virales aiguës [18].
L'atteinte préférentielle de l'adolescent et de l'adulte
jeune n'est pas exclusive et les sujets de tous âges peuvent être
touchés. Dans les pays d'endémie, le VHE est responsable
d'une part importante des hépatites aiguës de l'enfance, avec
une mortalité non négligeable [33, 34]. On note souvent
une prépondérance masculine, d'importance inégale.
L'incidence est plus forte chez la femme enceinte.
La durée de l'incubation va de 15 à 75 jours avec une moyenne
de 36 jours. On a observé chez le singe une corrélation
négative entre sa durée et le nombre des particules virales
infectantes [35]. La phase prodromique peut être très brève,
voire absente ou durer jusqu'à plus de deux semaines. Comme dans
l'hépatite A, elle associe selon des modalités diverses
un syndrome infectieux d'allure grippale à des manifestations digestives.
Les plus fréquentes sont des douleurs hépatiques ou abdominales
et des nausées ou des vomissements. Les arthralgies, habituellement
peu fréquentes, sont signalées plus souvent chez l'enfant
et lors d'épidémies mexicaines et chinoises. Ces symptômes
persistent parfois pendant les premiers jours de la phase ictérique.
L'intensité de l'ictère est très variable. Les formes
anictériques sont fréquentes, surtout chez l'enfant et chez
la femme [20]. Le foie, volontiers sensible, est quelquefois hypertrophié
de façon modérée. Une splénomégalie
n'est observée que rarement. Un exanthème est noté
dans moins de 5 % des cas. L'élévation du taux de l'alanine-aminotransférase
sérique est analogue à celle que l'on observe dans les autres
hépatites virales aiguës. L'augmentation des gammaglobulines
est moindre que dans l'hépatite A. La ponction-biopsie du foie
n'est pas nécessaire au diagnostic. Lorsqu'elle a été
pratiquée, elle a montré une cholestase intra-hépatique,
de la stéatose, une nécrose éosinophile ou une ballonnisation
focalisée des hépatocytes avec réaction inflammatoire
modeste, une transformation cholangiocytaire des hépatocytes, une
prolifération ductulaire, un élargissement des espaces portes
infiltrés par des cellules inflammatoires où prédominent
les lymphocytes.
L'évolution la plus habituelle est bénigne. L'ictère
régresse dans le même délai qu'au cours de l'hépatite
A. Il existe aussi des formes cholestatiques. Le retour à la normale
des aminotransférases est en moyenne plus rapide que dans l'hépatite
A et se fait en général d'un seul tenant. Il est rare d'observer
des reprises évolutives comme dans cette dernière. Des formes
prolongées ont cependant été décrites, sans
que l'on puisse parler de chronicité. Des cas de myocardite, de
néphropathie, de polyarthrite compliquant la phase aiguë,
tous résolutifs, ont été rapportés seulement
lors d'une épidémie chinoise. La guérison ne laisse
pas de séquelle. On ne connaît pas d'évolution vers
la cirrhose. Les formes inapparentes ne sont pas rares, surtout chez l'enfant
[36]. La fréquence des formes fulminantes ou subfulminantes constitue
la caractéristique la plus remarquable de l'hépatite E.
La femme enceinte y est plus particulièrement exposée. Leur
incidence va croissant à mesure que l'on approche du terme de la
grossesse, entraînant une mortalité d'environ 20 % au cours
du troisième trimestre [37]. Mais chez l'homme et chez la femme
non enceinte, les formes graves sont également plus fréquentes
que dans les autres hépatites virales. En Inde, le VHE intervient
pour une part importante dans les hépatites fulminantes de l'enfant,
soit seul, soit en association [33, 34]. Il se trouve ainsi crédité
d'une mortalité atteignant 1 % à 2 % des malades hospitalisés,
parfois plus. Les causes immédiates du décès sont,
par ordre décroissant de fréquence, l'encéphalopathie,
l'insuffisance rénale, les hémorragies du postpartum, les
hémorragies digestives hautes. On a noté la fréquence
des phénomènes de coagulation intravasculaire disséminée
[38].
Diagnostic
Une fois reconnue l'hépatite aiguë sur l'anamnèse,
la clinique et l'élévation importante des aminotransférases,
une fois éliminées les causes toxiques, métaboliques
ou auto-immunes, le diagnostic étiologique repose sur la sérologie.
L'absence d'IgM anti-VHA, d'IgM anti-HBc, d'anticorps anti-VHC ou le retour
récent d'une zone d'endémie doivent faire rechercher les
stigmates d'une infection par le VHE. Le tableau
2 résume les principales techniques employées. Les peptides
de synthèse reproduisent la structure d'épitopes dont les
plus utilisés sont ceux codés par les phases de lecture
ouvertes 2 et 3. Les protéines recombinantes sont obtenues par
clonage de polypeptides antigéniques contenant les épitopes
dominants dans des bactéries, des levures ou des cellules d'insecte.
Des protéines chimères peuvent réunir une mosaïque
d'épitopes appartenant à des génotypes viraux distincts,
afin d'améliorer la sensibilité. La spécificité
et la sensibilité des tests restent imparfaitement établies.
Globalement, ceux qui utilisent des protéines recombinantes ont
tendance à être plus sensibles, ceux qui utilisent des peptides
de synthèse à être plus spécifiques [39]. Si
bien que l'observation d'une positivité avec les uns nécessite
la recherche d'une confirmation avec les autres. Seule est actuellement
commercialisée et facilement disponible une technique de recherche
des anticorps sériques de type IgG par méthode immuno-enzymatique.
L'immunomicroscopie électronique reste du domaine des laboratoires
de recherche. Il en est de même pour l'amplification génomique,
sensibilisée par la mise en uvre préalable de techniques
de capture ou d'adsorption.
Au début de la maladie, les anticorps anti-VHE de type IgM sont
présents de façon presque constante [27]. Leur taux maximal
coïncide à peu près avec celui des aminotransférases.
Ils disparaissent parfois très vite, en moins de deux mois chez
la moitié des malades, parfois plus lentement. Ils ne sont plus
retrouvés au-delà du huitième mois. Les anticorps
de type IgG sont également présents dès le début
de la maladie le plus souvent, quelquefois avec un retard qui va jusqu'à
quelques semaines. Ils peuvent persister pendant des années : quatorze
ans après une épidémie survenue au Cachemire, près
de la moitié des personnes atteintes étaient encore porteuses
d'IgG anti-VHE [28]. Ils peuvent aussi disparaître en moins de six
mois. Tout au début de la maladie, avec les techniques actuelles,
la présence d'anticorps n'est pas absolument constante et le diagnostic
peut alors nécessiter la recherche de l'ARN viral dans le sérum
ou dans les selles par amplification génomique [13, 36].
Traitement, prophylaxie
En l'absence de principe actif contre le VHE, le traitement à la
phase aiguë reste symptomatique, en prenant soin d'éviter
tout médicament susceptible d'induire une hépatotoxicité
surajoutée. Dans les formes fulminantes ou subfulminantes, la transplantation
hépatique, là où la technique est disponible, connaît
des indications que l'on peut assimiler à celles posées
dans les mêmes circonstances pour les malades atteints d'hépatite
A.
La prophylaxie repose de façon primordiale sur l'hygiène
de l'eau et des effluents. Tout se passe en effet comme si l'hépatite
E avait progressivement disparu des pays développés à
mesure que s'améliorait l'hygiène générale,
directement corrélée à la richesse nationale. Dans
les pays en voie de développement, le traitement des eaux destinées
à la consommation, la collecte des matières usées,
l'éducation sanitaire jouent un rôle essentiel. Pour les
voyageurs qui se rendent dans les pays d'endémie, l'hépatite
E constitue une raison supplémentaire de suivre, à propos
de la consommation d'eau et de comestibles susceptibles de souillure fécale,
les recommandations justifiées par toutes les autres maladies à
transmission fécale-orale. Il semble prudent de déconseiller
aux femmes enceintes, surtout pendant le troisième trimestre de
la grossesse, de voyager dans les régions de forte endémie.
Une immunisation passive a été obtenue expérimentalement
chez le macaque avec du sérum de convalescent [40]. Chez l'homme,
les résultats obtenus à ce jour par l'injection d'immunoglobulines
sont décevants [18, 40], même lorsqu'elles proviennent de
donneurs vivant en zone endémique. Cependant, aucune des 300 femmes
enceintes qui avaient reçu des immunoglobulines d'origine locale
lors d'une épidémie dans le nord de l'Inde n'a contracté
la maladie [20]. Le fait demande confirmation. On ignore quel taux d'anticorps
est nécessaire pour être immunisant.
Le caractère protecteur des anticorps permet d'espérer la
mise au point d'un vaccin. Une immunisation active a été
obtenue chez le macaque grâce à l'injection de protéines
recombinantes codées par l'extrémité structurale
du génome et appartenant à la protéine de capside
[40, 41]. Elle suscite une protection contre la maladie, mais non contre
l'infection puisque, après inoculation parentérale du virus,
on retrouve celui-ci dans les selles de certains animaux vaccinés,
en l'absence d'hépatite.
CONCLUSION L'hépatite
E constitue un problème de santé publique important pour les
pays en voie de développement où elle sévit à
l'état endémique. L'amélioration des conditions sanitaires
paraît susceptible d'en obtenir l'éradication. Pour le voyageur,
elle constitue, parmi bien d'autres, une raison supplémentaire de
prudence à l'égard des risques hydrique et fécal. En
France, sa survenue possible, quoique exceptionnelle, doit la faire rechercher
devant un tableau d'hépatite aiguë possiblement virale lorsque
les marqueurs sériques des hépatites A, B ou C sont absents.REFERENCES
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