ARTICLE Les
corticostéroïdes sont les plus puissants médicaments
anti-inflammatoires disponibles, mais leur usage prolongé est limité
par de nombreux effets secondaires. La mise au point de dérivés
stéroïdiens conservant une activité thérapeutique
tout en étant mieux tolérés constitue un objectif thérapeutique
important.
Mode d'action et pharmacocinétique
des glucocorticoïdes
Les corticoïdes utilisés en thérapeutique pour leur
action anti-inflammatoire sont des glucocorticoïdes, dérivés
de synthèse de l'hydrocortisone (ou cortisol), hormone naturelle
produite par la corticosurrénale. Le mécanisme de base par
lequel les glucocorticoïdes exercent tous leurs effets biologiques
comporte d'abord, dans les tissus cibles, une liaison à un récepteur
présent dans le cytoplasme cellulaire. Puis le glucocorticoïde
lié au récepteur migre dans le noyau où il développe
son effet biologique en modulant l'expression de certains gènes.
Le récepteur est identique dans les différents tissus de
l'organisme ce qui interdit d'espérer avoir un jour des corticoïdes
sélectifs de tel ou tel tissu (cellules de l'immunité ou
de l'inflammation, par exemple), et donc sans effets secondaires sur les
autres. La puissance de l'activité biologique d'un glucocorticoïde
dépend fortement de son affinité pour le récepteur
(Tableau 1).
Deux autres facteurs régissent la biodisponibilité et donc
l'activité biologique de ces composés, lorsqu'ils sont administrés
par voie digestive : ce sont l'absorption intestinale et le degré
d'inactivation hépatique, notamment lors du premier passage.
Les glucocorticoïdes classiques ont une affinité pour le récepteur
et un pouvoir anti-inflammatoire supérieur à ceux de l'hydrocortisone
(Tableau 1). Leur bio-disponibilité
est bonne car ils sont bien absorbés par l'intestin et faiblement
degradés lors du premier passage hépatique. Ainsi après
ingestion, 80, 70 et 50 % d'une dose de prednisolone, méthylprednisolone
et hydrocortisone respectivement passent dans la circulation systémique,
voie par laquelle s'exerce leur effet thérapeutique. Après
instillation rectale, le passage systémique est moindre qu'après
ingestion, mais reste susceptible d'entraîner des effets secondaires
en cas d'administration prolongée. L'effet thérapeutique
est ici à la fois topique et systémique.
Les nouveaux corticoïdes utilisés dans les maladies inflammatoires
cryptogénétiques de l'intestin (MICI) ont une action surtout
topique car, bien qu'absorbés par l'intestin, ils sont massivement
détruits au premier passage hépatique. En outre, l'affinité
de ces composés pour le récepteur et donc leur puissance
anti-inflammatoire sont très supérieures à celle
des glucocorticoïdes classiques (Tableau
1). Ainsi le composé introduit dans le tube digestif peut exercer
localement une puissante activité anti-inflammatoire ; après
absorption il est détruit lors du premier passage hépatique,
ce qui minimise les effets secondaires. Notons que le pivalate de tixocortol
est particulier par le fait que son affinité pour le récepteur
est identique à celle de l'hydrocortisone.
L'administration par voie orale nécessite en outre une préparation
qui se délite dans le segment d'intestin intéressé
par l'inflammation; une galénique répondant à ces
exigences a déjà été développée
pour amener la mésalazine aux sites habituels des MICI.
Une question demeure : les corticoïdes classiques administrés
par voie orale ou parentérale exercent leur puissante activité
biologique par voie systémique. On peut se demander si un corticoïde
à action purement topique n'est pas condamné à être
moins actif. Cela peut être aggravé par le péristaltisme,
ce corticoïde ne passant que peu de temps dans le segment intestinal
malade : une des causes d'échec des corticoïdes topiques administrés
en lavement n'est-elle pas la non-rétention du lavement ? Enfin,
l'effet de ces nouveaux corticoïdes sur les manifestations extra-digestives
des MICI sera probablement mineur.
Les corticoïdes à
action topique (CAT)
Leur liste est donnée dans le Tableau
2.
Le pivalate de tixocortol est rapidement métabolisé par
le foie, et également par une S-méthyltransférase
érythrocytaire. Son affinité pour le récepteur des
corticoïdes est faible. Il est commercialisé en France sous
forme de lavement de 250 mg (Rectovalone®). Le dipropionate de béclométhasone,
le budésonide et le propionate de fluticasone ont en commun une
puissante activité anti-inflammatoire et une forte dégradation
lors du premier passage hépatique. Les deux premiers sont efficaces
par voie locale dans l'asthme et la rhinite allergique. Aucun de ces trois
composés n'est commercialisé en France. Le métasulfobenzoate
de prednisolone (Solupred®) est un corticoïde classique lorsqu'il
est administré par la bouche (avec toutefois une biodisponibilité
plus faible que la prednisone) et se comporte en CAT après administration
rectale.
CAT par voie rectale
Le Tableau 3 donne les performances
thérapeutiques des CAT administrés par voie rectale dans
la rectocolite hémorragique distale. On y voit que dans l'ensemble,
ils ont une efficacité analogue à celle de la prednisone
et du 5-ASA, et supérieure à celle du placebo. Leurs effets
secondaires, surtout mesurés par le taux de cortisol circulant,
sont faibles ou nuls. Ils sont donc bien adaptés au traitement
des rectites et rectosigmoïdites, sans représenter une révolution
thérapeutique : en effet l'administration de corticoïdes rectaux
est le plus souvent assez brève avec donc des effets secondaires
modestes, même pour les stéroïdes classiques. Un travail
récent suggère que l'association béclométhasone
dipropionate (3 mg) + 5-ASA (1 g) fait mieux que chaque produit prescrit
seul [11].
CAT par voie orale
Le budésonide
Les capsules à libération iléale [Entocort CIR
(controlled ileal release)] sont constituées de microgranules
d'éthyl-cellulose stables en milieu acide, contenant le budénoside
; elles sont enrobées d'Eudragit L100-55 qui se dissout à
un pH supérieur à 5,5. Le corticoïde est libéré
dans l'iléon terminal et le côlon droit [12]. Chez des sujets
normaux, 52 à 79 % du budésonide ainsi ingéré
est absorbé dans la région iléo-cæcale, le
reste étant absorbé dans l'intestin plus proximal ; la biodisponibilité
est de l'ordre de 10 %.
D'importants essais thérapeutiques ont été entrepris
après des essais ouverts encourageants [13]. Dans un essai canadien
[14], 258 malades ayant une maladie de Crohn (MC) iléale ou iléo-colique
droite en poussée (CDAI > 200) ont été randomisés
entre placebo, et 3 doses de budésonide : 3, 9 ou 15 mg/j en 2
prises quotidiennes, sur une période de 8 semaines. Les résultats
sont donnés dans la figure
2. Les doses quotidiennes de 9 et 15 mg (40 à 50 % de rémissions
cliniques et 27 % de retraits du protocole pour échec) sont supérieures
au placebo (20 % de rémissions cliniques et 48 % de retraits du
protocole pour échec). Il est à noter que la dose de 15
mg/j ne fait pas mieux que celle de 9 mg/j. L'efficacité du budésonide
est la même que la maladie soit iléale ou iléocolique
droite.
Dans un second essai publié simultanément [15], Rutgeerts
et al. ont comparé budésonide et prednisolone chez 176 malades
ayant une MC iléo-cæcale en poussée. La posologie
du budésonide fut de 9 mg/j pendant 8 semaines, puis de 6 mg/j
pendant les deux dernières semaines. Celle de la prednisolone fut
de 40 mg/j pendant 2 semaines, 30 mg/j pendant 2 semaines, 25 mg/j pendant
2 semaines ; puis la dose fut réduite par paliers de 5 mg/j lors
des 4 dernières semaines. A la 10e semaine, les auteurs ont observé
53 % de rémissions cliniques sous budésonide et 66 % sous
prednisone, une différence qui n'atteint pas la significativité
statistique (p = 0,12) et pourrait faire conclure que les deux stéroïdes
sont équivalents. En fait, les taux de rémission sous prednisolone
sont supérieurs à ceux donnés par le budésonide
tout au long des dix semaines ; et la différence à la quatrième
semaine est significative (40 et 67 % de rémissions sous budésonide
et prednisolone, respectivement ; P < 0,001). Par la suite, la supériorité
de la prednisone s'atténue, mais ceci s'explique sans doute par
le schéma posologique exposé ci-dessus. En outre, la posologie
initiale de la prednisolone (40 mg/j) est inférieure à celle
utilisée en France ; avec une dose de 1 mg/kg/j, l'essai du GETAID
[16] a constaté un taux de rémission cumulé de 92
% à 7 semaines. Notons enfin qu'aucun des deux essais ne mentionne
l'effet du budésonide sur les manifestations extradigestives de
la maladie.
Dans le troisième travail important sur le budésonide oral
dans la MC, 90 malades issus de l'essai précédent, et récemment
mis en rémission par des corticoïdes, ont été
randomisés entre placebo, 3 ou 6 mg/j de budésonide. Le
temps moyen écoulé jusqu'à la rechute a été
de 258 jours à 6 mg, 139 à 3 mg et 92 sous placebo. Les
courbes actuarielles de rechute semblent confirmer l'efficacité
du budésonide dans le maintien de la rémission [13]. Un
essai ouvert sur un petit nombre (n = 20) de formes corticodépendantes
de MC n'est guère encourageant, mais est insuffisant pour se faire
une idée de l'utilité du budésonide dans ces formes
de la maladie [17].
Une forme de budésonide oral à libération colique
a été récemment comparée à la prednisolone
dans la rectocolite hémorragique : amélioration symptomatique
et endoscopique voisine ; moins d'effets secondaires avec le budésonide
[18, 19]. Il semble néanmoins que le délitement de cette
préparation soit trop distal et que ce « prototype »
doive être revu.
La tolérance du budésonide est meilleure que celle des corticoïdes
classiques : dans l'essai canadien [14], la fréquence des effets
secondaires cliniques attribués au corticoïde ne fut pas plus
élevée sous budésonide que sous placebo, à
l'exception du faciès lunaire observé dans 7 et 2 % des
cas, respectivement. Dans l'essai européen [15], la prednisone
avait plus d'effets secondaires que le budésonide en termes de
faciès lunaire, acné, oedème des chevilles et tendance
aux hématomes. Le freinage du cortisol plasmatique par le budésonide
(figure 3) est important aux
posologies de 9 et 15 mg/j [14] ; il est moindre que celui induit par
la prednisolone [15] pendant le traitement corticoïde, mais la différence
n'est plus significative deux semaines après l'arrêt du traitement.
On peut donc conclure que le budésonide oral CIR a une activité
thérapeutique indiscutable dans la MC, et qu'il a nettement moins
d'effets secondaires que les corticoïdes classiques. Son efficacité
est moindre que celle de la prednisone, surtout si celle-ci est prescrite
initialement à la dose de 1 mg/kg/j. Le chiffre de 40 à
50 % de rémission le rapproche de l'efficacité des salicylés.
Logiquement le budésonide oral CIR ne devrait avoir aucun effet
direct sur les manifestations systémiques des MICI. On peut penser
que sa meilleure indication devrait être dans le traitement d'entretien
et peut-être dans les formes corticodépendantes des MICI.
Les autres CAT
La fluticasone est le seul autre CAT testé par voie orale dans
les MICI, et malgré sa grande puissance anti-inflammatoire, les
résultats sont décevants. Dans la MC en poussée,
la fluticasone orale (20 mg/j x 4 semaines) fait moins bien que la prednisolone
(40 mg/j x 1 semaine puis décroissance) : les taux de rémission
clinique à la 4e semaine sont respectivement de 39 et 47 % [20].
La fluticasone a une efficacité similaire à celle de la
prednisolone dans les formes iléales, mais lui est inférieure
dans les localisations iléocoliques et coliques. Dans la rectocolite
hémorragique, la fluticasone fait aussi moins bien que la prednisone
[21] et guère mieux que le placebo [22] : le développement
de cette molécule a été interrompu dans les MICI.
Le métasulfobenzoate de prednisolone (Solupred®) est un corticoïde
classique avec une bonne biodisponibilité par voie orale mais malabsorbé
par le côlon : la mise au point d'une forme orale à délitement
colique aura peut-être un intérêt dans les MICI coliques.
Les premiers résultats, obtenus avec une préparation enrobée
d'Eudragit S, sont encourageants [23].
On a récemment conjugué certains corticoïdes classiques
(dexamethasone, méthyl-prednisolone) à des dextrans par
une liaison ester [24]. Ces composés ne sont pas absorbés
par l'intestin grêle, et la flore bactérienne libère
le corticoïde dans le côlon. Ces conjugués ont une activité
anti-inflammatoire 4 à 9 fois plus puissante que celle des corticoïdes
libres, sur un modèle animal de colite à l'acide acétique.
Ils n'entraînent qu'une faible adrénosuppression.
En conclusion, les CAT semblent constituer un progrès thérapeutique
pour les MICI du fait de leur meilleure tolérance, qu'il faut payer
d'une certaine diminution d'efficacité de leur forme orale. Il
est possible que leur meilleure indication soit plus dans le maintien
de la rémission que dans le traitement d'attaque de la poussée.
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