ARTICLE
La flore intestinale endogène exerce de nombreuses fonctions physiologiques,
telles que des métabolismes (fermentation...) et un effet de barrière
s'opposant à la colonisation par des microorganismes pathogènes.
La résultante pour l'hôte est souvent bénéfique
mais parfois néfaste ; ainsi un rôle de la flore endogène
est-il suspecté dans la pathogénie des maladies inflammatoires
cryptogénétiques de l'intestin et des cancers coliques.
L'idée d'administrer de nouveaux microorganismes afin de moduler
la flore endogène dans un sens bénéfique, ou plus
simplement d'utiliser leurs propriétés métaboliques,
est ancienne et a conduit à introduire le terme de probiotique
[1]. De nombreux médicaments probiotiques ont été
développés dans les années 50-60 ; néanmoins,
les difficultés initiales de fabrication d'un produit de qualité
microbiologique stable, l'incertitude sur la capacité de tels microorganismes
de survivre à leur passage dans l'estomac et l'absence de données
rigoureuses sur l'efficacité clinique de beaucoup de produits ont
conduit à leur disparition progressive (à l'exception de
quelques-uns capables d'étayer leurs propriétés dans
chacun de ces trois domaines). L'essor récent du concept d'aliments
fonctionnels a cependant fortement relancé l'intérêt
porté aux probiotiques [2, 3]. De nombreux produits alimentaires
contenant des probiotiques ont ainsi récemment été
développés, pour beaucoup utilisant des souches bactériennes
d'origine humaine. Les larges possibilités de choix de microorganismes
en fonction de leurs propriétés intrinsèques et la
possibilité de manipulations génétiques permettent
même d'envisager un développement futur important. Notre
but est ici de résumer les connaissances sur ces microorganismes,
indifféremment dénommés dans la littérature
probiotiques, microorganismes en transit ou agents biothérapeutiques.
Composition
Les probiotiques sont des microorganismes ingérés vivants
capables d'exercer des effets physiologiques sur leur hôte [1, 4].
Il s'agit le plus souvent de bactéries ou de levures présentes
soit dans des aliments, notamment les produits laitiers fermentés,
soit dans des médicaments et volontiers alors sous une forme lyophilisée.
Les microorganismes tués par la chaleur ne répondent pas
à la définition des probiotiques, même si certains
effets thérapeutiques leur ont été attribués
[5]. Les genres bactériens les plus utilisés sont Bifidobacterium,
Lactobacillus acidophilus, L. casei, L. rhamnosus, L. plantarum, Enterococcus
faecium et Saccharomyces. Le nombre de micro-organismes vivants
présents dans chaque produit est souvent très élevé.
A titre d'exemple, un yaourt, par définition, doit en France contenir
au moins 107 L. bulgaricus et Streptococcus thermophilus
vivants par gramme de produit à la date de péremption. La
qualité microbiologique des préparations commercialisées
reste en 1998 très variable, excellente pour certains et très
insuffisante pour d'autres [6].
Pharmacologie
Les probiotiques peuvent être considérés comme un
moyen de véhiculer des principes actifs qu'ils contiennent (enzymes,
composants de paroi, peptides immunomodulateurs, substances antibactériennes...)
jusqu'à leurs cibles d'action dans le tractus digestif (figure
1) [7, 8]. Leur étude pharmacologique a trois objectifs
: identifier les constituants actifs des microorganismes en transit,
décrire leur pharmacocinétique jusqu'aux cibles (survie,
capacité d'adhésion et de colonisation, devenir des principes
actifs), démontrer les effets spécifiques bénéfiques
ou néfastes.
Dans la mesure où on ignore souvent la nature exacte des principes
actifs, c'est le plus souvent la capacité du micro-organisme à
survivre aux différents étages du tube digestif qui est
étudiée. Les concentrations de probiotiques véhiculés
vivants aux différents étages du tube digestif sont influencées
par le pourcentage de survie et par les quantités ingérées.
La capacité de survie varie beaucoup entre genres et souches [7,
8]. Certains probiotiques sont détruits dès leur passage
dans l'estomac alors que d'autres, tels des Bifidobacterium, L.
plantarum ou L. acidophilus, traversent l'intestin grêle
et parfois le côlon à hautes concentrations (tableau
1). Certains probiotiques ont une capacité d'adhérence
à l'épithélium digestif, ce qui peut être étudié
in vitro avec des lignées cellulaires telles que CaCO2,
et/ou au mucus intestinal [9]. Cette propriété pourrait
constituer un avantage écologique favorisant les chances d'interrelations
étroites avec l'épithélium entérocytaire et
le système immunitaire local. La possibilité d'une colonisation
durable de l'écosystème digestif par un probiotique était
jusqu'à peu considérée comme impossible en raison
d'un grand déséquilibre de force en faveur de l'écosystème
endogène, quantitativement plus abondant et surtout occupant les
sites d'adhérence au niveau de l'épithélium. La majorité
des travaux a confirmé ce concept [7, 8]. Néanmoins, deux
études récentes ont montré que des souches adhérentes
de L. plantarum et L. rhamnosus pouvaient coloniser de manière
prolongée la muqueuse jéjunale et/ou rectale chez quelques
sujets [10, 11]. Une translocation de probiotiques n'a jamais été
observée chez l'homme, néanmoins cet aspect a été
très peu étudié. Aucun cas d'infection rattachée
à la consommation de probiotiques alimentaires n'a été
rapporté jusqu'ici ; quelques cas exceptionnels de fongémie
à Saccharomyces boulardii ont été observés
[12].
Effets
biologiques de probiotiques chez l'homme
Les probiotiques peuvent exercer des effets directs sur le chyme, la
flore (effets luminaux) ou au niveau des entérocytes ou des cellules
immunocompétentes du Galt (effets pariétaux). Ils peuvent
aussi avoir des effets indirects liés aux modifications de l'écosystème
ou du système immunitaire local.
De multiples travaux ont montré que la lactase véhiculée
par certaines bactéries lactiques, notamment celles du yaourt dont
la membrane est très facilement lysée par les acides biliaires,
participait dans l'intestin à la digestion du lactose, ce qui permet
d'expliquer l'excellente digestion du lactose du yaourt (90 %) chez
les sujets déficients en lactase [13]. En pratique clinique, le
remplacement du lait par du yaourt conduit à une meilleure absorption
et à une meilleure tolérance chez les sujets présentant
une intolérance primaire au lactose, mais aussi en présence
d'intolérance secondaire comme au cours de diarrhées persistantes
[14] ou après résection intestinale étendue [15].
Un travail a montré que l'ingestion de S. cerevisiae aidait
à la digestion du saccharose chez des enfants déficients
en saccharase [16].
Les effets de probiotiques sur la composition de la flore endogène
sont paradoxalement assez mal connus si l'on excepte la survie du probiotique
lui-même [7]. Une modification reproductible d'activités
enzymatiques bactériennes fécales, telles que la beta-glucuronidase,
l'azoréductase ou la nitroréductase, a en revanche été
montrée [7]. Des tentatives de modulation de la production d'acide
gras à courte chaîne ou du pH intracolique par des probiotiques
ont jusqu'ici été infructueuses [17] ; cependant, un
travail a montré la possibilité d'une diminution de la production
d'acides biliaires secondaires sous l'effet de l'ingestion d'E. faecium
SF 68 [18], ce qui, après confirmation, pourrait ouvrir des perspectives
de répercussions cliniques intéressantes.
De nombreuses études réalisées chez l'animal ont
montré que l'administration orale de divers probiotiques pouvait
moduler certains composants de la barrière immunitaire au niveau
muqueux et systémique [2, 19]. Quatre travaux ont montré
que l'ingestion chez l'homme de fortes quantités de bactéries
du yaourt augmentait la capacité des lymphocytes du sang circulant
à sécréter diverses cytokines, notamment l'interféron
gamma après stimulation [références in 19]. Les conséquences
cliniques de cet effet biologique qui semble assez reproductible sont
cependant inconnues. Les tentatives de démonstration de diminution
d'infections ou de l'augmentation de l'efficacité de vaccins oraux
sous l'effet du yaourt ont jusqu'ici échoué [19]. Plusieurs
essais randomisés contrôlés ont montré que
la souche de L. rhamnosus GG administrée à des enfants
atteints de gastroentérite à rotavirus raccourcissait significativement
la durée de la diarrhée (voir plus loin). Isolauri et
al. [20] ont montré que l'administration de ce probiotique
entraînait une augmentation de l'immunité non spécifique
réflétée par une augmentation des cellules circulantes
capables de sécréter des immunoglobulines. Au moment de
la convalescence, 90 % des nourrissons du groupe recevant le probiotique
contre seulement 46 % des enfants recevant le placebo avaient développé
une réponse en anticorps spécifique IgA contre les rotavirus
[20]. Les mêmes auteurs ont rapporté que l'immunogénicité
d'un vaccin oral antirotavirus pouvait être augmentée par
l'administration simultanée de L. rhamnosus GG [21]. Dans
une étude [22], des souriceaux nouveau-nés étaient
mieux protégés contre une infection à rotavirus si
leur mère allaitante recevait une immunisation orale contre le
rotavirus associée à un probiotique (B. breve YIT
4064) que si la mère recevait le vaccin oral de manière
isolée. Link-Amster et al. [23] ont rapporté que
l'administration orale chez l'homme de L. johnsonii souche LA1
sous la forme d'un produit laitier fermenté augmentait la réponse
en anticorps lors d'une vaccination orale par Salmonella typhi
Ty 21a chez l'homme. Ce même produit laitier fermenté était
responsable, dans un autre travail [24], d'une stimulation du pouvoir
phagocytaire des granulocytes du sang circulant et, dans deux travaux
[23, 25], d'une augmentation discrète des IgA plasmatiques chez
des sujets sains. L'efficacité médiocre de la vaccination
orale étant largement attribuée à une dégradation
des structures antigéniques dans l'intestin et à l'absence
d'adjuvants appropriés, plusieurs équipes travaillent actuellement
sur l'utilisation de probiotiques génétiquement modifiés,
permettant de les utiliser comme vecteurs chargés d'antigènes,
aux propriétés adjuvantes et aux propriétés
intrinsèques immunogènes faibles [26].
Application
en gastroentérologie clinique
Des probiotiques ont été proposés pour traiter
diverses affections s'accompagnant de perturbations de l'écologie
intestinale. Seuls les essais contrôlés permettent d'établir
un niveau de preuve acceptable.
Des effets protecteurs de certains probiotiques contre certaines infections
intestinales ont été démontrés sur des modèles
animaux. Les mécanismes impliqués incluent la production
d'acide, de peroxyde d'hydrogène, de substances antimicrobiennes,
la compétition pour des nutriments ou des récepteurs d'adhésion,
des actions antitoxines et la stimulation du système immunitaire
[1, 3, 7, 9, 27]. Des essais ouverts réalisés chez l'homme
ont suggéré que certains probiotiques pourraient aider à
éradiquer certains pathogènes chez des porteurs chroniques
de salmonelles, Campylobacter ou Clostridium difficile [7].
Plusieurs travaux ont démontré un effet thérapeutique
significatif et intéressant de plusieurs probiotiques, notamment
L. rhamnosus GG, pour raccourcir la durée de la diarrhée
en cas de gastro-entérite (tableau
2). Un essai randomisé contrôlé a montré
que l'administration à des nourrissons hospitalisés de Bifidobacterium
sp. et S. thermophilus diminuait significativement le risque
de diarrhée et de portage de rotavirus (tableau
2). Plusieurs essais randomisés contrôlés
ont montré l'efficacité de souches probiotiques pour prévenir
les perturbations digestives liées à l'antibiothérapie
(tableau 3). S. boulardii
diminue environ de moitié le risque de diarrhée aux antibiotiques
[références dans le tableau
3]. La capacité des probiotiques pour prévenir la
diarrhée du voyageur a fait l'objet de six essais randomisés
contrôlés (tableau
4) dont les résultats parfois encourageants nécessitent
confirmation. Plusieurs essais ouverts ont suggéré un rôle
bénéfique de L. rhamnosus souche GG et de S. boulardii
chez des sujets atteints d'infection intestinale à C. difficile
[27-29]. Un seul essai randomisé contrôlé a été
réalisé et a montré que l'administration orale de
S. boulardii diminuait de moitié le risque de rechute chez
les sujets porteurs d'une infection à C. difficile ayant
déjà rechuté [30]. Plusieurs travaux ont bien montré
l'existence d'une antagonisme in vitro entre certaines souches
probiotiques, notamment de lactobacilles et Helicobacter pylori
(H. pylori) [31]. Un essai a montré une diminution de l'activité
uréasique mesurée par test respiratoire, chez des sujets
porteurs de H. pylori, traités par un surnageant de culture
de L. johnsonii souche LA1 [32]. Une éradication de H.
pylori n'a cependant jamais été observée jusqu'ici
avec un probiotique. Enfin, et sans que le mécanisme soit connu,
une diminution significative de diarrhées de diverses causes a
été observée dans des essais contrôlés
utilisant des probiotiques [2, 3, 7, 27, 33].
Développements
actuels
La flore endogène et le système immunitaire jouent un
rôle dans la modulation de la cancérogenèse colique.
Ces deux paramètres pouvant être influencés par des
probiotiques, un certain nombre de travaux utilisant des probiotiques
ont été réalisés chez l'animal puis chez l'homme
pour tenter de prévenir la cancérogenèse. Plusieurs
auteurs ont montré que certains probiotiques pouvaient diminuer
l'activité d'enzymes, de mutagènes ou des acides biliaires
secondaires dans les selles, qui pourraient chacun être impliqués
dans la cancérogenèse colique [7, 18, 34-36]. L'administration
orale de divers probiotiques diminue la carcinogénicité
de l'azoxymétane chez le rat, et notamment l'apparition de cryptes
aberrantes [36]. Boutron et al. ont observé un moindre risque
d'adénomes coliques de grande taille chez les sujets consommant
du yaourt plus de trois fois par semaine [37]. Ces travaux ouvrent donc
des perspectives, pour les probiotiques et plus largement les aliments
fonctionnels. Deux essais randomisés contrôlés ont
montré que l'administration orale de L. casei (souche biolactis)
diminuait de manière significative le risque de récidive
de tumeur superficielle de vessie chez l'homme [38, 39]. Il est intéressant
de noter que cette maladie se traite d'ailleurs souvent par injections
intravésicales de BCG, traitement conceptuellement proche de celui
des probiotiques.
L'accumulation de données faisant jouer un rôle néfaste
à certains éléments de la flore endogène dans
la pérennisation des lésions des maladies inflammatoires
cryptogénétiques de l'intestin conduit de plus en plus d'équipes
à étudier l'effet de probiotiques dans ces situations. A
titre d'exemple, Kruis et al. [40] ont montré que sur 4
mois (suivi malheureusement très faible), l'administration orale
d'une souche d'Escherichia coli était aussi efficace que
l'administration d'acide 5-amino-salicylique pour maintenir en rémission
des sujets atteints de rectocolite hémorragique. Plein et al.
[41] ont suggéré dans un court essai que l'administration
de S. boulardii diminuait significativement la diarrhée
au cours de la maladie de Crohn.
La flore intestinale et certains probiotiques semblent capables de moduler
la perméabilité intestinale aux protéines, aux macromolécules,
aux antigènes et aux bactéries (translocation). Des travaux
sont donc entrepris cherchant une efficacité clinique potentielle
à des probiotiques dans des situations caractérisées
par une inflammation intestinale ou une perméabilité intestinale
accrue. L'administration de L. reuteri R2LC L. plantarum
DSM 9843 à des rats présentant une entérocolite induite
par méthotrexate diminuait la perméabilité intestinale,
la translocation bactérienne et les concentrations plasmatiques
d'endotoxines [42]. Dans un autre travail, l'administration orale d'une
soupe contenant L. reuteri R2LC diminuait significativement la
translocation bactérienne chez des rats en situation d'insuffisance
hépatique aiguë induite par résection hépatique
subtotale [43]. L'administration rectale de L. reuteri R2LC, L.
plantarum DSM 9843 et d'autres lactobacilles s'est avérée
capable de diminuer la translocation bactérienne et de moduler
l'insuffisance hépatique chez des rats chez lesquels une insuffisance
hépatique expérimentale était induite par galactosamine
[44].
CONCLUSION L'originalité
et la séduction marketing du concept de probiotiques ne font aucun
doute et favorisent certainement une communication parfois excessive, voire
non fondée. Néanmoins, des travaux de plus en plus nombreux
démontrent des effets biologiques de multiples souches (ces effets
étant d'ailleurs "souche-dépendants"). La corrélation
de ces effets avec les caractéristiques pharmacocinétiques
des probiotiques permettra sans doute à l'avenir une sélection
plus rationnelle et plus efficace des souches. Les effets probiotiques démontrés
chez l'homme sont à nos yeux : la bonne tolérance du
yaourt par rapport au lait chez les sujets souffrant d'une intolérance
primaire ou secondaire au lactose, l'utilisation de S. boulardii
1 g/j (et probablement aussi de E. faecium SF 68) pour prévenir
ou raccourcir la diarrhée due aux antibiotiques, l'utilisation de
S. boulardii 1 g/j pour prévenir la récidive de diarrhée/colite
à C. difficile, l'utilisation de laits fermentés contenant
L. rhamnosus souche GG pour raccourcir la durée de la diarrhée
lors de gastroentérites aiguës à rotavirus chez le nourrisson.
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