ARTICLE
En 1944 parut dans le Journal of Experimental Medicine un article
prémonitoire dans lequel on pouvait lire « Biologists have
long attempted by chemical means to induce in higher organisms predictable
and specific changes which thereafter could be transmitted in series as
hereditary characters... » [1]. Cette phrase définissait
avant la lettre ce que Gordon et al. [2] appelèrent 36 ans
plus tard un organisme transgénique : un animal ou une plante ayant
intégré dans son génome un fragment d'ADN étranger
et capable de le transmettre à sa descendance. La transgenèse
est maintenant une technique de routine qui se pratique chez de nombreuses
espèces végétales et animales, aussi bien invertébrés,
comme la drosophile ou le nématode, que vertébrés,
poissons ou mammifères (cochons, lapins, moutons, chèvres,
rats ou souris). Parmi les mammifères, c'est chez cette dernière
espèce que la majorité des études sont réalisées
car son temps de génération est relativement court (la gestation
dure 3 semaines), les embryons des stades préimplantatoires sont
aisément manipulables et cultivables et il est possible d'établir
des lignées de cellules souches embryonnaires (ES) que l'on peut
modifier génétiquement, sélectionner en culture et
réimplanter dans un embryon pour transmettre la modification génétique
à la descendance.
La
transgenèse
« classique » :
une addition aléatoire
de séquences étrangères
C'est en 1976 que parut le premier article décrivant une souris
ayant intégré dans son génome un fragment d'ADN exogène
par suite de l'infection de blastocystes par un rétrovirus [3].
Si cette première souris n'exprimait pas le transgène, elle
était néanmoins transgénique dans la mesure où
elle pouvait transmettre de façon mendéléienne cette
nouvelle séquence virale au même titre que n'importe lequel
de ses propres caractères. Depuis cette première, plusieurs
techniques aboutissant à l'obtention de souris transgéniques
ont été décrites dont la complexité de mise
en uvre et l'efficacité sont variables : infection de stades
préimplantatoires par un virus contenant des séquences d'ADN
exogènes [4, 5], transfert d'ADN par incubation de spermatozoïdes
dans une suspension d'ADN [6, 7] ou micro-injection d'ADN dans un uf
tout juste fécondé [8, 9]. Bien que relativement lourde
et délicate, cette dernière technique est la plus couramment
utilisée : au cours de cette manipulation, une suspension d'ADN
est micro-injectée dans un des deux pronoyaux d'un embryon au stade
une cellule. En général, le transgène s'intègre
avant le stade deux cellules de sorte que toutes les cellules qui dérivent
de la cellule-uf portent dans leurs chromosomes la nouvelle séquence
d'ADN (figure 1).
Le transgène s'intègre de manière aléatoire
dans n'importe lequel des chromosomes, plusieurs copies s'insérant
en général au même endroit dans une orientation dite
tête-queue (5'-3'-5'-3'). Du fait de ce caractère aléatoire,
le site d'intégration d'un transgène n'est pas le même
dans les différentes lignées de souris transgéniques
établies à partir d'une même construction. Le nombre
de copies intégrées est également variable. Excepté
dans les cas où le transgène contient une séquence
particulière appelée DCR (dominant control region),
telle celle décrite dans le groupe des gènes ß-globine
[10, 11], il n'y a généralement pas de corrélation
entre le nombre de copies intégrées et le niveau d'expression
d'un transgène. Contrairement à ce que l'on pourrait croire,
plusieurs articles récents laissent même penser qu'un trop
grand nombre de copies peut provoquer l'inhibition de l'expression du
transgène [12]. Ce phénomène est bien décrit
chez la drosophile où l'on a pu montrer une inactivation non seulement
en cis mais également en trans, la présence
du transgène étant responsable de l'inactivation de l'expression
du gène endogène portant des séquences proches (ou
identiques) de celles du transgène [13]. L'influence éventuelle
du nombre de copies et des séquences proches du site d'intégration
sur l'expression du transgène est donc variable d'une lignée
à l'autre. Seuls les patrons d'expression ou les traits communs
à toutes les lignées seront imputables au transgène
lui-même, d'où l'importance de dériver et d'analyser
plusieurs lignées de souris transgéniques portant la même
construction.
Pour s'affranchir de l'influence probable des séquences d'ADN
flanquant le transgène, il est possible de l'encadrer de courtes
séquences de type SCS (specialized chromatin structure),
MAR (matrix attachment region) ou SAR (scaffold associated region)
présentes dans de nombreux gènes [14-16]. Ces séquences
riches en adénines et thymines définissent des domaines
génétiques fonctionnels. Au lieu d'injecter un court fragment
d'ADN, il est également possible de micro-injecter des séquences
d'ADN génomique beaucoup plus grandes telles celles que contiennent
les BAC (bacterial artificial chromosome), les YAC (yeast artificial
chromosome) [17] ou les MAC (mammalian artificial chromosome)
[18]. Bien que moins aisément manipulables et plus fragiles, ces
chromosomes artificiels contenant de 100 kilobases à plusieurs
mégabases d'ADN génomique permettent d'étudier des
gènes ou des groupes de gènes dans leur configuration naturelle,
nantis de la plupart des séquences qui assurent leur expression
correcte au cours du développement et dans le tissu ou l'organe
approprié. Cette approche a également l'avantage de faciliter
la caractérisation et l'étude fonctionnelle de gènes
en diminuant le nombre de constructions à réaliser [19-22].
Les
gènes rapporteurs : une souris verte
qui courait...
Lorsque l'on a caractérisé les éléments
proximaux et distaux nécessaires à l'expression correcte
in vivo d'un gène, on peut fabriquer des gènes de
fusion A/B dans lesquels les séquences de régulation du
gène A sont accolées aux séquences codantes d'un
gène B et gouvernent son expression (figure
2). Le gène B peut coder n'importe quelle molécule
biologique que l'on veut surproduire ou dont on veut connaître la
fonction dans un tissu donné (surexpression/ expression ectopique,
c'est-à-dire dans un tissu dans lequel elle ne s'exprime pas naturellement)
[23, 24]. Il peut également coder une molécule facilement
repérable, telle la ß-galactosidase de
E. coli qui, en présence du substrat X-gal, « colorie
» les cellules qui l'expriment en bleu, ou bien encore la GFP (green
fluorescent protein) extraite de la méduse Aequorea victoria
qui a l'avantage de fluorescer sans que sa mise en évidence n'endommage
irrémédiablement les cellules qui la synthétisent
[25-27]. Enfin, le gène B peut correspondre à un gène
suicide ou coder une toxine qui provoquera la mort des cellules qui l'expriment
et par contre-coup l'absence des cellules dérivées de ces
cellules progénitrices [28-30]. Un exemple de cette approche, bien
connu dans le domaine de la régénération hépatique,
est offert par l'analyse de souris transgéniques synthétisant
dans leur foie l'activateur du plasminogène de type urokinase,
uPA. Une concentration plasmatique élevée d'uPA donne lieu
à une hypofibrinogénémie et à une hémorragie
néonatale fatale. Seules les souris chez lesquelles l'expression
du transgène est abolie survivent car les hépatocytes n'exprimant
pas l'uPA, par suite d'un réarrangement des séquences du
transgène, prolifèrent et remplacent intégralement
le foie lésé [31]. Ces souris Alb/uPA ont été
par la suite très largement utilisées, en particulier dans
des expériences de transplantation pour tester la capacité
réplicative d'hépatocytes adultes [31, 32].
Les
systèmes d'induction : promoteurs inductibles
et systèmes bigéniques
Pour ne pas courir le risque de fabriquer une souris transgénique
non viable ou incapable de se reproduire du fait de l'expression délétère
du transgène, il est parfois utile d'établir des lignées
dans lesquelles le transgène est silencieux et dont l'expression
est ultérieurement inductible de façon contrôlée.
Le système le plus simple consiste à utiliser un gène
de fusion dont les séquences de régulation sont inductibles
après administration, par voie orale ou veineuse, de l'agent inducteur.
Le promoteur du gène de la métallothionéine, dont
l'expression est accrue par les métaux lourds, a largement été
utilisé à cette fin [24]. Cependant, l'inconvénient
de ce promoteur ou de ce type d'approche est, d'une part, que l'activité
intrinsèque du promoteur n'est généralement pas nulle
même en l'absence de l'agent inducteur, et, d'autre part, que le
taux d'induction est généralement faible. Des systèmes
plus performants se développent rapidement. La figure
3 en illustre un, basé sur l'utilisation
de la tétracycline [33]. Chez la bactérie, les gènes
de résistance à la tétracycline sont, en l'absence
d'antibiotique, maintenus inactifs par la fixation d'un répresseur
(tetR) sur une séquence particulière (tetO). En présence
de tétracycline, le répresseur se détache et l'expression
des gènes de résistance est activée (figure
3, A). Bujard et al. ont transformé le répresseur
en activateur (figure 3, B).
Ils ont ensuite développé un premier système (tet-off)
dans lequel l'expression d'un gène lié aux séquences
tetO est réprimée en présence de tétracycline
et activée en l'absence de la drogue ; puis, ils ont mis au point
un deuxième système, inverse (tet-on), dans lequel l'expression
du gène n'est activée qu'en présence de drogue. Dans
les deux cas, l'application de ce système à la transgenèse
[34, 35] nécessite la création de deux lignées de
souris transgéniques : une première qui synthétise
l'activateur (tTA) (ou l'activateur modifié rtTA) dans le tissu
et au moment désiré en fonction de la spécificité
des séquences de régulation qui contrôlent son expression
; une deuxième qui a intégré le gène de fusion
tetO-X (figure 3, B).
Basés sur ce principe, d'autres systèmes bigéniques
dans lesquels l'expression d'un gène couplé à un
récepteur d'hormones stéroïdes [36] ou de glucocorticoïdes
[37] est activée par administration d'ecdysone ou de progestérone
sont en plein développement.
Le
bricolage moléculaire : les recombinases Cre
et FLP
La transgenèse a également beaucoup évolué
grâce à l'utilisation d'autres molécules empruntées
à des bactériophages ou des levures. Sauer [38] montra le
premier qu'une enzyme, la recombinase Cre du bactériophage P1,
pouvait fonctionner dans les cellules d'organismes supérieurs,
telles les plantes et les souris ; elle peut y reconnaître, si on
les y a préalablement introduits, ses sites de reconnaissance spécifiques,
appelés loxP, qui correspondent à un élément
répété de 34 paires de bases. Suivant la localisation
de ces sites et leur orientation, la protéine Cre peut déléter
un fragment d'ADN flanqué de sites loxP, inverser son orientation
ou bien encore induire une translocation chromosomique [39] (figure
4). En 1992, Westphal et al. utilisèrent les propriétés
d'excision de la Cre pour activer l'expression d'un transgène codant
l'oncogène T du virus SV40 [40]. Ils construisirent une première
lignée de souris transgéniques dans lesquelles le gène
tumoral T lié à des séquences de régulation
spécifiques du cristallin (maA) était silencieux car un
fragment d'ADN flanqué de deux sites loxP contenant un arrêt
de transcription (stop) bloquait la production de l'oncogène (figure
5). Puis, ils croisèrent ces souris avec une autre lignée
de souris transgéniques exprimant la recombinase Cre. Des tumeurs
apparurent dans les yeux de tous les descendants héritant des deux
transgènes car la Cre, excisant le signal stop, induisait la production
de l'oncogène T. Depuis cette étude pionnière, le
système Cre/loxP est largement utilisé, en particulier
pour produire des lignées de souris transgéniques contenant
une seule copie d'un transgène [12] ou inactiver spécifiquement
un gène [41]. Un système très similaire, cette fois-ci
emprunté à la levure, utilisant la recombinase FLP (prononcer
« flip ») et ses sites de reconnaissance frt, a récemment
fait ses preuves chez la souris [42]. Ces différents systèmes,
que l'on peut utiliser simultanément, alliés à la
culture des cellules ES et à la recombinaison homologue, viennent
augmenter considérablement les possibilités d'introduire
des mutations subtiles dans la lignée germinale [43].
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