ARTICLE
Patients et méthodes
Nous avons décrit quatre observations de patients infectés
par le VHC et ayant une neuropathie périphérique en l'absence
de cryoglobulinémie [6], puis quatre autres observations de patients
infectés par le VHC et dont la neuropathie périphérique
s'est aggravée après traitement par interféron alpha
[7]. Ces patients font partie d'une cohorte de patients infectés
par le VHC et suivis dans le service de médecine interne d'un hôpital
universitaire. Ces observations sont présentées brièvement
en introduction et illustrent une partie de la démarche diagnostique
à mener devant une neuropathie périphérique survenant
chez un patient infecté par le VHC.
Résultats
Les quatre observations de patients infectés par le VHC et ayant
une neuropathie périphérique en l'absence de cryoglobulinémie
[6] sont résumées dans le tableau
1.
La neuropathie périphérique de ces patients était,
dans 3 cas sur 4, compatible cliniquement avec une péri- artérite
noueuse (PAN). Aucun patient n'avait de purpura, de cirrhose, de consommation
d'alcool abusive, de traitement neurotoxique ou d'insuffisance rénale.
Les quatre observations de patients infectés par le VHC et dont
la neuropathie périphérique s'est aggravée après
traitement par interféron alpha [7] sont résumées
dans le tableau 2.
Deux patients présentaient une intoxication éthylique,
non modifiée pendant et après le traitement par interféron.
L'interféron a toujours été commencé à
la dose de 3 millions d'unités, 3 fois par semaine. Un électromyogramme
(EMG), réalisé avant et après interféron,
montrait une aggravation de la neuropathie périphérique
axonale dans 3 cas. Une corticothérapie a été adjointe
à l'interféron dans 2 cas sans amélioration des symptômes
neurologiques. L'aggravation neurologique a conduit à l'arrêt
de l'interféron dans tous les cas. L'évolution neurologique
après arrêt de l'interféron a été :
amélioration avec cyclophosphamide (n = 1), corticoïdes et
ribavirine (n = 1), stabilisation (n = 1), et aggravation malgré
corticoïdes, échanges plasmatiques et cyclophosphamide (n
= 1).
Discussion
Au cours des infections chroniques par le VHC, les neuropathies périphériques
sont les atteintes neurologiques le plus souvent observées. La
sévérité de la neuropathie est extrêmement
variable, allant de simples paresthésies mal systématisées
[8], jusqu'à des formes beaucoup plus rares de mononeuropathies
multiples sévères entrant dans le cadre de vascularites
systémiques [9]. On peut schématiquement distinguer, au
cours de l'infection par le VHC, plusieurs types d'atteintes neurologiques
périphériques, de mécanismes, de fréquence
et de sévérité très différents (figure).
Les atteintes neurologiques centrales sont plus rarement décrites
et ne seront pas détaillées [10].
La fréquence exacte des neuropathies périphériques
chez les sujets infectés par le VHC est difficile à préciser
et dépend essentiellement des critères de définition
retenus. Dans une série prospective de plus de 300 patients infectés
par le VHC et dont la moitié environ avait une cryoglobulinémie
mixte, Cacoub et al. [2] ont trouvé 9 % de neuropathies
périphériques sensitives et/ou motrices cliniques. Ce pourcentage
est peut-être surestimé par le recrutement incluant beaucoup
de patients vus en médecine interne. Chez 26 malades avec cryoglobulinémie
mixte associée au VHC, Ferri et al. [11] ont retrouvé
77 % de neuropathies périphériques définies par l'existence
de paresthésies subjectives.
Le mode de contamination, lorsqu'il est connu, peut orienter vers certaines
co-infections virales, en particulier les virus de l'immunodéficience
humaine (VIH) et de l'hépatite B (VHB). Toutes les variétés
connues de neuropathie périphérique sont observées
au cours de l'infection par le VIH1, les polyradiculonévrites étant
plutôt précoces, les neuropathies périphériques
distales sensitivo-motrices étant plutôt rencontrées
au stade sida. Le VHB peut être à l'origine d'une PAN.
Les co-morbidités sont également importantes à
analyser : diabète, insuffisance rénale terminale, dysthyroïdies.
L'infection par le VHC peut entraîner un syndrome sec, mais rarement
un véritable syndrome de Gougerot-Sjögren qui, lui, peut se
compliquer de neuropathie périphérique. Cependant, le syndrome
sec du VHC est fortement lié aux neuropathies périphériques
[12]. Les poussées de porphyrie cutanée tardive associées
au VHC ne s'accompagnent pas de neuropathie périphérique,
contrairement aux porphyries aiguës intermittentes, qui peuvent donner
des mononeuropathies multiples, prédominant parfois aux membres
supérieurs.
Une prise de toxiques, avec en premier lieu l'alcool, peut rendre compte
de tout ou partie de la neuropathie périphérique, tout comme
un traitement neurotoxique. Ces causes peuvent être intriquées
(par exemple : infection à VIH et certains analogues nucléosidiques
comme la ddC, la ddI).
Une fois cette première analyse faite, des causes plus spécifiquement
liées à l'infection par le VHC doivent être recherchées.
Nous aborderons successivement les neuropathies périphériques
avec cryoglobulinémie mixte, les neuropathies périphériques
en l'absence de cryoglobulinémie mixte, les PAN, les polyradiculonévrites
et les neuropathies périphériques aggravées par l'interféron.
Cryoglobulinémie
Il a été démontré qu'environ 50 % des malades
ayant une cryoglobulinémie mixte « essentielle » avaient
des anticorps dirigés contre le VHC, et que la cryoglobulinémie
mixte s'exprimait chez ces patients plus sévèrement [3].
Dès 1974, Brouet et al. [13] notaient une plus grande fréquence
de neuropathies périphériques dans les cryoglobulinémies
de type II ou III que dans les cryoglobulinémies de type I. Avant
la découverte du VHC, plusieurs auteurs ont décrit deux
formes de neuropathie périphérique associées aux
cryoglobulinémies mixtes, polyneuropathies ou mononeuropathies
multiples [14, 15].
Les neuropathies périphériques associées au VHC
sont le plus souvent liées à la présence d'une cryoglobulinémie
mixte, généralement de type II avec un composant monoclonal
IgM kappa [4]. Il a été montré récemment,
dans une région à forte prévalence du VHC, que la
recherche d'une cryoglobulinémie était rentable dans l'enquête
étiologique d'une neuropathie périphérique de cause
indéterminée [16]. L'alcool est un facteur aggravant indépendant
de la présence d'une cryoglobulinémie mixte. Les mécanismes
conduisant aux lésions nerveuses sont mal élucidés,
mais la vascularite des artérioles et des veinules du périnèvre
semble plus impliquée que le virus lui-même. Il s'agit de
mononeuropathies multiples, sensitives, axonales, invalidantes par leur
caractère douloureux, pouvant évoluer des mois, voire des
années, avant qu'un déficit moteur n'apparaisse. Il ne s'agit
jamais de neuropathies périphériques motrices pures. Elles
sont généralement associées à d'autres manifestations
extrahépatiques en rapport avec la cryoglobulinémie mixte
: purpura vasculaire des membres inférieurs, glomérulonéphrite
membrano-proliférative, arthralgies. La biopsie neuromusculaire
confirme l'axonopathie, avec une raréfaction des fibres myélinisées,
une vascularite des veinules et un important infiltrat lymphocytaire dans
le périnèvre. Le traitement de ces neuropathies sensitives
est très difficile. Dans l'expérience de Gorevic et al.
[17], le traitement très prolongé (au-delà de 18
à 24 mois) par l'interféron alpha - avec une surveillance,
en particulier neurologique - semble donner des résultats
encourageants. Nous avons montré récemment que le traitement
antiviral - interféron et ribavirine chez la plupart des malades
- pouvait entraîner une rémission clinique chez 18/26
patients souffrant de vascularite associée au VHC. Lorsqu'elle
est obtenue, la réponse virologique est très bien corrélée
à la réponse clinique. Des rechutes, tant cliniques que
virologiques, sont possibles et surviennent le plus souvent dans les premières
semaines qui suivent l'arrêt du traitement antiviral [18]. Des protocoles
utilisant l'interféron à fortes doses avec des échanges
plasmatiques sont en cours [19].
Absence de cryoglobulinémie
Il n'existe qu'une publication rapportant une neuropathie périphérique
en l'absence de cryoglobulinémie mixte chez un patient infecté
par le VHC [20], si l'on fait exception du cas de Ripault et al.
[8] chez qui il existait un facteur rhumatoïde [8]. Dans notre série,
chaque patient a bénéficié de 4 à 11 recherches
de cryoglobulinémie [6]. De plus, aucun n'avait de signe indirect
de cryoglobulinémie mixte : purpura, facteur rhumatoïde, abaissement
de la fraction C4 du complément. Parce que l'âge et la fibrose
hépatique sont fréquemment associés aux autres manifestations
extrahépatiques du VHC, les patients 2, 3 et 4 sont susceptibles
de développer une cryoglobulinémie mixte. Cependant, chez
le patient 1, avec un recul de 8 ans, une cirrhose s'est constituée
mais aucune cryoglobulinémie mixte n'est apparue. Chez cinq patients
avec neuropathie périphérique et cryoglobulinémie
mixte, ont été récemment rapportées de fortes
concentrations d'anticorps anti-VHC et d'ARN du VHC dans leurs cryoprécipités
[21]. L'ARN du VHC a été trouvé en RT-PCR autour
des cellules épineurales, suggérant un rôle propre
du VHC dans les neuropathies périphériques associées
aux cryoglobulinémies mixtes. Un argument de plus en faveur de
cette hypothèse est l'existence de neuropathies périphériques
chez des patients ayant une cryoglobulinémie mixte, que celle-ci
soit symptomatique ou asymptomatique [22].
Périartérite noueuse
Plus rarement, la neuropathie périphérique entre dans
le cadre d'une véritable PAN systémique [23-25]. La vascularite
entraîne alors une atteinte multiviscérale avec altération
de l'état général et fièvre, neuropathies
périphériques sévères avec impotence fonctionnelle
majeure, purpura vasculaire, vascularite cérébrale, hypertension
artérielle réno-vasculaire. Le pronostic vital peut être
engagé. La biopsie neuro-musculaire (BNM) montre des lésions
de vascularite nécrosante dans les artères de petit et moyen
calibre, un infiltrat inflammatoire mixte (à prédominance
de polynucléaires neutrophiles) qui détruit la paroi vasculaire
et une nécrose fibrinoïde. Une occlusion des vasa nervorum
est parfois associée. L'artériographie rénale et/ou
digestive peut montrer des microanévrysmes intrarénaux et
des sténoses inflammatoires sur les artères à destinée
digestive [26]. Le traitement séquentiel, associant une brève
corticothérapie inférieure à un mois, un traitement
antiviral (interféron, ribavirine) et des échanges plasmatiques
à la phase initiale, ont permis d'obtenir chez plusieurs patients
une guérison de la vascularite sans séquelle.
Polyradiculonévrite
Dans ce contexte, il est important de connaître le statut VIH
du patient. En effet, une polyradiculonévrite peut être associée
à la séropositivité VIH, lors de la séroconversion
avec un tableau proche d'un syndrome de Guillain-Barré, ou sous
une forme chronique essentiellement au stade de séropositivité
asymptomatique. Un tableau de polyradiculonévrite a déjà
été décrit en association avec le VHC [27, 28]. Le
lien entre les deux affections n'est pas clairement établi. Le
VHC pourrait intervenir comme « déclencheur » d'une polyneuropathie
auto-immune.
Interféron
Nous avons rapporté 4 cas de neuropathie périphérique
liée à une cryoglobulinémie mixte de type II IgM
kappa associée à une infection par le VHC, dont l'aggravation
neurologique a été observée 2 à 13 semaines
après le début du traitement par interféron alpha
[7]. Il est intéressant de noter que l'évolution de la maladie
hépatique et celle de la neuropathie périphérique
étaient discordantes. Les quatre patients ont eu une diminution,
voire une normalisation, de l'activité sérique des aminotransférases
sous interféron. De plus, la cryoglobulinémie mixte a disparu
dans un cas, et, chez un patient sur trois, la réplication virale
s'est négativée sous traitement. Après arrêt
de l'interféron, l'évolution de la neuropathie périphérique
a été variable : aggravation dans un cas, stabilisation
dans un cas, amélioration dans deux cas.
L'interféron peut être à
l'origine d'une aggravation de neuropathies périphériques
préexistantes. La physiopathologie des neuropathies périphériques
à l'interféron est mal connue. Ce type de toxicité,
heureusement rare, de l'interféron alpha a été initialement
décrit avec de très fortes doses utilisées dans le
traitement de tumeurs solides ou d'hémopathies malignes [29, 30].
L'observation de Cudillo est intéressante car la neuropathie périphérique
est réapparue après réintroduction de l'interféron,
à la dose de 9 millions d'unités par jour, pour traiter
une leucémie myéloïde chronique. Il a été
rapporté d'autres cas d'aggravation brutale de neuropathie périphérique
chez des malades infectés par le VHC et ayant une cryoglobulinémie
mixte associée à une neuropathie sensitive initialement
peu sévère, dans les semaines suivant l'introduction de
l'interféron alpha à doses habituelles [11, 31, 32].
La ribavirine est maintenant associée à l'interféron
pour traiter les patients infectés par le VHC. Nous n'avons retrouvé
qu'un cas de neuropathie périphérique sur une série
de 95 patients infectés par le VHC et traités par ribavirine
en monothérapie (contre-indication ou inefficacité de l'interféron),
avec régression de la neuropathie périphérique à
l'arrêt du traitement [33]. Des contacts avec le centre de pharmacovigilance
de l'hôpital Fernand-Widal de Paris et le laboratoire commercialisant
ce produit n'ont pas retrouvé d'autre cas de neuropathie périphérique
sous ribavirine en monothérapie.
CONCLUSION Bien
que les atteintes neurologiques associées au VHC soient relativement
rares, la sévérité de certaines formes justifie, dès
la première consultation, de chercher systématiquement, au
même titre que d'autres manifestations extrahépatiques, des
signes de neuropathie périphérique généralement
sensitive. En cas d'anomalie ou de doute sur les données cliniques,
et après avoir éliminé une cause toxique, seront utiles
la recherche d'une cryoglobulinémie mixte et d'un syndrome inflammatoire
biologique, un électromyogramme. Des explorations plus poussées
ne seront demandées qu'en fonction des résultats des premiers
examens, et pourront comporter une biopsie neuro-musculaire. La prise en
charge thérapeutique est souvent difficile et repose essentiellement
sur un traitement antiviral efficace (interféron, ribavirine), éventuellement
associé initialement aux échanges plasmatiques et à
une corticothérapie à doses rapidement dégressives.
Considérant tous les facteurs qui peuvent être impliqués
chez les patients infectés par le VHC et ayant une neuropathie périphérique,
le traitement doit être discuté au cas par cas et la surveillance
avec ou sans traitement spécifique doit être régulière.
L'aggravation d'une neuropathie périphérique associée
au VHC sous interféron est possible. REFERENCES
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