ARTICLE Les
kystes et pseudokystes pancréatiques sont des collections contenant
du suc pancréatique pur ou mélangé à des débris
de nécrose ou à du sang, contenues ou non dans les limites
du pancréas dont elles proviennent [1]. Ce sont des complications
fréquentes des pancréatites aiguës et des pancréatites
chroniques : en effet on estime que dans 20 % des cas de pancréatites
chroniques, un kyste peut survenir au cours de l'histoire naturelle de la
maladie, quel qu'en soit le stade évolutif [2, 3], alors qu'au cours
des pancréatites aiguës, en particulier nécrotico-hémorragiques,
un pseudokyste peut s'observer dans 0 % à 60 % des cas [2, 4].
Au cours des pancréatites chroniques, les kystes sont dans la plupart
des cas de nature rétentionnelle : ils se développent en amont
d'un obstacle canalaire, qu'il s'agisse d'un calcul pancréatique
ou d'une sténose fibreuse, à condition que le parenchyme situé
en amont de l'obstacle soit encore fonctionnel. Au cours de l'évolution
des pancréatites chroniques, des poussées aiguës peuvent
survenir et être compliquées de pseudokystes nécrotiques.
A leur stade initial, les kystes pancréatiques rétentionnels
sont revêtus par un épithélium canalaire et sont des
kystes vrais. En fait cette notion est théorique car au cours de
l'évolution, l'épithélium peut disparaître et
être remplacé par une couche fibreuse. La croissance des kystes
peut entraîner l'atteinte puis la rupture de la capsule pancréatique
avec extension dans les tissus péripancréatiques, la collection
étant limitée par une coque fibro-inflammatoire : les kystes
sont appelés alors pseudokystes rétentionnels.
Les collections observées en cas de pancréatite aiguë
nécrotico-hémorragique sont des pseudokystes, secondaires
à la liquéfaction de foyers de nécrose, sans paroi
propre, souvent à développement extra pancréatique,
limités par les organes de voisinage.
L'évolution spontanée des kystes et pseudokystes est variable.
L'éventualité d'une résorption spontanée est
rare au cours des pancréatites chroniques car observée dans
environ 10 % des cas [2], mais fréquente en cas de pseudokystes nécrotiques
compliquant une pancréatite aiguë. Cette notion justifie d'observer
les malades pendant 4 à 6 semaines avant d'envisager un traitement.
Habituellement de nombreuses complications peuvent survenir. Leur prévalence
est estimée entre 5 et 40 % des cas [5-8] : compression des viscères
et vaisseaux de voisinage, responsable d'ictère, de vomissements,
d'hypertension portale segmentaire ; infection surtout notée en cas
de pseudokystes nécrotiques, hémorragie (digestive ou intrakystique),
rupture (dans le tractus digestif, dans une séreuse...).
Le bilan pré-thérapeutique
Il a plusieurs objectifs : trouver l'étiologie de la collection
kystique, faire le bilan lésionnel, éliminer les tumeurs
kystiques du pancréas et plus généralement les «
kystes » relevant d'un traitement uniquement chirurgical.
Le bilan étiologique
* L'histoire clinique
Les données démographiques fournissent de façon
simple une orientation pour séparer les pseudokystes nécrotiques
des kystes compliquant une pancréatite chronique : l'âge
jeune (40 ans en moyenne), le sexe (masculin), la consommation élevée
d'alcool, les antécédents de crises douloureuses de type
pancréatique, sont en faveur d'une pancréatite chronique
[2].
* Les caractères morphologiques du kyste
La topographie céphalique, le siège intra-pancréatique,
la taille moyenne (50 mm de diamètre), le contenu homogène
caractérisent plus volontiers les kystes de pancréatite
chronique que les pseudokystes nécrotiques.
Le bilan lésionnel
(figure 1)
* L'échographie et la tomodensitométrie sont habituellement
suffisantes pour le diagnostic de kyste et leur surveillance, en précisant
le siège, les caractères du contenu, l'extension, l'existence
de calculs biliaires ou pancréatiques, le retentissement éventuel
de la collection (dilatation des voies biliaires, hypertension portale
segmentaire) [9].
* La pancréatographie endoscopique, autrefois contre-indiquée
en cas de kyste pancréatique en raison du risque de surinfection
[10], a plusieurs avantages : c'est le seul examen permettant de démontrer
la communication éventuelle entre les canaux pancréatiques
et le kyste, indépendamment de son intérêt étiologique
(en montrant des signes de pancréatite chronique, de cancer du
pancréas).
* L'échoendoscopie permet de préciser les relations exactes
entre la cavité kystique et le tractus digestif supérieur
; c'est surtout un examen très utile pour le diagnostic différentiel
entre kystes et tumeurs kystiques [11].
* La ponction percutanée, guidée par échographie
ou tomodensitométrie, est indiquée en cas de suspicion de
surinfection ou de tumeur kystique : le liquide aspiré sera cultivé
et adressé au laboratoire pour analyse biochimique, dosage des
enzymes pancréatiques, de certains marqueurs tumoraux (ACE, CA
19-9) [12-14].
Le diagnostic différentiel
Les tumeurs kystiques du pancréas représentent environ
10 % des kystes pancréatiques [15]. Les examens d'imagerie précédents
doivent théoriquement permettre d'éliminer un cystadénome
séreux ou un cystadénocarcinome mucineux, une extasie canalaire
mucineuse [16], une tumeur kystique et papillaire, une tumeur endocrine
kystisée [17] ou certains cancers à forme cavitaire.
Les kystes congénitaux peuvent être isolés ou multiples,
uniloculaires ou multiloculaires, associés ou non à une
maladie polykystique hépato-rénale. Des lésions kystiques
pancréatiques peuvent être observées au cours de la
maladie de Von Hippel-Lindau [18].
Les kystes hydatiques du pancréas sont exceptionnels [19] et représentent
0,2 % des localisations hydatiques. En l'absence de caractères
morphologiques évocateurs (calcification) le diagnostic est très
difficile car les examens sérologiques semblent moins performants
qu'au cours de l'hydatidose hépatique.
Les méthodes thérapeutiques
Le traitement médical
En cas de pancréatite aiguë, les mesures symptomatiques
habituelles (réanimation hydro-électrolytique, correction
des défaillances viscérales, antibiothérapie à
large spectre ou de préférence adaptée en fonction
des résultats des hémocultures ou de la culture du liquide
kystique) sont nécessaires. L'utilisation d'analogues synthétiques
de la somatostatine a pu donner des résultats favorables, soit
de façon isolée [20], soit en association à un drainage
percutané [21, 22], en cas de kyste compliquant une pancréatite
chronique.
Les traitements percutanés
* La ponction aspiration simple
Il s'agit d'un traitement facile techniquement [13] : l'aiguille est
dirigée dans la cavité kystique, sous contrôle échographique
ou tomodensitométrique. Les résultats sont variables dans
la littérature suivant qu'il s'agit de kystes compliquant une pancréatite
chronique ou de pseudokystes nécrotiques de pancréatite
aiguë. Dans notre expérience, ce traitement utilisé
en première intention a été efficace dans un 1/3
des kystes compliquant une pancréatite chronique seulement [7].
Habituellement cependant la récidive est précoce, obligeant
à des ponctions répétées ou justifiant le
choix d'une autre méthode thérapeutique. Les échecs
de ce traitement sont le plus souvent observés si la collection
communique avec les canaux pancréatiques [7].
* Le drainage percutané
Le drainage percutané est la méthode la plus répandue
actuellement. Après une ponction-aspiration, un cathéter
à extrémité multiperforée en queue de cochon
est placé dans la cavité kystique, soit par la méthode
de Seldinger, soit en utilisant un système coaxial où l'aiguille
est recouverte du cathéter. La voie d'abord doit être si
possible la plus directe, en évitant les viscères creux
ou pleins. Néanmoins la traversée de l'estomac ou du foie
est parfois nécessaire et se passe habituellement sans conséquence
fâcheuse. Le drain est placé en aspiration continue ou discontinue
; des lavages intermittents avec du sérum physiologique sont nécessaires
pour éviter l'obturation du drain.
Les avantages de ce traitement sont nombreux : la simplicité, l'absence
de mortalité [23], la morbidité faible (10 % : [23]) ou
nulle [24], l'efficacité qui est de 90 % dans l'expérience
de Van Sonnenberg et al. [23] et 100 % pour Delattre et al.
[25]. Cependant les résultats à long terme sont pour l'instant
incertains [26] ; de plus la durée du drainage doit être
longue, estimée entre 15 à 36 jours [23, 26].
Les traitements endoscopiques
Les buts sont d'une part d'assurer le drainage de la collection kystique
dans le tractus digestif, d'autre part d'effectuer un traitement à
visée étiologique (par exemple sphinctérotomie endoscopique
biliaire en cas de pancréatite aiguë biliaire) ou physio-pathologique
(drainage des canaux pancréatiques par intubation du canal de Wirsung
par exemple).
* Le drainage transpapillaire
Ce traitement s'adresse aux kystes et pseudokystes communiquant avec
les canaux pancréatiques. Une sphinctérotomie endoscopique
pancréatique préalable est utile pour faciliter les manoeuvres
instrumentales endocanalaires. Après mise en place d'un fil-guide
dans le canal pancréatique, une dilatation par bougies ou par ballonnets
des éventuelles sténoses canalaires est faite. Le guide
est ensuite dirigé si possible jusque dans la cavité kystique
ou à son contact immédiat. Une prothèse (simple ou
double queue de cochon) est enfin placée de façon à
faire communiquer la cavité kystique et le duodénum. La
prothèse peut être insérée soit à travers
la papille principale, soit à travers la papille accessoire.
La surveillance comprend des échographies ou des tomodensitométries
répétées jusqu'à la disparition du kyste.
Habituellement la prothèse peut être retirée au bout
d'un à deux mois. Ce type de drainage est indiqué surtout
dans les kystes situés près de l'abouchement papillaire
du canal pancréatique, en cas de collection enkystée secondaire
à une fistule pancréatique post-opératoire.
Ces résultats sont favorables (Tableau
1) mais une récidive est possible. La mortalité est
nulle et les complications sont représentées essentiellement
par la récidive ou par l'infection de la cavité kystique,
qui peuvent être traitées par mise en place d'une nouvelle
prothèse.
* La dérivation kysto-digestive transmurale
: « kysto-gastrostomie » (figure
2) et « kysto-duodénostomie » (figure
3)
Le but est ici d'ouvrir le kyste soit dans l'estomac, soit dans le duodénum.
Ce traitement peut être proposé si certaines conditions anatomiques
favorables sont présentes : le kyste doit être accolé
de façon intime à la paroi digestive, et être responsable
d'une compression extrinsèque d'une face gastrique ou du duodénum,
facilement repérable au cours d'une endoscopie, sous forme d'une
saillie plane ou hémisphérique avec effacement des plis
; de plus la distance entre la cavité kystique et la lumière
digestive ne doit pas dépasser 10 mm : ce paramètre peut
être mesuré par échographie percutanée, tomodensitométrie
ou mieux par échoendoscopie [33, 34]. Ce dernier examen a de plus
l'intérêt de montrer l'existence d'éventuels vaisseaux
interposés entre le kyste et la lumière digestive, en particulier
en cas de kyste rétrogastrique responsable d'hypertension portale
segmentaire. La technique comporte successivement la ponction diathermique
au sommet de la compression due au kyste, de façon à créer
un trajet fistuleux kysto-digestif, l'insertion d'un sphinctérotome
à travers la fistule pour effectuer une kystostomie de 5 mm environ
; afin de maintenir ouverte la kystostomie pendant un temps suffisamment
long pour assurer un drainage efficace, une ou deux prothèses en
double queue de cochon sont enfin placées entre le kyste et la
lumière digestive. En cas de pseudokyste nécrotique, il
est souvent utile soit de placer dans un premier temps à travers
la kystostomie un cathéter naso-kystique, si possible de gros calibre,
pour effectuer des irrigations de la cavité, cathéter qui
sera remplacé après une semaine par une prothèse,
soit de poser simultanément une prothèse et un cathéter
naso-kystique.
Les résultats des principales séries de la littérature
concernant les kystes compliquants une pancréatite chronique, sont
indiqués dans le Tableau 2.
Les complications sont la perforation intrapéritonéale ou
rétropéritonéale, l'infection de la cavité
kystique qui est habituellement secondaire à une obturation prématurée
de la kystostomie et l'hémorragie.
Les perforations rétropéritonéales peuvent être
traitées, à condition d'avoir été reconnues
tôt, de façon médicale, par aspiration nasogastrique,
antibiothérapie à large spectre.
L'hémorragie est la complication la plus grave : elle peut être
due soit à la rupture d'un vaisseau interposé entre le kyste
et la paroi digestive, soit à la réouverture de communication(s)
vasculo-kystique(s) secondaire(s) à la dépression brutale
provoquée par la kystostomie : c'est dire l'intérêt
de la réalisation d'une échoendoscopie avant de tenter la
kysto-entérostomie, puisque cet examen peut montrer l'existence
d'une hypervascularisation péridigestive. Dans le second cas, d'une
hémorragie intrakystique existant avant traitement, il est préférable
de s'abstenir du traitement endoscopique : dans cette optique, l'échographie
avec doppler, la tomodensitométrie avec injection intra veineuse
rapide de produit de contraste, la ponction percutanée préalable
sont utiles ; un procédé simple consiste, lors du temps
endoscopique, à ponctionner le kyste avec une aiguille à
sclérose de varices oesophagiennes : si, après avoir vérifié
que l'extrémité de l'aiguille a atteint l'intérieur
de la cavité kystique par injection de produit de contraste, l'aspiration
ramène du sang, il faut renoncer au traitement endoscopique (Soehendra,
communication personnelle).
Le traitement chirurgical
Avant l'avènement des traitements instrumentaux percutanés
et endoscopiques, la chirurgie représentait le seul traitement
efficace des kystes et pseudokystes pancréatiques. Les méthodes,
actuellement parfaitement codifiées, sont la dérivation
kysto-digestive (kysto-gastrostomie, kysto-duodénostomie ou kysto-jéjunostomie,
dont le choix repose sur la topographie du kyste), la résection
pancréatique partielle et la dérivation externe (marsupialisation)
[38]. En cas de pancréatite chronique, il faut également
traiter la maladie pancréatique par wirsungo-jéjunostomie
ou par résection pancréatique [39].
La morbidité et la mortalité dépendent de l'étiologie
du kyste et du type de traitement choisi : 15 % et 2 à 5 % en cas
de dérivation kysto-digestive [7, 40-42], 30 % et 10 % après
résection [8, 39].
Les indications du traitement chirurgical sont représentées
par les échecs, les récidives ou les complications des traitements
percutanés ou endoscopiques, les kystes compliqués en particulier
d'hémorragie digestive ou intrakystique, de rupture dans une séreuse,
ou d'infection [38].
Le choix thérapeutique
Il dépend de l'étiologie du kyste (pancréatite
aiguë ou pancréatite chronique), des compétences locales,
de l'évolution de la collection kystique.
En l'absence de complication nécessitant un geste urgent (infection,
hémorragie), une période d'observation de 4 à 6 semaines
doit être respectée pour apprécier une éventuelle
régression spontanée et également pour obtenir la
maturation de la paroi kystique. Si l'imagerie montre l'existence d'un
kyste proche de la paroi gastrique ou duodénale, notre préférence
personnelle est de tenter un traitement endoscopique. Si le traitement
endoscopique n'est pas possible ou est susceptible de se compliquer, il
faut alors envisager un drainage percutané guidé par échographie
ou tomodensitométrie. En cas d'échec ou de récidive
précoce du kyste, c'est la chirurgie qui sera proposée.
En fait, ces méthodes thérapeutiques percutanées,
endoscopiques et chirurgicales ne s'excluent pas et doivent être
discutées de façon non passionnée par le gastro entérologue,
le radiologue interventionnel et le chirurgien.
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