ARTICLE
Le monoxyde d'azote (NO) est un gaz dont la synthèse a été
décrite chez les mammifères en 1985 [1]. Il joue un rôle
dans la physiologie de nombreux systèmes : nerveux, cardio-vasculaire,
génito-urinaire, digestif, immunitaire. Cependant, quel que soit
le système concerné, deux types de fonctions peuvent être
distingués : la signalisation intercellulaire et la cytotoxicité
médiée par le système immunitaire. Ces différentes
fonctions du NO sont précisément déterminées
par la localisation, la durée et l'importance de sa synthèse.
Dans le tube digestif, la signalisation intracellulaire médiée
par le NO a été décrite dans les terminaisons nerveuses
non adrénergiques et non cholinergiques et dans les cellules endothéliales
[2]. Le NO libéré à partir de ces structures participe
à la régulation de la motricité digestive et à
la vasomotricité. En modulant la microcirculation muqueuse, il
joue un rôle dans le maintien de l'intégrité de la
muqueuse gastro-intestinale. Le NO, produit à fortes concentrations
par les cellules immunitaires, exerce une action immunomodulatrice et
cytotoxique directe. Il intervient ainsi dans la réponse immunitaire
liée à des agents pathogènes et dans le processus
des maladies inflammatoires chroniques intestinales.
Le but de cette mise au point est de préciser le rôle du
NO, son mode d'action et sa régulation dans le maintien de l'intégrité
de la muqueuse digestive et dans la pathogénie des maladies inflammatoires
du tube digestif.
Le maintien de
l'intégrité de la muqueuse gastro-intestinale
La
vasomotricité
Une synthèse endogène de NO a été montrée
dans la cellule endothéliale à partir de différentes
préparations (endothélium isolé, cellules endothéliales
en culture) [3]. Dans ces cellules, le NO est synthétisé
à partir de L-arginine par une enzyme, la NO synthétase
constitutionnelle (NOS III) [2]. Le N*-monométhyl-L-arginine
(L-NMMA) est un inhibiteur compétitif de la formation du NO [4].
Cet inhibiteur réduit in vitro la relaxation vasculaire
dépendante de l'endothélium. L'administration de cet inhibiteur,
in vivo, chez l'animal, provoque une augmentation de la pression
artérielle réversible par l'injection de L-arginine [5].
Chez l'homme, des études similaires ont mis en évidence
l'importance du NO dans la régulation de la pression artérielle.
Au niveau du tube digestif, le NO intervient dans la régulation
du débit sanguin splanchnique et de la microcirculation muqueuse.
Cette action est, à l'échelon cellulaire, attribuable à
la stimulation de la guanylate-cyclase qui provoque une relaxation des
fibres musculaires lisses vasculaires [6]. C'est par ce même mécanisme
que le NO intervient dans la motricité digestive en étant
le médiateur de la relaxation musculaire lisse induite par les
terminaisons nerveuses non adrénergiques et non cholinergiques.
Le NO est produit par trois différentes NO synthétases
comportant un substrat commun qui est constitué par la terminaison
guanidine de la L-arginine. Les différences entre ces enzymes proviennent
de leur séquence, de leur régulation, de leur localisation
cellulaire. Cette revue n'abordera pas l'enzyme neuronale (NOS I) distribuée
dans le cerveau et les structures nerveuses périphériques.
Le NO est synthétisé dans la muqueuse du tube digestif
à partir de la L-arginine par deux différentes enzymes,
l'une constitutionnelle (NOS III), l'autre inductible (NOS II) qui ont
en commun une structure de deux sous-unités homologues associées
à de la calmoduline et une protoporphyrine IX centrée autour
d'un atome de fer (figure 1).
L'enzyme
constitutionnelle de la synthèse du NO
L'enzyme constitutionnelle a été décrite initialement
dans les cellules endothéliales et dernièrement dans les
cellules épithéliales [7]. Il s'agit d'une enzyme dépendante
du calcium. Le clonage à partir de tissu bovin ou humain a mis
en évidence un gène distinct des autres isoformes, situé
chez l'homme sur le chromosome 7 [8]. La régulation de l'activité
de l'expression de ces enzymes semble en grande partie dépendante
de la stimulation mécanique de la paroi vasculaire et de l'hypoxie.
Cette dernière semble réprimer la transcription du gène
et diminuer la demi-vie de l'ARN messager [9]. En revanche, l'expression
du messager est accrue par la stimulation mécanique [10].
La régulation du débit sanguin
muqueux
* Le maintien du débit sanguin
L'activité basale de la synthèse du NO dans la muqueuse
gastrique est particulièrement élevée en comparaison
avec celle localisée dans le poumon et le foie. Dans la couche
musculaire, la production semble en grande partie d'origine neuronale.
Dans la muqueuse, elle s'effectue principalement dans les cellules épithéliales,
et la production endothéliale ne représente qu'une partie
plus modeste individualisée par le marquage histochimique de la
NADPH diaphorase colocalisée avec la NO synthétase [11].
Le NO intervient dans la régulation de la microcirculation de
la muqueuse gastrique aux conditions basales, comme en témoigne
la chute du débit sanguin muqueux observée après
administration d'un inhibiteur (L-NMMA) [12].
Le NO est impliqué dans le maintien de l'intégrité
muqueuse en cas d'agression, par l'intermédiaire de son action
vasodilatatrice. La stase microcirculatoire est une étape de la
chaîne des événements qui conduisent à l'apparition
des lésions après l'application d'agents agressifs, tels
que les sels biliaires ou l'éthanol [13]. Cette stase est provoquée
par une vasoconstriction et une thrombose vasculaire secondaire à
l'agrégation leucocytaire et plaquettaire. Le NO libéré
par les cellules endothéliales s'oppose à ce processus par
son action vasodilatatrice et par inhibition de l'agrégation [14].
L'augmentation du débit sanguin qui en résulte, en accroissant
les apports d'oxygène, de nutriments et de bicarbonate et en éliminant
les ions H+ rétro-diffusés, permet de limiter
l'extension du processus lésionnel.
Le NO est impliqué dans la vasodilatation et l'intégrité
vasculaire en association avec d'autres agents vasodilatateurs tels que
les prostaglandines et les neuropeptides (calcitonin gene related peptide
et substance P) [15]. Il exerce un effet indépendant des prostaglandines
et des neuropeptides puisque l'administration d'un inhibiteur de la NO
synthétase à des rats déplétés de terminaisons
neurosensorielles et prétraités par indométacine
(inhibiteur de la synthèse des prostaglandines) induit les lésions
les plus sévères : nécroses étendues à
l'ensemble de la superficie gastrique.
Le NO joue un rôle dans l'expression de facteurs vasoactifs tels
que l'endothéline ou les cyclo-oxygénases. L'accroissement
de l'expression de la NOS constitutionnelle s'accompagne d'une réduction
de celle de facteurs vasoconstricteurs tels que l'endothéline 1
[16]. Une induction des cyclo-oxygénases 1 et 2 a été
décrite dans la muqueuse gastrique des rats exposés de façon
répétée à l'endotoxine. Cette induction confère
une résistance à l'apparition des lésions [17]. Le
NO pourrait contribuer à cette activation puisqu'il a été
montré que le peroxynitrite stimule in vitro l'activité
de la cyclo-oxygénase [18].
* La synthèse de mucus et de bicarbonates
gastriques
La synthèse des bicarbonates et du mucus par les cellules épithéliales
gastriques pourrait également dépendre du NO. L'application
de donneurs de NO accroît, in vivo, l'épaisseur de
la couche de mucus recouvrant l'épithélium gastrique et,
in vitro, la synthèse du mucus à partir d'une suspension
de cellules épithéliales gastriques. La voie cholinergique
stimulant cette sécrétion serait médiée par
le NO, comme le suggère l'inhibition de l'action du carbachol après
administration d'un inhibiteur de la synthèse du NO [19]. En revanche,
la sécrétion de bicarbonate par les cellules épithéliales
gastriques ou duodénales semble diminuée par le NO et augmentée
par l'inhibition de sa synthèse. Cette inhibition est atténuée
par les ganglioplégiques suggérant que le NO atténue
l'action stimulante du vague sur la sécrétion de bicarbonate
[20].
Le maintien de l'intégrité
des microvaisseaux de la muqueuse digestive
Le NO s'oppose à l'altération des cellules endothéliales
qui semble être le processus initial des lésions digestives
provoquées par les agents érosifs [13]. Des radicaux libérés
par les polynucléaires neutrophiles altèrent les cellules
endothéliales et contribuent à l'augmentation de la perméabilité
vasculaire dans les lésions induites par l'endotoxine, le PAF,
l'ischémie, l'éthanol ou les anti-inflammatoires non stéroïdiens
[21]. Cette altération pourrait être à l'origine des
perturbations de la synthèse ou de la libération des médiateurs
vasodilatateurs. Il a été montré que le NO agissait,
in vitro, comme un chélateur d'un radical libre, le radical
superoxyde ; sa production par les cellules endothéliales permettrait,
in vivo, de limiter la toxicité de ce radical [22]. La libération
de radicaux libres survient dès l'adhésion du polynucléaire
à la cellule endothéliale. Ce phénomène d'adhésion,
décrit initialement après administration d'endotoxine ou
de PAF, est un phénomène précoce du processus lésionnel
qui semble commun à l'action de nombreux agents ulcérogènes.
L'adhésion provoque une altération de l'endothélium,
et la migration des polynucléaires suivie de leur activation. Le
NO prévient cette adhésion puisqu'il a été
montré que, par ce mécanisme, les donneurs de NO inhibaient
l'agrégation des leucocytes dans les microvaisseaux mésentériques
(figure 2) [23]. L'expression
des molécules d'adhésion endothéliale ICAM-1 et VCAM-1
est d'ailleurs réduite par l'action inhibitrice du NO sur le facteur
transcriptionnel NF*B [24].
L'enzyme constitutionnelle, également présente dans les
plaquettes, libère de faibles quantités de NO qui favorisent
le maintien de la microcirculation en prévenant l'adhésion
et l'agrégation plaquettaire (figure
2) [25].
L'inflammation
muqueuse
Une production de fortes concentrations de NO par les macrophages accompagne
les processus lésionnels vasculaires et cellulaires observés
dans l'inflammation tissulaire muqueuse. Cette production a été
suggérée par la mise en évidence d'une élévation
des nitrates, produits de la dégradation du NO, dans les urines
de rats traités par endotoxines. Il a été montré
que cette élévation était consécutive à
l'activation des macrophages et à leur production de NO par la
NO synthétase inductible [26]. L'induction de cette enzyme apparaît
in vitro après plusieurs heures d'exposition à l'endotoxine
ou à l'interféron *.
L'enzyme responsable de la synthèse
inductible du NO
* La structure de l'enzyme inductible
L'enzyme inductible a été isolée et purifiée
à partir du macrophage de rongeur [27]. Son poids moléculaire
est de 130 kD. Le clonage du gène a permis de décrire un
pourcentage d'homologie de 51 % à 54 % avec les séquences
d'acides aminés de l'enzyme constitutionnelle endothéliale
et neuronale respectivement. La localisation du gène a été
déterminée chez l'homme sur le chromosome 17 [28].
En fait, d'autres types cellulaires que les macrophages ont été
reconnus capables de sécréter du NO à partir de la
NO synthétase II : les cellules endothéliales, les cellules
musculaires lisses, les fibroblastes, les cellules épithéliales
(rénales et pulmonaires), le myocyte cardiaque, les chondrocytes
et les hépatocytes [6].
* La régulation de l'enzyme inductible
L'activation de la NO synthétase II calcium-indépendante
dans ces différentes populations cellulaires dépend probablement
du médiateur et de la localisation du processus inflammatoire.
L'endotoxine induit probablement une expression particulièrement
diffuse de la NO synthétase II [26].
A la différence des deux autres isoformes, la NO synthétase
II n'est pas exprimée en situation physiologique, mais seulement
en cas d'activation par certaines cytokines, agents bactériens
ou viraux. Il existe une synergie entre les facteurs susceptibles de stimuler
l'expression de la NOS II : lipopolysaccharide, interféron *, interleukine
1, TNF*. Cette synergie d'action entre ces facteurs dépend du type
cellulaire et de l'espèce étudiée. Le monocyte chez
l'homme semble peu facilement stimulable puisque la production de monoxyde
d'azote survient après l'interaction du GM-CSF, de l'interleukine
1ß et de l'interféron * seul ou en présence de lipopolysaccharide
[29]. La nécessité de la conjonction de multiples facteurs
est probablement le reflet d'une régulation complexe de l'expression
de NO synthétase II par les monocytes et les macrophages d'origine
humaine.
La régulation de la NO synthétase II à l'échelon
cellulaire n'est pas dépendante du calcium, ni d'un apport externe
de calmoduline. L'activité de l'enzyme requiert une structure dimérique
dont la cohésion dépend du facteur tétrahydrobioptérine
[30]. La stimulation de l'enzyme inductible dans le macrophage par l'interféron
* chez la souris provoque la synthèse des quantités importantes
de NO pendant au moins 5 jours [31]. Cette expression prolongée
du gène de la NOS II est activée par un promoteur, induit
par le lipopolysaccharide seul ou en synergie avec l'interféron
*. Ce promoteur semble constituer des séquences destinées
à se lier avec des facteurs transcriptionnels, tels que celui de
l'interféron * (IFN*-AE), du facteur nucléaire IL6 (NF-IL6),
du NF-*B, du TNF-RE ou du LPS-RE. La fixation de NF-*B et du facteur de
régulation de la réponse à l'interféron (IRF-1)
sur le promoteur paraît indispensable à la transcription
de la NOS II.
La production de NO par la NO synthétase II est inhibée
par certains facteurs. Le transforming growth factor ß (TGFß)
provoque la déstabilisation de l'ARNm de l'enzyme et accélère
la dégradation de la molécule. L'inhibition de la synthèse
de TGFß accroît l'activité de la NOS II, ce qui suggère
que cette cytokine intervient dans la régulation de la production
de NO [32]. De très faibles concentrations de lipopolysaccharide
ou d'IL4, administrés avant l'interféron *, provoquent une
réduction du taux de l'ARNm de l'enzyme [33]. Enfin, le NO inhibe
lui-même sa propre synthèse par un mécanisme qui pourrait
interférer avec l'expression de l'enzyme ou avec son noyau héminique
[34].
Les mécanismes de la toxicité du
NO
La libération de fortes concentrations de NO par l'enzyme inductible
rend compte de son effet cytotoxique. Le mécanisme d'action est
lié d'une part à l'altération des structures protéiques
des enzymes par interaction avec le NO, d'autre part à la formation
de radicaux libres réactifs (figure
2). A fortes concentrations, le NO inactive les enzymes qui possèdent
un atome de fer non héminique conjugué à un atome
de soufre. Ce mécanisme explique l'inhibition par le NO de certaines
enzymes du cycle de Krebs catalysées par le fer et de la ribonucléotide
réductase qui intervient dans la réplication de l'ADN [35,
36].
La cytotoxicité du NO fait également intervenir la formation
de radicaux libres toxiques obtenus par la combinaison du NO avec le radical
superoxyde (figure 3).
Dans le processus inflammatoire, des concentrations toxiques de NO peuvent
être libérées par la NO synthétase II à
partir de la cellule endothéliale ou du macrophage. Cette synthèse
excessive de NO intervient dans la réduction de la viabilité
des cellules endothéliales en culture exposées à
l'interféron * [37]. Les modifications de la perméabilité
vasculaire observées dans la muqueuse intestinale du rat quelques
heures après administration d'endotoxine sont également
dépendantes de cette production excessive à partir de l'enzyme
inductible [38].
Il a été suggéré que le mécanisme
de la toxicité du NO dépend de la formation de radicaux
libres issus secondairement de la combinaison du NO avec le radical superoxyde.
Ces radicaux, identifiés comme étant le peroxynitrite et
l'hydroxyle, ont une toxicité importante [39]. Leur apparition
semble dépendante d'un excès de NO qui, n'étant pas
intégralement capté ou oxydé, peut se combiner avec
le radical superoxyde. La toxicité du peroxynitrite a été
montrée par son administration en lavements coliques qui induisait
des ulcérations et un infiltrat inflammatoire de la muqueuse [40].
Ce mécanisme de toxicité paraît jouer un rôle
certain puisqu'il a été montré que le macrophage
activé est capable de libérer simultanément de grandes
quantités de NO et de radical superoxyde, ce dernier par une voie
indépendante de la NADPH-oxydase et co-induite avec la NO synthétase
[41].
La défense immunitaire
Par sa toxicité, le NO libéré à fortes concentrations
jouerait un rôle important dans les processus de défense
immunologique.
Le NO intervient d'abord comme un effecteur terminal. Ainsi, la toxicité
des macrophages envers les microorganismes à développement
intracellulaire (bactéries, protozoaires) et les cellules tumorales
semble en partie dépendante du NO. Une inhibition de la croissance
de ces agents pathogènes est observée en présence
de polynucléaires activés et il a été montré
que l'administration de L-NMMA réduit in vitro la cytotoxicité
des macrophages envers des microorganismes pathogènes (Cryptococcus
neoformans, Toxoplasma gondii) [42].
Enfin, le NO est induit in vivo dans les cellules épithéliales
de la muqueuse colique par des bactéries intraluminales. Le rôle
du NO dans la défense antibactérienne de la muqueuse est
évoqué par la mise en évidence d'une activité
NOS II dans les cellules épithéliales coliques des patients
infectés par Shigella [43]. Ce rôle de défense
du NO vis-à-vis des bactéries est également suggéré
par l'existence d'un facteur de pathogénicité, mise en évidence
chez Salmonella Dublin, qui inhibe l'expression du messager de
la NOS II dans les cellules épithéliales intestinales [44]
(figure 4).
Le NO intervient ensuite en régulant la réponse immunitaire
: d'une part, il atténue la réponse médiée
par les lymphocytes, en inhibant la prolifération et l'activité
cytotoxique des lymphocytes T en culture [45] ; d'autre part, il inhibe
sa propre synthèse. Il serait ainsi sécrété
par les lymphocytes pour permettre de moduler l'activité des macrophages
[46]. Après 24 heures de stimulation de la NO synthétase
II, le NO inhiberait l'activité cytotoxique du macrophage dont
il est issu. Le NO produit par les lymphocytes altérerait la viabilité
des macrophages, non seulement par son action cytotoxique, mais également
par un processus d'apoptose [47]. Son rôle dans la réponse
immunitaire a pu être dernièrement précisé
par l'élaboration de souris mutantes dont le gène de la
NO synthétase II était inactivé. Après administration
de lipopolysaccharide chez ces souris, le choc endotoxinique était
atténué et la survie prolongée par rapport aux témoins.
Les mutants se révélaient susceptibles à l'infection
parasitaire causée par inoculation de Leishmania major à
laquelle la souris témoin était insensible. La contamination
par Listeria provoquait une infestation particulièrement
massive du foie et de la rate. Enfin, en cas d'infection, la réponse
immunitaire de type cellulaire (Th1) était accrue par rapport aux
témoins, suggérant que la production de NO à forte
concentration par l'enzyme inductible est nécessaire à l'inhibition
de la prolifération lymphocytaire [48]. Le NO intervient dans l'orientation
de la réponse Th1 ou Th2 en inhibant la réponse immunitaire
de type Th1 puisqu'il inhibe la production d'interféron * et d'interleukine
2 par les cellules Th1 [49]. Ces travaux suggèrent qu'en modulant
la réponse Th1, le NO préviendrait les effets délétères
d'une réponse immunitaire cellulaire excessive telle qu'elle est
observée dans les maladies auto-immunes comme le diabète
ou certaines arthropathies.
Chez l'homme, la régulation de la réponse immunitaire
par le NO semble plus complexe, comme en témoigne l'inhibition
des cytokines de réponse Th1 et Th2 dans des clones de cellules
T en culture. Le NO pourrait également intervenir dans la modulation
de la réponse cytokinique par inhibition du facteur transcriptionnel
NF-*B commun à de nombreuses cytokines. Cette action passerait
à travers la stabilisation de son inhibiteur I*B.
Par la production de NO, la cellule dendritique présentatrice
d'antigènes intraluminaux pourrait moduler la réponse immunitaire,
voire même jouer un rôle dans la tolérance immunitaire
vis-à-vis de la flore intestinale [50]. Ainsi la prolifération
lymphocytaire stimulée par les super antigènes bactériens
est modulée par le NO [51]. La production de NO par les cellules
dendritiques des plaques de Peyer a été montrée associée
à la réduction de la prolifération de lymphocytes
T.
La pathologie inflammatoire intestinale
* Les lésions cellulaires précoces
Dans la muqueuse digestive, in vivo, l'induction de la NO synthétase
II observée après plusieurs heures d'exposition à
l'endotoxine est responsable de lésions muqueuses [39]. Dans la
muqueuse intestinale, la synthèse de NO par l'enzyme inductible
a été montrée dans d'autres cellules que le macrophage.
Les cellules épithéliales des muqueuses intestinales, coliques
et gastriques seraient capables de sécréter de fortes quantités
de NO, comme l'a montré le recueil de cellules épithéliales
coliques ou gastriques après administration de lipopolysaccharide
à des rats [52] (figure
5). La localisation épithéliale de cette sécrétion
a également été confirmée par immuno-histo-chimie
dans la colite inflammatoire chez l'homme [53]. La présence de
nitrotyrosine, issue de la dégradation de la tyrosine par le peroxynitrite,
a été également montrée par immuno-histochimie
dans les cellules épithéliales coliques des malades. L'activation
de la NOS II a été montrée autant dans les recto-colites
ulcérées que dans la maladie de Crohn. Une corrélation
entre l'activité de la NOS-II et la sévérité
des lésions endoscopiques et histologiques a été
montrée [54]. L'activité de la NOS II a été
trouvée dans la muqueuse à distance des lésions ulcérées
mais non dans les colites en rémission histologique [55].
Une activité de l'enzyme inductible a également été
détectée dans la muqueuse antrale de patients ayant une
gastrite inflammatoire provoquée par Helicobacter pylori
[56]. Cette activité baissait significativement après traitement
antisécrétoire. L'induction de la NO synthétase pourrait
être liée à la libération par le germe d'un
lipopolysaccharide capable d'activer les neutrophiles et les cellules
épithéliales [57].
* Les réparations tissulaires
A un stade plus tardif du processus inflammatoire, la production de
NO par l'enzyme inductible semble jouer un rôle important dans la
réparation muqueuse en favorisant trois facteurs : le maintien
du débit sanguin muqueux, l'induction d'enzymes du stress oxydatif
et l'inhibition de l'infiltration tissulaire par les polynucléaires
neutrophiles (figure 6).
Le maintien du débit sanguin muqueux a été évoqué
par l'induction des cyclo-oxygénases constitutionnelle et inductible
provoquée par le peroxynitrite [18]. Cette activation, qui s'observe
dans la muqueuse gastrique après l'administration répétée
d'endotoxine, est associée à une diminution des lésions
[17]. L'activation d'enzymes du stress oxydatif permet la réparation
cellulaire. Ainsi l'hème-oxygénase élimine les noyaux
héminiques inactivés par la fixation du NO [58]. Enfin,
la production de NO par la NOS II joue un rôle important dans la
régulation de l'infiltration tissulaire par les polynucléaires
neutrophiles. Ainsi, il a été montré une infiltration
persistante et un retard de cicatrisation tissulaire dans un modèle
de colite chimique chez les souris rendues déficientes pour le
gène de la NOS II [59]. La réduction de l'infiltration inflammatoire
par le NO pourrait être en rapport avec l'action cytotoxique du
NO sur les polynucléaires et l'inhibition du chémotactisme.
Ce dernier mécanisme est suggéré par l'action inhibitrice
du NO sur l'expression des molécules d'adhésion endothéliale
ICAM et VCAM 1 [24]. Les cellules impliquées dans l'initiation
de ce processus de réparation par la libération de NO restent
à identifier. Il pourrait s'agir des cellules endothéliales
qui possèdent également une NO synthétase inductible.
L'inhibition de la NO
synthétase II
* L'inhibition endogène
L'expression de l'enzyme inductible entraîne son activation durant
toute son existence biologique et la production de NO est rétro-contrôlée
par le NO ou limitée par un défaut de cofacteurs ou de substrats.
Le NO pourrait moduler sa propre transcription à partir de la NOS
II en inhibant la fixation de son facteur transcriptionnel NF-*B. La fixation
du NO sur le site héminique de la NOS II contribuerait également
à moduler l'activité de l'enzyme [60].
Par ailleurs, une inhibition transcriptionnelle de l'expression du gène
de la NOS II a été décrite in vitro avec les
interleukines 4, 10 et 13 [61, 62].
* L'inhibition par des agents exogènes
Le plus spécifique des inhibiteurs compétitifs de la L-arginine
est le N*-monométhyl-L-arginine (L-NMMA). Cet inhibiteur
est non sélectif puisqu'il interfère également avec
toutes les isoformes de la NO synthétase connues. L'inhibition
sélective de l'enzyme inductible pourrait limiter la toxicité
du NO dans la pathologie inflammatoire des muqueuses digestives comme
le suggère la réduction des lésions observées
après administration de L-NMMA injecté plusieurs heures
après un traitement par endotoxines [38]. De même, l'administration
retardée d'un inhibiteur non spécifique réduisait
les lésions muqueuses et l'activité myéloperoxydasique
provoquée par l'administration d'acide trinitrobenzène sulphonique
dans la lumière de l'intestin de cobaye [63]. L'inhibition sélective
de la NOS II permettrait d'évaluer le rôle du NO dans la
pathogénie des différents modèles de lésions
inflammatoires du tube digestif chez l'animal. A ce jour aucun inhibiteur
ne s'est montré suffisamment sélectif. L'inhibition spécifique
de la NOS II doit être probablement limitée dans le temps
et ne pas être totale afin de préserver son rôle dans
la réparation tissulaire. Ainsi, l'administration de fortes doses
d'un inhibiteur relativement spécifique de NOS II s'est révélé
n'avoir aucune action sur les lésions de colites spontanées
observées chez les singes rhésus [64].
Les corticostéroïdes inhibent l'induction de la NOS II par
au moins trois mécanismes différents : inhibition de son
facteur transcriptionnel, NF-*B, inhibition de la synthèse d'un
cofacteur enzymatique (tétrahydrobioptérine) et inhibition
du transport de son substrat la L-arginine [65]. La dexaméthasone
favoriserait également la dégradation de l'enzyme [66].
Cette inhibition contribuerait à expliquer le rôle favorisant
de cette drogue dans le développement des infections, mais également
son rôle dans l'atténuation des manifestations du rejet après
greffe ou dans le traitement des maladies inflammatoires intestinales.
Les anti-inflammatoires non stéroïdiens et l'aspirine semblent
aussi inhiber la NO synthétase II en interférant avec l'expression
de son gène [67]. Cette inhibition, associée à celle
déjà connue de la cyclo-oxygénase inductible, étend
le mode d'action de ces anti-inflammatoires et confirme l'intérêt
du développement d'un inhibiteur spécifique de l'enzyme
inductible.
Il a été démontré que la sulfalazine, et
non le 5-ASA, inhibait l'action de NF-*B, suggérant une action
inhibitrice sur la NOS II [68].
CONCLUSION
Les résultats de ces travaux mettent en évidence la complexité
du rôle du NO dans les muqueuses digestives. Sa sécrétion
à faible concentration par l'enzyme constitutionnelle à
partir de la cellule endothéliale prévient les lésions
provoquées par les agents érosifs ou ulcérogènes.
Dans ce cas, le NO s'oppose aux multiples mécanismes lésionnels
issus du processus inflammatoire : vasoconstriction, agrégation
des polynucléaires et des plaquettes, libération des radicaux
libres. En revanche, après le déclenchement du processus
inflammatoire, la synthèse excessive de NO à partir de l'enzyme
inductible, dans les cellules épithéliales digestives et
les polynucléaires, conduit à des phénomènes
cytotoxiques qui font du NO un facteur déterminant de la réponse
immunitaire non spécifique. Cependant, cette synthèse excessive
peut provoquer des effets délétères dont les mécanismes
ne sont pas encore élucidés.
A un stade plus avancé du processus inflammatoire, l'induction
de l'enzyme inductible est impliquée dans l'initiation de la réparation
tissulaire. Les structures tissulaires à l'origine de cette initiation
restent à préciser. Il pourrait s'agir des cellules endothéliales,
capables de produire du NO par l'enzyme inductible. Il est probable que
cette activité enzymatique devra être respectée par
de futurs traitements inhibant la synthèse du NO par l'enzyme inductible.
L'action toxique du NO produit par l'enzyme inductible à partir
des cellules épithéliales pourrait être un facteur
lésionnel important intervenant dans les entérocolites inflammatoires.
L'inhibition sélective de l'enzyme inductible semble être
une perspective thérapeutique prometteuse dans le traitement des
processus lésionnels de la muqueuse digestive.
REFERENCES
1. Marletta MA, Yoon PS, Iyengar R, Leaf CD, Wishnok JS. Macrophage oxidation
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