ARTICLE
Les manifestations digestives de l'infection par le VIH sont dominées
par les candidoses oesophagiennes et les diarrhées infectieuses.
Les diarrhées aiguës sont peu différentes de celles
de l'immunocompétent. En revanche, les diarrhées chroniques,
qui sont d'autant plus fréquentes que l'immunodépression
progresse, deviennent au stade SIDA le problème central de l'infection
par le VIH chez 10 à 20 % des malades, notamment en termes de qualité
et d'espérance de vie. Le domaine des diarrhées infectieuses
au cours de l'infection par le VIH est particulièrement évolutif.
Presque chaque année, le rôle de nouveaux agents pathogènes,
surtout parasitaires et viraux, est démontré. L'épidémiologie
des infections intestinales elle-même est évolutive. Par
exemple, la diffusion de l'utilisation de la zidovudine (AZT), qui possède
une activité chimique propre anti-Salmonella, a abouti à
une diminution d'incidence de cette infection. Il faut donc régulièrement
s'arrêter pour faire le point, en ayant conscience que les vérités
du moment deviendront pour beaucoup rapidement caduques.
La littérature sur les manifestations digestives de l'infection
par le VIH est dispersée, puisqu'elle se répartit entre
les revues d'hépato-gastroentérologie, de médecine
interne, d'infectiologie traditionnelle et de « sidologie ».
La qualité des travaux publiés dans un domaine neuf, «
porteur », et inter-disciplinaire, est inégale. Il arrive
aussi que les études elles-mêmes soient de bonne qualité,
mais que la discussion conceptuelle, par exemple sur les mécanismes
de la diarrhée, soit médiocre du fait d'un manque de culture
gastroentérologique des auteurs.
Les gastroentérologues peuvent cependant trouver deux intérêts
au contact de cette littérature. Le premier, et le plus évident,
est de rester à jour pour assumer correctement la prise en charge
gastroentérologique des malades infectés par le VIH. Le
deuxième est de tenter de tirer parti des progrès cognitifs
faits chez l'immunodéprimé, qui ont pour certains valeur
universelle. Ainsi le domaine de l'infectiologie intestinale de l'immunocompétent
a-t-il déjà bougé « grâce » au VIH.
Ainsi également, certains travaux fondamentaux portant sur les
mécanismes de l'entéropathie associée au VIH feront
sans doute évoluer les connaissances sur le fonctionnement de la
barrière muqueuse intestinale.
Atteintes
infectieuses oesophagiennes
Elles surviennent tôt ou tard chez 40 % des malades infectés
par le VIH, et sont dominées par les candidoses [1]. Un
consensus tend à se dégager pour ne pas faire d'emblée
de fibroscopie oeso-gastro-duodénale chez des patients ayant une
candidose buccale évidente et une simple odynophagie [1, 2].
Le traitement par le fluconazole, à la dose de 100 mg/jour, guérit
cliniquement et anatomiquement les candidoses oro-pharyngées et
oesophagiennes dans 90 à 95 % des cas [3, 4]. Si les symptômes
ne s'amendent pas en moins de 10 jours, une fibroscopie oeso-gastro-duodénale,
avec prélèvements multiples [1, 2], est nécessaire
pour arriver au diagnostic des autres atteintes organiques oesophagiennes,
dominées par les ulcères ou ulcérations à
cytomégalovirus, à Herpes simplex virus, ou idiopathiques.
Après traitement efficace d'une candidose oesophagienne, et en
l'absence de traitement d'entretien, la récidive de la candidose
survient dans 90 % des cas ; elle est symptomatique 2 fois sur 3, et répond
bien habituellement à la reprise du traitement oral [3].
L'idée d'un traitement d'entretien ne s'est pas imposée,
du fait de l'émergence des candidoses résistantes aux antifongiques.
En effet, ces résistances, exceptionnelles au-dessus d'un taux
de lymphocytes T4 de 200/mm3 [5], sont liées
à l'utilisation passée d'antifongiques [4-6], et
sembleraient correspondre à une résistance acquise par mutation
de souches présentes d'emblée [6]. La corrélation
réputée mauvaise entre les résistances cliniques
et les résultats des antifongigrammes s'avère assez bonne
en utilisant des techniques microbiologiques affinées [5].
Diarrhées
infectieuses
Bactéries
Trois études ont contribué à préciser
la fréquence et les facteurs de risque des diarrhées nosocomiales
à Clostridium difficile au cours de l'infection par le VIH.
Chez les patients hospitalisés, la prévalence du portage
asymptomatique de Clostridium difficile est faible, inférieure
à 5 % [7]. L'incidence des diarrhées à Clostridium
difficile est de l'ordre de 5 % des admissions [8]. Les facteurs
de risque de cette diarrhée nosocomiale sont, en analyse multivariée,
la prise de clindamycine, et le temps cumulé de séjour en
milieu hospitalier dans les deux mois précédant l'apparition
de la diarrhée [8]. En plus de cette situation générale,
de petites épidémies nosocomiales peuvent être observées.
Au cours de l'une d'entre elles, il a pu être démontré
par biologie moléculaire que la même souche de Clostridium
difficile était en cause dans la majorité des cas épidémiques
[9]. Cette souche est restée présente dans le service
contaminé pendant six mois, jusqu'à ce que des mesures d'hygiène
spécifiques soient prises (figure
1). Les cas ont été observés en différents
endroits du service, suggérant que le germe a été
véhiculé par le personnel soignant, et s'est implanté
dans divers sites environnementaux, en plus de la contamination entre
malades.
Parasites
* Cryptosporidiose
La cryptosporidiose se traduit cliniquement classiquement
par une diarrhée aiguë spontanément résolutive
chez l'immunocompétent, et une diarrhée chronique fluctuante
chez l'immunodéprimé. Il existe cependant des situations
intermédiaires. Ainsi, chez les enfants africains dénutris,
et par là même sans doute immunodéprimés, la
prévalence et la présentation clinique de la cryptosporidiose
ne sont pas très différentes, selon que les enfants sont
ou non infectés par le VIH [10]. Chez les adultes infectés
par le VIH, mais ayant plus de 200 lymphocytes T4/mm3, l'évolution
de la diarrhée est le plus souvent auto-limitée [11].
En dessous de 200 T4/mm3, la diarrhée est habituellement
chronique et compliquée de dénutrition. Cryptosporidium
parvum infecte toujours la muqueuse de l'intestin grêle, parfois
celle de l'oesophage, de l'estomac et du côlon, souvent la muqueuse
des voies biliaires, exceptionnellement les muqueuses bronchiques ou nasales
[12]. Bien que le parasite reste sous les microvillosités
des entérocytes, une inflammation muqueuse est habituelle, expliquant
en partie la malabsorption, qui contribue elle-même à la
diarrhée et à la dénutrition [13]. La composante
sécrétoire de la diarrhée, démontrée
chez l'homme dès 1985 par Modigliani et al., rend compte
des grandes diarrhées cholériformes parfois observées
aux stades ultimes de la maladie. Les mécanismes de cette sécrétion
sont encore obscurs. Guarino et al. ont montré qu'un facteur
thermolabile contenu dans des selles de veaux infectés par Cryptosporidium
parvum induisait une sécrétion du jéjunum humain
en chambre de Ussing [14]. Cependant, rien ne prouve actuellement
que ce facteur soluble soit produit par le parasite lui-même, plutôt
que par l'entérocyte infecté, ou par les cellules inflammatoires
et/ou nerveuses de la muqueuse.
Aucun traitement antiparasitaire n'avait jusqu'en 1994 fait la preuve
de son efficacité clinique au cours des cryptosporidioses. L'étude
randomisée en double insu de Clinton White et al. [15]
a mis fin à cette situation, en apportant la démonstration
de la supériorité de la paromomycine, à la dose de
1,5 à 2 g/jour, par rapport au placebo, dans la diarrhée
induite par Cryptosporidium parvum. Cet aminoside, dont l'effet
antiparasitaire avait été suggéré in vitro,
n'éradique pas le parasite. Il réduit cependant la diarrhée
chez la plupart des patients le temps de son utilisation. Il est ainsi
de plus en plus utilisé au long cours, à des doses allant
de 1 à 2 g/jour. Bissuel et al. ont démontré
qu'il n'y avait pas à ces doses de résorption sanguine notable
de l'aminoside [16], malgré l'altération de la barrière
muqueuse intestinale, et donc pas de risque à long terme de néphrotoxicité
et d'ototoxicité. Parallèlement aux essais thérapeutiques,
des recherches sont en cours pour comprendre les rôles respectifs
de l'immunité humorale et cellulaire dans les défenses naturelles
de l'homme contre le parasite. En fait, la réponse humorale spécifique
(IgG, IgM, IgA et IgA sécrétoires, dans le sang et les selles)
a lieu normalement chez les patients sidéens [17]. La perte
de l'immunité cellulaire, en partie médiée par les
lymphocytes T4, joue donc sans doute un rôle clinique prédominant,
même si l'administration entérale de colostrum hyperimmun
bovin, contenant des doses très supraphysiologiques d'anticorps
contre le parasite, a suscité pendant un temps des espoirs thérapeutiques.
* Microsporidioses
Les microsporidioses intestinales humaines [18],
connues depuis 1985, s'avèrent occuper un rôle épidémiologique
majeur dans les diarrhées chroniques, à parité avec
les cryptosporidioses [11]. Enterocytozoon bieneusi est
l'agent le plus fréquent de ces diarrhées. Ce dernier infecte,
comme Cryptosporidium parvum, les cellules épithéliales
intestinales et parfois biliaires. Septata intestinalis, individualisé
plus récemment aux États-Unis, mais présent en fait
dans toutes les régions du monde [19], infecte également
les macrophages du chorion. Il est présent diffusément dans
l'organisme, en particulier dans les urines. Une étude cas-témoins
a montré que Enterocytozoon bieneusi était aussi
fréquent dans la muqueuse duodénale de patients ayant, ou
n'ayant pas, la diarrhée [20]. Les auteurs ont mis en doute
le rôle pathogène du parasite. Cette étude a cependant
à juste titre été contestée [21].
Sans technique validée de quantification parasitaire, on peut en
effet imaginer qu'il existe, comme pour la cryptosporidiose, des porteurs
sains, tant que l'immunodépression n'est pas majeure. Le métronidazole
et l'albendazole sont utilisés empiriquement pour tenter de réduire
la diarrhée due aux microsporidioses. En attendant les résultats
des essais contrôlés, une étude ouverte suggère
que l'albendazole, à la dose de 400 mg x 2/jour pendant un mois,
réduit en moyenne de moitié la fréquence des selles
de malades infectés par Enterocytozoon bieneusi [22].
Virus
Les atteintes digestives à cytomégalovirus (CMV)
représentent par ordre de fréquence, après les rétinites,
la deuxième cause d'atteinte d'organe par le CMV au cours de l'infection
par le VIH. Elles sont dominées par les colites et surviennent
habituellement chez des malades très immunodéprimés
(lymphocytes T4 < 100/mm3). Dieterich et al. ont
rapporté les résultats du premier essai contre placebo du
ganciclovir au cours des colites [23]. Pour des raisons éthiques,
cet essai a été limité en durée à 14
jours. Le critère principal de jugement était l'évolution
entre J0 et J14 d'un score de gravité de la colite, combinant lésions
endoscopiques et histologiques. Ce score s'est amélioré
chez 63 % des malades du groupe ganciclovir, contre 37 % seulement dans
le groupe placebo (P < 0,04). Parallèlement, des tendances
évolutives qui n'atteignaient pas le seuil de significativité
ont été notées pour le poids (stabilisation dans
le groupe ganciclovir, aggravation de l'amaigrissement dans le groupe
placebo) et pour la fièvre (tendance moyenne à la baisse
dans le groupe ganciclovir, à la hausse dans le groupe placebo).
Cette étude légitime donc a posteriori l'utilisation
empirique large du ganciclovir dans les colites à CMV. Kotler avait
d'ailleurs démontré dans une comparaison historique que
l'utilisation du ganciclovir pouvait enrayer puis inverser la dénutrition
spontanée qu'il avait observée avant de disposer du médicament.
Un autre problème au cours des colites à CMV est d'arriver
au diagnostic, et de préciser la valeur pathologique des formes
de colites intermédiaires entre un côlon strictement normal
et une colite avérée à CMV (ulcérations endoscopiques
et inclusions nombreuses en histologie). A partir d'une lésion
iléale circonscrite, perforée et opérée [24],
Genta et al. ont montré que le nombre apparent de cellules
intestinales infectées par le CMV dépend de l'outil de mesure.
Ainsi, dans cette étude, la lecture histologique de routine n'a
permis de détecter que les cellules contenant des inclusions cytomégaliques,
traduisant l'effet cytopathogène apparent du virus. En immunohistochimie,
avec des anticorps dirigés contre le CMV, les cellules cytomégaliques
chorioniques, endothéliales et musculaires lisses ont été
colorées, mais d'autres cellules voisines, de morphologie normale,
l'ont été aussi. En hybridation in situ, ce sont
presque toutes les cellules musculaires lisses immédiatement autour
de la lésion qui ont exprimé le signal, suggérant
que la simple détection des inclusions sous-estime largement l'importance
de l'infection colique à CMV. L'étude prospective de Mentec
et al. va dans le même sens [25]. En effet, au sein
du groupe de malades n'ayant pas d'inclusions au moment de la coloscopie
initiale, le risque actuariel de survenue ultérieure d'une colite
à CMV s'est avéré notable chez les patients ayant
initialement une culture virale des biopsies coliques positive pour CMV,
et nulle chez ceux ayant au moment de la première coloscopie une
recherche d'inclusions négative et une culture virale négative.
Le rôle des virus à tropisme entérique dans les diarrhées
aiguës et chroniques au cours de l'infection par le VIH a été
recherché par étude en microscopie électronique des
selles [26] (Tableau 1).
Les adénovirus, connus comme étant pathogènes chez
l'adulte immunocompétent, ont été trouvés
significativement plus souvent dans les selles de patients avec diarrhée
que sans diarrhée, suggérant leur rôle pathogène
au cours de l'infection par le VIH. Il en a été de même
pour les astrovirus, rarement responsables de diarrhées chez l'adulte
immunocompétent. Les auteurs ont enfin isolé, particulièrement
chez les malades atteints de diarrhée chronique, des picobirnavirus,
dont le rôle pathogène chez l'homme n'était pas jusqu'à
présent établi. Ces diarrhées présumées
virales ont été observées à tous les stades
d'immunodépression.
Entéropathie
associée au VIH
Il est maintenant établi que le VIH peut infecter, tout au long
du tractus digestif, les lymphocytes et les macrophages du chorion muqueux,
et certains lymphocytes intra-épithéliaux. L'infection des
entérocytes de l'intestin grêle n'a jamais été
démontrée. En revanche, l'hypothèse que certains
colonocytes humains, en particulier des cryptes, puissent être infectés
a été suggérée par des études immuno-histochimiques
de muqueuse colique chez des malades atteints par le VIH. Cette hypothèse
s'est trouvée renforcée par le fait qu'in vitro certaines
lignées épithéliales coliques tumorales humaines,
en particulier HT-29, peuvent être infectées par le VIH.
Le récepteur sur lequel se fixe le VIH avant d'entrer dans le colonocyte
est un récepteur sphingolipidique, le galactosyl-céramide
[27]. Dans ce modèle de culture, seuls 10 % des colonocytes
environ sont infectés. Néanmoins, Asmuth et al. ont
cherché à mettre en évidence, au sein des cultures
infectées, des perturbations fonctionnelles des colonocytes, par
rapport à des cultures non infectées [28]. L'expression
des enzymes de la bordure en brosse s'est avérée ainsi significativement
réduite pendant les premiers jours de culture. De même, il
existait dans les cultures infectées une augmentation exagérée
de la concentration intracellulaire en calcium après stimulation
par un ionophore du calcium.
La conséquence anatomo-clinique de l'infection de ces diverses
cibles cellulaires muqueuses intestinales pourrait être une entéropathie
chronique évolutive. Kotler et al. ont étudié
la muqueuse rectale de patients infectés par le VIH, à tous
les stades de la maladie, avec ou sans diarrhée [29]. A
partir de broyats de muqueuse, ils ont obtenu un reflet semi-quantitatif
de la charge virale muqueuse en VIH, par détermination en technique
ELISA de l'antigénémie p24. Malgré quelques chevauchements,
cette étude démontre l'existence d'une colite inflammatoire
chronique, dont l'histoire est parallèle à l'histoire naturelle
de l'infection (figure
2). Ainsi, aux stades précoces de l'infection (T4
> 400/mm3), la muqueuse est normale ou subnormale. Aux stades
intermédiaires, apparaît une inflammation muqueuse constituée,
alors que les taux d'antigénémie p24 et de cytokines intramuqueuses
sont à leur maximum. Au stade SIDA, on assiste à une réduction
progressive des lymphocytes T4, tués par le VIH, et à une
réduction de l'infiltrat inflammatoire. On peut ainsi parler de
maladie inflammatoire intestinale viro-induite et autolimitée.
Par rapport aux maladies inflammatoires intestinales de l'immunocompétent,
les lésions sont moins sévères. Il n'y pas habituellement
de lésions endoscopiques visibles, bien que d'exceptionnelles pseudo-maladies
de Crohn idiopathiques, avec fissures, mais sans granulomes, aient été
décrites, à l'étage iléal [30] et
colique [31], chez des patients infectés par le VIH, et
encore peu immunodéprimés. La corrélation significative,
dans l'étude de Kotler et al. [29] entre l'importance
de la charge virale p24, l'existence de lésions inflammatoires,
et celle d'une diarrhée, suggère que certaines diarrhées
chroniques dites idiopathiques au cours de l'infection par le VIH seraient
bien liées à l'infection de la muqueuse intestinale par
le VIH. Cette hypothèse est encore renforcée par les résultats
longitudinaux d'une étude sur l'entéropathie induite par
le SIV chez des macaques [32]. Chez les animaux infectés,
des perturbations de l'architecture duodénale (en particulier lésions
cryptiques proches de celles de la GVH), et des anomalies des épreuves
fonctionnelles intestinales (D-xylose) apparaissent dès les premières
semaines d'infection, et bien avant l'apparition de la diarrhée.
Quel que soit le rôle exact du VIH, plusieurs études récentes
se sont intéressées à des aspects encore peu explorés
des anomalies histologiques et fonctionnelles intestinales rencontrées
chez les malades atteints par le VIH. Benhamou et al. ont décrit,
chez 20 % environ de 54 malades consécutifs ayant eu des biopsies
duodénales, une accumulation de gouttelettes lipidiques dans les
entérocytes et le chorion muqueux [33]. Ces anomalies étaient
corrélées avec un taux significativement réduit de
cholestérolémie et de triglycéridémie. En
l'absence d'obstacle lymphatique, la cause de ce stockage lipidique muqueux
n'est pas connue. La perméabilité intestinale, mesurée
par test lactulose-mannitol, est significativement altérée
au stade SIDA, même chez les malades n'ayant pas de diarrhée
[34] (figure 3).
Toujours au stade SIDA, une entéropathie exsudative a minima
a été documentée par mesure des concentrations fécales
en alpha1-antitrypsine chez les patients ayant une hypo-albuminémie
[35]. L'importance de l'exsudation était corrélée
à la sévérité de l'hypo-albuminémie,
mais non à la présence d'une diarrhée. Chez les malades
ayant une diarrhée importante, avec ou sans infection opportuniste
intestinale, les taux plasmatiques de VIP sont significativement élevés
[36]. Ces taux régressent nettement lors du traitement
par l'octréotide, cela contribuant peut-être à expliquer
le mécanisme d'action du médicament. L'immunité humorale
intestinale a fait l'objet de 3 études en 1994. Dans le sang, il
existe au cours de l'infection par le VIH une élévation
progressive du taux des IgA, et notamment des IgA sécrétoires
[37]. Les IgA1 sont sur-représentées par rapport
aux IgA2, alors que ces dernières sont réputées davantage
protectrices que les IgA1. Dans le liquide intestinal, on retrouve le
même déséquilibre au profit des IgA1, souvent monomériques
au lieu d'être sous forme sécrétoire [38].
Ce déséquilibre est expliqué par la réduction
élective du nombre des plasmocytes muqueux à IgA2. Dans
le liquide intestinal comme dans les selles [39], on retrouve
des IgA sécrétoires dirigées spécifiquement
contre les protéines du VIH, et ce d'autant plus que les malades
rapportent une diarrhée ancienne.
Lymphomes
La prévalence des lymphomes non hodgkiniens est en forte progression
chez les patients infectés par le VIH. L'atteinte des organes intra-abdominaux
est fréquente. L'atteinte isolée oesophagienne, gastro-duodénale
ou recto-colique, est possible. Dans ces cas, le diagnostic peut se faire
grâce aux biopsies per-endoscopiques. Dans d'autres cas, il existe
une atteinte multifocale intra-abdominale, englobant des segments de l'intestin
grêle, à distance de l'angle de Treitz et de la valvule iléo-cæcale.
Dans ces cas, révélés en général par
des douleurs abdominales et une altération de l'état général
avec fièvre, l'examen tomodensitométrique abdominal permet
de localiser les lésions et de choisir le geste complémentaire
nécessaire à l'obtention d'une preuve histologique [40].
En cas d'atteinte péritonéale associée, la coelioscopie
s'avère utile [41]. Elle permet un diagnostic histologique
des lésions péritonéales, dont l'aspect est déjà
évocateur : plaques surélevées pour les lymphomes,
granulations pour les mycobactérioses, tuméfactions rougeâtres
pour le sarcome de Kaposi [42].
Lésions
ano-périnéales
La prévalence des cancers épidermoïdes de l'anus
est anormalement élevée chez les malades infectés
par le VIH [43]. Le surcroît de risque est le plus élevé
chez les hommes homosexuels, mais on sait que les homosexuels non séropositifs,
par le biais des lésions épithéliales induites par
le virus HPV (Human papillomavirus), ont déjà un
risque supérieur à celui de la population générale.
Cependant, l'immunodépression per se joue probablement un
rôle, car les lésions épithéliales induites
par HPV sont plus sévères chez les homosexuels séropositifs
que chez les homosexuels séronégatifs [44], et elles
se voient également chez les femmes séropositives [45].
Les traitements lourds des cancers avérés de l'anus, associant
radiothérapie et chimiothérapie, sont globalement moins
efficaces et moins bien tolérés chez les patients infectés
par le VIH, uniquement au stade SIDA [46].
Dans le domaine des ulcérations ano-rectales, les ulcères
ou ulcérations idiopathiques ne sont pas exceptionnels [47].
Ce diagnostic ne doit être prononcé qu'après deux
séries de biopsies négatives, en particulier pour le CMV
et pour Herpes simplex virus. La corticothérapie empirique
n'est pas efficace.
Prise en charge
diagnostique et thérapeutique de la diarrhée
Parallèlement à l'identification des agents pathogènes,
et à la mise au point des techniques diagnostiques correspondantes,
les modalités de la prise en charge diagnostique des diarrhées
évoluent [48-50]. Les examens de selles répétés
s'imposent comme l'examen de première intention et permettent maintenant
le diagnostic de la plupart des infections intestinales, y compris des
microsporidioses. Cependant, certaines infections comme les mycobactérioses
intestinales et les atteintes digestives à CMV ne peuvent être
diagnostiquées que par les examens endoscopiques, qui s'imposent
en deuxième intention en cas d'examens de selles négatifs.
La coloscopie peut néanmoins être nécessaire d'emblée
en cas de diarrhée très fébrile et/ou hémorragique,
ou de météorisme douloureux abdominal avec dilatation colique
radiologique [31].
Dans le domaine du traitement symptomatique des diarrhées chroniques
invalidantes, il faut noter cette année la publication du premier
essai de l'octréotide (400 à 1 200 µg/jour), contre
placebo associé au traitement symptomatique habituel (lopéramide),
montrant une réduction significative du poids de selle (figure
4) et, à un moindre degré, de la fréquence
des selles [51]. A noter que la stéatorrhée, dont
on sait qu'elle peut être majorée par l'octréotide,
n'a pas été mesurée dans cette étude.
Urgences
abdominales
Les urgences chirurgicales abdominales (occlusion, hémorragie
et perforation intestinales, cholécystite aiguë), dominées
par les atteintes d'organes à CMV et les lymphomes, sont grevées
d'une mortalité péri-opératoire de 12 à 34
%, représentant une multiplication par 2 à 4 fois du risque
observé chez les immunocompétents [52]. Le cliché
de l'abdomen sans préparation et l'examen tomodensitométrique
abdominal sont les plus utiles aux investigations d'urgence [40].
En cas de colite compliquée de dilatation colique aiguë sans
perforation évidente, le drainage aspiratif du côlon associé
au traitement médical de la cause infectieuse sont une alternative
possible à la colectomie subtotale en urgence [31].
CONCLUSION Dans
le domaine des atteintes intestinales au cours de l'infection par le VIH,
l'année 1994 a été marquée par la publication de plusieurs essais thérapeutiques
importants, et par l'émergence d'une recherche plus fondamentale, dévolue
à la description et à la compréhension des perturbations évolutives de la
structure et du fonctionnement de la muqueuse intestinale à tous les stades
de l'infection virale. Malgré ces premières avancées théoriques, l'impression
d'empirisme, de flou et d'extraordinaire complexité, est encore souvent
présente dans ce chapitre nouveau de la pathologie gastroentérologique.
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