ARTICLE Le
risque de récidive de la maladie de Crohn (MC) après exérèse
chirurgicale est élevé. La chirurgie ne peut donc être
considérée comme le traitement curateur de la maladie et explique
qu'elle soit réservée aux complications de la maladie et aux
formes non compliquées mais résistantes au traitement médical.
L'étiologie de la récidive, comme celle de la maladie elle-même
est inconnue.
Le but de ce travail est de passer en revue les facteurs qui peuvent influencer
la survenue d'une récidive de la MC après résection
chirurgicale considérée comme curatrice [1-8].
Définition
Le terme de récidive implique que celle-ci survienne chez un
malade préalablement « blanchi » chirurgicalement de
sa maladie. Ceci suppose une résection chirurgicale complète
des lésions et donc curatrice emportant le et/ou les segments d'intestin
malade. Cette définition exclut les malades porteurs d'une MC ano-périnéale.
Elle ne tient pas compte, non plus, des anomalies infracliniques qui peuvent
persister même en l'absence de lésions macroscopiques. La
récidive ne serait alors que la conséquence d'une rechute
ou d'une aggravation de ce stade infraclinique aboutissant à des
lésions macroscopiques et aux manifestations cliniques. Dans un
souci de clarté, le terme de récidive utilisé dans
cette revue implique la réapparition de lésions macroscopiques
sur un quelconque segment du tube digestif.
Incidence de la récidive
La fréquence est très variable car elle dépend
de la définition adoptée pour définir la récidive
et de la durée de la surveillance post-opératoire. Elle
dépend aussi du mode d'expression des résultats, la méthode
de choix étant le calcul actuariel qui permet d'exprimer les pourcentages
des taux de récidives cumulés en fonction du temps. Comme
le montrent les Tableaux 1 et 2,
qui regroupent les principales séries de la littérature
comportant un minimum de 100 malades, et dont le suivi moyen a été
au moins de 10 ans, la fréquence de la récidive post-opératoire
varie si celle-ci est définie par un critère clinique (Tableau
1) ou par le critère d'une réintervention chirurgicale
(Tableau 2). La fréquence
des récidives cliniques, après résection chirurgicale,
est estimée à environ 10Ê% par an. Les études
endoscopiques récentes ont cependant remis en question la conception
classique de la récidive, en montrant la grande fréquence
des lésions anatomiques silencieuses infracliniques très
précoces [9, 10]. Après résection chirurgicale iléocolique
droite suivie d'une anastomose entre l'intestin grêle et le côlon,
un travail récent a confirmé que la récidive endoscopique,
sous forme d'ulcérations préanastomotiques, était
fréquente (73Ê% à 1 an) et précoce (60Ê%
à 12 semaines) et qu'elle précédait la récidive
clinique dans tous les cas (33Ê% à 3 mois, 37Ê% à
1 an) [11].
Siège de la récidive
La récidive se fait toujours au niveau de l'anastomose, ce qui
n'exclut pas la possibilité d'une récidive sur un segment
quelconque du tube digestif. Après résection iléo-colique,
la récidive est presque toujours iléale (96 Ê%), juste
en amont de l'anastomose. Après colectomie ou anastomose colo-colique,
la récidive se situe en amont, mais aussi assez souvent en aval
de l'anastomose. Il a été récemment montré
que la longueur du segment d'intestin où siège la récidive
était corrélée à celle de l'atteinte préopératoire
[12]. Le suivi endoscopique des anastomoses iléo-coliques a permis
de préciser l'histoire naturelle de la récidive au niveau
du néo-iléon terminal et de proposer un score endoscopique
de sévérité des lésions : grade 1 = absence
de lésion, grade 2 = moins de 5 lésions aphtoïdes,
grade 3 = lésions aphtoïdes diffuses sans intervalle de muqueuse
saine et grade 4 = larges ulcérations diffuses et/ou sténose
[9]. Les ulcérations aphtoïdes de l'iléon préanastomotique
qui constituent le signe le plus précoce de la récidive
sont, comme nous l'avons vu, très fréquentes et très
précoces, pouvant précéder de plusieurs années
la récidive clinique. Les lésions plus évoluées
s'observent entre 1 et 3 ans après la résection et se caractérisent
par une extension des ulcérations vers le versant colique de l'anastomose
puis vers une sténose de celle-ci [9, 10]. Ces études ont
de plus montré que plus les lésions endoscopiques précoces
étaient sévères plus le délai de la récidive
clinique était court.
Analyse des facteurs pouvant
influencer la récidive(Tableau
3)
Facteurs liés au malade
Age et sexe
L'âge au moment du diagnostic de la maladie, comme le sexe n'ont
pas d'incidence significative. En revanche, le taux de récidive
est d'autant plus élevé, à recul similaire, que le
malade a été opéré jeune (Tableau
4).
Tabac
Le tabagisme actif augmente le risque d'apparition de MC et d'intervention
chirurgicale, notamment chez la femme. Il augmente également le
risque de fistules et d'abcès.
Un travail récent a confirmé qu'après chirurgie,
les risques de récidive clinique et endoscopique ainsi que ceux
d'une réintervention chirurgicale étaient plus élevés
chez les fumeurs [13]. De plus les lésions observées au
niveau de l'anastomose étaient plus sévères. Bien
que le mécanisme d'action du tabac ne soit pas connu, les données
sont suffisantes pour recommander l'arrêt du tabac chez les patients
atteints de MC.
Contraceptif oral
Une étude récente a montré que la pilule n'influençait
ni le risque de rechute ni celui d'une réintervention chirurgicale
[14].
Facteurs liés à la maladie
Durée d'évolution de la maladie
La longueur de l'histoire clinique précédant l'intervention
n'a pas, dans la majorité des séries, d'incidence significative
sur le risque de récidive (Tableau
4), sauf dans une étude rapportant que la fréquence
des récidives est inversement proportionnelle à la longueur
de l'histoire clinique préopératoire [15]. Dans ce travail
les taux cumulés de récidive à 5 ans étaient
significativement plus élevés chez les malades avant une
durée d'évolution < 10 ans (65Ê%) que chez ceux
ayant une durée d'évolution > à 10 ans (23Ê%).
Ces résultats ont fait évoquer aux auteurs la possibilité
de deux profils de MC, l'un agressif correspondant à une maladie
chronique active et qui expose à une récidive post-opératoire
précoce et l'autre indolent d'évolution plus lente, correspondant
à une maladie volontiers fibrosante et sténosante et qui
récidive plus tardivement.
Localisation initiale de la maladie
Le risque de récidive est d'autant plus élevé que
l'atteinte intestinale est étendue. Ainsi, selon qu'il existe une
atteinte colique isolée ou une atteinte colique associée
à une atteinte de l'intestin grêle, les taux de récidive
à 5 ans sont respectivement de 20 et 30Ê% et ceux à
10 ans de 35 à 50Ê% (Tableau
4). En revanche, le délai moyen d'apparition des récidives
est de l'ordre de 7 ans, quelle qu'ait été la localisation
initiale de la maladie [7].
Manifestations extra-intestinales
Elles témoignent souvent d'une maladie très active et
devraient théoriquement exposer à un risque de récidive
plus élevé. Les données de la littérature
sont trop limitées sur ce point pour pouvoir donner une conclusion
définitive, bien que dans un travail récent un risque accru
de récidive ait été noté lorsque la MC s'accompagnait
de manifestations extra-intestinales [16].
Facteurs liés à la chirurgie
Transfusions péri-opératoires
Il a été suggéré que les transfusions de
sang péri-opératoires diminueraient par un effet immunosuppresseur
le risque de récidive après chirurgie [17]. Cet effet bénéfique
n'a pas été confirmé dans un travail récent
[18]. Ces résultats contradictoires justifient des études
complémentaires.
Indication opératoire
Il est probable que l'indication opératoire est un facteur à
prendre en compte dans le risque de récidive. Dans la série
du Mount Sinaï Hospital [19] portant sur 770 malades, la réintervention
chirurgicale était significativement plus fréquente lorsque
l'indication opératoire était portée pour une perforation
(fistule chronique interne, abcès, péritonite) qu'en l'absence
de perforation (occlusion, résistance au traitement médical).
De plus chez les malades opérés d'une perforation les délais
de la réintervention étaient plus courts et l'indication
opératoire était à nouveau le plus souvent une nouvelle
perforation et ceci quelle que soit la topographie initiale de la maladie.
Ces données n'ont pas été confirmées dans
une autre série importante de la littérature, mais dans
ce travail la proportion des deux types d'indication était différente
de la première série [20].
Longueur de la résection
Il s'agit d'un point important puisqu'il conditionne l'étendue
de l'exérèse, mais qui reste controversé. La majorité
des travaux suggère que la longueur de la marge d'intestin sain
réséqué ne change rien à la fréquence
des récidives. En effet dans un important travail prospectif et
systématique, la plupart des malades qui ont développé
une récidive de l'iléon néo-terminal, après
résection iléo-coecale (73Ê% de récidive à
1 an) avaient des limites de résection histologiquement saines,
démontrant que les récidives apparaissaient de novo et n'étaient
pas la conséquence de lésions laissées en place [10].
La résection devra donc être la plus économe possible
au-delà de la limite macroscopique des lésions afin d'éviter
les séquelles d'une chirurgie trop mutilante.
Type d'intervention
L'anastomose, quel que soit son siège, est suivie d'une récidive.
Cependant l'anastomose iléo-rectale expose à un taux de
récidive particulièrement élevé atteignant
70Ê% à 10 ans [1]. A l'opposé, le taux de récidive
chez les malades ayant une iléostomie terminale définitive
est plus faible qu'après d'autres types d'intervention. Un cas
particulier est représenté par l'anastomose iléo-colique
protégée par une iléostomie d'amont et qui met à
l'abri de la récidive tant qu'il n'y a pas eu fermeture de la stomie.
Ce mécanisme apparemment protecteur de la stomie fait évoquer
dans la genèse de la récidive un rôle déterminant,
comme nous le reverrons, au flux fécal [21].
Nombre d'opérations
L'incidence du nombre d'interventions sur la survenue de la récidive
ne semble pas jouer un rôle déterminant. Le risque de récidive
ou de réintervention chez un malade donné reste globalement
identique après la nme poussée ou la nme récidive.
Dans la série suédoise, le taux cumulé de récidive
à 10 ans était de 65Ê% après la deuxième
intervention et de 60Ê% après la troisième intervention
[1]. Tout se passe comme si la maladie gardait le même potentiel
évolutif qu'à son début.
Facteurs anatomopathologiques
Atteinte de la tranche de section
L'influence de l'atteinte histologique des limites de résection
sur la survenue des récidives est controversée ; certains
chirurgiens demandent une étude extemporanée des berges
intestinales afin de guider la longueur de la résection, mais le
bien-fondé d'une telle attitude n'est pas démontré.
En effet, plusieurs études dont une récente [22] ont montré
l'absence de différences significatives dans les taux de récidives,
que la section intestinale ait porté en zone saine ou en zone pathologique.
Présence d'un granulome
L'existence d'un granulome sur la pièce de résection ne
modifie pas le risque de récidive.
Mécanismes physiopathologiques
de la récidive
La récidive post-opératoire de la MC après chirurgie
curatrice représente un modèle privilégié
pour l'étude de la physiopathologie de la maladie. Il est en effet
théoriquement possible à partir de cette situation d'étudier
la chronologie des perturbations de la paroi digestive qui aboutissent
au développement des lésions. Curieusement très peu
d'études ont été actuellement réalisées
dans cet esprit. Il a cependant été montré qu'il
existait au niveau de la muqueuse macroscopiquement saine, une augmentation
de la phospholipase A2, enzyme responsable de la formation de l'acide
arachidonique et par conséquent des eicosanoïdes [23]. Cette
augmentation était même corrélée au risque
de récidive clinique dans l'année. Plus récemment,
une augmentation de polynucléaires éosinophiles et un accroissement
de production d'interleukine 5, puissant facteur chimiotactique des éosinophiles,
a été mise en évidence sur des biopsies réalisées
au niveau des lésions de l'iléon néo-terminal [24].
En fait, les informations les plus intéressantes concernent le
rôle du flux fécal. Comme nous l'avons vu, l'iléostomie
proximale de protection protège l'anastomose iléo-colique
de la récidive. Celles-ci n'apparaissent qu'après la remise
en circuit du flux fécal par la fermeture de la stomie [21]. De
plus en cas d'anastomose latéro-terminale, la récidive siège
non pas au niveau du segment terminal aveugle, mais bien au niveau de
la portion pré-terminale directement en contact avec le côlon
[25]. L'importance du flux fécal a encore été très
récemment confirmée par une étude qui a montré
que la réinstillation intraluminale de matériel fécal
au niveau d'une anastomose iléo-colique protégée
par une iléostomie proximale entraînait des lésions
histologiques [26]. Si le rôle déterminant du matériel
fécal est maintenant bien établi, les éléments
qui en sont responsables restent à préciser : fragments
bactériens, toxines... Les études chez l'animal ont par
ailleurs mis en évidence le rôle des phénomènes
ischémiques au niveau de l'anastomose en montrant des lésions
histologiques proches de celles observées dans les récidives
post-opératoires chez l'homme [27]. Enfin, il faut garder à
l'esprit qu'il peut persister d'éventuels facteurs prédisposants
de la maladie qui ne sont pas influencés par la résection
chirurgicale, comme par exemple un trouble de la perméabilité
intestinale [28] ou des lésions vasculaires [29].
Prévention de la récidive
post-opératoire
Traitement préventif médical
Régime alimentaire
Dans la mesure où le contenu digestif joue un rôle important
dans le mécanisme de la récidive, il est tentant d'exclure
de l'alimentation certains aliments qui pourraient constituer des facteurs
déclenchants. Cependant aucun aliment n'a été actuellement
identifié et il n'existe aucune étude justifiant l'intérêt
d'un tel régime d'exclusion.
Métronidazole
Un seul essai contrôlé a évalué l'action
de cet antibiotique à la dose de 20 mg/kg par jour pendant 3 mois
dans la prévention des récidives de la MC après anastomose
iléo-colique. Les résultats de cette étude ont montré
que le taux de récidive endoscopique à 3 mois n'était
pas significativement différent dans le groupe traité (75Ê%)
par rapport au groupe placebo (52Ê%). En revanche, la récidive
endoscopique était moins sévère chez les malades
recevant du métronidazole [30]. Le taux de récidive clinique
était plus faible à 1 an dans le groupe traité (4Ê%
contre 25Ê%), mais cette différence n'était pas retrouvée
à 2 et 3 ans [31]. La toxicité à long terme de cet
antibiotique rend cependant son utilisation difficilement envisageable
dans le traitement préventif des récidives post-opératoires.
Salazosulfapyridine et dérivés du 5-ASA
La salazosulfapyridine n'a pas influencé, dans la majorité
des études, la fréquence des récidives cliniques
et radiologiques post-opératoires [32, 33]. Dans un travail récent,
prospectif, mais non randomisé, elle a cependant été
plus efficace à 12 et 24 mois que le placebo dans la maintien de
la rémission post-opératoire évaluée sur les
signes cliniques, radiologiques et/ou endoscopiques [34]. En ce qui concerne
les dérivés du 5-ASA, quatre essais contrôlés
sont actuellement publiés dont trois sous forme de résumé
[35-38]. Deux de ces essais ont conclu à un effet bénéfique
du 5-ASA. Dans l'étude italienne, qui a porté sur 110 malades,
l'Asacol® à la dose de 2,4 g/jour a prévenu à
2 ans 39Ê% des récidives endoscopiques et cliniques et 55Ê%
des récidives sévères [37]. Dans l'essai nord-américain
portant sur 177 malades, le Salofalk® à la dose de 3 g/jour
a diminué de façon significative les taux de récidive
clinique et endoscopique à 3 ans (27 Ê% contre 47Ê%)
[38]. Ces résultats justifient la prescription d'un traitement
systématique post-opératoire par les dérivés
du 5-ASA. Ce traitement doit être débuté précocement
après l'intervention et à une posologie de l'ordre de 3
g/jour.
Corticoïdes
En raison d'une part de leur inefficacité [32, 33] et d'autre
part de leurs effets secondaires, les corticoïdes n'ont pas de place
dans la prévention des récidives postopératoires.
En revanche, l'intérêt des nouveaux corticoïdes à
métabolisme rapide et dont les effets systémiques semblent
très faibles mériterait d'être évalué.
Immunosuppresseurs
Un seul travail a évalué l'intérêt de l'azathioprine
dans la prévention des récidives post-opératoires
[33]. L'azathioprine s'était révélée inefficace
mais le nombre de malades inclus dans cette étude était
très limité (n = 18). De toute façon et compte tenu
des incertitudes concernant la toxicité à long terme d'un
tel traitement, celui-ci ne peut se discuter que chez des malades ayant
subi une ou plusieurs résections intestinales pour leur MC, et
chez qui existe une menace d'insuffisance fonctionnelle digestive.
Traitement préventif chirurgical
Une étude préliminaire a montré que la confection
d'une valve antireflux dans les anastomoses iléo-coliques diminuait
les récidives post-opératoires [39]. La valve agirait en
protégeant le néo-iléon du reflux fécal dont
nous avons vu le rôle physiopathologique important. Ces résultats
très intéressants mériteraient certainement d'être
confirmés par des études contrôlées.
CONCLUSION De
très nombreux travaux ont été consacrés aux
récidives post-chirurgicales de la MC. Une telle recherche est justifiée
car il serait très intéressant de pouvoir déterminer,
à l'échelon individuel, les chances de guérison et
de récidives, afin de poser les bases rationnelles d'un traitement
médical adjuvant. Elles constituent de plus un modèle privilégié
pour étudier la physiopathologie de la maladie.REFERENCES L'importance
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* article intéressant
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Addendum
Dans un travail récent portant sur 164 malades opérés,
l'analyse multivariée a montré que le nombre d'anastomoses
était le facteur prédictif de récidive le plus important,
suivi chez les malades opérés à plusieurs reprises
de l'aspect inflammatoire des tranches de section (Heimann TM, Greestein
AJ, Lewis B, Dankaufman BA, Heimann DM, Aufser AM. Ann Surg 1993
; 218 : 294-9). |