ARTICLE
La chirurgie du cancer de l'sophage s'est modifiée depuis
une dizaine d'années. L'amélioration des résultats
postopératoires est due aux progrès de la chirurgie, de
la prise en charge péri-opératoire et à la clarification
des indications.
Dans le même temps, les traitements radio-chimiothérapiques
sont devenus plus performants et, en dépit de ses progrès,
la place de la chirurgie dans la stratégie thérapeutique
a diminué.
L'objectif de cette mini-revue est de préciser les buts actuels
de la chirurgie, d'évoquer les aspects techniques nouveaux, les
modifications des indications et les résultats escomptés.
Buts de la chirurgie
Actuellement, la chirurgie du cancer de l'sophage tente de suivre
les principes de la chirurgie oncologique : chirurgie complète
avec limites de résection saines et curage ganglionnaire adapté
[1].
Obtenir la résection « complète
» [2-4]
La définition d'une exérèse complète (dite
« R0 ») est une résection qui ne laisse en place aucun
tissu tumoral macroscopique ou microscopique. En l'absence d'alternatives
thérapeutiques, la chirurgie palliative a été, malgré
ses résultats insuffisants, longtemps considérée
comme une des méthodes de palliation de la dysphagie. Les résultats
des traitements par chimio-radiothérapie exclusive se sont améliorés,
et la place des exérèses chirurgicales palliatives dans
l'arsenal thérapeutique chirurgical est actuellement extrêmement
limitée.
Un des buts de la prise en charge des patients est donc de prévoir
le caractère curatif de l'exérèse chirurgicale afin
de ne proposer à la chirurgie que les patients pour lesquels une
résection à visée curative sera possible.
Prévoir la non-résécabilité
Les cas de non-résécabilité sont les métastases
viscérales et ganglionnaires, l'extension loco-régionale
médiastinale et les associations lésionnelles. L'échographie
abdominale et le scanner thoraco-abdominal permettent de mettre en évidence
la plupart des métastases. Celles-ci méritent parfois une
confirmation histologique par ponction guidée, pour ne pas écarter
d'un traitement à visée curative un patient « faussement
métastatique » [5]. Le bilan de résécabilité
et l'analyse des facteurs de risques ont été clairement
définis lors d'une conférence de consensus par la Société
internationale des maladies de l'sophage en 1994 [6].
* Métastases ganglionnaires. Selon la nouvelle classification
de l'UICC [1], les ganglions cervicaux sont considérés comme
des métastases ganglionnaires, de même que les métastases
ganglionnaires cliaques, à la différence des ganglions
juxta-cardiaux et coronaires stomachiques. Pour les adénopathies
cervicales, l'échographie cervicale, associée ou non à
une biopsie transcutanée, fait partie intégrante du bilan
des cancers de l'sophage quelle que soit leur localisation. Plus
de 20 % d'adénopathies sont ainsi dépistées par la
seule échographie cervicale, ce qui modifie la stratégie
thérapeutique [7].
* Extension loco-régionale. Scanner, échoendoscopie
et fibroscopie bronchique permettent d'écarter de la chirurgie
les tumeurs étendues à l'aorte ou à l'axe trachéo-bronchique.
Le bilan d'extension préopératoire par laparoscopie et/ou
thoracoscopie plus ou moins aidées de l'échographie détecte
de 6 % à 12 % de métastases intra-abdominales ou intrathoraciques
qui auraient été méconnues par le bilan morphologique
habituel. La justification d'une telle exploration systématique
préopératoire est encore en évaluation [8]. La recherche
de cellules néoplasiques par le lavage péritonéal
réalisé pendant la laparoscopie n'a pas pour l'instant apporté
de résultats suffisants pour recommander son utilisation en routine
[9].
* Adénocarcinomes, cancers malpighiens [10]. Il existe
peu d'études documentées sur les différences d'évolutivité
entre les adénocarcinomes et les cancers malpighiens : une plus
grande multicentricité sur l'ensemble de l'sophage et une
extension ganglionnaire plus fréquente au-dessus de la bifurcation
trachéale pour les cancers malpighiens, un taux plus important
de métastases au moment du diagnostic pour les adénocarcinomes
sont les distinctions actuellement identifiées.
Techniques chirurgicales
Étendue de l'exérèse sophagienne
(figures 1
et 2)
Différents types d'exérèse sont défendus
dans le monde depuis la résection minimale transhiatale (sans thoracotomie)
jusqu'à l'exérèse en bloc avec curage extensif.
* L'exérèse transhiatale (sans thoracotomie) [11,
12]. La grande fréquence des disséminations métastatiques
au moment du diagnostic rend inutile pour certains une exérèse
extensive locale. L'sophagectomie est possible sans thoracotomie
par tunnellisation cervico-médiastinale, le curage étant
alors réalisé jusqu'à la carène. L'avantage
attendu de l'absence de thoracotomie (diminution de la mortalité
et de la morbidité postopératoires) n'a pas été
démontré par les deux études randomisées récentes
[12, 15]. En Europe, peu d'équipes défendent une telle attitude
de principe. La faisabilité est limitée pour les tumeurs
du tiers moyen, les tumeurs volumineuses et les tumeurs traitées
par radiothérapie.
* L'exérèse par laparotomie et thoracotomie droite
[16]. L'exérèse « standard » est l'sophagectomie
par laparotomie et thoracotomie droite (intervention de I. Lewis, figure
1). Elle porte sur l'sophage, le tissu cellulo-ganglionnaire
péri-sophagien et est indiquée lorsque le pôle
supérieur du cancer est situé en dessous de la crosse de
l'aorte.
* L'sophagectomie « en bloc » [17] consiste en
une exérèse de l'sophage, des tissus péri-sophagiens,
du canal thoracique, de la crosse de l'azygos, d'une partie du diaphragme.
Elle est réservée à un groupe sélectionné
de patients ayant moins de 5 ganglions supposés envahis pour lesquels
l'extension de la tumeur est limitée à la paroi de l'sophage.
Le bénéfice de cette résection extensive défendue
par Skinner [17] n'est pas démontré. Cette intervention
est peu pratiquée en Europe.
Lorsque le pôle de la tumeur siège au niveau de la crosse
de l'aorte (au niveau de la carène pour certains), l'anastomose
est reportée au cou pour obtenir une marge de sécurité
plus importante entre le pôle supérieur de la tumeur et l'anastomose
supérieure. Le principe de la résection à trois
voies d'abord (laparotomie, thoracotomie, cervicotomie) a été
proposé par Mac Keown [18], puis par Akiyama [19] (figure
2). Dans l'intervention de Mac Keown, elle est placée dans
le lit médiastinal postérieur. Dans celle de Akiyama, la
plastie est placée en rétro- sternal. Les anastomoses cervicales
se soldent par un plus grand pourcentage de fistules anastomotiques, de
sténoses et de paralysies récurrentielles [20]. En Europe,
les interventions avec anastomose cervicale ne sont plus réalisées
de principe, mais de nécessité, en fonction du siège
de la tumeur.
* La chirurgie est possible pour les cancers de l'sophage cervical
et de la bouche de Killian [21]. L'exérèse consiste en une
sopharyngolaryngectomie totale circulaire suivie d'un rétablissement
immédiat de la continuité digestive par gastroplastie et
anastomose pharyngo-gastrique. La trachéostomie est définitive
; les indications doivent être sélectionnées.
Pour le remplacement sophagien, la plastie de référence
reste l'estomac s'il est utilisable et/ou présent. Les discussions
se poursuivent sur l'importance du modelage, le type de sutures manuelles
ou mécaniques et l'association ou non d'une pyloroplastie. Ces
détails relèvent de préférence d'équipes
et n'ont pas d'influence majeure sur les résultats postopératoires.
Lorsque l'estomac n'est pas présent ou n'est pas utilisable, le
côlon transverse ou l'iléo-côlon droit remplace l'sophage
; il s'agit d'une intervention plus lourde dont les résultats sont
cependant identiques à ceux des gastroplasties pour les équipes
spécialisées [33].
Étendue du curage ganglionnaire
Au moment du diagnostic, le cancer de l'sophage s'accompagne d'un
taux élevé de ganglions envahis ; 40 % des rechutes sont
dues à des envahissements ganglionnaires loco-régionaux
médiastinaux. La plupart des auteurs considèrent que le
curage ganglionnaire, conformément aux principes de la chirurgie
oncologique, fait partie intégrante du traitement chirurgical [22].
L'étendue du curage reste un sujet de controverse. Les différents
types ont été détaillés par Bumm [6] lors
de la conférence de consensus de 1994 : curages « deux sites
» abdominal et intrathoracique, curages « trois sites »
(abdominal, thoracique et cervical bilatéral). Le curage intrathoracique
est subdivisé en curage médiastinal standard, étendu
et total.
L'intérêt d'un curage cervical systématique [23,
24] est discuté. L'extension ganglionnaire cervicale des cancers
de l'sophage intrathoracique est certainement sous-estimée
et est évaluée à 34 % de l'ensemble des cancers de
l'sophage [24], 36 % pour Akiyama pour les localisations supérieures,
12 % pour les cancers du tiers moyen, 11 % pour ceux du tiers inférieur.
Une étude récente, randomisée, comparant le curage
trois sites et le curage deux sites n'a pas démontré d'avantage
sur la survie [25]. Dans l'étude nationale, multicentrique, rétrospective
japonaise [26], le taux de survie à 5 ans est significativement
plus important pour les curages « trois sites » (34 % versus
27 %), mais un grand nombre de complications postopératoires sont
liées au curage cervical (20 % de paralysie récurrentielle).
Les curages ganglionnaires étendus à la région cervicale
ont probablement un intérêt pronostique, mais le bénéfice
sur la survie n'est pas démontré.
Les extensions ganglionnaires cervicales et/ou cliaques sont considérées
comme métastases à distance selon la nouvelle classification
(UICC 1993) (M1a) [1] ; pour la plupart des auteurs, ces constatations
contre-indiquent un geste chirurgical d'emblée.
L'exérèse sophagienne par thoracoscopie [27, 28,
30] et la préparation de la plastie gastrique par laparoscopie
sont possibles [31]. Les avantages de cette chirurgie mini-invasive sur
la chirurgie conventionnelle, d'après leurs résultats tant
postopératoires que carcinologiques, ne sont pas démontrés
[29].
Résultats
Le taux de mortalité opératoire se situe entre 1,2 % et
10 % pour l'ensemble des résections et il est souvent inférieur
à 5 % pour la chirurgie à visée curative. La morbidité
reste élevée (30 %) avec 4 % à 6 % de fistules pour
les anastomoses intrathoraciques et 12 % à 16 % de fistules pour
les anastomoses cervicales [32-41].
* Le confort alimentaire. En postopératoire, l'alimentation
per os est possible dans 95 % des cas. Un quart des patients au
cours de la surveillance présentent des problèmes d'alimentation
en raison d'un reflux ou d'une sténose anastomotique.
* La survie. La survie à 5 ans pour les gestes de chirurgie
curative est de l'ordre de 20 % à 27 % ; elle est proche de 40
% pour la chirurgie complète R0, de 35 % versus 10 % pour
les cancers malpighiens (R0 versus R1-R2), de 41,4 % versus
0 % pour les adénocarcinomes (R0 versus R1-R2) [42]. Celle
de la chirurgie palliative (R2) est mauvaise : de 0 % à 9 % [7,
43]. En cas de cancers avancés, de stades 3 et 4, lorsque la chirurgie
est complète, le taux de survie à
2 ans peut atteindre 20 % [44].
Le pronostic varie selon le nombre et surtout le pourcentage de ganglions
envahis. Les taux de survie sont significativement différents pour
les tumeurs s'accompagnant de plus ou moins 4 ganglions envahis selon
Skinner [17]. Le pronostic est plus défavorable si le taux des
ganglions envahis est supérieur à 20 % pour les cancers
malpighiens et supérieur à 30 % pour les adénocarcinomes
[2, 32]. Lorsque le patient a bénéficié d'une association
chimio-radiothérapique préopératoire, la réponse
complète au traitement est un signe de bon pronostic, un taux de
25 % de réponses cliniques complètes est attendu après
un tel traitement préopératoire. En cas de réponse
dite « complète », une fois sur deux, il persiste un
résidu tumoral sur la pièce opératoire. Les patients
opérés après réponse complète peuvent
espérer une survie de 60 % à 5 ans [44].
Les indications
Les indications chirurgicales actuelles dépendent de l'extension
de la tumeur et de la présence de ganglions supposés envahis.
Un cancer limité est défini comme une tumeur limitée
à la paroi de l'sophage qui n'atteint pas l'adventice (T1,
T2), le cancer avancé est une tumeur ayant atteint l'adventice
ou les organes de voisinage.
La chirurgie d'emblée est proposée en l'état actuel
des connaissances pour les tumeurs limitées, et dans certaines
équipes, chaque fois qu'une chirurgie complète peut être
envisagée.
Un traitement chimio-radiothérapique est de préférence
proposé en première intention pour les cancers avancés.
Des études contrôlées sont en cours pour déterminer
la meilleure efficacité entre les associations chimio-radiothérapiques
et la chirurgie.
CONCLUSION
Les objectifs ultérieurs du traitement du cancer de l'sophage
sont une meilleure évaluation du stade de la maladie, une optimisation
des résultats des différentes méthodes thérapeutiques
et une meilleure définition de la place respective des traitements
médicaux et chirurgicaux.
La généralisation des moyens modernes de l'imagerie, notamment
l'échoendoscopie, permettra de prévoir une chirurgie où
la résection sera complète et permettra une approche plus
sélective du traitement chirurgical. *
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