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Dyspepsie chronique idiopathique


Hépato-Gastro. Volume 3, Numéro 2, 149-58, Mars - Avril 1996, Revue Bibliographique


Résumé  

Auteur(s) : Céline MAILLOT, Philippe DUCROTTE, Groupe de biochimie et de physiopathologie digestive et nutritionnelle, hôpital Charles-Nicolle, 1, rue de Germont, 76031 Rouen Cedex, France..

Résumé : L'abondance des articles publiés sur la dyspepsie au cours des 3 dernières années est bien le reflet des problèmes que continue de poser ce motif fréquent de consultation. A quoi correspondent les symptômes ? Comment les prendre en charge ? La physiopathologie des symptômes est probablement multifactorielle. La piste d'un trouble moteur sous-jacent, pouvant être lui-même le reflet d'une désorganisation du rythme électrique du muscle lisse, n'est pas abandonnée. Mais, l'accent est mis actuellement sur les anomalies de la répartition intragastrique du repas, sur les troubles de la relaxation du fundus et surtout sur l'hypersensibilité viscérale qui place dans un cadre nosologique voisin, sinon identique, dyspepsie idiopathique et syndrome de l'intestin irritable. Ces anomalies de la sensibilité viscérale ouvrent des perspectives nouvelles pour la recherche pharmacologique avec des premiers résultats intéressants pour des modificateurs de la sensibilité viscérale comme les agonistes opiacés kappa, type fédotozine. Les relations potentielles entre dyspepsie et infection par Helicobacter pylori demeurent mal cernées et l'éradication systématique de la bactérie ne doit pas actuellement être proposée. L'endoscopie précoce, lors des toutes premières consultations, ne modifie que très peu la prise en charge en révélant rarement une lésion organique, mais elle pourrait être efficiente en réduisant la demande de soins ultérieure.

Mots-clés : estomac, troubles fonctionnels intestinaux, motricité, hypersensibilité viscérale, Helicobacter pylori, prokinétiques, agonistes opiacés.

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ARTICLE

Éthymologiquement, dyspepsie signifie mauvaise digestion. Il s'agit d'un ensemble de symptômes d'une grande banalité qui posent régulièrement, en dehors des cas où ils sont révélateurs d'une affection organique, des problèmes en pratique clinique. Devant de tels symptômes souvent chroniques et retentissant sur la vie quotidienne des patients, beaucoup d'alternatives thérapeutiques sont des échecs ou des succès de courte durée. L'une des explications à ces résultats thérapeutiques décevants est la difficulté à interpréter correctement la physiopathologie des symptômes qui amènent le patient à consulter. La dyspepsie est à l'évidence un cadre hétérogène et sans doute vaste que différentes techniques d'exploration s'efforcent de démembrer. Des progrès sont intervenus ces dernières années ouvrant de nouvelles pistes thérapeutiques, notamment avec l'identification de troubles de la sensibilité viscérale chez ces malades. L'accent est mis également sur les aspects psychologiques dans ce syndrome et sur la fréquence avec laquelle certains événements de la vie sont retrouvés dans l'histoire des malades.

Dyspepsie, troubles moteurs et anomalies de la vidange gastrique

L'existence de troubles moteurs est la plus ancienne hypothèse physiopathologique, surtout chez les malades dont la symptomatologie évoque un trouble de la vidange gastrique : pesanteur post-prandiale, plénitude épigastrique précoce, nausées ou vomissements, impression de vidange ralentie et prolongée (dyspepsie motrice selon la définition de Colin Jones). Les études antérieures, avec des techniques d'exploration variables (scintigraphie, échographie, opacification barytée...), ont rapporté une prévalence de ralentissement de la vidange gastrique de 30 à 40 % chez les dyspeptiques. Les études les plus récentes, utilisant les méthodes scintigraphiques ou les techniques échographiques récemment validées, ont confirmé cette prévalence. Waldron et al. ont observé un ralentissement de la vidange des solides chez 50 % des dyspeptiques, le temps de 1/2 vidange des solides chez les malades étant le double de celui des sujets contrôles [1]. Pour Urbain et al., la prévalence est de 40 % avec essentiellement un allongement de la lag phase de la vidange des solides [2]. Si l'on s'intéresse à l'ensemble des composantes du repas, la prévalence des troubles de la vidange pourrait être plus élevée : Caballero et al. rapportent un ralentissement de la vidange des solides (allongement de la lag phase et temps de demi-vidange) et des particules indigestibles chez 75 % d'une population de dyspeptiques, contre seulement 50 % chez des diabétiques insulinodépendants signalant des symptômes dyspeptiques [3].
L'accent est mis actuellement sur des anomalies de la répartition intragastrique du repas. Chez le sujet normal, pendant la première heure post-prandiale, la majeure partie du repas se trouve dans l'estomac proximal alors que l'estomac distal ne contient jamais plus de 20 % du volume du repas [4]. Plusieurs études concordent pour montrer que la répartition du repas est différente chez les dyspeptiques avec une accumulation précoce et prolongée dans l'estomac distal [2, 4-7], que le repas soit purement liquide [4-7] ou mixte [2]. Ces anomalies de la répartition du repas sont inconstamment associées à un retard objectif de la vidange gastrique, et pourraient à elles seules expliquer la symptomatologie dyspeptique.

Anomalie de la vidange gastrique sous-entend l'éventualité d'un trouble moteur gastrique et/ou duodénal

Les études motrices antérieures chez les dyspeptiques avaient essentiellement rapporté une réduction de l'index moteur antral post-prandial et des anomalies de la motricité interdigestive gastrique (réduction des phases III antrales) ou plus rarement duodénojéjunale (incidence réduite des phases III, bouffées de contractions irrégulières et non propagées). Les travaux manométriques récents complètent la description des anomalies observées chez les dyspeptiques mais sont souvent difficiles à comparer en raison de techniques et de durées d'explorations différentes, et d'une grande variabilité dans les repas ingérés par les malades selon les études. En période post-prandiale, l'hypomotricité antrale a été confirmée [2, 9-11], alors que la réduction du nombre de contractions coordonnées antropyloro-duodénales a été soulignée [2, 12]. Cette dernière anomalie paraît significativement associée à un retard objectif de la vidange gastrique d'un repas mixte [2, 12], mais elle n'est pas spécifique puisqu'elle est constatée avec une égale fréquence chez les dyspeptiques et les ulcéreux [9]. Une diminution de la motricité duodénale post-prandiale a également été décrite [12]. Des anomalies de la motricité interdigestive duodénojéjunale ont aussi été souvent rapportées : réduction d'incidence des phases III duodénales [9, 11, 13], fréquentes bouffées de contractions rétropropagées [11], augmentation de l'index moteur pendant la phase II du complexe moteur migrant [11]. La fréquence et la répartition des troubles moteurs apparaissent indépendantes du type clinique de dyspepsie, motrice ou pseudo-ulcéreuse [9]. La disparition des phases III s'observerait chez 1 adulte sur 2 mais chez 3 enfants sur 4 au cours des dyspepsies sévères [13]. Deux conditions techniques pourraient permettre de sensibiliser l'examen : la réalisation d'une manométrie en ambulatoire [11] et un enregistrement de 24 heures avec étude particulière de la période nocturne car l'hypermotricité duodénale non propagée, la réduction d'incidence des phases III et la réduction des périodes de repos moteur s'observent parfois seulement la nuit, paraissant associées à des troubles du sommeil [14] alors que la motricité interdigestive diurne est normale. Enfin, de nouvelles anomalies motrices, comme des spasmes de la région ampullaire, ont été décrites comme le substratum des symptômes chez des patients souffrant de douleurs chroniques de l'épigastre et de l'hypochondre droit [15]. L'interprétation des anomalies motrices demeure difficile car toutes les études signalent la mauvaise corrélation entre les anomalies motrices observées et les symptômes. Jebbink et al. [11] signalent toutefois que, dans leur expérience, 30 % des symptômes dyspeptiques amenant les patients à consulter se sont associés au cours de la manométrie ambulatoire à la survenue de salves de contractions duodénales et/ou de phases III rétrogrades.
L'activité contractile gastroduodénale est sous-tendue par une activité électrique avec des variations lentes rythmiques du potentiel de repos des fibres lisses digestives (rythme électrique de base) sur lesquelles se greffent des potentiels d'action, ce qui engendre une contraction mécanique. En 1986, une équipe hollandaise a rapporté pour la première fois des anomalies du rythme électrique de base de l'estomac chez des malades souffrant de nausées et de vomissements inexpliqués [16]. Le développement de l'électrogastrographie par voie externe, technique non invasive, a permis de confirmer les résultats de cette étude pilote tant chez les enfants que chez les adultes. Une équipe italienne a pu rapporter des anomalies de l'électrogastrogramme (bradygastrie, tachygastrie, arythmie gastrique) tant en période interdigestive qu'en période post-prandiale chez 10 enfants dyspeptiques sur une série de 14 [17]. La même équipe a pu également démontrer une coïncidence, lors d'un traitement par le cisapride, entre la disparition de la symptomatologie et la normalisation de l'activité électrique de l'estomac [18]. Une courte série chez l'adulte a confirmé la fréquence des anomalies de l'électrogastrogramme, brady ou tachygastrie, au cours des gastroparésies idiopathiques avec un seul électrogastrogramme normal sur sept. La normalisation de l'électrogastrogramme sous traitement s'est associée à une amélioration de la vidange gastrique [19].

Existe-t-il une relation entre infection à Helicobacter pylori et des troubles moteurs ou des anomalies de la vidange gastrique ?

L'essentiel des études apportent des arguments contre une relation éventuelle. Les anomalies motrices antrales ou les retards de vidange apparaissent soit non corrélés au statut H. pylori avec ou sans gastrite histologique [1, 20-24], soit plus fréquents chez les patients infectés par H. pylori [5, 25]. Inversement, Mearin et al. signalent une hypomotricité antrale plus fréquente en cas d'infection à H. pylori. De même, une équipe danoise a décrit, en cas de gastrite histologique avec présence d'H. pylori, une hyperactivité motrice du grêle en période interdigestive du fait d'une augmentation de l'activité non propagée alors que les phases III n'étaient pas modifiées. Ces anomalies disparaissaient avec l'éradication de la bactérie. Mais la signification de ces résultats devient plus incertaine quand on remarque que les anomalies de la motricité interdigestive du grêle dans les gastrites sans H. pylori sont les mêmes que celles observées avec H. pylori [27]. Enfin, dans l'étude de Murakami et al., en dépit de l'absence de corrélation entre fréquence de l'infection à H. pylori et fréquence des troubles de la vidange gastrique, l'éradication d'H. pylori s'est accompagnée d'une accélération de la vidange gastrique chez 7 des 11 dyspeptiques chez qui l'éradication d'H. pylori avait été obtenue [23].
Chez le sujet sain, la distension gastrique peut reproduire des symptômes dyspeptiques qui dépendent à la fois de la tension pariétale et de l'importance de l'élongation de la musculeuse gastrique [28]. En période post-prandiale, une élévation de la pression intragastrique peut aboutir à elle seule à la survenue de symptômes dyspeptiques indépendamment de toute modification de la vidange gastrique [28]. Le tonus gastrique conditionne également la sensibilité gastrique à la distension [29]. Des troubles du tonus fundique et des variations anormales de la pression intragastrique notamment post-prandiale pourraient peut-être être à l'origine de certains symptômes, notamment post-prandiaux précoces. Le barostat permet l'exploration du tonus viscéral et notamment du tonus gastrique, la détection de phénomènes moteurs toniques, indétectables par les techniques manométriques classiques et l'étude combinée des variations du tonus et de la pression intragastrique. Il existe effectivement des anomalies du tonus de repos et de la relaxation fundique chez certains dyspeptiques : hypertonie de repos, absence de relaxation post-prandiale avec un seuil d'inconfort lors de la distension gastrique plus bas tant en période de jeûne qu'en période post-prandiale. Les anomalies décrites sont très comparables à celles observées chez des malades traités par vagotomie tronculaire. Cette analogie permet d'envisager l'hypothèse d'un dysfonctionnement vagal dans certaines dyspepsies motrices [30].

Dyspepsie et trouble de la sensibilité viscérale

Une des approches modernes des troubles fonctionnels digestifs est la détection et la compréhension de troubles de la sensibilité viscérale. Cette approche concerne également la dyspepsie. Deux études pilotes, l'une espagnole [31], l'autre française [32], ont démontré chez ce type de malades un abaissement du seuil douloureux lors de la distension gastrique par un ballon. Cette diminution du seuil ne pouvait pas s'expliquer dans les deux études par une réduction de la compliance viscérale. Un trouble de la sensibilité viscérale est donc discuté dans la dyspepsie idiopathique. Ce trouble est-il spécifiquement gastrique ou est-il plus diffus ? Pour répondre à cette question, l'équipe de Barcelone [33] a étudié l'effet symptomatique et les conséquences motrices d'une distension gastrique, d'une distension duodénale et d'une stimulation électrique transcutanée (au niveau de la main) chez 10 patients dyspeptiques, souffrant essentiellement d'une plénitude post-prandiale et chez 12 sujets témoins. Les relaxations induites par les différents volumes de distension ont été étudiées à l'aide d'un double barostat, gastrique et duodénal. Une hypersensibilité gastrique a été démontrée chez les 10 dyspeptiques en raison d'un seuil d'inconfort significativement plus bas que celui des contrôles (6,5 mmHg contre 8,3). Dans ce travail, les distensions gastriques ont eu la particularité de reproduire constamment les symptômes habituels déclenchés par les repas. Inversement, les distensions duodénales n'ont été symptomatiques que chez un malade sur 2 avec des symptômes différents des symptômes habituels. Comme dans leur étude pilote, les propriétés mécaniques (compliance) des parois gastrique et duodénale n'ont pas été différentes entre malades et témoins. De plus, les distensions duodénales ont déclenché une relaxation gastrique plus faible chez les malades que chez les témoins. Ce dernier résultat suggère qu'un dysfonctionnement du système nerveux intrinsèque avec altération des réflexes inhibiteurs viscéro-viscéraux coexiste avec le dysfonctionnement spécifique des afférences sensitives gastriques. Les messages sensitifs qui aboutissent à une relaxation réflexe lors d'une distension et à une perception consciente semblent en effet emprunter des voies nerveuses différentes [34]. Les troubles sensitifs demeurent mal expliqués. Ils ne paraissent pas la conséquence d'un trouble diffus de la sensibilité puisque la sensibilité somatique était non différente entre les deux groupes. Ils pourraient être la conséquence d'un dysfonctionnement du système sympathique [35]. Une équipe anglaise a rapporté des résultats opposés à ceux de l'équipe espagnole sur la localisation du trouble sensitif viscéral chez les dyspeptiques : l'hypersensibilité ne semblait pas limitée à l'estomac mais concernait ici l'ensemble du tube digestif. Les volumes de distension déclenchant un besoin impérieux rectal de défécation ou une gêne douloureuse oesophagienne étaient significativement plus faibles chez 10 dyspeptiques que chez 10 témoins [36]. Ces volumes de distensions n'ont, en revanche, pas été différents entre cette population de dyspeptiques et une population de malades souffrant d'un syndrome de l'intestin irritable (douleurs + troubles du transit).
Les nutriments paraissent un des facteurs susceptibles de moduler l'hypersensibilité viscérale. Les scores symptomatiques mesurés chez 31 dyspeptiques souffrant soit d'une douleur pseudoulcéreuse, soit d'une dyspepsie motrice ont été plus élevés après un consommé de boeuf enrichi de 30 g de margarine qu'après le même consommé de boeuf sans graisse. Les différences symptomatiques ne pouvaient pas s'expliquer par des vidanges gastriques différentes entre les deux repas [37]. La même équipe a étudié l'influence d'une infusion duodénale de lipides chez 18 dyspeptiques et 9 sujets sains sur la motricité, le tonus et la sensibilité gastriques. Alors que les variations du tonus gastrique et la réduction de la motricité antrale lors de l'infusion de lipides ont été non différentes entre les deux groupes, le seuil douloureux à la distension a été significativement abaissé par l'infusion duodénale de lipides chez les malades par rapport aux témoins [38]. Ce travail suggère donc que les lipides intraduodénaux, à la différence des glucides, sensibilisent l'estomac des sujets dyspeptiques à la distension. Cette modulation ne dépend pas de l'activité motrice de l'estomac puisque aussi bien la compliance que les activités tonique ou phasique n'ont pas été différentes entre les différentes perfusions. Les hypothèses retenues sont soit une hypersensibilité des mécanorécepteurs gastriques à la cholécystokinine (CCK), soit une libération accrue de CCK, en particulier au niveau du système nerveux central.
L'infection à H. pylori semble n'avoir aucune conséquence sur la sensibilité gastrique : aucune différence dans les seuils douloureux à la distension n'a été constatée entre 27 dyspeptiques H. pylori (+) et 23 dyspeptiques H. pylori (-) [26].

La sécrétion gastrique acide joue-t-elle un rôle ?

Au cours des vingt dernières années, une relation sécrétion gastrique acide-dyspepsie a été envisagée en raison, d'une part, des ressemblances symptomatiques entre la dyspepsie et la maladie ulcéreuse et, d'autre part, de l'efficacité des antisécrétoires dans certains cas. La plupart des travaux récents sont venus infirmer cette relation possible en montrant l'absence d'hyper ou d'hypochlorhydrie, au niveau du groupe, chez les dyspeptiques. El-Omar et al. ont réétudié la question en tenant compte de la présence ou non d'H. pylori dans la muqueuse. Ces auteurs ont pu montrer que les dyspeptiques infectés par H. pylori avaient une réponse acide à une stimulation gastrinique par le GRP (gastrin releasing peptide) en moyenne supérieure de 50 % à celle d'un groupe de sujets asymptomatiques infectés par H. pylori (+) et qu'un dyspeptique infecté sur deux avait une sécrétion acide stimulée comparable à celle d'un ulcéreux duodénal [39]. L'étude de la sécrétion acide stimulée par le GRP sera-t-elle un moyen de sélection, le sous-groupe de dyspeptiques pouvant bénéficier d'un traitement antisécrétoire ? Inversement, l'hypochlorhydrie pourrait également contribuer à certains symptômes : l'équipe de Malagelada a observé que l'hypomotricité antrale post-prandiale était plus fréquente en cas d'hypochlorhydrie [26]. Les symptômes dyspeptiques induits par une hyperpression intragastrique et des troubles du tonus gastrique ne sont pas liés à une hypersécrétion gastrique acide réactionnelle : l'hyperpression intragastrique n'est pas un stimulus de la sécrétion chlorhydropeptique [40].

Relations dyspepsie et troubles fonctionnels intestinaux (TFI)

S'agit-il de deux entités différentes ? S'agit-il de deux expressions d'un même cadre nosologique, le tube digestif irritable ? La dyspepsie est-elle un mode d'expression particulier des TFI ?
Toutes les études épidémiologiques concordent pour montrer les similitudes et l'important recouvrement entre les deux affections. Une étude menée dans la région d'Uppsala, en Suède, pendant 1 an sur 1 290 personnes, a montré que 87 % des malades ayant des signes de TFI (douleurs abdominales et/ou troubles du transit) décrivaient régulièrement des symptômes dyspeptiques, que 60 % des dyspeptiques souffraient de TFI, que le recouvrement entre les deux affections s'observait surtout entre dyspepsie motrice et TFI mais que plus de 15 % des dyspeptiques avec symptomatologie pseudoulcéreuse signalaient des TFI [41]. Une seconde enquête suédoise a retrouvé des symptômes de TFI chez plus de 30 % des dyspeptiques [42]. Deux autres études menées dans le comté d'Olmsted dans le Minnesota ont confirmé ces chiffres suédois : 29 à 40 % des dyspeptiques selon que la symptomatologie était plutôt pseudoulcéreuse ou motrice avaient des signes de TFI alors que 30 à 50 % des TFI signalaient des manifestations dyspeptiques [43, 44]. Les anomalies objectives de la vidange gastrique décrites dans la dyspepsie sont également fréquentes au cours des TFI avec un ralentissement lié à une vitesse d'évacuation ralentie alors que la lag phase est normale [45].
Il existe cependant quelques différences épidémiologiques entre dyspepsie et TFI : dans l'étude autour d'Uppsala [41], alors que les prévalences des deux affections étaient voisines, l'incidence trimestrielle des TFI a été constamment deux fois inférieure à celle de la dyspepsie (0,5 % contre 1 % pendant 3 mois) sur toute l'année d'étude ; les symptômes dyspeptiques ont été aussi beaucoup plus variables et moins permanents que les symptômes de TFI [41, 42]. Plus troublantes sont les différences entre les anomalies sensitives observées par l'équipe de Barcelone, avec la même méthodologie d'exploration, entre les dyspeptiques et les patients souffrant d'un intestin irritable. Dans les TFI, comme chez les dyspeptiques, le seuil douloureux viscéral à la distension était abaissé mais : (a) la sensation douloureuse était plus diffuse que chez les dyspeptiques ; (b) le seuil douloureux lors d'une stimulation électrique transcutanée a été plus tardif chez les TFI que chez les témoins (68 contre 42 mA) alors qu'il est plus précoce chez les dyspeptiques [46]. Ces résultats qui plaideraient contre un cadre nosologique commun aux TFI et à la dyspepsie n'ont pas été confirmés dans un travail anglais plus récent [36].

Quelle stratégie d'explorations ?

Faut-il endoscoper les malades dyspeptiques ? Quel est le risque de méconnaître une lésion organique en proposant un traitement d'entretien empirique de première intention et en n'endoscopant que les malades qui demeurent symptomatiques ? La question est d'actualité en raison de la prévalence et de la chronicité des symptômes et de la nécessaire évaluation des pratiques imposée par les contraintes budgétaires actuelles dans le domaine de la santé.
Toutes les études concordent pour montrer la faible valeur d'orientation des symptômes [43, 47-49]. Devant un syndrome dyspeptique, plusieurs diagnostics sont souvent évoqués [47]. Les caractères de la symptomatologie douloureuse n'ont, en particulier, aucune valeur discriminante entre un trouble fonctionnel et une affection organique [47]. Talley et al. [48] et Muris et al. [50] signalent cependant que le jeune âge, le sexe féminin, la grande fréquence des épisodes douloureux abdominaux, l'absence d'efficacité symptomatique des antiacides et la rareté des vomissements ont été significativement plus souvent associés avec une dyspepsie fonctionnelle. Inversement, le rendement de l'endoscopie systématique pour dépister une lésion tumorale ou ulcéreuse apparaît faible [49, 51-52]. La prévalence des lésions malignes hautes dans les études publiées sur des séries importantes est en effet inférieure à 3 % [49, 52]. La probabilité de développer une affection grave est également faible : parmi 271 patients considérés comme fonctionnels lors d'une première visite, seuls 1,5 % sont morts d'un cancer digestif dans les dix années qui ont suivi [42]. Mais en termes d'efficience, à un niveau macroéconomique, l'endoscopie initiale paraît utile : elle rassure les patients, réduit la demande de soins ultérieure et épargne des examens complémentaires inutiles [52, 53]. On pourrait ainsi proposer une attitude endoscopique en fonction de l'âge [54] : tout examen est inutile avant 40-45 ans ; au-delà, même si son rendement diagnostique est faible, l'endoscopie d'emblée est efficiente en réduisant ultérieurement la consommation médicale. Cette attitude paraît préférable à celle d'un traitement empirique initial par anti-H2 systématique pendant 2 à 4 semaines avec une endoscopie haute réservée aux malades qui restent symptomatiques : cette seconde attitude est économiquement moins efficiente que la première [52, 55]. Tout récemment, une équipe anglaise a proposé une sélection des patients à endoscoper parmi les dyspeptiques âgés de moins de 45 ans fondée sur la pratique d'une sérologie détectant l'H. pylori et la recherche d'une prise d'anti-inflammatoires non stéroïdiens (AINS). Seuls les patients consommateurs d'AINS et H. pylori (+) étaient endoscopés. Le suivi sur 6 mois a montré qu'une telle attitude permettait de réduire de 37 % le nombre des endoscopies [56].
La recherche systématique d'un calcul vésiculaire par une échographie est en revanche sans utilité [57].

Aspects psychologiques

Une prise en charge psychothérapique pourrait être un complément aux traitements médicamenteux ou une autre modalité thérapeutique.
Plusieurs travaux récents, notamment scandinaves, sont venus confirmer que la population des dyspeptiques se distingue de la population générale, mais également d'autres groupes de patients comme les malades ulcéreux, par un niveau d'anxiété et de dépression plus élevé [58-60]. De façon surprenante, ces troubles psychologiques s'observent significativement plus souvent chez les patients dyspeptiques ayant une recherche d'H. pylori négative [61]. Ces patients manifestent également une réactivité particulière aux événements douloureux de la vie [62, 63] qui peut expliquer que les symptômes dyspeptiques s'observent et récidivent plus souvent dans certaines situations comme le veuvage [43]. D'autre part, les dyspeptiques pourraient être particulièrement exposés à des situations difficiles et à des stress dans leur vie quotidienne [59]. Les stress ont des conséquences somatiques comme des modifications motrices gastriques qui sont sous-tendues par un dysfonctionnement vagal avec un tonus vagal plus bas que celui constaté chez des sujets contrôles [64].
L'accompagnement psychologique des malades devrait sans doute tenir compte du fait que les symptômes dyspeptiques pourraient être également) réactionnels à des événements particulièrement douloureux. La forte prévalence des violences physiques a été soulignée au cours des TFI ou des constipations avec anisme. Une enquête menée par les épidémiologistes de la Mayo Clinic a démontré que la prévalence des violences physiques ou verbales subies par les malades, et notamment celle des abus sexuels était aussi élevée au cours de la dyspepsie idiopathique qu'au cours des TFI [44, 65]. Enfin, la symptomatologie retentit sur le caractère des malades et affecte leur qualité de vie. Au sein d'une population adressée pour endoscopie, les patients souffrant d'une dyspepsie fonctionnelle, tout particulièrement d'une dyspepsie motrice, sont ceux qui se jugent les plus handicapés quotidiennement par leurs symptômes [63]. Une prise en charge psychothérapique pourrait donc être bénéfique : une étude contrôlée norvégienne a montré qu'une psychothérapie améliorait davantage les douleurs, les nausées et les troubles du transit que le seul traitement médicamenteux symptomatique [66].

Traitement

La recherche thérapeutique s'est poursuivie sur les prokinétiques et les antisécrétoires. Elle s'est développée dans d'autres directions, notamment vers les médicaments susceptibles de modifier la sensibilité viscérale.
Comme le montre le Tableau 1, la majorité des études ont porté ces dernières années sur les prokinétiques et plus particulièrement sur le cisapride. Ces études ont comparé le cisapride à d'autres traitements utilisés régulièrement comme les antisécrétoires ou d'autres prokinétiques. Les études sont difficilement comparables : les doses et les durées de traitement ont été très variables d'une étude à l'autre, les critères d'évaluation ont été soit des scores symptomatiques ou plus rarement des scores de qualité de vie [73], soit des paramètres moteurs [71, 72] ou électriques [72]. Il paraît important de considérer que l'histoire naturelle de la douleur au cours de la dyspepsie (rétrocession spontanée, fluctuation d'intensité dans le temps) implique évidemment des études contrôlées contre placebo dont on sait qu'il a une efficacité de 30 % à 50 % dans cette indication. Par ailleurs, les recoupements entre dyspepsie et TFI, l'hétérogénéité des patients mal reflétée par le classement actuel en sous-groupes (pseudoulcéreuse et motrice) doivent pondérer l'analyse des résultats.
Le cisapride améliore ces paramètres moteurs et électriques objectifs sans que ce bénéfice soit corrélé avec une amélioration symptomatique [71, 72]. Cependant, il ressort de l'ensemble des études que, même si le cisapride est globalement seulement faiblement supérieur au placebo à la fin du traitement [68-71], il permet de diminuer de manière significative la récidive des symptômes par rapport aux antisécrétoires [76, 77] et au métoclopramide [74]. Les anti-H2 semblent moins efficaces que le cisapride si l'on considère l'ensemble des patients, surtout en cas de dyspepsie cliniquement motrice [76]. Comparée au placebo, la ranitidine est plus efficace de manière significative sur les brûlures rétrosternales [78]. Une explication à cette efficacité pourrait être la fréquence avec laquelle on observe d'authentiques brefs épisodes de reflux acides chez les dyspeptiques, même lorsque le score de reflux de De Mesteer est normal [80]. Parmi les médicaments utilisés depuis plusieurs années, le cisapride paraît donc être le plus efficace, surtout sur les symptômes « moteurs ». D'une étude portant sur les facteurs affectant la réponse à court et à long terme à un traitement par cisapride, il ressort que les facteurs de risque de récidive des symptômes sont l'âge, la durée des symptômes avant traitement et le score symptomatique à la fin du traitement [81].
A-t-on intérêt à éradiquer Helicobacter pylori pour améliorer les patients ? En 1994, une analyse critique de seize études thérapeutiques dans le cadre de la dyspepsie associée à une infection à Helicobacter pylori met en avant les difficultés d'analyse inhérentes aux problèmes méthodologiques de tels essais. En effet, sur les seize études sélectionnées, huit ont démontré un bénéfice thérapeutique alors que huit donnent des résultats négatifs. Ces résultats divergents semblent dus en majeure partie à l'hétérogénéité des critères définissant la dyspepsie et évaluant l'amélioration des symptômes, au faible nombre de patients inclus, à l'inefficacité de certains traitements pour éradiquer le germe et à des périodes trop brèves d'évaluation de l'effet symptomatique de la régression de la gastrite [82]. En 1995, 3 études complémentaires ont été publiées. Une étude japonaise, où le taux d'éradication a été de 58 %, a montré, un mois après la fin du traitement, une amélioration objective de la vidange gastrique uniquement chez les patients ayant un bénéfice symptomatique lors de l'éradication [23]. Deux études se sont intéressées au devenir à long terme des patients traités. L'équipe de O'Morain a comparé chez 83 patients dyspeptiques porteurs d'une gastrite à Helicobacter pylori, l'effet symptomatique à 1 mois et à 1 an, de 3 traitements à visée antibactérienne (bismuth, 120 mg x 4/jour pendant 4 semaines ; métronidazole, 400 mg x 3/jour, associé à l'amoxicilline, 500 mg x 4/jour pendant 1 semaine ; l'association des 2 traitements précédents). Les taux d'éradication globaux ont été de 49 % à 1 mois et de 29 % à 1 an. A 1 mois et à 1 an, l'amélioration du score symptomatique de l'ensemble du groupe a été significative. S'il n'existait pas de différence à 1 mois entre patients H. pylori + et H. pylori -, le score symptomatique à un an était significativement plus bas chez les patients H. pylori - (p < 0,0001) [83]. Ce bénéfice symptomatique à long terme n'a pas été confirmé dans une étude nord-américaine portant sur un nombre limité de malades revu à 1 an (12 H. pylori - et 14 H. pylori +) [84]. Les résultats de l'éradication restent donc à ce jour discordants. Il n'existe donc aucun argument actuel pour proposer une éradication systématique.
Plusieurs perspectives thérapeutiques sont en cours d'évaluation. Parmi les traitements à visée prokinétique, l'érythromycine a été étudiée chez le sujet sain chez lequel on note après une injection intraveineuse une augmentation de l'amplitude des contractions antrales et une meilleure coordination antroduodénale en période post-prandiale, par rapport au placebo [85]. Une étude ouverte chez des malades souffrant d'une gastroparésie idiopathique (8 cas) traités pendant 4 semaines par 500 mg x 4/jour d'érythromycine per os trouve une amélioration significative du ballonnement et de la vidange des solides. Il faut noter que sur les 14 patients inclus initialement, 3 ont été exclus en raison d'effets secondaires [86]. L'octréotide, analogue de la somatostatine, modifie la motricité digestive avec des effets qui restent controversés. Une étude réalisée contre placebo chez des volontaires est en faveur d'une accélération de la vidange gastrique initiale associée à un ralentissement du transit dans l'intestin grêle [87]. Une autre, réalisée à la fois chez des volontaires et des malades porteurs de troubles fonctionnels est en faveur d'une inhibition de la motricité antrale et d'une stimulation de la survenue des phases III [88]. L'octréotide peut également avoir des effets délétères qui compromettent son utilisation chez le dyspeptique : il réduit la compliance gastrique en abaissant le seuil douloureux à la distension [89]. La place de l'octréotide reste donc à évaluer dans le traitement de la dyspepsie. La clonidine, agoniste des récepteurs alpha2, pourrait être intéressante. Elle a été étudiée chez 6 patients dyspeptiques diabétiques dont 4 présentaient une gastroparésie. Le traitement a amélioré significativement la vidange gastrique avec une réduction du score symptomatique [90].
Les troubles de la sensibilité viscérale ont été mis en exergue chez les dyspeptiques. La recherche pharmacologique s'emploie donc à développer des molécules dont les récepteurs impliqués dans la sensibilité sont la cible. Les opioïdes kappa inhibent physiologiquement la douleur d'origine somatique par un mécanisme d'action périphérique : par une action sur les récepteurs des terminaisons nerveuses périphériques, ils bloquent les messages nociceptifs et l'afflux des peptides [91]. Un agoniste des récepteurs kappa, comme la fédotozine, est donc théoriquement un moyen de modifier la sensibilité viscérale. La fédotozine a été étudiée, contre placebo et en double aveugle, chez des malades dyspeptiques. Les patients étaient inclus s'ils ne répondaient pas à un traitement de 2 semaines par le placebo, puis randomisés pour un traitement de 6 semaines par 10, 30 ou 70 mg x 3/jour de fédotozine ou de placebo. Dans cette étude regroupant 93 malades, la fédotozine s'est révélée supérieure au placebo en termes d'amélioration des symptômes pour les doses de 90 et 210 mg quotidiennes réparties en 3 prises [92]. Une étude chez le chien montre qu'à travers les modulations de la sensibilité la fédotozine permet de modifier la motricité. Ainsi, une injection préalable de fédotozine inhibe le ralentissement de la vidange gastrique normalement induit de manière réflexe par une distension colique [93]. Les antagonistes des récepteurs 5-HT3 qui sont impliqués dans la sensibilité et la motricité viscérales sont une autre voie théorique de recherche. L'alosetron, antagoniste des récepteurs 5-HT3 n'a cependant pas modifié le seuil de perception de la distension gastrique chez le sujet sain [94]. Ce résultat décevant n'est peut-être pas extrapolable aux sujets dyspeptiques.
Qu'attendre des mesures hygiénodiététiques ? Deux études récentes mettent en avant l'effet sur la vidange gastrique de la teneur en fibres (qualitative et quantitative) du régime [95, 96]. L'équipe italienne retrouve une accélération significative de la vidange gastrique de sujets sains lorsque le régime est déplété en fibres (4 g/1 000 kcal) [95]. L'étude anglaise confirme le ralentissement de la vidange gastrique (T1/2) par des fibres de taille importante, mais, quelle que soit la taille des fibres, elles augmentent la proportion du contenu antral à 90 min par rapport au placebo [96]. Des études d'exclusion des fibres du régime paraissent intéressantes chez les dyspeptiques, notamment en cas de retard objectif de la vidange gastrique. Toutefois, le régime pauvre en fibres est à l'origine d'une glycémie plus élevée. Or il a été démontré que l'hyperglycémie induit une hypomotricité antrale et un ralentissement de la vidange gastrique chez le sujet sain, alors que le sujet diabétique présente des anomalies du rythme électrique gastrique lors des pics d'hyperglycémie non retrouvées en période normoglycémique [97]. La régularisation des variations glycémiques post-prandiales est peut-être une autre solution à proposer aux dyspeptiques. Enfin, la suppression du tabac et des AINS paraissent à recommander puisque leur consommation est associée à une fréquence de survenue d'un syndrome dyspeptique deux fois plus élevée. Cette relation n'est pas démontrée avec l'alcool [43].

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