ARTICLE
Dans ce dernier quart de siècle, nous avons vu évoluer
la relation médecin-malade depuis le modèle « paternaliste
» traditionnel vers un autre modèle inspiré par les
droits de l'individu et le concept de l'autonomie du malade. Le «
paternalisme » peut être défini comme « l'action
d'ignorer les désirs et les choix d'un autre individu en croyant
agir pour son bénéfice tout en contrôlant l'information
qu'on lui donne, en évitant parfois de dire la vérité
et en lui donnant même des informations trompeuses » [1].
Les droits du malade
L'essor de la notion des droits du malade fait qu'aujourd'hui le médecin
est de plus en plus obligé de ne pas prendre lui-même toutes
les décisions médicales, mais d'agir plutôt comme
un médecin conseil qui informe le malade, respecte ses droits et
l'aide à prendre ses propres décisions [2].
Bien que cette transformation du rôle du médecin, sous l'influence
du droit anglo-saxon, soit ratifiée par les législations
de plusieurs pays, surtout en ce qui concerne le consentement éclairé,
elle se heurte à de nombreux problèmes pratiques. Un exemple
typique concerne la décision de dire ou non la vérité
à un malade porteur d'un cancer.
Les arguments en
faveur de l'abstention
Les arguments en faveur de l'abstention d'informer le malade sont de
trois types.
1. l'information n'est jamais parfaite et peut même être fausse
;
2. la notion que les malades ne veulent pas savoir la vérité
;
3. le droit d'être informé peut être contrebalancé
par le tort qui peut en résulter pour le malade lors de la révélation
de la vraie nature de sa maladie [3].
Sur ces points, les opinions des médecins et même celles
des malades continuent d'être très partagées. Une
enquête faite par le Comité d'Éthique de l'Organisation
Mondiale de Gastroentérologie [4] posait une série de questions
à des gastroentérologues de 27 différents pays européens,
afin de savoir s'ils diraient ou non la vérité à
un malade porteur d'un cancer du côlon selon l'étendue et
la gravité de ses lésions.
La grande majorité des praticiens de l'Europe du Nord répondent
que normalement ils révèlent le diagnostic d'un cancer,
aussi bien au malade qu'à son parent le plus proche. Ils lui diront
qu'il a des métastases hépatiques et beaucoup d'entre eux
l'informeront qu'il est incurable.
En revanche, en général, les gastroentérologues latins
dissimulent le diagnostic de cancer au malade même si celui-ci demande
à être informé. La majorité de ces médecins
ne lui diront pas qu'il a des métastases et pratiquement aucun
ne lui révélera qu'il est incurable.
Curieusement, ce « paternalisme » des praticiens de l'Europe
du Sud est aussi partagé par les gastroentérologues des
Pays de l'Est (Pologne, Hongrie, République tchèque Slovaquie,
Yougoslavie, Albanie, Roumanie, Pays Baltes).
La situation est similaire en Espagne : une enquête, non encore
publiée à laquelle ont répondu 84 gastroentérologues
donne des résultats semblables. La grande majorité des médecins
consultés expliqueront à un malade qu'il a un polype du
côlon avec carcinome in situ, mais seulement la moitié
lui diront qu'une sténose du côlon dont il a été
opéré est d'origine néoplasique. Environ 10 % des
gastroentérologues l'informeront qu'il a des métastases,
tandis que pratiquement tous le diront à l'époux concerné.
Les
opinions des malades
Les opinions des malades sont aussi très variables, mais elles
reflètent le désir de « savoir » plus souvent
que ne le croient les médecins. Il y a déjà quelques
années, un questionnaire [5] remis par des gastroentérologues
allemands à un groupe de 200 malades demandait s'ils voudraient
être informés du pronostic dans le cas d'une maladie incurable.
Environ 62 % disaient vouloir savoir toute la vérité, 35
% ne voulaient pas connaître les détails et seulement 3 %
affirmaient de ne pas vouloir être informés du tout.
En revanche, une enquête semblable faite récemment en Grèce
[6] a montré que seulement un tiers des individus consultés
pensent que le malade doit toujours être informé par le médecin
du fait qu'il est incurable. Un autre tiers répondait par la négative
et le reste, soit plus de 30 %, préférait comme réponse
« cela dépend des cas ».
Une étude du même type faite par des gastroentérologues
italiens [7] a comparé les réponses des médecins
avec celles d'un groupe d'individus gravement malades et d'une population
saine.
Les résultats démontrent que les médecins italiens
ont des attitudes beaucoup plus paternalistes que celles qu'attendent
d'eux les sujets sains et même les malades. Aussi bien les uns que
les autres voudraient en savoir davantage sur leur diagnostic et sur leur
pronostic. Selon cette étude, plus de 50 % des malades graves voudraient
être informés s'ils ont des métastases d'un cancer.
Le pourcentage de réponses affirmatives augmente jusqu'à
70 % pour les individus sains, tandis que chez les médecins elles
sont seulement de 13 %.
Le
secret médical
Bien que le principe du secret médical (qui implique l'idée
d'autonomie) suppose l'exclusivité pour le malade de l'information
confidentielle, il est curieux de constater que, dans la grande majorité
des exemples cités, les médecins, malgré leurs réponses
très variables concernant ce que l'on doit dire au malade, n'ont
aucune hésitation à donner l'information à l'époux
ou à d'autres membres de la famille.
Cela est évident, comme on s'y attendrait dans les pays «
paternalistes » de l'Europe du Sud et de l'Est, mais il est assez
surprenant que les médecins anglo-saxons « autonomistes »
fassent de même.
Cela est encore plus troublant si l'on tient compte du fait peu contestable
que les malades ne désirent pas toujours que l'on informe leur
famille ; ainsi même en Italie, il semble qu'environ 20 % des malades
graves ne voudraient pas que la vérité soit divulguée
à leur conjoint. Le pourcentage atteint 40 % parmi les individus
sains interrogés.
Validité
des enquêtes
Jusqu'à quel point pouvons-nous avoir confiance en la validité
de ce genre d'enquêtes ?
La qualité de l'information est souvent discutable, ce qui rend
difficile l'interprétation des résultats. Aucune méthode
n'a permis de mesurer d'une façon certaine la validité des
réponses ni de savoir si les opinions exprimées dans les
enquêtes correspondent vraiment au comportement qu'aurait l'individu
interrogé placé dans une situation réelle.
Il est très probable que les résultats de ces études
sont un reflet de la culture de chaque pays et des attitudes des médecins
aussi bien que de celles des malades. Il est aussi évident que
les tendances évoluent avec le temps à travers les changements
socio-politiques.
Ainsi, dans une étude publiée en 1953 à Philadelphie
[8], à peu près 70 % des praticiens consultés répondaient
qu'ils cachaient le diagnostic de cancer à leurs malades et seulement
30 % disaient la vérité. Vingt ans plus tard, en 1970, ces
pourcentages étaient presque inversés [3].
Un chemin difficile
Les attitudes actuelles dans le Sud de l'Europe et dans les Pays de
l'Est sont identiques à celles qui étaient en vogue aux
États-Unis et au Danemark vers les années 1950 [4]. Il est
possible que dans les prochaines années, cédant aux pressions
de certains secteurs de la Société, les attitudes des médecins
qui maintenant expriment leur répugnance à donner des «
mauvaises nouvelles » évoluent de la même façon
que celles des médecins américains et danois.
Cependant, comme le remarque Wulff [2], la complexité du raisonnement
clinique est telle qu'il rend impossible la séparation complète
des faits et des jugements de valeur.
Cela montre que le modèle du « médecin conseil »
manque de réalisme, surtout si l'on tient compte des opinions souvent
divergentes des malades et même des médecins sur la valeur
du prolongement de la vie et de sa qualité [9].
Il y a des circonstances où le « paternalisme » semble
inévitable et éluder la vérité semble une
action justifiée [10, 11].
La façon de dire est plus importante que ce que l'on dit ! Les
malades ont le droit de savoir, mais peut-être aussi le droit de
ne pas vouloir être informés ! Dans ce chemin plein de difficultés,
c'est en définitive au médecin que revient la responsabilité
de savoir faire son propre choix.
REFERENCES 1. Beauchamp
TL. Paternalism. In : Reich WT, ed. Encyclopedia of bioethics, vol.
3. New York : The Free Press, 1978 : 1194-201.
2. Wulff HR. The inherent paternalism in clinical practice. J Med Phil
1989 ; 20 : 299-311.
3. Veatch RM, Bok S. Truth telling. In : Reich WT, ed. Encyclopedia of
bioethics, vol. 4. New York : The Free Press, 1978 ; 1677-88.
4. Thomsen OO, Wulff HR, Martin A, Singer PA. What do gastroenterologists
in Europe tell cancer patients ? Lancet 1993 ; 341 : 473-6.
5. Demling L, Flügel H. Wie steht der patient zur aufklärungspflicht
des arztes ? Dtsch Med Wschr 1975 ; 100 : 1587-9.
6. Dalla-Vorgia P, Katsouyanni K, Garanis TN, Touloumi G, Drogari P, Koutselinis
A. Attitudes of a Mediterranean population to the truth-telling issue. J
Med Ethics 1992 ; 18 : 67-74.
7. Leone L, Fries W, Naccarato R, Martin A. In Italy gastroenterologists
are more paternalistic than their patients expect. Ital J Gastroent
1994 ; 26 (suppl 2) : 95-6.
8. Fitts WT J, Ravdin IS. What Philadelphia physicians tell patients with
cancer. JAMA 1953 ; 153 : 901-4.
9. Tsevat J, Cook EF, Green ML, Matchar DB, Dawson NV, Broste SK et al.
Health values of the seriously ill. Ann Intern Med 1994 ; 122 : 514-20.
10. Brewin TB. Truth, trust and paternalism. Lancet 1985 ; 326 :
490-2.
11. Jackson J. Telling the truth. J Med Ethics 1991 ; 17 : 5-9. |