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Le carcinome hépatocellulaire
(CHC) est un des cancers les plus fréquents dans le monde : c'est
le cinquième chez l'homme et le neuvième chez la femme.
Son incidence est élevée dans certaines régions géographiques
comme l'Asie ou l'Afrique, 10 à 30 nouveaux cas par an pour 100
000 habitants, et nettement moins élevée en Europe occidentale
et en Amérique du Nord. Elle est estimée en France à
6 cas pour 100 000 habitants chez les hommes et 1 cas pour 100 000 habitants
chez les femmes (soit 2 654 nouveaux cas par an) [1].
La cirrhose est depuis longtemps considérée comme un des
facteurs étiologiques majeurs du CHC : l'association entre ces
deux maladies a été trouvée dans la plupart des études
publiées. Les principaux facteurs de risque reconnus du CHC, en
dehors de la cirrhose, sont les hépatites chroniques virales et
l'exposition à l'aflatoxine B1. Plusieurs études ont suggéré
que les hépatites chroniques, surtout l'hépatite B, ont
un rôle direct dans la carcinogenèse hépatique. En
effet, les patients qui ont une hépatite chronique B sans cirrhose
ont un risque relatif de développer un CHC plus élevé
que les sujets non infectés par le virus de l'hépatite B
(VHB) B sans cirrhose. Ces constatations épidémiologiques
ont conduit à proposer deux hypothèses quant à la
carcinogenèse hépatique [2] : 1) le cycle nécrose-régénération
caractéristique de la cirrhose conduit au développement
du CHC ; 2) la cirrhose et le CHC sont deux conséquences distinctes
d'un ou de plusieurs agents étiologiques communs aux deux maladies.
Le développement du CHC sur un foie non cirrhotique (CHC-FNC)
est une éventualité moins fréquente que le CHC associé
à la cirrhose : il survient dans moins d'un quart des cas dans
les pays européens [3, 4]. Cela explique qu'il y ait peu de données
dans la littérature. Cette situation suggère que la cirrhose
n'est pas l'unique agent causal du CHC et qu'elle n'est pas absolument
indispensable à son développement. L'absence de cirrhose
confère au CHC des caractéristiques très différentes
de celles du CHC associé à la cirrhose. Nous envisagerons
successivement les aspects épidémiologiques, physiopathologiques,
pronostiques et thérapeutiques du CHC-FNC.
Épidémiologie
et facteurs de risque
La proportion de CHC-FNC parmi l'ensemble des CHC varie selon l'origine
géographique. Elle semble plus élevée dans les régions
de forte endémie, comme l'Afrique ou l'Asie, que dans les pays
occidentaux où le CHC est le plus souvent associé à
une cirrhose (tableau 1).
En effet, les distributions géographiques de la cirrhose et du
CHC ne sont pas superposables. En Amérique du Nord et dans les
pays de l'Europe de l'Ouest, le CHC est rare alors que la cirrhose est
nettement plus fréquente. À l'opposé, dans l'Afrique
subsaharienne et dans la plupart des pays asiatiques, il est plus fréquent
et son incidence est proche de celle de la cirrhose. En Europe, 11 % à
22 % des patients atteints de CHC n'ont pas de cirrhose [3, 4]. Cette
proportion est de 11 % au Japon [5]. Elle varie de 37 % à 50 %
en Afrique [6, 7]. Dans une étude récente réalisée
en Amérique du Nord et portant sur 804 patients, la proportion
de CHC-FNC était de 43,6 % [8]. D'une manière générale,
les études les plus récentes montrent une proportion plus
élevée de malades atteints de CHC-FNC que les études
plus anciennes [2, 8].
Plusieurs facteurs de risque pour le CHC ont été identifiés
: l'âge, l'infection par le VHB ou le VHC et le sexe masculin [9].
La prépondérance masculine tend à s'estomper en cas
de CHC-FNC [2, 8, 10]. Dans l'étude nord-américaine, le
sex ratio était de 8:1 en cas de CHC associé à une
cirrhose et de 2:1 en cas de CHC-FNC [8]. Cette différence suggère
que les hormones sexuelles pourraient jouer un rôle dans la carcinogenèse.
Cette hypothèse avait déjà été soulevée
lorsqu'une association entre la survenue de CHC et la prise d'anabolisants
ou de contraceptifs oraux avait été démontrée
[11].
L'âge moyen de révélation des CHC-FNC est plus bas
que celui des CHC associés à la cirrhose. Cette différence
est nettement plus marquée, près de 8 ans, si l'on exclut
les malades alcooliques des deux groupes [8]. Parmi les patients atteints
de CHC-FNC, ceux qui sont atteints de CHC de type fibrolamellaire constituent
un groupe nettement à part. Dans cette situation, l'âge moyen
est inférieur à 30 ans alors qu'il est proche de 60 ans
pour les autres types de CHC [8]. La distribution de l'âge est bimodale
dans certaines études : un premier groupe de patients jeunes, en
moyenne 30 ans avec une prédominance féminine, et un deuxième
groupe plus âgé, en moyenne 65 ans avec une prédominance
masculine [10]. Ce deuxième groupe se rapproche par cette caractéristique
des patients atteints de CHC associé à la cirrhose [5, 6].
Cette différence suggère que les femmes sont soit plus exposées
aux agents susceptibles de provoquer un CHC-FNC que les hommes, soit plus
sensibles à ces mêmes agents.
Les hépatites virales chroniques sont un des principaux facteurs
de risque du CHC. Cependant les infections par le VHB ou le virus de l'hépatite
C (VHC) semblent moins fréquentes en cas de CHC-FNC qu'en cas de
CHC associé à la cirrhose [4, 8]. Cette différence
n'a pas été retrouvée en Afrique [6], zone où
la prévalence du CHC est élevée et où l'infection
par le VHB est fréquemment acquise dans la période périnatale
ou dans l'enfance. La plupart des études épidémiologiques
n'ont pas utilisé des techniques sensibles de détection
des infections virales comme la PCR. Par conséquent, la prévalence
de l'infection par le VHB et le VHC en cas de CHC-FNC est probablement
sous-estimée dans la plupart des études. En effet, il a
été montré que l'ADN du VHB ou l'ARN du VHC peuvent
êtres détectés dans le foie de patients atteints de
CHC en l'absence de marqueur sérique [12]. Cependant, la fréquence
des infections par le VHB et le VHC chez les patients atteints de CHC-FNC
en France est faible [13]. Il est donc probable que des carcinogènes
non viraux sont impliqués dans le développement des CHC-FNC.
L'alcool est, en Europe de l'Ouest et aux États-Unis, une des
principales causes de cirrhose et de CHC. L'association entre sa consommation
et la survenue de CHC-FNC est nettement moins fréquente (7,3 %
à 16,5 %) que celle observée en cas de CHC associé
à la cirrhose (28,1 % à 30 %) [4, 8, 10, 14]. Ces chiffres
sont probablement sous-estimés par la difficulté d'évaluer
la consommation d'alcool dans les études rétrospectives.
Cependant, la proportion de buveurs excessifs parmi les patients atteints
de CHC-FNC est comparable à la prévalence estimée
de l'alcoolisme, ce qui suggère que l'alcool n'est pas un agent
carcinogène essentiel en cas de CHC-FNC mais pourrait jouer le
rôle de cocarcinogène.
La prise d'strogènes par les patientes atteintes de CHC-FNC
a été rapportée dans une étude [10]. Il s'agissait
de traitements au long cours, de plus de 10 ans. La prise d'strogènes
était plus fréquemment observée chez des femmes jeunes.
Cependant, il n'y avait pas de groupe témoin. Néanmoins
plusieurs études cas-témoins ont rapporté l'association
entre le CHC et la prise d'strogènes [15, 16].
Enfin une association entre l'exposition à certaines substances
chimiques comme l'aflatoxine ou les nitrosamines et les CHC-FNC a été
rapportée par des études épidémiologiques
[17] ou expérimentales [18].
Les données épidémiologiques suggèrent en
fait que les mécanismes de la carcinogenèse hépatique
sont différents selon qu'il s'agit d'un foie sans cirrhose ou d'un
foie avec cirrhose. Les CHC-FNC semblent moins fréquemment associés
à l'alcoolisme ou aux infections par le VHB et le VHC et plus fréquemment
associés à une exposition à des carcinogènes
chimiques ou à un déséquilibre hormonal. Le rôle
de l'alcool dans la carcinogenèse hépatique passerait essentiellement
par le développement de la cirrhose sans effet carcinogène
direct.
Mécanismes
de la carcinogenèse
Les mécanismes de la carcinogenèse des CHC-FNC ne sont
pas bien connus. Nous les envisagerons comparés à ceux des
CHC associés à un foie cirrhotique. L'hypothèse généralement
admise que la cirrhose, par les phénomènes de régénération
qu'elle entraîne, est une étape indispensable au développement
des CHC ne peut s'appliquer au CHC-FNC. L'hypothèse alternative
est que les agents qui sont responsables du développement de la
cirrhose pourraient conduire également de façon indépendante
au développement du CHC. Si l'on suit cette deuxième hypothèse,
l'association CHC et cirrhose serait une coïncidence, le même
agent produisant deux effets différents. Par conséquent
ce ou ces agents pourraient induire indifféremment un CHC associé
à une cirrhose ou un CHC-FNC. Cette hypothèse, deux conséquences
indépendantes d'un même facteur, a des limites. D'une part,
il est fréquent d'observer des CHC, particulièrement en
l'absence de cirrhose, pour lesquels on ne retrouve pas un des facteurs
de risque connus [8]. D'autre part, il est peu probable que les nombreux
agents susceptibles de conduire à la cirrhose soient tous des carcinogènes.
Snover [19] a fait l'hypothèse qu'un agent est capable de favoriser
les dernières étapes de la carcinogenèse. Cet agent
serait, d'une part, capable de transformer une cellule cible (en mitose)
en cellule maligne. D'autre part, il serait présent dans la circulation
sanguine à des taux très faibles, fluctuant de façon
aléatoire. Ainsi, plus le foie régénère, plus
la probabilité de transformation cellulaire et le développement
d'un CHC est grande. Par conséquent le CHC pourrait survenir fréquemment
dans les situations où les phénomènes de régénération
concernent la totalité du foie, comme au cours de la cirrhose.
La survenue d'un CHC serait moins fréquente en cas de processus
régénératif localisé comme l'adénome
et rare si le foie est normal. Cette hypothèse n'a pas été
démontrée. D'autres ont été avancées
pour expliquer la survenue de CHC-FNC. Le CHC pourrait se développer
à partir d'une lésion précancéreuse. En effet,
des cas de transformation d'adénome en CHC ont été
rapportés [20]. Cependant cette tumeur est devenue très
rare depuis l'emploi de contraceptifs oraux faiblement dosés. Des
nodules hépatiques hyperplasiques semblables aux nodules prénéoplasiques
observés dans certains modèles de carcinogenèse chimique
ont été décrits chez des patients atteints d'adénomatose
du foie ou d'hyperplasie nodulaire régénérative associée
à des lésions de dysplasie hépatocytaire [21]. Un
cas de macronodule de régénération contenant de multiples
foyers de CHC a été rapporté chez un patient ayant
une hépatite C sans cirrhose [22].
La prise d'strogènes a été longtemps considérée
comme un élément déterminant de la survenue de CHC-FNC.
Il existe des arguments épidémiologiques (cf. plus haut)
: d'une part il y a une nette prédominance féminine chez
les patients jeunes atteints de CHC-FNC [10], d'autre part une forte proportion
de femmes atteintes de CHC-FNC prenait des strogènes [10].
Cette proportion est comparable à celle observée chez les
femmes atteintes d'adénome du foie [16, 23, 24]. La possible transformation
d'adénome du foie en CHC, qui a été bien démontrée,
est un argument de plus pour suspecter le rôle des strogènes
dans le développement des CHC-FNC. Enfin il existe des arguments
expérimentaux en faveur du rôle des strogènes
dans la carcinogenèse hépatique [23].
Le rôle du VHB et du VHC dans la carcinogenèse hépatique
a été largement étudié. Des études
épidémiologiques ont clairement montré l'association
entre l'hépatite B et la survenue du CHC indépendamment
de la cirrhose. Dans une étude réalisée en Afrique
du Sud, Kew a comparé 292 patients qui avaient un CHC associé
à une cirrhose à 171 patients qui avaient un CHC-FNC. La
prévalence de l'antigène HBs était élevée
et comparable dans les deux groupes (60,5 % versus 52,8 %). Le
VHB a un potentiel carcinogène élevé, comme d'autres
hépadnavirus, pour trois raisons. En premier lieu, il peut entraîner
une hépatite chronique et donc induire un cycle nécrose-régénération
qui peut conduire au développement d'un CHC. En deuxième
lieu, il peut s'intégrer dans le génome de l'hôte
et donc modifier l'expression de gènes essentiels pour la régulation
du cycle cellulaire. En troisième lieu, certains peptides traduits
à partir du génome viral sont capables de transactiver des
promoteurs de certains oncogènes. L'utilisation des seuls tests
sérologiques a pour conséquence de sous-évaluer l'importance
du VHB dans la carcinogenèse hépatique. En effet, de l'ADN
du VHB a été détecté par des tests moléculaires
fins comme la PCR dans le foie de patients atteints de CHC qui n'avaient
pas de marqueurs sérologiques de l'infection [12].
Le rôle du VHC dans la carcinogenèse hépatique est
plus controversé. Plusieurs études épidémiologiques
ont montré que l'infection par le VHC était un facteur indépendant
associé à la survenue du CHC. Les mécanismes moléculaires
impliqués dans la carcinogenèse associée au VHC ont
été abordés dans certaines études [25, 26].
Récemment il a été montré, à l'aide
de souris transgéniques, que la protéine de la capside du
VHC pouvait avoir un rôle important dans la survenue du CHC [26].
Par ailleurs, dans une étude réalisée chez 19 patients
atteints de CHC-FNC négatifs pour l'antigène HBs, l'ARN
du VHC et l'ADN du VHB a été détecté par PCR
dans le foie tumoral et non tumoral de respectivement 13 et 7 patients
[27]. Onze des 13 patients qui étaient infectés par le VHC
avaient un génotype 1b. Trois étaient négatifs à
la fois pour l'ARN du VHC et l'ADN du VHB et 4 étaient positifs
pour les deux. Des résultats comparables ont été
rapportés dans d'autres études [28]. Le VHC a donc très
probablement un rôle direct dans la carcinogenèse hépatique
indépendamment de la maladie du foie.
Le rôle carcinogène du fer dans les CHC-FNC a été
récemment suggéré. Son potentiel carcinogène
a été bien montré dans des études sur l'hémochromatose,
mais une étude chez des patients atteints de CHC-FNC suggère
que des surcharges modérées en fer pourraient favoriser
la carcinogenèse hépatique en l'absence de cirrhose. En
effet, l'analyse de fragments de tissu hépatique obtenus chez 24
patients atteints de CHC-FNC sans hémochromatose génétique
[29] a montré que la concentration intra-hépatique en fer
était plus élevée que celle d'un groupe témoin.
Cette surcharge était principalement localisée dans les
cellules parenchymateuses de la région périportale. Elle
était le plus souvent modérée (figure
1). La récente découverte du gène de l'hémochromatose
a permis de tester des patients atteints de CHC-FNC. La fréquence
de la mutation C282Y, qui est associée à plus de 90 % des
cas d'hémochromatose génétique, a été
mise en évidence chez moins de 20 % des patients atteints de CHC-FNC
[30].
Anatomie
pathologique
Aspect macroscopique
Au moment du diagnostic, les CHC-FNC sont fréquemment de volumineuses
tumeurs différenciées, surtout en l'absence d'infection
virale [4]. Par comparaison aux CHC associés à la cirrhose,
les CHC-FNC sont le plus souvent des tumeurs uniques localisées
[4, 8, 10] et bien limitées (figure
2). Dans environ 10 % des cas, il existe des petites tumeurs satellites
du nodule principal dans le lobe (figure
3). Les formes multinodulaires représentent environ un
tiers des cas et les formes diffuses sont rares [10]. L'absence de cirrhose
permet le développement de tumeurs volumineuses sans manifestation
d'insuffisance hépatocellulaire ou d'hypertension portale. L'envahissement
des organes de voisinage, et notamment du diaphragme, survient chez près
d'un tiers des patients opérés [10]. Les métastases
à distance surviennent environ une fois sur quatre. Elles sont
localisées, par ordre de fréquence, dans les poumons, la
rate, les glandes surrénales, les os et l'encéphale [8].
La rupture tumorale dans la cavité péritonéale survient
dans environ 15 % des cas et ne s'accompagne pas toujours d'un collapsus
[10].
Aspect histologique
L'aspect histologique de la tumeur est comparable à celui observé
en cas de cirrhose associée. Les tumeurs présentent le plus
souvent un dispositif trabéculaire [8, 10]. Puis viennent par ordre
de fréquence les tumeurs d'architecture compacte (environ 25 %
des cas), mixte (environ 10 % des cas) puis plus rarement (moins de 5
% des cas) les formes pseudoglandulaires, squirreuses ou inclassables
[8]. Les tumeurs sont encapsulées dans un quart des cas, c'est-à-dire
trois fois plus fréquemment que les CHC associés à
une cirrhose [8]. Le plus souvent, elles sont en anaplasie de bas grade
avec un index mitotique bas [10]. La présence de cellules géantes,
d'altérations nucléaires, d'invasion vasculaire portale
dans le parenchyme tumoral est peu fréquente en cas de CHC-FNC
[8]. Les inclusions cytoplasmiques et les amas biliaires sont rares. Enfin
la nécrose et la fibrose sont présentes dans la tumeur dans
environ un tiers des cas [10]. Si le type fibrolamellaire ne représente
qu'environ 10 % des cas de CHC-FNC, la présence d'une fibrose minime
à modérée au sein de la tumeur est fréquente.
L'étude histologique du foie non tumoral révèle
souvent des lésions associées. En effet, dans une étude
française récente, il y avait des lésions histologiques
dans plus de 95 % des cas [13]. Cependant le foie peut être strictement
normal (figure 4). Des
lésions d'hépatite chronique ont été observées
chez 21 % à 41 % des patients [4, 8]. Une fibrose modérée
est fréquemment rapportée : 21 % dans une étude japonaise
[5]. Les lésions de dysplasie hépatocytaire ont été
récemment étudiées. Une dysplasie hépatocytaire
à grandes cellules a été observée dans 27
% des cas en France [13], 28 % au Japon [5], 40 % en Afrique du Sud [31]
et 43,5 % en Amérique du Nord [8]. D'autres lésions non
spécifiques ont été rapportées : fibrose,
inflammation, stéatose et corps de Mallory [4, 5, 13].
Manifestations cliniques
Le symptôme révélateur le plus fréquent des
CHC-FNC est une douleur abdominale : de 71 % à 87 % selon les séries
[5, 10]. Cela est sans doute lié au fait que la tumeur est souvent
de grande taille [4]. Dans environ 10 % des cas, elle est révélée
par un collapsus hypovolémique du fait de la rupture tumorale dans
la cavité péritonéale [10]. L'irradiation de la douleur
à l'épaule est fréquemment associée à
un envahissement du diaphragme. Une asthénie, une anorexie ou un
amaigrissement sont fréquemment associés à la douleur
[10]. Une fièvre, accompagnée parfois de sueurs nocturnes,
peut survenir dans un quart des cas, évoquant parfois un abcès
du foie. Elle témoigne le plus souvent d'une nécrose intratumorale,
fréquente du fait de la taille de la tumeur. Une masse abdominale
de l'hypochondre droit ou de l'épigastre est palpable une fois
sur dix [10]. Une ascite, un ictère ou des varices sophagiennes
ne sont observés que dans moins de 10 % des CHC-FNC : ils sont
donc rarement révélateurs de la tumeur [5, 10]. Les symptômes
évoluent en général plusieurs mois avant le diagnostic
[10], durée plus longue que celle rencontrée en cas de CHC
associé à une cirrhose : ils se mêlent à ceux
de la cirrhose elle-même. Ils sont assez différents de ceux
qui sont rencontrés au cours 32
nce hépatocellulaire et à l'hypertension portale sont
souvent révélatrices. Cependant, en Afrique, les manifestations
cliniques des CHC sont identiques qu'il y ait ou non une cirrhose associée
[6]. Cela s'explique sans doute par le caractère indifférencié,
très malin et diffus de cette affection dans une région
où elle est fortement associée à l'infection par
le VHB.
Les examens biologiques montrent le plus souvent des perturbations modérées
des tests hépatiques. À la différence des CHC associés
à la cirrhose, les concentrations de bilirubine et d'albumine sont
le plus souvent normales [8, 10]. Celle de l'alphaftoprotéine
est élevée dans environ un tiers des cas mais rarement supérieure
à 400 ng/ml [10]. Dans une étude italienne, la proportion
de CHC associée à une élévation de l'alphaftoprotéine
était moins élevée en l'absence qu'en présence
de cirrhose [4]. Cette différence pourrait être due à
la régénération hépatique qui est marquée
en cas de cirrhose.
Pronostic
Plusieurs études ont montré que le taux de survie des
patients atteints de CHC-FNC était supérieur à celui
des patients atteints de CHC associé à une cirrhose [8,
10]. Dans l'étude de Nzeako et al. [8], l'analyse de la
survie qui portait sur 625 patients montrait que la médiane était
de 10,6 mois en l'absence de cirrhose contre 1,4 mois en présence
de cirrhose. En d'autres termes, les taux de survie à 1 an et à
5 ans étaient respectivement de 48,3 % et 5,1 % dans le groupe
sans cirrhose et de 13,3 % et 1,0 % dans le groupe avec cirrhose (figure
5). Des données comparables ont été rapportées
par d'autres études [6, 10, 32, 33] mais n'ont pas été
retrouvées par toutes [3]. Ces discordances peuvent s'expliquer
d'une part par le faible nombre de patients atteints de CHC-FNC (10 %
à 20 % de l'effectif dans les études réalisées
en Europe), d'autre part par l'impact positif sur la survie du dépistage
du CHC chez les patients atteints de cirrhose et enfin par le type de
patients étudiés (résécables ou non résécables).
Ce meilleur pronostic des CHC-FNC ne semblait pas uniquement lié
à la résécabilité de la tumeur car la survie
est également meilleure pour les CHC-FNC si l'on compare les tumeurs
non résécables, ou métastatiques [10]. Comme souvent
en cancérologie, les patients atteints de CHC-FNC ne constituent
pas en termes pronostiques un groupe homogène de patients. Ceux
qui ont une tumeur localisée et résécable ont un
bien meilleur pronostic que ceux qui ont une tumeur avancée, non
résécable, envahissant les structures locorégionales
ou métastatiques. Pour les patients atteints de CHC-FNC qui peuvent
bénéficier d'une résection, certaines caractéristiques
histologiques de la tumeur sont associées à un mauvais pronostic
: nécrose tumorale, type glandulaire, haut grade, franchissement
de la capsule, cholestase [10]. Pour ceux qui ne peuvent pas bénéficier
d'une résection, du fait de la taille ou de la présence
de métastases, c'est surtout la différenciation tumorale
(grade, index mitotique) qui a un impact sur la survie [8, 10, 34]. Enfin
les tumeurs contenant du tissu fibreux semblent avoir un meilleur pronostic
que celles n'en contenant pas [10]. Cela est particulièrement vrai
pour les CHC de type fibrolamellaire [35], mais l'interprétation
des données est délicate : d'une part, il s'agit le plus
souvent de sujets jeunes et d'autre part les effectifs étudiés
sont souvent modestes.
Traitement
Le traitement des CHC-FNC est conditionné par deux caractéristiques
essentielles. D'une part, ces tumeurs sont fréquemment volumineuses,
et d'autre part, l'absence de cirrhose permet d'envisager des résections
hépatiques étendues. En effet, une résection chirurgicale
est le plus souvent envisageable. La technique chirurgicale dépend
des caractéristiques de la tumeur : localisation, taille et rapport
vasculaire. Les principales complications des exérèses hépatiques
des CHC-FNC sont :
1) les lésions vasculaires au niveau des veines sus-hépatiques
et de la veine cave inférieure avec un risque d'embolie gazeuse
;
2) les hémorragies liées à l'hypervascularisation
tumorale ;
3) l'insuffisance hépatique qui peut survenir après les
exérèses majeures surtout si elles sont précédées
de chimioembolisation. La plupart des équipes chirurgicales réalisent
des chimioembolisations ou des embolisations simples de la tumeur avant
l'intervention, dans le but de diminuer leur taille et de faciliter la
résection. Dans la série de 68 patients pris en charge à
Villejuif, 16 ont eu une chimioembolisation (13) ou une embolisation (3)
préopératoire [36]. Ils ont tous eu entre une et trois séances.
La chimioembolisation a permis une réduction du volume tumoral
chez 6 des 13 patients. Cette réduction a permis de réaliser
l'exérèse d'une tumeur initialement non résécable
chez deux patients. Cependant l'utilisation de la chimioembolisation dans
le traitement des CHC-FNC se heurte aux mêmes limites que celles
qui sont rencontrées dans les CHC associées à la
cirrhose. Les tumeurs de petite taille, qui sont le plus souvent hypervascularisées
et délimitées par une capsule, répondent bien à
l'embolisation alors que les tumeurs de grande taille, souvent sans limites
nettes et remaniées par des phénomènes de nécrose,
répondent le plus souvent de façon très partielle.
Aucun essai thérapeutique contrôlé n'a examiné
l'efficacité de la chimioembolisation dans les CHC-FNC. Dans les
essais contrôlés qui avaient pour but d'évaluer l'efficacité
de la chimioembolisation, la proportion de CHC-FNC était faible
(de l'ordre de 10 %) et aucune conclusion spécifique de ce groupe
de patients ne pouvait être tirée.
La résection hépatique est donc considérée
comme le traitement de choix du CHC-FNC. La proportion de CHC-FNC parmi
l'ensemble des CHC est souvent surévaluée dans les études
chirurgicales du fait des biais de recrutement. Dans l'Asie du Sud-Est,
elle représente moins d'un tiers des patients [37, 38]. Les tumeurs
sont alors fréquemment associées à une infection
par le virus de l'hépatite B. En Europe de l'Ouest et en Amérique
du Nord, elle est le plus souvent voisine de 50 % [39-41]. Le taux de
récidives après résection de CHC-FNC est élevé
: 59 % dans l'expérience de l'hôpital Paul-Brousse. La récidive
est la principale cause de décès. La plupart des équipes
chirurgicales recommandent un suivi systématique par échographies
itératives (tous les trois à six mois) après hépatectomie.
Cette attitude permettrait de détecter une éventuelle récidive
de manière suffisamment précoce pour offrir la possibilité
d'une deuxième résection. La plupart des récidives
surviennent dans les deux à trois ans qui suivent le diagnostic.
La surveillance rapprochée dans cette période est donc souhaitable.
Cependant des récidives tardives, parfois plus de dix ans après
la première intervention, ont été rapportées.
La récidive est souvent intra-hépatique, 74 % dans la série
de Paul-Brousse. Une nouvelle résection est possible dans 41 %
des cas, ce qui permet parfois d'obtenir des survies prolongées.
Le pronostic des malades opérés est difficile à apprécier
car les séries chirurgicales mélangent fréquemment
les expériences de résection chez les malades avec ou sans
cirrhose associée. Starzl a rapporté une survie à
5 ans de 25 % chez 25 patients qui avaient eu une résection pour
un CHC-FNC. Dans la série de Smalley, la survie à 5 ans
était également de 25 % [10]. Les meilleurs résultats
ont été rapportés dans la série de Bismuth
[36] et celle de Ringe [39] : la survie à 5 ans était respectivement
de 40 % et de 45 %.
Les résultats de la résection des CHC-FNC ont été
longtemps considérés comme meilleurs que ceux des CHC associés
à la cirrhose. Dans l'étude de Nagasue [42], cette différence
est très importante, puisque la survie à 4 ans est de 81
% dans le groupe CHC-FNC et de 34 % dans le groupe de CHC associé
à une cirrhose. Dans celle de Ringe [39], les chiffres sont respectivement
de 45 % et 18,1 %. Cette différence de mortalité peut s'expliquer
en partie par la mortalité opératoire, plus élevée
en cas de cirrhose (11 % à 14 %) qu'en l'absence de cirrhose (1
% à 5 %) [43, 44]. Enfin le taux de mortalité à long
terme peut être également moins bon chez les patients atteints
de cirrhose du fait de la survenue d'autres complications de la maladie
du foie au pronostic sévère. Cependant dans une étude
nord-américaine récente portant sur 106 patients (dont 67
% de CHC-FNC), la cirrhose n'était pas un facteur prédictif
de la survie [44].
Des survies prolongées, au-delà de 10 ans après
la résection, ont été rapportées avec des
CHC-FNC. Cette situation est plutôt rare sauf dans le cas du CHC
de type fibro-lamellaire [35, 40]. Les facteurs pronostiques des CHC-FNC
opérés sont comparables à ceux observés en
présence de cirrhose. La taille de la tumeur (supérieure
à 10 cm), le nombre de nodules et l'envahissement vasculaire sont
associés à un mauvais pronostic chez ces patients. La transplantation
hépatique peut être utilisée dans les tumeurs qui
ne peuvent pas êtres ôtés par une hépatectomie
majeure [40]. Elle est bien sûr contre-indiquée s'il y a
des métastases. Les résultats de la transplantation hépatique
sont cependant comparables à ceux obtenus chez les patients atteints
de cirrhose. Dans un étude réalisée en Grande-Bretagne,
la survie 1 an après la transplantation hépatique était
de 42,5 % chez les 19 patients atteints de cirrhose et de 37,3 % chez
les 31 (dont 7 avaient un CHC fibrolamellaire) atteints de CHC-FNC. Plus
de 60 % des décès observés au-delà de 3 mois
après la transplantation étaient liés à la
récidive tumorale [45].
CONCLUSION Le
CHC-FNC reste une maladie mal connue. Son incidence dans un pays comme la
France est faible, probablement inférieure à 1 pour 100 000
habitants. Cette rareté explique la difficulté à réaliser
des études sur ce thème. Ces études sont néanmoins
indispensables pour faire progresser notre connaissance de cette maladie,
notamment dans le domaine de l'épidémiologie et des facteurs
de risque. Elles ne pourront être réalisées que dans
le cadre d'une coopération multicentrique.REFERENCES
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