ARTICLE
Un retentissement osseux est attendu
au cours des entérocolites en raison de la présence de plusieurs
facteurs de risque : l'inflammation, la corticothérapie, l'alitement,
les troubles nutritionnels, les résections intestinales... [1].
De nombreux travaux récents ont confirmé une prévalence
élevée de l'ostéoporose, maladie pouvant retentir
sur la qualité de vie des patients en raison du risque de fracture.
L'évaluation de l'état osseux des patients souffrant d'entérocolite
peut aujourd'hui être recommandée, d'autant que ses outils
sont simples et fiables [2]. Le traitement de cette ostéoporose
secondaire pose en revanche des problèmes spécifiques.
L'ostéoporose
et son exploration aujourd'hui
L'ostéoporose est une maladie diffuse du squelette caractérisée
par une diminution de la masse osseuse et des altérations de la
microarchitecture de l'os, rendant le squelette fragile et augmentant
le risque de fracture [3]. Les fractures sont clairement définies
désormais comme une complication de la maladie. Le diagnostic est
donc fait avant leur survenue, par la mesure de la densité osseuse.
Il n'est pas possible aujourd'hui d'explorer de manière non invasive
les désordres de la microarchitecture osseuse. En revanche, de
nombreuses études prospectives ont démontré qu'il
existe un gradient de risque entre la diminution de la densité
et l'incidence fracturaire [4, 5]. C'est pourquoi l'Organisation mondiale
de la santé a proposé une définition densitométrique
de l'ostéoporose, en fonction de l'écart entre la valeur
mesurée chez le patient et la valeur théorique de l'adulte
jeune. Cet écart, appelé T score, s'exprime en écart-type.
L'ostéopénie est un T score < 1, l'ostéoporose
est un T score < 2,5. Cette définition permet une classification
claire des patients. Elle pose parfois des problèmes d'interprétation
(en particulier chez l'homme) et ne doit pas être comprise comme
un seuil de décision thérapeutique automatique.
La mesure de la densité osseuse se fait par calcul de l'absorption
des rayons X, en utilisant les techniques d'absorptiométrie biphotonique
[2]. La technique est fiable et sans danger : l'irradiation est de l'ordre
de 3 à 5 muSv (par comparaison l'irradiation quotidienne est de
7 muSv environ et une radiographie des poumons de face expose à
une irradiation de 50 muSv). La technique permet de mesurer la densité
du rachis et du fémur. La densité (BMD pour bone mineral
density) est exprimée en g/cm2, et comparée
aux valeurs de référence. Cet examen est aujourd'hui un
examen de routine dans l'exploration du squelette [2].
À toute période de la vie, le chiffre de densité
osseuse résulte de deux phénomènes : d'une part l'acquisition
de la masse osseuse qui conditionne un capital osseux de départ,
fixé vers 18 à 20 ans. Le deuxième phénomène
est la perte osseuse, liée à l'âge, mais augmentée
par les carences hormonales, certaines maladies et la corticothérapie.
Il existe des marqueurs biochimiques permettant d'évaluer le remodelage
osseux, qui associe résorption et formation osseuse [6]. La résorption
est évaluée par le dosage dans les urines des pyridinolines,
qui sont les molécules de pontage des microfibrilles de collagène
osseux. Elles peuvent être éliminées sous forme libre
ou liées à des séquences peptidiques. La formation
est évaluée par le dosage dans le sérum d'une protéine
osseuse non collagénique, l'ostéocalcine, et de l'enzyme
de la minéralisation : la phosphatase alcaline osseuse. Ces dosages
ne sont pas utiles dans la routine, mais sont utilisés dans des
cas difficiles et les études de recherche clinique pour évaluer
le mécanisme de l'ostéoporose.
Au cours de l'ostéoporose, les paramètres classiques du
métabolisme phosphocalcique (calcémie, phosphorémie,
calciurie) sont toujours normaux. L'ostéomalacie, trouble de la
minéralisation, caractérisée par une hypocalcémie
avec hypophosphorémie et le plus souvent liée à une
carence en vitamine D, s'observe très rarement au cours des entérocolites
[7-11].
Données
cliniques
La diminution de la densité osseuse au cours des entérocolites
a été rapportée chez 30 % à 50 % des patients.
Les chiffres peuvent varier en fonction de la population étudiée,
de la technique utilisée, voire de la définition de la maladie
[12-15]. L'ostéoporose (telle que définie plus haut) est
attendue chez 1 patient sur 4. L'incidence fracturaire est mal connue.
Dans notre expérience, 7 % des patients ont des tassements vertébraux
à un âge précédant de 10 à 15 ans l'âge
habituel de cette pathologie [15]. La perturbation de la croissance chez
l'enfant est connue, et les perturbations associées de l'acquisition
de la masse osseuse entraînent une fragilité particulière
avec fractures [16].
La diminution de la densité osseuse est particulièrement
nette à l'extrémité supérieure du fémur.
Pour Bjarnason, l'ostéopénie et l'ostéoporose fémorales
s'observent chez 78 % et 29 % des patients respectivement [17]. Il peut
ainsi exister une discordance entre la densité du rachis et celle
de l'extrémité supérieure du fémur, justifiant
la pratique systématique de l'examen des deux sites dans cette
population. Il est difficile d'expliquer cette discordance, qui pourrait
toutefois être liée à la réduction pondérale
observée chez ces patients.
Dans les études prospectives, une diminution de la densité
osseuse est régulièrement retrouvée, en particulier
du fait de la corticothérapie. Des pertes osseuses de 5 % à
10 % ne sont pas rares dans l'année au cours de laquelle se produit
une poussée d'entérocolite avec corticothérapie à
forte dose [18-20].
Pour certains, la perte osseuse est plus importante au cours de la rectocolite
qu'au cours de la maladie de Crohn, en raison d'un usage différent
de la corticothérapie. En revanche, au moment du diagnostic, l'ostéoporose
peut déjà être présente chez les patients souffrant
de maladie de Crohn. Cette observation est en faveur d'un effet osseux
des cytokines de l'inflammation [21, 22]. Il existe en effet une augmentation
de synthèse et de taux circulant de l'IL1, du TNFalpha et de l'IL6,
qui sont des stimulants connus des ostéoclastes, cellules de la
résorption osseuse [23, 24].
Le mécanisme de cette ostéoporose a été
exploré par des modèles animaux, des prélèvements
histologiques osseux et des dosages biologiques. Expérimentalement,
il a été montré que le mécanisme essentiel
de l'ostéoporose était une réduction de l'ostéoformation
[25]. En histomorphométrie, une réduction des paramètres
de formation osseuse est retrouvée, sans trouble de la minéralisation
(donc sans ostéomalacie) et sans augmentation de la résorption
osseuse [11]. Nous avons retrouvé une prévalence anormale
de la diminution de l'ostéocalcine dans une large population de
patients souffrant d'entérocolite [15]. Une augmentation des marqueurs
de résorption a également été décrite
[17]. Il est probable que les entérocolites, comme d'autres maladies
inflammatoires (polyarthrite rhumatoïde), provoquent un découplage
de l'activité osseuse avec excès de résorption (lors
des poussées, lié à l'inflammation) et réduction
de la formation. Ce dernier phénomène est aggravé
par les corticothérapies au long cours, et semble l'élément
le plus important chez les patients dont la maladie est chronique [11].
Déterminants
de la densité osseuse
L'âge, les carences nutritionnelles, la perte de poids, le statut
hormonal sont les déterminants importants de la densité
osseuse. Les cytokines de l'inflammation peuvent aussi contribuer à
l'ostéoporose des entérocolites. Le déterminant essentiel
reste néanmoins la corticothérapie [26]. L'ostéoporose
est la plus fréquente des complications des traitements cortisoniques
au long cours et c'est la première cause d'ostéoporose dans
la population de moins de 45 ans. L'ostéoporose cortisonique a
plusieurs caractéristiques :
La perte osseuse est précoce, survient dès les
premiers mois de la corticothérapie, puis se stabilise après
12 à 18 mois. Il existe une incertitude sur la poursuite d'une
perte osseuse lors de la prolongation du traitement à doses faibles
(< 7,5 mg d'équivalent prednisone/jour). On admet ainsi qu'une
prévention primaire, c'est-à-dire dès la mise en
route d'une corticothérapie à forte dose, est l'attitude
la plus logique.
Elle dépend de la dose et de la durée de la corticothérapie,
donc de la dose cumulée. On admet une dose seuil de 7,5 mg par
jour au-dessous de laquelle l'effet osseux est discuté ; en pratique
les doses administrées au cours des entérocolites sont toujours
supérieures.
Elle est variable d'un sujet à l'autre : elle peut être
nulle mais peut dépasser 10 % en 6 mois. Il n'existe aucun critère
clinique, biologique ou densitométrique permettant de prédire
l'importance de la perte osseuse chez un individu [27].
Elle peut être réversible et nous l'avons montré
chez des patients ayant eu une anastomose iléo-anale [28] : la
disparition de la maladie et du traitement s'accompagne d'une réascension
très lente de la densité osseuse. Les perturbations microarchitecturales
en revanche sont probablement définitives.
Proposition
d'attitude thérapeutique
Il nous paraît justifié de pratiquer une densitométrie
osseuse au rachis et au col fémoral chez les patients souffrant
d'entérocolites inflammatoires. S'il existe une diminution de la
densité osseuse, la calcémie (interprétée
selon l'albuminémie), la phosphorémie, la phosphatase alcaline
totale et la calciurie des 24 heures rapportée à la créatininurie
doivent être évaluées. Ces dosages sont toujours normaux
au cours de l'ostéoporose. Le dosage de la vitamine D (25 OH D3)
n'a généralement pas d'indication d'emblée. Il peut
être demandé pour évaluer une carence, suspectée
sur l'histoire clinique (résection intestinale) et/ou des anomalies
des dosages précédents. Les dosages du 1-25 OH2 D3 et de
la parathormone sont affaire du spécialiste.
La compensation des carences est la première étape : carence
hormonale chez les femmes ménopausées [29] ou les hommes
hypogonadiques, supplémentation en calcium et vitamine D en cas
de carence d'apport et/ou d'ensoleillement. Soulignons que le calcium
et la vitamine D sont utiles lors des ostéoporoses cortisoniques,
mais qu'il n'existe pas de preuve de leur intérêt dans la
prévention de la perte osseuse induite par une corticothérapie
récente [30-32].
La diminution des doses de cortisone est toujours utile, et l'administration
de corticoïdes locaux toujours préférable lorsqu'elle
est efficace. Il n'existe pas aujourd'hui de preuve suffisante d'intérêt
du déflazacort et d'autres corticoïdes « protecteurs
osseux ». La reprise d'une activité physique normale participe
à l'amélioration du squelette [33].
Le traitement de l'ostéoporose cortisonique est la deuxième
étape et fait discuter les bisphosphonates ou les sels de fluor.
Le fluorure de sodium et le monofluorophosphate disodique augmentent
la densité osseuse lombaire chez les patients ayant une ostéoporose
cortisonique confirmée [34, 35]. Ils ont donné des résultats
intéressants, en particulier dans un groupe de transplantés
cardiaques traités par corticoïdes et ciclosporine [36]. L'effet
antifracturaire de l'augmentation de la densité osseuse sous fluor
est discuté. Le fluor ne peut être envisagé aujourd'hui
qu'en recherche clinique.
Les bisphosphonates ont été étudiés en prévention
primaire et secondaire de l'ostéoporose cortisonique [27, 37, 38].
Ce sont des analogues structuraux du pyrophosphate inorganique. Ils réduisent
le remodelage osseux et l'activité et/ou le nombre des ostéoclastes.
Ils s'administrent par voie orale ou intraveineuse. Par voie orale, leur
absorption digestive est très faible : moins de 3 %. Les précautions
de prise sont très strictes et doivent être respectées
sous peine d'altérer l'efficacité du produit. Des troubles
digestifs bénins apparaissent chez 10 % à 20 % des patients
entraînant rarement l'arrêt du traitement. L'administration
intraveineuse est utilisée dans les ostéopathies malignes.
Les amino-bisphosphonates (pamidronate, Arédia®,
ibandronate, Bondronat®), intraveineux, provoquent chez
20 % à 30 % des patients une réaction inflammatoire aiguë
lors de leur première administration avec une augmentation brutale
des taux circulants de cytokines. Cela doit rendre prudent quant à
leur usage au cours des entérocolites.
L'étidronate (Didronel®) dispose de l'autorisation
de mise sur le marché pour la prévention et le traitement
de l'ostéoporose cortisonique, pour des corticothérapies
supérieures à 7,5 mg/j prévues pour plusieurs mois.
C'est le seul traitement envisageable aujourd'hui. Il n'a jamais fait
l'objet d'essai au cours des entérocolites inflammatoires. Son
effet est net au rachis, plus modeste à l'extrémité
supérieure du fémur, en particulier chez les femmes non
ménopausées [27, 37]. D'autres bisphosphonates, alendronate
(Fosamax®) [38], risedronate (Actonel®),
ont fait la preuve de leur efficacité dans l'ostéoporose
cortisonique, mais n'ont pas l'autorisation de mise sur le marché
aujourd'hui.
CONCLUSION Au
cours des entérocolites inflammatoires, il existe un risque d'ostéoporose
dû à un découplage des activités cellulaires
osseuses. La pratique d'une densitométrie est utile, en particulier
lorsque l'usage de corticoïdes à fortes doses est envisagé.
La prévention de l'ostéoporose cortisonique doit être
systématiquement envisagée. L'usage des bisphosphonates, en
particulier intraveineux, mérite d'être étudié
au cours des entérocolites inflammatoires.REFERENCES
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