ARTICLE
Le sphincter anal artificiel [1-4]
représente, avec la graciloplastie électro-stimulée
et l'électromodulation des racines sacrées [5-7], de nouvelles
options dans le traitement chirurgical de l'incontinence anale sévère.
Dans la première partie de ce travail, nous avons présenté
les modalités de fonctionnement du sphincter artificiel Acticon
Neosphincter* et sa technique d'implantation [8]. La seconde partie est
consacrée aux recommandations pour la prise en charge péri-opératoire
et le suivi au long cours des patients implantés. Nous présentons
également les résultats actuels et les indications du sphincter
anal artificiel dans le traitement de l'incontinence anale.
* Dans le premier travail [8], le terme d'ABS® (Artificial
Bowel Sphincter) était l'appellation commerciale retenue pour l'implant.
Ce terme a été récemment modifié pour celui
d'« ActiconTM Neosphincter » qui recouvre la même
entité.
Faut-il
suivre les patients implantés ?
Si oui, comment ?
Le suivi des patients implantés est discutable tant le fonctionnement
de la prothèse est simple. Son utilisation en devient rapidement
« naturelle » pour le patient. La recommandation pourrait être
de ne revenir qu'en cas de réapparition de l'incontinence anale,
ce qui est évidemment appréciable pour des patients éloignés
du centre implanteur. Ces modalités de suivi se distinguent ainsi
de la technique concurrente de la graciloplastie électro-stimulée
qui nécessite en postopératoire un conditionnement prolongé
du muscle transposé pour le transformer en muscle sphinctérien
à contraction continue. La vérification régulière
des paramètres de stimulation électrique est ensuite nécessaire.
En fait, nous demandons à nos patients un suivi régulier,
à la fois dans un but de recherche, mais également pour
vérifier la bonne utilisation de l'implant sphinctérien,
son efficacité à rétablir une fonction ano-rectale
satisfaisante et pour dépister d'éventuelles complications.
L'évaluation postopératoire repose sur des examens simples
et peu contraignants : la clinique, la radiographie sans préparation
et la manométrie ano-rectale, répétées sur
un rythme annuel.
Évaluation clinique
Elle repose sur l'évaluation de la continence anale et de l'évacuation
rectale, au mieux à l'aide de questionnaires standardisés.
L'efficacité du sphincter artificiel à restaurer une qualité
de vie satisfaisante peut être également appréciée
à l'aide de questionnaires spécifiques [9]. De telles évaluations,
actuellement en cours, apporteront des justifications à l'investissement
financier que représente l'utilisation de ce matériel.
L'examen clinique vérifie le bon positionnement de la pompe de
contrôle, son accessibilité, l'efficacité de l'occlusion
anale au toucher, sans essayer de « forcer » la manchette sphinctérienne
pour ne pas risquer de l'endommager, et la qualité de l'ouverture
anale après manuvre d'ouverture sur la pompe de contrôle,
par le patient. L'intégration tissulaire du sphincter artificiel
est également appréciée, notamment au niveau du périnée.
Il est important, au cours des premiers mois postopératoires, de
dépister une éventuelle migration de la manchette sphinctérienne
: trop proche de la marge anale, elle pourrait menacer la peau et provoquer
un ulcère (figure 1, A),
conduisant à l'infection du matériel et à l'explantation.
Détectée à temps, cette complication doit conduire
à réintervenir pour repositionner la manchette sphinctérienne
plus profondément dans le plancher pelvien. Cela est faisable en
reprenant uniquement l'incision périnéale et en dégrafant
simplement la manchette sphinctérienne désactivée.
Le même type de problème peut exister sur la pompe de contrôle
(figure 1, B) ou sur les
tubulures sous-cutanées, notamment chez les patients maigres.
Évaluation radiologique
La pressurisation de l'Acticon Neosphincter avec un liquide radio-opaque
autorise une surveillance radiologique très simple. En postopératoire
immédiat, un cliché centré sur le pelvis permet de
contrôler la désactivation de la prothèse. Lors de
l'activation, une série de radiographies analyse les transferts
liquidiens à travers l'implant et visualise ainsi le fonctionnement
sphinctérien obtenu : ces documents serviront de référence
en cas de dysfonctionnement ultérieur du matériel [8].
Il est également possible de réaliser une échographie
endo-anale dans le cadre de cette surveillance (figure
2). Nous ne la réalisons pas en routine, mais certains
y voient un intérêt pour évaluer l'épaisseur
des tissus enserrés par la manchette sphinctérienne et dépister
une éventuelle atrophie qui ferait alors craindre une ulcération
de l'implant dans le canal anal [16].
Évaluation manométrique
La manométrie ano-rectale est un élément important
de la surveillance postimplantation. Elle permet d'évaluer avec
précision et objectivité les performances du sphincter artificiel
implanté [10]. Nous attachons de l'importance à la mesure
systématique de trois paramètres manométriques (figure
3) [11, 12] :
* La pression de base, sphincter fermé : cette première
mesure reflète la capacité du sphincter artificiel à
recréer une zone de haute pression au niveau du canal anal. Une
augmentation significative par rapport aux valeurs préopératoires
contribue à restaurer la continence anale.
* La pression de base, sphincter ouvert par le patient, représente
la pression anale résiduelle. Basse, elle traduit une ouverture
anale large, gage d'exonérations faciles. À l'inverse, une
pression résiduelle élevée peut expliquer une dyschésie
postopératoire.
* Le temps de refermeture du sphincter après ouverture contribue
également à la qualité de l'évacuation rectale.
Un délai d'ouverture suffisant est nécessaire pour obtenir
une exonération complète. Pour des raisons encore inexpliquées,
certains patients observent une réocclusion rapide, en deçà
des spécifications de l'Acticon Neosphincter (qui sont de
l'ordre de 7 min normalement). Une telle occlusion prématurée
peut être à l'origine d'un mauvais résultat fonctionnel
et obligeait le patient à des réouvertures répétées
du sphincter pour obtenir une évacuation complète.
Nous utilisons également la manométrie ano-rectale pour
vérifier que le patient manie correctement son sphincter. La qualité
du « pompage », lent pour être efficace, et de l'ouverture
anale qui en résulte peut être montrée sur l'écran
et expliquée au patient, comme cela peut se faire au cours des
séances de bio-feedback dans le cadre de la rééducation
pour incontinence anale.
Quels
sont les résultats actuels ?
Quelles sont les complications rencontrées ?
Les résultats initiaux, obtenus avec un implant de type urinaire
(AUS ou AMS 800), ont fait l'objet de plusieurs publications : sur
un total de 37 patients provenant de 3 séries, dont le suivi moyen
variait de 20 à 50 mois, le taux global de succès était
de 73 % (27 patients), les échecs étant liés, dans
une proportion à peu près égale, à l'infection
ou à la survenue de pannes mécaniques (tableau
1) [2-4]. Récemment, Christiansen et al. ont réévalué
les 17 patients de leur série initiale, avec un recul moyen de
7 ans (extrêmes : 5-10 ans). Au terme du suivi, 8 de ces patients
conservaient un sphincter artificiel fonctionnel. Cinq d'entre eux avaient
eu une révision de leur implant au cours du suivi. Sur le plan
fonctionnel, tous les patients se considéraient comme améliorés,
un seul avait encore des pertes occasionnelles de selles solides, et deux
se plaignaient de difficultés d'exonération contrôlées
par des lavements évacuateurs [13].
Les résultats plus récents obtenus avec l'Acticon
Neosphincter sont en cours de publication. Une première série
provenant de trois centres universitaires européens (Nantes, Bruxelles
et Valence) a regroupé 24 patients consécutifs implantés
entre mai 1996 et juin 1998. Tous les patients étudiés avaient
un recul supérieur à 6 mois (médiane : 16 mois).
Les causes d'incontinence étaient variées, avec une majorité
de traumatismes sphinctériens et d'incontinence de type neurogène.
Dans ce travail multicentrique, 7 patients ont été explantés,
cependant 3 d'entre eux ont été secondairement réimplantés
avec succès. Au terme du suivi, 20 patients (83 %) avaient un sphincter
activé et fonctionnel. Le résultat fonctionnel vis-à-vis
de la continence était considéré comme bon chez 19
des 20 patients ayant un sphincter fonctionnel. Deux patients présentaient
des troubles importants de l'évacuation nécessitant la désactivation
régulière du sphincter. Au total, 18 des 24 patients (75
%) se disaient satisfaits ou très satisfaits du résultat
obtenu avec l'implant. Les paramètres manométriques étaient,
respectivement pour la pression de base sphincter fermé, puis sphincter
ouvert, et le temps de réocclusion anale, de 60 mmHg (valeur médiane
préopératoire : 28 mmHg), 30 mmHg et 4 min 40 sec [12].
Une seconde série, monocentrique, a été rapportée
par un groupe australien. O'Brien et al. ont implanté 13
patients : 3 (23 %) ont dû être explantés, dans 2 cas
pour infection, l'une survenue précocement et l'autre à
distance de l'implantation, et dans le dernier cas, pour une érosion
cutanée en regard de la pompe de contrôle. Le score de sévérité
(Wexner-Cleveland Clinic : 0 = continence normale, 20 = incontinence anale
maximale) passait d'une moyenne préopératoire de 18 à
2 en postopératoire, avec un recul qui n'était pas précisé.
Cette amélioration significative de la continence avait un effet
positif sur la qualité de vie des patients, évaluée
sur un score spécifique (préopératoire : 77 %, postopératoire
: 12 %) [14]. D'autres résultats sont attendus prochainement, notamment
ceux d'un essai américain multicentrique sous l'égide de
la Food and Drug Administration. Ils permettront de préciser de
façon objective le bénéfice et les risques de l'implantation
de l'Acticon Neosphincter.
Les différentes complications possibles du sphincter anal artificiel
ont été détaillées et illustrées pour
certaines d'entre elles (figures
4 à 6).
Les travaux d'une équipe écossaise sur le même thème
sont également à mentionner. Cette équipe a développé
une prothèse sphinctérienne anale, proche dans le concept
de pressurisation, mais de dessin différent, non plus circulaire
comme l'Acticon Neosphincter, mais semi-circulaire, visant à
recréer une angulation ano-rectale que l'on sait souvent déficiente
chez les patients incontinents [15, 16]. La publication de leurs premières
implantations cliniques est attendue prochainement.
Indications et contre-indications
De multiples facteurs, à la fois anaux et extra-anaux, contribuent
à assurer une continence anale satisfaisante [17]. Il est clair
que le sphincter anal artificiel n'est à même que de restaurer
une zone de haute pression au niveau du canal anal, et ce de façon
statique, sans possibilité d'augmentation de pression en cas de
menace vis-à-vis de la continence. Le sphincter anal artificiel
corrige la perte de la pression anale de repos. Il est donc faux de prétendre
rétablir une continence normale avec ce traitement, même
si les résultats fonctionnels obtenus sont d'une grande qualité.
Les meilleures indications du sphincter anal artificiel sont représentées
par les lésions sphinctériennes anales inaccessibles à
une réparation locale (tableau
2). Les bons résultats observés dans ce contexte
s'expliquent par le fait que les autres mécanismes de continence,
essentiellement localisés au niveau colique et rectal, sont conservés.
Il est donc légitime de recommander le sphincter artificiel en
première intention, notamment chez les sujets jeunes, lorsque les
chances de succès des réparations locales sont faibles [13,
18]. Cette attitude nous a conduit à abandonner les myorraphies
du plancher pelvien type Parks ou Total pelvic floor repair pour
privilégier la substitution sphinctérienne par sphincter
artificiel, et ce tout spécialement chez les patients jeunes et
motivés.
Dans l'incontinence anale séquellaire d'une imperforation anale,
les chances de succès du sphincter artificiel sont moindres. L'absence
de sensibilité anale et de réservoir rectal, les troubles
associés de la motricité colique rendent plus aléatoires
les résultats des techniques de substitution sphinctérienne,
quelles qu'elles soient. Nous n'avons pas à l'heure actuelle d'éléments
prédictifs du succès de l'Acticon Neosphincter dans
cette indication. Bien que nous ayons observé d'excellents résultats
dans cette indication, certains patients peuvent obtenir de meilleurs
résultats fonctionnels avec les techniques d'irrigation colique
antérograde [19].
Dans l'incontinence anale neurogène ou neurologique, il est important
de prendre en compte les éventuelles dyschésies associées
et l'existence d'une descente périnéale importante. En effet,
le sphincter anal artificiel crée un obstacle à l'évacuation
rectale, parfois responsable de difficultés importantes d'exonération.
Le rétablissement de la continence ne doit pas se faire au détriment
des capacités d'évacuation au risque de faire face à
un échec fonctionnel [17, 20]. Il n'est cependant pas toujours
facile d'apprécier objectivement l'état du transit préopératoire,
les patients ayant fréquemment modifié leur alimentation
pour éviter les accidents ou ayant recours à des traitements
antidiarrhéiques. La présence d'un trouble de la statique
rectale ou des antécédents de cure chirurgicale de prolapsus
doivent rendre prudent vis-à-vis du sphincter artificiel, dans
la mesure où ils indiquent des perturbations de la fonction exonératrice.
Les contre-indications à l'implantation d'un sphincter anal artificiel
sont plus évidentes (tableau
2). La place du sphincter anal artificiel dans les reconstructions
ano-périnéales après amputation du rectum n'est pas
encore définie. Elle sera sans doute limitée par les antécédents
d'irradiation fréquents dans ce contexte. L'implantation d'un Acticon
Neosphincter après échec d'une graciloplastie est possible
et a déjà été rapportée [13]. De même,
la réimplantation de l'implant est possible en cas d'explantation
préalable. Elle peut avoir lieu immédiatement lors d'un
remplacement de tout ou partie de l'implant pour panne mécanique,
ou avec un délai (6 mois habituellement) en cas d'infection ou
d'ulcération, lorsque tous les phénomènes inflammatoires
ont disparu.
CONCLUSION En
résumé, le sphincter anal artificiel s'adresse à des
patients motivés et sélectionnés, ayant une incontinence
anale sévère, évoluant depuis plus d'un an, et créant
un handicap personnel, familial et social important. La technique est présentée
au patient comme une alternative à la colostomie définitive.
Des capacités manuelles permettant la manipulation de la pompe de
contrôle sont requises, de même qu'un niveau intellectuel suffisant
pour comprendre le fonctionnement de l'implant et assurer de façon
régulière les évacuations rectales. Le respect de ces
critères de sélection est un garant du succès de cette
technique innovante. REFERENCES
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