ARTICLE En
cas de tumeur endocrine de la région duodéno-pancréatique,
faire le diagnostic de néoplasie endocrine multiple de type 1 (NEM1)
modifie la prise en charge diagnostique et thérapeutique. De plus,
cela impose de proposer un dépistage dans la famille (cf. article
de A. Calender, p. 351-8). Le gastroentérologue va être confronté
de plusieurs façons à la NEM1 : soit le malade atteint de
NEM1 est adressé par un autre spécialiste (endocrinologue
ou chirurgien endocrinologue le plus souvent) dans le but de dépister
ou de confirmer une atteinte endocrine duodéno-pancréatique
symptomatique ou non, soit, à l'inverse, l'atteinte endocrine duodéno-pancréatique
(métastatique ou non) est connue et le gastroentérologue s'interroge
sur l'opportunité de rechercher une NEM1. Ces différents types
de confrontation avec cette maladie rare vont nécessiter des bilans
différents, très spécialisés, qui conduiront
à une prise en charge thérapeutique dont les modalités
restent encore très discutées.
Caractéristiques générales
de l'atteinte duodéno-pancréatique dans la NEM1
Prévalence
La prévalence de l'atteinte duodéno-pancréatique
chez les sujets atteints de NEM1 est mal évaluée. Elle varie
en fonction de l'âge, des modes de recherche des tumeurs et du mode
de présentation de la NEM1. Le diagnostic de NEM1 est maintenant
souvent fait à un stade préclinique dans un cadre de dépistage
génétique ; il est probable que, dans cette situation, l'atteinte
duodéno-pancréatique n'est souvent pas encore exprimée.
Dans une série autopsique, la prévalence des tumeurs endocrines
pancréatiques est de 81 % [1]. Dans la série suédoise
où le diagnostic d'atteinte endocrine pancréatique est porté
sur la biologie et la tomodensitométrie (TDM), 59 % des malades
avec NEM1 ont une atteinte duodéno-pancréatique [2, 3].
Dans le fichier du NIH portant sur 130 malades, la prévalence est
de 66 % [4] et dans celui du Groupe d'étude des néoplasies
endocrines multiples (Genem), qui contient actuellement les données
cliniques de 322 malades, elle est de 54 % (données non publiées).
Enfin, des données préliminaires portant sur des sujets
atteints de NEM1 n'ayant pas de symptôme hormonal d'origine duodéno-pancréatique
suggèrent que la prévalence de l'atteinte duodéno-pancréatique
évaluée en échoendoscopie est de l'ordre de 40 %
[5]. Il est généralement admis que l'atteinte pancréatique
est diagnostiquée entre 30 et 50 ans (en dehors d'une politique
de dépistage) [2-6]. Toutefois, des tumeurs symptomatiques ou non
peuvent être observées chez les enfants d'une dizaine d'années,
en particulier ceux ayant un insulinome.
Fréquence
Elle varie en fonction de la nature de l'atteinte fonctionnelle (tableau
1) [7]. Il n'y a pas de données pour les tumeurs non fonctionnelles
(sans symptôme d'origine hormonale). En cas de syndrome de Zollinger-Ellison
(SZE), situation la plus fréquemment rencontrée, 20 % à
25 % des malades ont une NEM1 [8-9]. Dans les autres situations, la prévalence
de la NEM1 semble plus faible, mais n'a pas été bien évaluée,
sauf en cas d'insulinome qui est intégré à la NEM1
dans 5 % à 8 % des cas.
Caractéristiques
Dans les fichiers de malades avec NEM1, l'atteinte dominante est le
SZE qui est noté chez 55 % à 70 % des malades ayant une
atteinte duodéno-pancréatique [4, 6, données du Genem].
L'insulinome est fréquent, environ 20 %. SZE et insulinome sont
parfois associés ou peuvent survenir consécutivement. Les
autres tumeurs fonctionnelles (responsables de symptômes hormonaux)
sont exceptionnelles. Dans le fichier du Genem, les glucagonomes et les
VIPomes, responsables de symptômes caractéristiques, ne représentent
chacun que 1 % des tumeurs duodéno-pancréatiques. L'atteinte
purement non fonctionnelle est très variable dans les séries
tirées des fichiers, de 6 % à 17 % [4, 6, données
du Genem]. Leur prévalence est probablement sous-estimée.
Les tumeurs sont le plus souvent multiples [3, 8, 10-12]. Leur multiplicité
est un argument diagnostique majeur en faveur de la NEM1. Les tumeurs
fonctionnelles sont presque toujours associées à des tumeurs
non fonctionnelles. Les tumeurs non fonctionnelles sont souvent immunoréactives
à un ou plusieurs peptides et parfois à la sécrétion
sanguine d'un peptide. Dans le SZE, les gastrinomes sont généralement
localisés dans la paroi duodénale (jusqu'à 80 %),
les tumeurs pancréatiques ne correspondant pas toujours à
des gastrinomes, mais à des tumeurs non fonctionnelles [8, 12].
La taille tumorale est très variable. Les tumeurs peu différenciées
sont probablement exceptionnelles.
Implications pronostiques de l'atteinte
duodéno-pancréatique dans la NEM1
Quarante à 50 % des causes de décès des sujets
atteints de NEM1 sont liées à la NEM1 [13-15]. Parmi celles-ci,
70 % seraient liées à l'atteinte duodéno-pancréatique
[13, 14]. Les plus fréquentes causes de décès liées
à l'atteinte duodéno-pancréatique sont les métastases
à distance, les complications ulcéreuses en cas de SZE (de
plus en plus rares, mais encore observées si le diagnostic de SZE
n'est pas fait), l'hypoglycémie en cas d'insulinome et, potentiellement,
la chirurgie. Les causes de décès liées à
la NEM1 mais non liées à l'atteinte duodéno-pancréatique
sont surtout l'hypercalcémie aiguë et l'atteinte rénale
de l'hyperparathyroïdie et, moins fréquemment, l'évolution
maligne des tumeurs carcinoïdes intrathoraciques ou encore, plus
rarement, des autres tumeurs.
Explorations
Quand et comment chercher une NEM1 en cas d'atteinte
endocrine duodéno-pancréatique ?
Compte tenu de la rareté des tumeurs endocrines duodéno-pancréatiques
et de l'importance de faire le diagnostic de NEM1, le Genem a proposé
de faire une recherche extensive de NEM1 chez tous les malades ayant une
tumeur endocrine, même isolée, de la région duodéno-pancréatique
[6]. Cette recommandation est d'autant plus justifiée que les tumeurs
duodéno-pancréatiques sont multiples. Elle s'applique aussi
aux autres tumeurs endocrines situées dans un organe dérivé
de l'intestin embryonnaire antérieur, en particulier les bronches,
le thymus et l'estomac. En revanche, il est inutile de chercher une NEM1
en cas de tumeurs situées dans un organe dérivé de
l'intestin embryonnaire moyen ou postérieur (intestin grêle,
appendice, côlon, rectum) qui ne sont jamais associées à
la NEM1, sauf par pur hasard. Dans cette dernière situation, un
dosage de la calcémie basale est néanmoins souvent fait.
Le bilan à la recherche d'une NEM1 devrait être fait par
un endocrinologue spécialisé dans la NEM1. En fonction de
l'âge, des symptômes, des antécédents familiaux,
le bilan comprend une exploration des glandes potentiellement atteintes
(parathyroïdes, thymus, bronches, hypophyse, surrénales et
fundus gastrique en cas de SZE) [6]. Le bilan est morphologique (imagerie
par résonance magnétique hypophysaire, TDM surrénalien,
TDM thoracique...) et biologique, comprenant des explorations basales
et dynamiques. Il peut exister d'autres atteintes (cutanées, système
nerveux...) [6]. Au sein du Genem, un prélèvement à
visée génétique est effectué systématiquement,
même en cas d'atteinte duodéno-pancréatique ne paraissant
pas s'intégrer dans la NEM1. Le prélèvement à
visée génétique doit être encadré de
précautions médico-légales (signature d'un consentement
(cf. article d'A. Calender, p. 351-9).
La prévalence des différentes atteintes associées
au SZE s'intégrant dans le cadre d'une NEM1 est indiquée
dans le tableau 2. L'atteinte
endocrine la plus souvent associée à l'atteinte duodéno-pancréatique
(> 90 %) est l'hyperparathyroïdie. L'hyperparathyroïdie est
parfois normocalcémique (40 % dans notre expérience du SZE-NEM1),
ce qui peut nécessiter un test de surcharge calcique pour la mettre
en évidence [16]. Dans notre expérience, il est rare de
ne pas faire d'emblée le diagnostic de NEM1 s'il est présent
[16]. Dans l'expérience d'autres auteurs, le diagnostic de NEM1
est fait après le diagnostic de tumeur du pancréas dans
20 % à 30 % des cas, les explorations initiales étant négatives
[17]. L'absence de recherche d'une hyperparathyroïdie normocalcémique
par un test dynamique est probablement une des raisons expliquant ces
différences.
Bilan d'une atteinte duodéno-pancréatique
connue et recherche d'une atteinte duodéno-pancréatique
chez un sujet atteint d'une NEM1
Bien que ces deux situations soient un peu différentes, l'attitude
proposée est proche. Que l'atteinte soit fonctionnelle ou non,
la première étape est biologique, puis radiologique. L'exhaustivité
des explorations est modulée en fonction de l'âge, des symptômes
et des atteintes chez les apparentés proches.
* Bilan biologique
Quand l'atteinte paraît non fonctionnelle, l'interrogatoire doit
être très soigneux à la recherche de petits symptômes
qui pourraient orienter vers un syndrome d'hypersécrétion
hormonale. Les dosages en basal de la gastrine et de l'insuline, du peptide
C et du glucacon couplés à la glycémie sont systématiques.
D'autres dosages sont effectués dans le cadre de protocoles systématiques
du Genem, mais leur intérêt n'est pas clairement établi.
Une élévation de la gastrinémie basale dans ce contexte
peut être liée à un traitement antisécrétoire
(arrêter les inhibiteurs de la pompe à protons 7 jours avant
de refaire le dosage), à une gastrite atrophique fundique biermérienne
ou non ou à un SZE. Il est donc parfois nécessaire de faire
un test à la pentagastrine pour éliminer une hypochlorhydrie
avant de faire un test à la sécrétine [18]. Une gastrinémie
basale normale n'élimine pas un SZE (10 %). Les anomalies de la
glycémie, de l'insulinémie et du dosage du peptide C doivent
être interprétées par un endocrinologue et peuvent
conduire à la réalisation d'une épreuve de jeûne.
Une élévation isolée modérée (<
2 N) du taux de glucagon n'a probablement pas de valeur particulière
[19]. On est parfois confronté à des élévations
franches de la glucagonémie sans signe clinique de syndrome de
glucagonome (érythème nécrolytique migrateur, diabète,
amaigrissement, thrombose). La conduire à tenir dans cette situation
n'a pas été évaluée. On ne sait pas non plus
si ces tumeurs ont la même évolution défavorable que
les glucagonomes avec expression clinique.
Quand l'atteinte duodéno-pancréatique est fonctionnelle,
il faut affirmer le syndrome hormonal : test à la sécrétine
pour le SZE, épreuve de jeûne pour l'insulinome, dosages
de glucagon pour le glucagonome et de VIP pour le VIPome. L'hypersécrétion
de polypeptide pancréatique n'est pas responsable de symptômes.
L'hypersécrétion franche de somatostatine, tout à
fait exceptionnelle, peut être responsable de symptômes en
général banals (diarrhée avec stéatorrhée,
lithiase vésiculaire, diabète, amaigrissement) [7]. Les
tumeurs peuvent sécréter d'autres peptides ou amines, sérotonine
et thyrocalcitonine par exemple [20].
L'intérêt du dosage des taux de chromogramine A est discuté.
Certains l'utilisent comme test diagnostique de l'atteinte duodéno-pancréatique,
mais pas nous car il n'est pas spécifique de cette atteinte [21,
22]. Ce pourrait être un moyen indirect d'évaluation de l'évolution
de la masse tumorale à l'échelon individuel [22, 23]. Le
dosage du polypeptide pancréatique et l'étude de son évolution
lors d'un repas test sont proposés par une équipe suédoise
en tant que test diagnostique de l'atteinte pancréatique [2]. Seule
cette équipe, qui ne dispose pas de l'échoendoscopie, l'utilise.
* Bilan morphologique
Dans un contexte de NEM1 prouvé, on ne confirme généralement
pas la nature endocrine de la(des) tumeur(s) vue(s) en imagerie par une
biopsie, même en l'absence de syndrome hormonal, d'élévation
des peptides et de foyer d'hyperfixation à la scintigraphie des
récepteurs de la somatostatine.
Les buts de l'imagerie sont : 1) de diagnostiquer l'atteinte duodéno-pancréatique
; 2) de localiser les tumeurs et de mesurer leur taille ; 3) parfois d'aider
à définir le caractère fonctionnel ou non des tumeurs
et 4) de rechercher des métastases à distance [24].
L'imagerie des tumeurs duodéno-pancréatiques est basée
sur la TDM, l'échoendoscopie et la scintigraphie des récepteurs
de la somatostatine. Bien que faite très souvent en première
intention, l'échographie a une efficacité trop inégale
pour qu'elle soit conseillée quand on recherche sérieusement
une lésion duodéno-pancréatique. L'IRM est très
peu utilisée dans cette indication. La TDM est souvent faite à
titre de débrouillage pour voir s'il existe des métastases
hépatiques (figure 3),
une grosse tumeur pancréatique ou une atteinte surrénalienne.
Les tumeurs endocrines pancréatiques sont souvent petites et uniquement
visibles très brièvement lors de l'injection du produit
de contraste. Faite à titre de débrouillage, la TDM abdominale
non centrée sur la région duodéno-pancréatique
est donc un mauvais examen si on désire une cartographie précise
des lésions dans le pancréas, le duodénum ou les
ganglions ou si on désire suivre leur taille sur des examens successifs.
L'échoendoscopie est l'examen de choix, ayant une sensibilité
globale de 76 % dans une étude de 14 malades avec NEM1 [25]. Toutefois,
à notre connaissance, il n'y a pas eu d'étude publiée
ayant comparé l'échoendoscopie à la tomodensitométrie
spiralée centrée sur le pancréas dans le bilan des
tumeurs endocrines duodéno-pancréatiques, a fortiori
en cas de NEM1. La sensibilité de l'échoendoscopie est meilleure
pour les lésions situées dans le pancréas que pour
celles situées dans le duodénum ou les aires ganglionnaires
péripancréatiques [26, 27]. La détection des tumeurs
duodénales est particulièrement difficile et opérateur-dépendante.
L'échoendoscopie permet de mesurer avec précision les
lésions et peut donc être utilisée pour le suivi de
leur taille. Il ne faut pas oublier l'endoscopie duodénale simple
qui détecte un tiers des gastrinomes duodénaux [27]. La
scintigraphie des récepteurs de la somatostatine a été
peu évaluée dans le cadre particulier de la NEM1 [28, 29].
Comme dans les autres situations de prise en charge des tumeurs endocrines,
elle apporte des informations sur d'éventuelles métastases
à distance ou sur les tumeurs primitives, mais aussi des informations
spécifiques à la NEM1 comme des foyers d'hyperfixation dans
le thorax correspondant à des carcinoïdes bronchiques ou thymiques
(figure 1). On ne sait
toutefois pas si la réalisation systémique d'une TDM thoracique
de bonne qualité ne permettrait pas de trouver ces mêmes
lésions [28].
L'échoendoscopie a fait quasiment disparaître les indications
d'artériographie et de cathétérisme veineux avec
dosage étagé d'hormones par voie transhépatique avec
ou sans test de stimulation. Il pourrait rester encore une indication
dans le cas des insulinomes survenant dans le cadre d'une NEM1. Toutefois,
le geste chirurgical en cas d'insulinome étant très stéréotypé,
il n'est pas certain que la réalisation préalable de cet
examen, invasif de surcroît, augmente les chances de supprimer les
hypoglycémies. Enfin, une fois que le diagnostic de tumeur duodéno-pancréatique
est posé, il faut s'assurer de l'absence de métastases hépatiques.
En se basant sur une série de malades atteints d'un SZE intégré
ou non dans la NEM1, les explorations ayant la plus grande sensibilité
pour le diagnostic de métastases hépatiques sont, par ordre
décroissant, la scintigraphie des récepteurs de la somatostatine,
l'IRM, la TDM, puis l'échographie (figure
2) [12, 30].
* En pratique, comment gérer le bilan
morphologique pancréatique dans un cadre de NEM1 ?
En cas de syndrome clinique évoquant une tumeur endocrine fonctionnelle,
un bilan biologique et morphologique exhaustif s'impose, quel que soit
l'âge. Aucune recommandation concernant le dépistage de l'atteinte
duodéno-pancréatique n'a été proposée
chez les sujets à risque de moins de 18 ans. Il est difficile,
avant cet âge, de proposer une échoendoscopie en l'absence
de syndrome hormonal caractérisé ou de tumeur pancréatique
« significative »
(< 1 cm ?) en échographie ou en TDM. L'échographie est
souvent l'examen de débrouillage malgré ses limites. Elle
peut être faite à n'importe quel âge. Si le pancréas
est anormal en échographie, la poursuite des investigations par
TDM pancréatique, voire échoendoscopie, est indiquée.
En cas de famille « à risque » (tumeurs pancréatiques
ou métastases hépatiques chez des apparentés jeunes),
une TDM du pancréas peut être faite à l'adolescence,
même si l'échographie est normale. Si une TDM est faite pour
voir les surrénales, il faut demander au radiologue de faire un
examen du pancréas. Après 18 ans, en l'absence de syndrome
évoquant une tumeur fonctionnelle, un premier bilan comprenant
une échoendoscopie est justifié, surtout en cas d'antécédents
familiaux de SZE ou de métastases hépatiques. Une proposition
de dépistage et de suivi prospectif des atteintes duodéno-pancréatiques
par biologie et échoendoscopie a été faite au sein
du Genem (encadré).
Métastases hépatiques
Fréquence
Dans des séries non sélectionnées de malades atteints
d'une NEM1 et d'une tumeur endocrine de la région duodéno-pancréatique,
la fréquence des métastases hépatiques varie de 4
% [31] à 27 % [2]. Elle est de 13 % dans la plus grande série
(69 malades) [32]. Dans deux séries de sujets atteints d'un SZE
dans le cadre d'une NEM1, la prévalence des métastases hépatiques
au moment du diagnostic de SZE est respectivement de 6 % dans la série
nord-américaine [9] et 16 % dans la série française
[8]. Plus intéressant est le risque de développement de
métastases hépatiques chez les sujets n'en ayant pas au
moment du diagnostic de SZE ; celui-ci est respectivement de 9 % après
un suivi moyen de 7,1 ans dans la série nord-américaine
[9] et de 10 % après un suivi médian de 8,5 ans dans la
série française [15].
Facteurs de risque de développement
Il y a peu de données, tant pour les tumeurs non liées
à une NEM1 que pour les tumeurs liées à une NEM1,
sur les facteurs qui favorisent le développement de métastases
hépatiques. Dans la NEM1, le type tumoral semble être un
facteur de risque. Dans la série tasmanienne de sujets atteints
d'une NEM1, la majorité des malades avec métastases hépatiques
avait un SZE [32, 33]. Le syndrome de glucagonome semble être un
facteur de risque, mais mal évalué compte tenu de extrême
rareté de cette situation [19, 33, 34]. Le fait que des apparentés
au premier degré soient atteints de métastases hépatiques
est aussi un facteur de risque (odds ratio = 3,7) [32]. Les adénopathies
métastatiques ne sont pas un facteur de risque de métastases
hépatiques, qu'il existe ou non une NEM1 [9, 15, 35]. Finalement,
le facteur prédictif principal de métastases hépatiques
est la taille de la tumeur primitive [9, 15, 35]. On sait par exemple
que 75 % des sujets atteints d'un SZE (avec ou sans NEM1) avec métastases
hépatiques ont une tumeur pancréatique de 3 cm ou plus [9].
Dans une série de 77 malades atteints d'un SZE dans le cadre d'une
NEM1 et sans métastases hépatiques initiales, nous avons
montré que l'existence d'une tumeur pancréatique de plus
de 3 cm était un facteur de risque majeur du développement
ultérieur de métastases hépatiques (augmentation
du risque de 29 par rapport à l'absence de tumeur de plus de 3
cm) [15]. Dans cette série, 40 % des malades avec une tumeur pancréatique
de plus de 3 cm ont développé des métastases hépatiques
métachrones contre 4,8 % de ceux n'ayant pas de tumeur pancréatique
de plus de 3 cm. À 15 ans, la probabilité de ne pas avoir
de métastases hépatiques en l'absence de tumeur pancréatique
de plus de 3 cm était de 96 % (IC 95 % : 88-100) [15] (figure
3).
Prise en charge thérapeutique
de l'atteinte duodéno-pancréatique en cas de NEM1
Le traitement médical des symptômes n'est pas différent,
que les tumeurs soient intégrées ou non à la NEM1.
Les indications de la chirurgie (en l'absence de métastases hépatiques)
font l'objet de controverses, en particulier en cas de SZE et de tumeurs
non fonctionnelles [2, 3, 6, 8, 9, 12, 15, 36-42]. Les buts de la chirurgie
sont : 1) supprimer les symptômes des tumeurs fonctionnelles et
2) réduire les risques de métastases hépatiques.
Il y a un consensus pour traiter chirurgicalement les insulinomes et les
autres tumeurs responsables de symptômes mettant la vie des malades
en danger (VIPomes et glucagonomes), car il n'y a pas de traitement médical
qui prévienne de façon fiable les complications [35-39].
Le geste chirurgical consensuel est la pancréatectomie gauche emportant
la queue et le corps du pancréas et l'énucléation
des tumeurs de la tête aidée par l'échographie peropératoire
[38, 39, 42, 43]. Certains s'assurent, en peropératoire, de la
normalisation de l'insulinémie après résection des
tumeurs [44]. Avec cette technique, la majorité des malades atteints
de NEM1 et d'insulinomes est débarrassée à long terme
des hypoglycémies. Dans le cas du SZE, la suppression des conséquences
de l'hypersécrétion gastrique acide n'est pas une indication
formelle à la chirurgie puisque les inhibiteurs de la pompe à
protons sont efficaces à presque 100 %. De plus, l'expérience
chirurgicale dans le SZE montre que la chirurgie débarrasse rarement
(jamais dans certaines séries) le malade de son hypergastrinémie
et de la nécessité de poursuivre le traitement par inhibiteurs
de la pompe à protons [8, 12, 36, 39]. Quel que soit le type de
tumeurs, la possibilité de prévenir les métastases
hépatiques métachrones par la résection des tumeurs
primitives n'a jamais été démontrée, mais
est probable. Une seule étude a montré une réduction
significative des métastases hépatiques métachrones
dans un groupe de malades atteints d'un SZE opérés par rapport
à un groupe de malades non opérés [45]. Toutefois,
il s'agissait essentiellement de SZE de type sporadique et les deux groupes
n'étaient pas comparables.
Chacune des grandes équipes ayant une expérience importante
des tumeurs endocrines duodéno-pancréatiques liées
à la NEM1 a développé une stratégie chirurgicale
propre en fonction de son expérience, de son analyse de la littérature
et de son recrutement [3, 12, 36, 38-41]. Certains n'opèrent jamais
[40], d'autres pratiquement toujours dès qu'une tumeur duodéno-pancréatique
est suspectée ou visualisée [38, 39, 41] et, enfin, certains
limitent la chirurgie aux tumeurs ayant certaines caractéristiques
[12, 36]. Les deux équipes ayant un recrutement quasi exclusif
de SZE ont actuellement une attitude attentiste en l'absence de tumeur
pancréatique de plus de 2,5 à 3 cm et n'opèrent systématiquement
que les malades ayant des grosses tumeurs et ceux ayant un syndrome fonctionnel
mettant en jeu leur vie [8, 9, 12, 15, 36]. Cette attitude est basée
sur une large expérience de la chirurgie systématique ayant
montré son incapacité à guérir le SZE (sauf
si une duodéno-pancréatectomie céphalique ou une
pancréatectomie totale sont faites) et, a priori, à
réduire le risque de métastases hépatiques ultérieures
[8, 15]. Cette expérience, pourtant la plus large de toute la littérature,
a été très critiquée car les gestes chirurgicaux
pratiqués étaient variables selon la période d'étude
et donc pas optimaux. Il en ressort que le risque ultérieur de
métastases hépatiques est majeur (40 %) en cas de tumeur
pancréatique de grande taille, même réséquée
chirurgicalement [15]. Cela sous-entendrait que la chirurgie pancréatique
a été faite trop tardivement chez ces patients et que la
chirurgie préventive doit concerner des tumeurs plus petites. Le
problème est alors de sélectionner les malades chez qui
la chirurgie est bénéfique, sachant qu'en l'absence de grosse
tumeur pancréatique la survie à 15 ans sans métastase
est estimée à 96 %, que les tumeurs aient ou non été
réséquées [15]. D'autres équipes, dont le
recrutement n'est pas spécifiquement le SZE, ont une attitude chirurgicale
systématique. Pour les Suédois, tous les malades ayant une
tumeur pancréatique en TDM ou des anomalies biologiques (dont le
repas test avec dosage du polypeptide pancréatique), qu'il existe
ou non des symptômes, doivent être opérés [2,
3]. Pour Thompson, l'attitude est chirurgicale dès qu'une tumeur
est vue en échoendoscopie [39]. Le geste chirurgical proposé
est soit la pancréatectomie gauche systématique associée
à l'énucléation des tumeurs de la tête du pancréas
sous couvert de l'échographie peropératoire et, en cas d'hypergastrinémie,
à la duodénotomie à la recherche de gastrinomes duodénaux,
soit l'énucléation des tumeurs sans résection pancréatique
systématique. La duodéno-pancréatectomie céphalique
est proposée par certains, associée à l'énucléation
des tumeurs du reste du pancréas, car, dans le SZE, elle a l'avantage
d'ôter la plupart des sites des gastrinomes [41]. Toutefois ce geste
a une mortalité et une morbidité non négligeables.
De plus, en cas de SZE, il rend impossible la réalisation ultérieure
d'une gastrectomie totale, ce qui est encore parfois fait par nécessité
en cas de tumeurs endocrines multiples fundiques à cellules enterochromaffin-like
ou de sténose peptique sophagienne [46, 47]. Pour ces raisons,
nous pensons que ce geste ne devrait pas être proposé. Il
en est de même pour la pancréatectomie totale. Le recul est
actuellement insuffisant pour évaluer si l'attitude chirurgicale
systématique réduira l'incidence des métastases et
surtout la mortalité à très long terme.
Ces différentes attitudes chirurgicales paraissent excessives.
D'un côté, il est illogique d'attendre que les tumeurs atteignent
2,5 à 3 cm pour intervenir alors qu'il est presque certain qu'à
ce stade la résection des tumeurs ne prévient pas l'apparition
des métastases. De l'autre côté, opérer tous
les malades, alors que 5 % seulement de ceux qui n'ont pas de volumineuse
tumeur sont à risque de métastases [15], est illogique,
compte tenu de la morbidité de ce type de chirurgie. Étant
donné le lien très fort entre taille tumorale et métastases
hépatiques, nous proposons de suivre en échoendoscopie la
taille des tumeurs pancréatiques et de ne proposer une intervention
qu'en cas d'augmentation de taille. Le rythme de surveillance par échoendoscopie
que nous recommandons au sein du Genem varie de 1 à 5 ans suivant
la taille tumorale, l'existence d'adénopathies et les antécédents
familiaux de métastases hépatiques (figure
3). Les grosses tumeurs devraient être opérées
d'emblée, mais cette situation est rare (13 %) [15].
Enfin, la chirurgie doit être encadrée de précautions
en cas de SZE, en particulier administration parentérale d'inhibiteurs
de la pompe à protons à des doses permettant le contrôle
de l'hypersécrétion acide [48]. Les IPP ne doivent être
arrêtés que quand on a la preuve de la guérison du
SZE (test à la sécrétine négatif) et quand
la masse cellulaire pariétale est revenue à la normale.
Il est généralement proposé de traiter chirurgicalement
l'hyperparathyroïdie avant les tumeurs duodéno-pancréatiques
en cas de SZE car il a été montré que cela facilitait
le contrôle de l'hypersécrétion acide par les antagonistes
des récepteurs H2 [49]. Toutefois, cela n'est peut-être plus
vrai avec les inhibiteurs de la pompe à protons en raison de leur
plus grande efficacité. Dans certains centres, la chirurgie des
parathyroïdes est faite dans le même temps que la chirurgie
pancréatique [38, 39].
Proposition de dépistage
et de suivi de patients atteints de NEM 1 (< 18 ans) (La chirurgie
peut être proposée par le médecin en charge du malade
quand il le désire)
1. Suivi clinique annuel.
2. Recherche annuelle de métastases hépatiques
(2 échographies au minimum) en cas de lésion duodéno-pancréatique.
3. Bilan biologique.
Initial : gastrine, insuline, peptide C, glycémie, glucagon,
sous-unité alpha HCG, polypeptide pancréatique, VIP, somatostatine,
thyrocalcitonine, sérotonine, sérothèque/plasmathèque
± examens dynamiques en fonction de la symptomatologie.
Annuels standardisés, à adapter en fonction de la
pathologie du malade et de l'évolution : gastrine, insuline, peptide
C, glycémie, glucagon, sérothèque/plasmathèque
4. Échoendoscopie (à partir de 18 ans).
1er contrôle à 1 an, quel que soit le
résultat de la 1re échoendoscopie.
Contrôles ultérieurs
Pas de métastases hépatiques dans la famille
:
pas de lésion ou lésions stables
< 10 mm : contrôle à 5 ans
lésions stables de 10 à 19 mm :
contrôle à 3 ans.
lésions stables >= 20 mm ou lésions
évolutives (en nombre ou taille : > 25 % ) ou apparition d'un
ganglion suspect : contrôle à 1 an.
Métastases hépatiques dans la famille :
pas de lésion ou lésions stables
< 10 mm : contrôle à 3 ans
lésions stables de 10 à 19 mm :
contrôle à 2 ans.
lésions stables >= 20 mm ou lésions
évolutives (en nombre ou taille : > 25 % ) ou apparition d'un
ganglion suspect : contrôle à 1 an
CONCLUSION La
prise en charge des tumeurs endocrines de la région duodéno-pancréatique
est difficile quand ces tumeurs s'intègrent dans le cadre d'une NEM1.
Le bilan doit être fait dans des centres spécialisés,
en collaboration étroite avec des endocrinologues spécialisés
dans la NEM1 et des chirurgiens endocrinologues. L'attitude thérapeutique
chirurgicale est très discutée. Un des buts de la chirurgie
étant de tenter de réduire à très long terme
le développement de métastases hépatiques dont le risque
est très faible chez la majorité des malades, il ne faut pas
que la chirurgie soit source d'une morbidité significative à
court ou à long terme ou de mortalité. L'attitude chirurgicale
proposée mériterait d'être évaluée prospectivement
au sein de groupes comme le Genem. Enfin, compte tenu de la très
grande espérance de vie, qui, on l'espère, devrait augmenter
en raison des prises en charge plus précoces et plus adaptées,
le suivi doit être fait par des équipes qui pourront assurer
une prise en charge continue sans interruption pendant toute la vie des
malades, tant sur le plan endocrinologique que gastroentérologique.
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