ARTICLE
La cirrhose secondaire à une infection chronique par le
virus de l'hépatite C (VHC) représente l'indication la plus
fréquente de transplantation hépatique (TH) en Europe et
aux États-Unis. Elle concerne approximativement un malade sur trois
candidats à la TH [1, 2]. La TH s'adresse à des malades
ayant une cirrhose virale C compliquée d'insuffisance hépatocellulaire
sévère et/ou d'hypertension portale symptomatique et à
certains malades atteints d'un carcinome hépatocelullaire. Dans
tous les cas, les indications de TH pour cirrhose virale C ne comportent
aucune spécificité. La réinfection du greffon par
le VHC est quasi constante.
Diagnostic et histoire
naturelle
La réinfection du greffon par le VHC peut être définie
sur quatre critères : biochimiques, sérologiques, virologiques
et histologiques. Les perturbations du bilan hépatique observées
chez un malade transplanté pour une cirrhose virale C ne sont pas
considérées comme un bon marqueur de réinfection
du greffon en raison de leur manque de spécificité. Les
études initiales fondées sur les tests sérologiques
de deuxième génération montrent que la séroprévalence
des anticorps anti-VHC après transplantation de malades infectés
par le VHC est de 41 % à 83 %, sous-estimant la fréquence
de la réinfection du greffon [3-5]. La perte des anticorps est
probablement une conséquence du traitement immunosuppresseur.
Il est actuellement admis que le diagnostic de réinfection du
greffon par le VHC est défini par la réapparition de l'ARN
du VHC dans le sérum détectée par amplification génomique
(PCR). Elle est observée chez 75 % à 100 % des malades après
un délai de 2 ans après la TH [6-12]. La virémie
chute considérablement durant la période postopératoire
immédiate et ne reste détectable que chez seulement un malade
sur deux, et à un taux inférieur de 80 % à 90 % à
celui observé en pré-TH [13]. Cependant, dès la fin
de la première semaine post-TH, l'ARN du VHC est de nouveau détectable
par PCR pour atteindre à la fin de la seconde semaine un taux identique
à celui observé en pré-TH [11, 13].
La réinfection quasi constante du greffon s'accompagne de la
survenue d'une hépatite chez 50 % à 70 % des malades. Il
s'agit généralement d'une hépatite aiguë lobulaire
dont le profil biologique est cytolytique ou mixte [12]. Cette hépatite
est fréquemment asymptomatique, survient habituellement entre le
premier et le quatrième mois postopératoire, exceptionnellement
au-delà de la première année post-TH [11, 12] et
s'accompagne d'une élévation considérable de la charge
virale [11, 12, 14]. Rarement la réinfection du greffon par le
VHC peut évoluer vers une insuffisance hépatocellulaire
subaiguë. Parfois, elle se traduit d'emblée par une hépatite
chronique [12], caractérisée par une élévation
modérée des transaminases associée à des lésions
histologiques caractéristiques. Dans ce cas, l'ascension de la
charge virale postopératoire reste modérée. Enfin,
quelques cas d'hépatites cholestatiques, ressemblant à la
forme cholestatique fibrosante de la réinfection du greffon par
le VHB, d'évolution sévère conduisant au décès
ou à la retransplantation, ont été rapportés
[8, 9, 15].
Après le stade initial de réinfection du greffon, une
virémie peut être détectée en l'absence de
lésions histologiques. En effet, une étude rétrospective,
portant sur 652 malades transplantés dans 15 centres européens
pour cirrhose virale C, a montré que la survenue actuarielle d'une
hépatite chronique active sur le greffon était de 68 % et
80 %, respectivement, 3 et 5 ans après la TH [16]. L'hépatite
chronique peut évoluer secondairement vers une cirrhose avec une
incidence à 5 ans estimée entre 10 % et 31 % selon les séries
[7-9, 16-19]. Il a été montré, dans une étude
récente où un protocole de biopsie annuelle était
réalisé après la TH, que la proportion de malades
atteints de cirrhose augmentait régulièrement avec le temps
: 8,5 %, 16 % et 28 % à 2, 3 et 5 ans, respectivement [18]. Ainsi
la progression de la fibrose chez les malades infectés par le VHC
semble plus rapide chez les transplantés que chez les non-transplantés
[19, 20], suggérant que le temps nécessaire au développement
de la fibrose est plus court chez les immunodéprimés que
chez les immunocompétents.
Il a été suggéré que l'activité sérique
des transaminases était un mauvais indicateur de la sévérité
des lésions histologiques hépatiques, en particulier de
l'activité nécrotico-inflammatoire chez les malades transplantés.
En effet, Gane et al. [8] ont rapporté que l'activité
sérique des transaminases était normale chez 56 % des malades
avec une hépatite chronique minime, 40 % des malades avec une hépatite
chronique modérée et 50 % des malades cirrhotiques. Cela
diffère de ce qui est observé chez les malades immunocompétents
et nécessite la réalisation d'une surveillance histologique
prospective régulière chez les malades transplantés
pour cirrhose virale C.
Malgré une perte initiale possible de greffons, liée à
une forme aiguë sévère de la réinfection, ou
une perte de greffons plus tardive, liée à une hépatite
chronique active évoluant vers la cirrhose, la survie actuarielle
(tableau 1) après
TH pour cirrhose virale C est satisfaisante estimée entre 79 %
et 95 % à 1 an [7,8,21] et comprise entre 62 % et 84 % à
5 ans [7, 8, 16, 19, 21, 22]. À 10 ans, la seule série publiée
à ce jour fait état d'une survie actuarielle de 62 % [22].
La survie actuarielle après TH pour cirrhose virale C est identique
à celle rapportée chez des malades transplantés pour
hépatopathie non C.
Facteurs influençant
l'histoire naturelle de la réinfection du greffon
Les facteurs influençant l'histoire naturelle de la réinfection
du greffon par le VHC sont peu connus. Ils peuvent être liés
aux caractéristiques du virus, à l'hôte ou à
l'environnement.
Génotype du VHC
Plusieurs études ont évalué la relation entre la
sévérité des lésions hépatiques après
transplantation et le génotype du VHC. Quelques-unes [8, 17, 18,
23, 24], mais pas toutes [25-27], ont montré que le génotype
1 (en particulier le type 1b) était associé à des
lésions hépatiques post-transplantation plus sévères.
Ces résultats discordants sont probablement influencés par
une distribution des génotypes différentes selon les populations
étudiées, par la présence de facteurs confondants
comme l'immunosuppression administrée ou le protocole de suivi
histologique adopté. Cependant, Féray et al. [16]
ont montré récemment, dans une étude de 652 malades
transplantés pour cirrhose virale C, que le génotype 1b
était un facteur de risque indépendant de réinfection
du greffon par le VHC.
Virémie VHC
Les résultats concernant une relation entre la virémie
et la sévérité des lésions histologiques sont
discordants [11, 23, 28-30]. Ces différences peuvent être
dues aux méthodes de quantification de la virémie utilisées,
à la distribution des génotypes, à la définition
histologique des lésions histologiques, au moment de la mesure
de la virémie et de l'étude de l'histologie. Cependant,
une virémie forte est habituellement détectée chez
les malades évoluant vers une hépatite cholestatique fibrosante
et durant la phase aiguë de la réinfection du greffon [29-31].
Ainsi, les lésions hépatiques en phase précoce de
la réinfection pourraient être dues à un effet cytopathique
direct du VHC.
Distribution en quasi-espèces du VHC
Les études conduites chez les malades immunocompétents
ou immunodéprimés infectés par le VHC suggèrent
que l'hétérogénéité des quasi-espèces
du VHC pourrait jouer un rôle dans l'évolution de la maladie
[32-34]. Leurs résultats ne sont pas concluants et souvent discordants,
probablement en raison du petit nombre de malades étudiés
et des différentes méthodes utilisées pour déterminer
l'hétérogénéité des quasi-espèces
du VHC.
Immunosuppression
Il semble établi que le traitement immunosuppresseur institué
après la transplantation puisse modifier les caractéristiques
de la réinfection du greffon par le VHC. Il a été
ainsi montré que le renforcement du traitement immunosuppresseur,
à l'occasion du traitement d'un épisode de rejet, pouvait
s'accompagner d'une récidive de la maladie virale C plus précoce
et plus fréquemment symptomatique, notamment chez les malades traités
par anticorps monoclonaux, anti-CD3 [35]. Il a également été
mentionné dans une étude l'existence de lésions histologiques
plus sévères 2 ans après la transplantation en cas
d'antécédents de rejet postopératoire précoce.
En revanche, l'utilisation en immunosuppression d'entretien de la ciclosporine
ou du tacrolimus ne semble pas modifier l'histoire naturelle de la réinfection
du greffon [8, 21].
Carcinome hépatocellulaire
La présence d'un carcinome hépatocellulaire (CHC) sur
le foie explanté est un facteur qui influence la survie du malade
et du greffon. En effet, dans l'étude de Féray et al.
[16], à 5 ans, la survie cumulée chez les malades sans CHC
est de 77 % contre 55 % chez les malades ayant un CHC. Cette tendance
est confirmée par toutes les autres séries.
Autres facteurs
Il n'existe pas actuellement d'éléments probants en faveur
d'un rôle pronostique de la compatibilité ou de l'incompatibilité
entre les antigènes majeurs du système d'histocompatibilité
du greffon et du receveur. Les malades qui ont une virémie CMV
après transplantation auraient un risque élevé de
réinfection sévère du greffon par le VHC [36]. En
revanche, la co-infection avec d'autres virus comme le virus de l'hépatite
B [37] ou le virus G [38] ne semble pas influencer l'histoire naturelle
de la réinfection du greffon par le VHC. Enfin, il a été
suggéré que les malades transplantés à partir
des années 1990 avaient un risque de progression de la fibrose
supérieur à celui des malades transplantés dans les
années 1985-1989 [19, 39]. Cela pourrait être expliqué
par l'administration de traitements immunosuppresseurs plus puissants
et par l'utilisation de foie de donneurs plus âgés.
Manifestations extra-hépatiques
liées au VHC après TH
Il a été récemment mis en évidence que le
VHC était l'agent principal des cryoglobulinémies mixtes.
Après TH, au même titre que chez les malades immunocompétents,
des manifestations extra-hépatiques en rapport avec l'existence
d'une cryoglobulinémie mixte peuvent survenir après réinfection
du greffon par le VHC. Ainsi, depuis 1996, 9 cas de cryoglobulinémie
mixte symptomatique après TH et attribués au VHC ont été
rapportés à notre connaissance [40-42]. Les manifestations
étaient, dans 90 % des cas, des lésions cutanées
de type purpura vasculaire associées dans 2 cas sur 3, à
des lésions de glomérulonéphrite membrano-proliférative.
Dans 3 des 9 cas rapportés, la vascularite liée au VHC a
entraîné le décès du malade malgré un
traitement par plasmaphérèse et le renforcement de l'immunosuppression.
Ainsi, des manifestations extra-hépatiques sévères
attribuables au VHC peuvent être observées après TH
pour cirrhose virale C et mettre en jeu le pronostic vital. Dans deux
séries [43, 44], l'analyse systématique de l'incidence et
des caractéristiques des cryoglobulinémies mixtes a montré
qu'une cryoglobulinémie pouvait être observée chez
18 % à 34 % des malades transplantés pour cirrhose virale
C et que des manifestations cliniques de vascularite pouvaient survenir
chez 33 % à 44 % des malades ayant une cryoglobulinémie
après TH. Les facteurs susceptibles de favoriser la survenue d'une
cryoglobulinémie et de manifestations symptomatiques restent peu
connus.
Les syndromes lymphoprolifératifs (SLP) sont une complication
de la transplantation d'organe. Il est établi que les principaux
facteurs de risque de SLP sont d'une part l'infection latente par le virus
d'Epstein-Barr (EBV) et, d'autre part, le type et l'intensité du
traitement immunosuppresseur. Il a été suggéré
que l'infection par le VHC pouvait être associée à
une prolifération clonale B et pouvait participer au développement
de certains types de lymphome. Récemment, à l'hôpital
Henri-Mondor, la relation potentielle entre l'infection par le VHC et
la survenue de SLP a été étudiée chez des
malades transplantés pour cirrhose virale C [45]. Il a été
montré que l'incidence de survenue de SLP était de 10,5
% chez les malades transplantés pour cirrhose virale C contre 1,7
% chez ceux transplantés pour hépatopathie non C (p = 0,03).
La probabilité de survenue à 4 ans de SLP était significativement
plus élevée chez les malades transplantés pour cirrhose
virale C que chez les malades transplantés pour hépatopathie
non C (12,3 % versus 2,2 %, respectivement, p =0,01). Les malades
transplantés pour cirrhose virale C recevaient plus fréquemment
du sérum antilymphocytaire (SAL). Cependant, chez les malades traités
par SAL, la probabilité de survenue d'un SLP était supérieure
chez les malades transplantés pour cirrhose virale C à celle
observée chez les malades transplantés pour hépatopathie
non C (27,1 % versus 6,4 % respectivement, p = 0,08). Ces résultats
suggèrent que l'infection par le VHC pourrait jouer un rôle
dans le développement de SLP après transplantation hépatique
pour cirrhose virale C [45].
Traitement
Traitement de la réinfection du greffon
L'utilisation de l'interféron (IFN) en monothérapie pour
le traitement de la réinfection du greffon par le VHC a été
décrite dans trois études publiées [46-48] (tableau
2). La dose d'interféron administrée était
de 3 MUI trois fois par semaine et la durée du traitement allait
de 4 à 6 mois. Une réponse biochimique en fin de traitement
(taux normal d'ALAT) était observée chez 9 % à 28
% des malades, mais une réponse virologique (recherche d'ARN du
VHC par PCR négative) en fin de traitement n'était jamais
obtenue. Une amélioration histologique était observée
uniquement dans l'une des trois études chez 14 % des malades. Féray
et al. [48] décrivent une morbidité significative
associée au traitement par interféron. En effet, ces auteurs
ont observé un rejet chronique chez 35 % des malades traités
par interféron comparés à 3 % dans un groupe de malades
non traités. Les deux autres études [46, 47] rapportent
une incidence de rejet chronique de 0 % et 4 %. L'ensemble de ces observations
indiquent qu'un traitement par interféron en monothérapie
n'est pas recommandé pour la réinfection du greffon par
le VHC compte tenu de l'absence de réponse virologique et d'un
risque potentiel de rejet chronique.
La ribavirine a également été utilisée en
monothérapie pour le traitement de la réinfection du greffon
par le VHC [49, 50] (tableau 2). Deux études portant sur
un total de 16 malades rapportent des résultats concordants. Une
réponse biochimique en fin de traitement est observée chez
la moitié des malades. Cependant, une rechute caractérisée
par une augmentation des transaminases est observée dans tous les
cas. Il a été parfois constaté une diminution de
la virémie du VHC, mais la recherche d'ARN du VHC par PCR restait
positive chez tous les malades pendant la durée du traitement.
Une amélioration histologique a été mise en évidence
chez 22 % à 57 % des malades en cas de réponse biochimique.
Aucun épisode de rejet n'a été observé et
les effets secondaires sont comparables à ceux décrits chez
les malades immunocompétents.
Bizollon et al. [51] (tableau
2) ont traité 21 malades transplantés pour cirrhose
virale C par bithérapie associant interféron à la
dose de 3 MUI trois fois par semaine et ribavirine pendant 6 mois, suivi
par un traitement par ribavirine en monothérapie. Après
6 mois de bithérapie, une réponse biochimique était
observée chez tous les malades et une réponse virologique
chez 48 % d'entre eux. Durant la poursuite du traitement par ribavirine
en monothérapie, les transaminases restaient normales. Il existait
une amélioration histologique en termes d'activité chez
tous les malades après 6 mois de bithérapie. Aucun épisode
de rejet n'a été rapporté au cours de l'étude.
L'effet immunomodulateur de la ribavirine pourrait expliquer l'absence
de rejet pendant la bithérapie. Les résultats de la bithérapie
semblent encourageants pour le traitement de la réinfection du
greffon par le VHC. Cependant, aucun résultat de réponse
virologique soutenue n'est disponible à ce jour.
Traitement prophylactique
L'utilisation de l'IFN avant transplantation pose deux problèmes
: l'efficacité et la tolérance de l'IFN sont habituellement
mauvaises chez les malades ayant une cirrhose décompensée.
Cependant, il semble que la clairance de l'ARN du VHC avant transplantation
puisse prévenir la réapparition du VHC après TH [52].
Une autre approche théorique consisterait en l'administration d'immunoglobulines
spécifiques anti-VHC. Cependant, il a été montré
que l'immunoprophylaxie n'était pas efficace dans les modèles
animaux. Féray et al. [16] ont montré récemment
que l'absence de co-infection par le VHB était un facteur de risque
indépendant de réinfection du greffon chez des malades transplantés
pour cirrhose virale C. Cette observation pourrait être expliquée
: 1) par des interactions virales entre le VHB et le VHC ; 2) par la transfusion
d'anticorps anti-VHC neutralisants avec les immunoglobulines anti-HBs
administrées pour la prophylaxie de la récidive de l'infection
par le VHB. Récemment, il a été montré chez
une dizaine de malades que l'administration précoce de ribavirine
après la transplantation pourrait prévenir la réinfection
du greffon par le VHC avec une prévalence après 10 mois
de suivi de 10 %, sans augmentation de l'incidence du rejet [53]. Ces
résultats préliminaires méritent d'être confirmés
chez un nombre plus important de malades avec un recul plus long.
CONCLUSION Les
conséquences de la réinfection par le VHC du greffon après
TH restent un problème non résolu. Bien que cette réinfection
soit quasi constante, seuls 2 malades sur 3 vont développer une hépatite
chronique active qui peut évoluer secondairement vers une cirrhose.
L'impact de la réinfection du greffon par le VHC sur la constitution
d'une cirrhose et la survie à long terme n'est pas bien documenté
et nécessite des investigations supplémentaires. L'histoire
naturelle de cette réinfection a été explorée
uniquement par des études rétrospectives et seules des études
prospectives pourraient clarifier l'évolution virologique et histologique
de cette réinfection. Un traitement par l'association IFN et ribavirine
devrait être envisagé chez les malades développant des
lésions hépatiques sévères à moyen terme
si les résultats préliminaires en termes d'efficacité
et de tolérance étaient confirmés par les études
contrôlées en cours. La survenue de syndromes lymphoprolifératifs
est à surveiller chez les malades transplantés pour cirrhose
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